‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 16 sur 30 · VERT LOS · texte numérisé non relu

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contrés. Oserais-je prendre la liberté de demander quel est votre nom ?

— Rose Lauzon, répondit-elle avec embarras.

— Oh! je le pensais. Quel est celui qui, après avoir vu les traits enchanteurs de la belle de Villerai pourrait jamais les oublier ? quoique mademoiselle soit devenue encore dix fois plus jolie, depuis que j’eus le plaisir de la rencontrer pour la première fois près de la barrière du manoir.

La familiarité du vicomte et ses regards d’admiration déplurent à Rose au point de la faire sortir de sa douceur naturelle, et elle répondit fermement en se dirigeant vers la porte :

— Cette rencontre a été si désagréable pour moi, vicomte, que je n'aime pas à me la rappeler. .

— Ah ! il est encourageant pour moi, belle enfant, que vous vous souveniez de tout cela ; mais je prendrai la liberté de faire ce que j'ai fait alors, c’est-à-dire que je vous retiendrai ici jusqu’à ce que j’obtienne de vous soit un petit sourire, soit une bonne parole de votre belle bouche.

— Vous ne prenez pas le bon moyen, vicomte, d'obtenir l’un ou l’autre, reprit Rose, la figure animée autant par la perplexité que par le déplaisir, car de Noraye s'était promptement placé en sentinelle au-devant de la porte, et il la regardait avec une admiration croissante.

Rose n'avait jamais paru si jolie. Le vif carmin de ses joues; ses yeux expressifs qui tantôt brillaient d’irritation, tantôt s’abaissaient délicieusement devant le regard hardi et ardent fixé sur elle, donnaient à toute sa physionomie une fascination que le blasé de Noraye trouva presque irrésistible.

Oubliant pour un moment son langage indolent et son affectation ordinaire, il s’écria subitement avec énergie :

— Ma foi! Rose Lauzon, vous êtes merveilleusement belle !

Ce compliment sincère irrita doublement celle qui en était l’objet, au lieu de l’adoucir, et elle reprit vivement :

— Merci, vicomte de Noraye, mais ce n'est pas la première fois que vous m'insultez! Voulez-vous me laisser sortir de cette chambre ?

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LE MANOIR DE VILLERAI. 241 te TRES SR AUS SR EE — Non, pas avant que nous nous soyons compris l’un l’autre. Prétendez-vous, ma belle, que dire à une femme qu’elle est jolie, ce soit l’insulter? Si vous le croyez, vous connaissez moins le monde que je ne pensais. Mais dites-moi, petite, pourquoi donc êtes-vous si gentille, qu’un anachorète même ne pourrait vous laisser passer sans vous complimenter sur vos charmes ?

— Tout gentilhomme, monsieur, cesserait ses flatteries, quand il verrait qu'elles ne sont ni agréables ni bien accueillies.

— Mais, Rose, vous êtes aussi spirituelle que belle. Enfant, enfant, vous allez me mettre tout à fait hors de moi-même, si vous continuez ainsi à devenir de plus en plus charmante. Mais venez, nous allons discuter raisonnablement la chose. Tout dépend de ma propre magnanimité. Il n’y a pas ici de preux chevalier, desvaillant de Montarville pour venir à la rescousse.

À ce nom, le sang monta à la figure de Rose, et elle ne put dissimuler son émotion à l'œil clairvoyant de son interlocuteur.

— Ah! reprit-il sarcastiquement, pourquoi mademoiselle ne m'a-t-elle pas dit plus

tôt qu’elle avait des préférences; que les sourires si sévèrement refusés à l’un, sont réservés à un autre? Assurément de Montarville est né sous une heureuse étoile ; car non seulement il réclame comme sienne la riche seigneuresse de Villerai, mais les sourires de la belle du village lui reviennent aussi. Oh! passez, maintenant, jeune fille; Gaston de Noraye ne prétend nullement régner sur un cœur divisé; et avec un profond salut plein d’une déférence affectée et complètement contredite par le rire moqueur dessiné sur sa bouche, le vicomte se rangea de côté, permettant à Rose de sortir.

Cela fut fait juste à temps, car au moment où Rose sortait, mademoiselle de Nevers entra dans la salle.

— Veuillez donc me dire avec qui le vicomte de Noraye passait son temps à converser si amicalement, fit-elle en souriant ironiquement.

— Avec une personne dont la beauté, quelque merveilleuse qu’elle soit, devient insignifiante quand elle est comparée à celle de mademoiselle de Nevers, reprit de Noraye,

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se sentant légèrement embarrassé pour la première fois de sa vie.

— Merci, vicomte, de votre prétendu compliment, reprit la jeune fille en se retirant en arrière avec un air de suprême hauteur. Mademoiselle de Nevers n’est pas habituée à se voir comparer avec les servantes de sa tante, quoiqu'il puisse en résulter pour ellemême un banal compliment.

— Ah! ma charmante demoiselle de Nevers, répondit le jeune Français, en reprenant sans effort sa physionomie composée ordinaire, l’homme s'incline toujours devant la beauté, soit qu’il la rencontre dans une duchesse ou une servante, une reine ou une paysanne. Pensez-vous, par exemple, que si la nature avait injustement ordonné que vous, au lieu de porter un ancien et noble nom, fussiez née dans l’humble position de Rose, pensez-vous, je le répète, que j'aurais pu passer devant vous sans vous adresser un regard flatteur ou une parole bienveillante ?

Le compliment était adroïitement tourné, et Pauline se mordit la lèvre pour arrêter le demi-sourire qui commençait à se répandre

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sur sa figure; mais elle résolut de ne pas lui pardonner aussi facilement, et elle reprit :

— Vous n'avez pas mis de temps, vraiment, à connaître le nom de votre déesse.

Dites donc, est-ce la première fois que vous la rencontrez ?

La question avait été faite sans intention.

Mademoiselle de Nevers n’avait jamais songé à une réponse affirmative ; mais à sa grande surprise, de Noraye répondit avec indifrérence qu’il croyait avoir rencontré cette jeune fille, mais qu’il ne se souvenait pas précisément où ni dans quelle circonstance.

C’était là vraiment une grande découverte pour mademoiselle de Nevers. Quoi! la simple, modeste et timide Rose, devant qui madame de Rochon lui avait presque défendu de parler, de crainte que son léger badinage ne blessât sa candeur, connaissait ce gai et brillant jeune Français, qui savait son nom, et louangeait sa beauté avec enthousiasme.

C'était certainement une bonne occasion de triompher sur madame de Rochon, qui lui avait souvent reproché son manque de politesse envers cette même Rose. La satisfaction que lui causa cette pensée, lui rendit

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complètement ses sourires et sa bonne humeur.

Le lendemain matin, de meilleure heure que de coutume, Pauline de Nevers, dont la figure d'ordinaire nonchalamment élégante, était plus animée que d'ordinaire, faisait son entrée dans la chambre de madame de Rochon; et la trouvant seule, elle commença immédiatement à lui raconter, avec plus d’une malicieuse remarque, l'incident de la veille.

L'hôtesse était sceptique, incrédule. Quelle valeur, disait-elle, faut-il attacher aux paroles d’un homme tel que Gaston de Noraye ?

— Eh bien! vous lui demanderez au moins, ma tante, si elle ne l’a jamais rencontré auparavant; et cela, de suite, en ma présence, à moins que vous ne craigniez que la réponse ne soit pas aussi satisfaisante que vous le désirez.

Cette remarque décida madame de Rochon immédiatement, et elle reprit avec un certain air de reproche:

— Prends patience, et ta curiosité peu charitable va être satisfaite. Rose sera ici dans l'instant.

Celle-ci arriva bientôt après, son ouvrage

à la main; mais, en voyant Pauline, elle hésita, sachant bien que celle-ci tolérait rarement sa présence. Elle allait s’en retourner, quand sa bienfaitrice lui dit doucement :

— Asseyez-vous, Rose, ma nièce n’a pas de secrets à me communiquer ce matin.

Rose obéit, et pendant quelques minutes Pauline de Nevers, silencieuse, l’examina soigneusement. Rien n'échappa à ce regard perçant, et plus elle la considérait, plus elle s’étonnait de la rare beauté et de la grâce remarquable de la jeune villageoise. Il n’est pas étonnant, pensait-elle en elle-même, qu'une telle figure ait pu tourner la tête à de Noraye; et comme une réflexion désagréable se présentait tout naturellement à son esprit, elle se mordit la lèvre de dépit.

— Voulez-vous me dire, demanda-t-elle tout à coup avec brusquerie, où vous avez fait la connaissance du vicomte de Noraye ?

C'était la première fois que la hautaine demoiselle de Nevers s’adressait ainsi directement à Rose ; et celle-ci, confondue autant par cette circonstance que par la question elle-même, rougit et dit:

— À Villerai, mademoiselle.

— Sans doute; mais pourrais-je de plus vous demander dans quelles circonstances particulières une connaissance entre personnes de rangs aussi différents a d’abord été formée ?

Aussitôt se présenta à la mémoire de Rose le souvenir de cette rencontre avec de Noraye à la porte du manoir, quand de Montarville l'avait si généreusement délivrée des importunités insolentes du vicomte, et la pensée de cet événement, qui était si profondément gravée dans sa mémoire, couvrit sa joue d’une vive rougeur.

— Eh bien! allez-vous satisfaire notre curiosité, mademoiselle ? persista la jeune fille en prononçant ce dernier mot avec une emphase remplie de mépris.

La répugnance que Rose éprouvait à rapporter cette rencontre, augmenta sa confusion; cependant elle reprit à voix basse :

— Mademoiselle de Nevers devra m’excuser, car il m'est impossible de la satisfaire.

Pauline se rejeta en arrière sur sa chaise, et regarda la petite paysanne avec un mélange d’insolence et de moquerie qui aurait presque anéanti cette dernière, si elle l’eût

remarqué. Heureusement, les yeux de Rose étaient baïissés sur son ouvrage, et Pauline dut se contenter de cette exclamation sarcastique :

— Ainsi mademoiselle refuse de nous satisfaire ! Mon Dieu, que peut-il donc y avoir de si secret et de si important dans la première rencontre d’une pauvre paysanne et d’un gentilhomme comme le vicomte de Noraye?

Ah! bonne tante, la vanité et l'intrigue ne demeurent pas toujours an milieu de la soie et de l’or ; on les rencontre aussi souvent sous la serge de laine et le calicot du paysan.

Madame de Rochon, prenant en pitié l’extrême détresse peinte sur la figure de Rose, dit doucement :

— Comme mademoiselle de Nevers est avec moi, vous pouvez aller vaquer aux devoirs du matin qui vous attendent ailleurs.

— Maintenant, ma tante, s’écria mademoiselle de Nevers d’un air de triomphe, quand elles furent seules, que pensez-vous de cette petite hypocrite à figure trompeuse ? N'est-ce pas justement comme je le pensais, comme je l’avais prédit? Oh ! je savais bien

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qu'une beauté comme la sienne, chez une servante, ne produirait rien de bon.

— Elle n’est pas ma servante, Pauline, mais ma compagne, quoique elle soit de naïssance obscure; et quant à sa beauté, elle est ce que la Providence l’a faite. Vraiment, ma nièce, tu es trop sévère, trop soupeonneuse.

— Et vous, ma tante, vous êtes trop faible et trop indulgente. Oh! vraiment, je perds toute patience avec vous! Est-ce que la rougeur et l'embarras de cette fille, son refus insolent de répondre à la simple question que je lui posais, ne vous ont pas fait ouvrir les yeux à la vérité?

— J'ai encore à apprendre, mon enfant, que la confusion accompagne toujours le crime. Pour ma part, je trouve qu'elle est très souvent une preuve d’innocence.

—Puisse-t-il en être ainsi, ma tante. Entretenez vos propres opinions aussi fermement que vous voudrez, jusqu’à ce qu’une preuve nouvelle et plus frappante de la duplicité de de votre protégée vous oblige de reconnaître enfin la vérité de mes représentations et l’aveuglement de votre faiblesse et de votre incrédulité.

— Ma bonne nièce Pauline, tu commences à devenir trop animée dans la discussion ; mais je t’excuserai, en pensant charitablement que ton ardeur vient entièrement de l'intérêt que tu me portes, et non de ta haine pour Rose Lauzon. Mais laissons là ce sujet pour le présent, et prenons-en un plus gai.

Comment est ton pauvre père, ce matin ?

— Appelez-vous cela un sujet plus gai?

demanda la jeune fille avec une certaine irritation. C’est justement le plus désagréable que vous puissiez choisir. Papa, avec un égoïsme et une obstination incroyables, persiste à me refuser sa permission de donner un grand bal ou un dîner, avant que les officiers du Roussillon ne partent pour Québec.

— Mais ce n’est pas répondre à ma question, Pauline; comment est réellement ton père ?

— Oh ! comme de raison, il souffre toujours de son rhumatisme ; mais ce n’est rien de nouveau. Ce n’est pas une excuse, certainement, pour se refuser à ma juste demande.

Il pourrait s'1seoir dans son fauteuil, bien enveloppé.

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