‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 15 sur 30 · LL · texte numérisé non relu

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faitement remplir ses devoirs, tandis qu’il m'est tout aussi agréable d’avoir vis-à-vis de moi sur ce fauteuil sa jolie et brillante figure, qu’une physionomie commune et maussade.

— Non, non, ma tante, vous vous trompez grandement, et vous vous en apercevrez bientôt. Elle va toujours être occupée à se regarder dans le miroir, quand elle emportera votre couture dans sa chambre; et au lieu de s'appliquer, elle sera continuellement à s’arranger les cheveux, à se faire des boucles et des coiffures. Je vous le répète encore, vous n'avez pas été sage en prenant à votre service une fille si jeune et si jolie.

— Eh bien! comme je suis la seule à en souffrir, tu peux m'’épargner, Pauline, de nouvelles prophéties. Je prendrai soin que ma protégée ne perde pas trop de temps devant son miroir; et toi, de ton côté, tu auras bien le soin de ne pas être devant elle aussi légère et aussi frivole que tu l’as été ce matin. Elle a dû sans doute être bien étonnée de ta conduite.

— Alors, quand je reviendrai vous voir, ma tante, faites éloigner votre demoiselle de compagnie, car je ne me troublerai certai-

nement pas jusqu'à faire de son extrême innocence la règle de ma conversation.

— Eh bien! oui, Pauline, il en sera ainsi dorénavant ; mais pars-tu ?

— Oh! oui, chère tante, reprit-elle en attachant son chapeau ; j'ai un grand nombre d’affaires aujourd’hui: deux robes neuves à acheter, une robe de bal et une autre pour sortir, outre des gants, des fleurs et beaucoup d’autres choses. Ensuite il faut que j'arrête chez ma modiste, ainsi que chez le bijoutier pour voir si mon collier de rubis est réparé.

— Dis-moi, Pauline, interrompit madame de Rechon en plaçant doucement sa main sur le bras de la volage enfant, dis-moi, as-tu été voir, comme tu me l'avais promis, cette pauvre famille dans la rue Perthuis ?

— Eh bien! non, ma tante, reprit la jeune , fille un peu embarrassée. J'avais réellement l'intention d’y aller, mais ce de Noraye m'a effrayée en me disant qu'il y avait eu dernièrement plusieurs cas véritables de petite vérole parmi les pauvres.

— Les avis de de Noraye, Pauline, ne te conduiront jamais à Dieu. Fasse le ciel que tu ne suives pas trop souvent ses conseils!

— Bon, bon, ma tante, ne vous attristez donc pas pour cela. Tenez, prenez ceci, et elle plaça quelques pièces d’or dans la main de sa compagne. Envoyez-leur cet argent, ça leur fera autant de bien qu’une visite de ma part.

— Oui, mais à toi, ça ne t'en fera pas autant; cependant je l’accepte avec reconnaissance; et maintenant, dis-moi, combien de chapitres as-tu lus dans le livre que je t'ai prêté la semaine dernière ?

— Un chapitre, ma tante. Mais ciel! il était si terriblement ennuyeux, que j'ai été obligée ensuite de lire dix chabitres d’un roman, pour me remettre dans mon état normal.

Pauvre madame de Rochon! toute autre personne moins patiente et moins bonne aurait depuis longtemps abandonné de désespoir l'instruction morale de la fille volage et indifférente qui était devant elle; mais elle se contenta de répondre doucement :

— Eh bien! Pauline, rends-moi mon livre, car je ne veux pas te donner un prétexte de lire ces publications insensées et immorales,

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qui finiront par pervertir tout ce qu’il y a de bon et de noble en toi.

— Là, là, tante Rochon, ne devenez donc pas si triste et si sérieuse. Je vais vous dire ce que je ferai ce soir. Je lirai un autre chapitre de ce livre (ô mon Dieu ! quelle pénitence), et je me garderai complètement de J’antidote. Au revoir! et déposant un léger baiser sur le front de madame de Rochon, Pauline descendit rapidement les escaliers.

— Pauvre enfant égarée ! s’écria la vieille dame quand elle fut seule. Parfois mon courage et mes espérances sont sur le point de s’évanouir complètement ; cependant, je ne puis et ne dois pas cesser tous mes efforts.

Puisse le ciel les bénir!

Le profond intérêt que portait madame de Rochon à la jeune fille se comprendra facilement quand on saura que c’éiait la plus proche parente qu’elle possédait au monde.

Enfant unique d’une sœur décédée, mariée avec un riche gentilhomme de la colonie, la petite fille avait été privée des soins de sa mère dès l’âge de quatre ans. Vainement madame de Rochon avait plusieurs fois demandé au père de lui confier l'enfant. Il avait

toujours refusé, prétendant que sa bellesœur était trop sévère dans ses idées religieuses, et qu’elle rendrait l’enfant plutôt propre à entrer dans un couvent qu'à conduire une maison. On a vu quels résultats il avait obtenus. L'enfant grandit, vaine, égoïste et frivole, indifférente envers son père, ne vivant que pour elle-même, ne pensant qu’à elle-même. Cependant, madame de Rochon, comme un bon ange, veillait toujours sur elle, supportant ses propos insensés, ses impertinences, afin d’avoir l’occasion de lui souffler à l'oreille quelque bonne parole, quelque grande mais sérieuse vérité. Assurément, de cette manière, elle fit plus pour la gloire de son Maître, que si elle avait éloigné de son cœur cette enfant du monde bien vaine, mais peut-être pas encore complètement perdue.

L'existence de Rose Lauzon sous le toit hospitalier de madame de Rochon était donc calme et heureuse ; et chaque jour, à chaque instant, pleine de reconnaissance, elle comparait son genre de vie actuel, si doux et si tranquille, avec les labeurs incessants et les misères sans nombre qui l’avaient accablée dans son ancienne demeure. Sa gratitude et son affection pour sa bonne bienfaitrice étaient sans bornes ; tandis que madame de

” Rochon sentait que le sentiment de simple bienveillance qu’elle avait d’abord éprouvé pour sa jeune compagne, se changeaïit peu à peu en un amour presque maternel.

Le seul contretemps qu'éprouvait Rose au milieu de son bonheur, était l’indifférence pleine de mépris avec laquelle mademoiselle de Nevers affectait invariablement de la traiter, ne lui accordant jamais même un salut, un mot bienveillant, et résistant à toutes les sollicitations de sa parente, qui la priait de

montrer un peu plus d'amitié et de considération à la pauvre orpheline qu’elle avait reçue dans sa maison. Maïs Rose avait été trop rudement élevée à l’école du malheur pour attacher une grande importance à une pareille bagatelle. Et quoiqu’elle soupirât quelquefois involontairement quand mademoiselle de Nevers, brillante de soiries et de dentelles, passait brusquement devant elle, sans lui accorder un regard, même après plusieurs mois de résidence chez madame de Rochon ; ou bien lorsqu'elle disait subitement à sa tante, en entrant dans le salon, qu'elle voulait être seule avec elle, faisant ainsi comprendre à Rose qu’elle était de trop,

celle-ci, cependant, ne s’en fâchait pas et ne ; , P

s’en plaignaiït jamais ; son bon sens naturel et sa douceur l’en empêchaient.

Un jour d’avril, Rose était assise près de sa fenêtre, son ouvrage à la main, regardant par moment la confusion et le désordre général que la pluie venait de causer parmi les promeneurs qui étaient sur la place, quand elle entendit tout à coup le bruit du marteau de la porte d'entrée, suivi aussitôt d’éclats de voix et de rires dans les escaliers.

— Là! entrez dans cet appartement, ennuyeux que vous êtes, dit une voix qu’elle reconnut pour celle de mademoiselle de Nevers. Non, non, vous ne pouvez pas venir avec moi.

C'était évidemment là une réponse à une demande formulée par une voix masculine; mais Rose n’en put saisir les paroles.

— Il faut que j'aille arranger mon chapeau et mes cheveux, qui sont tout défaits. C’est votre faute, aussi, vous qui prétendiez qu’il ne pleuvrait pas; ainsi entrez là dedans et faites pénitence tout seul, jusqu’à ce que je redescende.

La porte s’ouvrit, et Rose hésitait encore sur ce qu’elle devait faire, quand le vicomte de Noraye entra dans la chambre.

En apercevant Rose, il s’excusa avec grâce, et Ôta son chapeau avec cette aisance et cette courtoisie qui lui allaient si bien quand il voulait ; mais tout à coup l’expression de sa figure marqua un profond étonnement, et il dit à Rose avec une certaine familiarité :

— Quoi, est-il possible? oui, vraiment, mader10iselle, nous nous sommes déjà ren-

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