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Vers les quatre heures d’une belle aprèsmidi, un jeune officier portant l’uniforme du Royal Roussillon, parcourait lentement la rue Notre-Dame, d’une démarche languissante qu’on aurait aussi bien pu attribuer à l’affectation et à l'ennui qu’à la maladie. I] semblait être un personnage de quelque importance, au moins pour le beau sexe, à en juger par les doux sourires et les gracieux saluts que lui prodiguaient les dames qu’il rencontrait. Mais assurément, le régiment Roussillon, renommé pour être aussi galant en amour que vaillant à la guerre, ne comptait pas d’oflicier plus stoïque et en apparence plus indifférent aux charmes féminins que notre héros.
En vain de jeunes beautés avec qui Gustave de Montarville (car c'était lui) avait peut-être dansé la nuit précédente, levaient en passant leurs doux yeux noirs, comme pour l’inviter tacitement à venir les escorter ;
en vain quelques coquettes lui prodiguaient leurs sourires ; en vain même la brillante, éblouissante demoiselle de Nevers rougit jusqu'aux tempes et lança un sourire irrésistible au jeune officier quand il porta la main à son chapeau pour la saluer. Ce jour-là au moins il était à l'épreuve de tout.
Depuis un an, Gustave avait beaucoup changé ; cependant, quoique amaïgri par les effets de sa longue maladie, sa figure et toute sa personne avaient merveilleusement gagné en grâce et en beauté viriles. Ces remarques pourront peut-être excuser sinon justifier la grande admiration qu'il excitait parmi le beau sexe.
Après des demandes réitérées, il avait obtenu du chirurgien de l’armée, quelques jours auparavant, la permission d’aller rejoindre son régiment à Québec, et il attendait avec une impatience fiévreuse le jour du départ, depuis si longtemps désiré. Son engagement avec Blanche de Villerai existait toujours, mais elle avait ‘reculé leur mariage d’une autre année, désir auquel il s'était rendu sans rien dire. Madame Dumont, à cette occasion-là, s’était beaucoup
En
LE MANOIR DE VILLERAI, 255 RS TR ER Le fâchée et avait beaucoup grondé; mais Blanche était restée inflexible devant les reproches comme devant les prières.
Quelles que fussent les pensées de de Montarville durant cette après-midi, pendant qu’il se promenait sur le pavé inégal de la rue Notre-Dame, elles devaient certainement être bien tristes, à en juger par l’expression de sa figure.
Tout à coup, cependant, sa joue se colore, son œil s’anime, et toute sa contenance, comme par magie, se change entièrement. Quel événement extraordinaire et inattendu a pu causer ce changement subit ?
Son regard était accidentellement tombé sur le profil délicat d’une jeune fille mise en noir, qui, d’une démarche légère, le dépassa rapidement. L'objet qui attirait son attention était voilé avec soin, mais à travers les plis épais de son voile, il avait reconnu la beauté irréprochable de Rose Lauzon.
Sa première pensée fut de s’élancer vers elle et de lui adresser la parole ; maïs se rappelant subitement sa fermeté et sa résolution dans ce qu’elle nommait le chemin du devoir, il résolut de ne pas l’aborder
avant d’avoir connu, si c'était possible, le lieu de sa résidence. Il la suivit donc tranquillement, à une distance considérable, jusqu’à ce qu’enfin elle s’arrêtât devant la porte de madame de Rochon.
Il ne connaissait cette dame que de réputation ; il savait qu’elle appartenait à une des plus anciennes familles du pays, et qu’elle s'était rendue remarquable par sa généreuse charité et son active bienfaisance. Supposant que Rose n’était entrée là que pour porter un message, il résolut d’attendre qu’elle sortît.
Pendant donc qu’il se tenait à son poste, il cherchait en lui-même les raisons probables qui avaient pu amener la jeune fille à Montréal; et il bénissait l’heureux hasard qui lui avait procuré l’occasion de rencontrer celle qui, en dépit de tous les obstacles, régnait encore en souveraine sur son cœur.
Trouvant, après une demi-heure, que Rose retardait encore, il était sur le point de tra verser le chemin pour entrer dans la maison, quand la porte s’ouvrit, et une vieille dame mise simplement, qu’il pensa justement être madame de Rochon, descendit les marches.
LE MANOIR DE VILLERAI. 257 Cette circonstance le décida à rester encore quelque temps à sa place, et il attendit que la dame eût traversé la rue et eût disparu sous le portique de l’église paroissiale. *
Il monta aussitôt rapidement l'escalier et fit retentir le lourd marteau.
— Mademoiselle Lauzon est-elle ici? demanda-t-il avec une certaine hésitation à la servante qui vint lui ouvrir.
— Oui, monsieur, elle est en haut ; et les yeux noirs et ronds de la fille examinèrent avec curiosité l'extérieur du bel officier qui s’informait de l’humble demoiselle de compagnie de sa maîtresse.
— Je désirerais la voir un instant, dit vivement de Montarville, qui sentait, en répondant, qu’il aurait volontiers sacrifié toutes ses espérances de gloire et d'avancement au plaisir de lui parler.
* L'édifice dont il est ici question, simple construction en pierres brutes, était situé sur la Place d’Armes, vis-à-vis le lieu maintenant occupé par la magnifique église Notre-Dame, I] fut détruit en 1830, mais la tour resta jusqu’en 1843, époque à laquelle elle fut aussi démolie, pour ajouter à la beauté et à la symétrie du carré.
— Je vais le lui dire, monsieur, fit-elle avec le même air de profond étonnement, en le conduisant au salon. Qui annoncerai-je ?
— Dites seulement 4 mademoiselle Lauzon que l’on désire la voir.
Comme les moments semblèrent longs à de Montarville. Que ferait-il si Rose, soupçonnant, à la description que la servante ferait de lui, quel était ce visiteur, refusait de le recevoir, ou bien attendait le retour de sa protectrice avant d’entrer dans le salon ?
Ces doutes désagréables s’évanouirent bientôt, car la porte du salon s’ouvrit doucement, et Rose, dans toute sa fraîcheur et sa beauté, Rose, telle qu’il l’avait souvent vue dans ses rêves, non pas vêtue de sa pauvre robe de paysanne, mais mise d’un costume plus conforme à la délicatesse et à la douceur de ses traits, Rose était devant lui.
Sa joue devint plus pâle que le marbre, quand son regard tomba sur le visiteur, et, tremblante, agitée, elle se laissa tomber sur un siège, en prononçant son nom.
— Oui, Rose, c’est moi, moi qui vous ai demandée, qui vous ai cherchée pendant des mois, au point que j'avais presque perdu tout espoir de vous revoir.