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— Et pourquoi désirez-vous qu’il en soit autrement? demænda-t-elle d’une voix agitée. Qu'est-ce que Rose Lauzon peut jamais avoir de commun avec VOUS, Capitaine de Montarville ?
— Ah! vous êtes encore Rose Lauzon !
dit-il vivement. Dieu merci au moins pour cela !
— Ne vous ai-je pas dit, reprit-elle avec un certain air de reproche, que je ne changerais jamais ce nom ?
— Oh! ‘oui, Rose, s'écria-t-il avec im pétuosité en saisissant sa petite main et la pressant dans la sienne. Vous l’échangerez contre le mien, contre celui de Montarville. Je vous dis qu’il est impossible d'en vouloir autrement! J'ai fait tout en mon pouvoir pour vous oublier. J'ai cherché au milieu des oCcupations actives .et nombreuses, au milieu des plaisirs, de bannir votre image de ce cœur sur lequel vous refusez si obstinément de régner ; et maintenant que vous voilà de-
vant moi, je sens que vous y êtes plus fermement établie que jamais.
— Et votre fiancée? vos promesses à mademoiselle de Villerai ?
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— Je vous répèterai ce que je vous ai déjà dit, Blanche de Villerai ne m’aime pas. Si elle m’aimait, aurait-elle encore reculé notre mariage d’une année, quand il avait été fixé | à ma prochaine promotion ?
— Et si elle l’a fait, M. de Montarville, à qui la faute ? Elle a dû remarquer de la froideur, du changement chez vous; elle a dû | entendre des propos indiscrets (oh! comme | ma joue brûle à cette pensée) touchant votre passion pour une inférieure, une créature de son ancienne bonté. Pensez-vous qu’une noble jeune dame comme mademoiselle de Villerai, qui peut choisir son époux parmi les plus nobles de ce pays, voudrait s’imposer à un fiancé froid et indifférent ?
— C'est inutile, Rose, c’est inutile! murmura-t-il. Je sens la vérité de tout ce que vous dites, je respecte, j'estime mademoiselle de Villerai, maïs je n'aime que vous, que vous seule. Ah! la fermeté avec la- | quelle vous, ordinairement si douce, résistez à toutes mes raisons ; la noble générosité avec laquelle vous mettez de côté toute | pensée d'intérêt personnel, toute idée d’avancement mondain, par dévouement pour
LE MANOIR DE VILLERAI. 261 une autre, ne fait que fortifier davantage les liens qui m'’attachent à vous. Et vous aussi, vous avez à lutter contre cette influence à laquelle j’ai depuis longtemps cédé; car vous m'aimez, Rose! Ne vous étonnez pas tant, ne me regardez pas avec cette froideur factice ; car, je vous dis que si vous-même, de vos lèvres, vous vouliez me faire entendre cette douce vérité, je n’en serais pas plus persuadé que je le suis maintenant.
La jeune fille écoutait en silence, sa joue variant tour à tour entre la rougeur la plus vive et la pâleur la plus profonde, et quand il eut fini, elle reprit :
—Eh bien! c’est vrai, je l'avoue; mais sachez que plus sera grande l'affection que j'aurai pour vous, plus aussi vous serez loin de l’accomplissement de vos désirs. Une carrière brillante et glorieuse comme celle qui s'ouvre maintenant devant vous, ne sera jamais anéantie par le froid égoïsme d’une pauvre et obscure villageoïse. Pensez, M. de Montarville, aux conséquences de la mésalliance que vous voulez contracter; pensez à tous vos amis, qui vous repousseront et vous rejetteront ; pensez À vos ennemis qui riront
et triompheront; pensez au monde qui se moquera de vous! Pensez enfin à l’alliance de votre fiancée avec ces nobles et puissantes familles que vous offenserez en l’offensant elle-même. Et Blanche de Villerai, cette belle et généreuse jeune personne, qui serait digne d’être l’épouse d’un prince, elle, être rejetée, mise de côté, à cause de moi!—Oh!
non, jamais, jamais! Et maintenant, capitaine de Montarville, nous devons nous séparer; je ne suis déjà restée ici que trop longtemps. Que dirait, que penserait madame de Rochon, si elle revenait et me trouvait ici avec vous ?
— Une seule question, Rose, répondez à une seule question; et ensuite je vous laisserai en paix. Demeurez-vous réellement ici, et en quelle qualité ?
— Humble compagne de la plus douce, de la meilleure des femmes.
— Ah! comment pourrait-elle étre au-
rement avec vous, ma bien-aimée? dit-il er
trement avec veus, ma bien-air ? dit-il en
la regardant tendrement. Et pourtant j'ou-
blie votre infâme bhelle-meére! Ah! combien
je déteste, combien je hais cette femme !
Accordez-moi encore un instant, Rose, et je
un.
VOUS raconterai la dernière entrevue que j'ai eue avec elle. Le chirurgien m ayant ordonné d'aller à la Campagne dès que ma blessure me permettrait de faire le voyage, j'acceptai les pressantes et incessantes invitations de madame Dumont, et je me rendis à Villerai.
Pendant que j'étais là, je fis des recherches indirectes sur votre sort. mais sans résultat. J'appris seulement que votre père était mort, et que la cruauté de votre belle-mère vous avait forcée, peu de temps après, À quitter la maison. Les gens à qui je n'adressai ne purent me dire où vous étiez allée; mais ils m'assurèrent que monsieur le curé pourrait certainement m'en instruire. Je prévoyais bien la manière dont le bon prêtre recevrait probablement mes questions sur votre com pte; mais vu l'affreux Ctat d'incertitude dans lequel je me trouvais, et ne sachant si vous n'étiez pas exposée aux épreuves et aux dangereuses tentations de ln pauvreté, ïe devins presque insensé, et je me présentai couraseusement au presl'ytère, M. Lapointe, quoique d’abord peut-etre un peu froid, fut excessivement poli; mais il refusa de me donner le moindre renseignement sur le lieu
de votre résidence, et se contenta de m'’assurer solennellement que vous étiez parfaitement à l'abri du besoin et des mauvais traitements. Cette certitude me suffit pendant quelque temps ; mais bientôt mon ancien désir de savoir où vous étiez, ou pour vous parler franchement, Rose, de vous voir encore une fois, se fit sentir plus fort que jamais, et, la veille de mon départ de Villerai, je me rendis à la résidence de votre belle-mère, résolu, soit en la flattant, soit en la menaçant, d'obtenir les renseignements que je désirais. Ah! Rose, quelle entrevue !
quel aperçu j'ai eu de tout ce que vous avez souffert, souffrances, hélas! que je vous ai causées, je Le crains bien, par ma propre irréflexion. Vous, Rose, qui avez refusé de devenir ma femme aimée et honorée, vous décriée, accusée... Maïs je ne blesserai pas votre délicatesse en vous répétant icoutes les calomnies de cette femme infâme. Il suflira de dire que je revins à Montréal le découragement et le désespoir dans l’âme, abandonnant l'espérance de jamais découvrir le lieu de votre retraite ; quand, si heureusement et contre toute attente, je vous rencontrai au-
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jourd’hui, et vous suivis. Mais vous paraissez agitée, inquiète ; êtes-vous fatiguée de moi ? Bien, je vais partir, et c'est probablement notre dernière entrevue d'ici à longtemps.
Dans deux jours je vais rejoindre mon régiment à Québec, où peut-être nous ne tarderons pas à avoir de l’ouvrage. Mais ne devenez pas si pâle, Rose. Parce que je dois rejoindre mon régiment, il ne s’en suit pas que je cours du danger.
— Mais, vous êtes encore malade.
— Ah! Rose, si j'étais à moitié aussi bien de cœur que je le suis de corps, il n’y aurait pas de plus fort et de plus gai soldat que moi sous les drapeaux du roi Louis; mais il faut que je vous dise adieu. Je ne sais si nous devons bénir ou regretter le jour où nous nous sommes d’abord rencontrés, mais assurément que nous n'avons apporté l’un à l’autre que du chagrin et de la peine. Dites-moi, Rose, dites-moi seulement un mot. Si c'était en votre pouvoir, effaceriez-vous ce jour de votre vie et de votre mémoire ?
Penché vers elle, il contemplait avec anxiété sa douce figure rougissante; et quand elle murmura: — Non! il pressa sa main avec passion.
— Merci, mille fois merci, même pour ce seul mot! Ah! quoiqu'il arrive maintenant, ce jour a été le plus beau, le plus cher de mon existence !
Encore une ardente parole d’adieu, mille baisers sur ses mains, puis il avait disparu. Il était parti, laissant un vide profond dans ce jeune cœur, qui même avec la persuasion d’un devoir accompli, ne fut jamais rempli par l'enthousiasme de la reconnaissance et du sacrifice de soi-même.
Madame de Rochon rentra environ une demi-heure après, et ne trouvant pas Rose dans le salon, elle alla la chercher dans sa chambre. Elle la trouva couchée sur un sofa, le visage très pâle, tandis que ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes.
— Etes-vous malade, petite? demanda-telle avec bienveillance, en prenant dans ses mains les mains brûlantes de la jeune fille, négligemment jointes ensemble, contre son habitude. Voyons, dites-moi, Rose, si c’est une douleur mentale ou physique.
Celle-ci ne répondit que par un sanglot étouffé, et madame de Rochon la regarda un instant avec un intérêt rempli d’une anxiété chagrine.
RE a TER LE MANOIR DE VILLERAI, 267 RS ES, — Ma chère enfant, dit-elle enfin en prenant sa main, je ne veux pas vous forcer à me faire vos confidences: mais puis-je vous demander le nom de ce Jeune officier qui est YEnuU vous voir il y a un instant ?
— Gustave de Montarville, répondit Rose en hésitant; et en même temps, la pensée de tous les SoUpÇons que ce nom exciterait dans l'esprit de madame de Rochon, la fit profondément rougir,
Malgré sa théorie, que la 'ougeur est souvent une preuve d’innocence, théorie développée quelques jours auparavant à Pauline de Nevers, nous devons avouer qu’en cette Occasion madame de Rochon parut presque aussi incrédule que sa nièce elle-même: car d’un ton de froide surprise, elle répéta :
— Le capitaine de Montarville, le fiancé de mademoiselle de Villerai ?
Un sanglot fut la seule réponse de Rose.
— Rose! Rose! continua gravement madame de Rochon, je n'aime pas cela. Qu'’estce le capitaine de Montarville peut-il avoir d'assez important à vous communiquer pour vous retenir avec lui pendant presque une heure, et vous quitter ensuite tout émue,
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