‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 21 sur 30 · WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y

— Est-ce là réellement votre opinion, de Cournoyer? demanda le vicomte d’un ton nonchalant. Bien, je ne m’en étonne pas; car probablement votre propre expérience sur la dureté du cœur des femmes a dû beaucoup influencer. votre décision; mais, souvenezvous, mon cher ami, que quoique les dames ne meurent pas souvent de désespoir pour un massif Hercule de six pieds comme vous, elles sont infiniment plus sensibles quand il s’agit d’un Apollon ou d’un Endymion.

Un nouvel éclat de rire parcourut le groupe, tandis que de Cournoyer reprenait en souriant avec bonne humeur:

— Je pense que vous avez raison, car mon fort a toujours été beaucoup plus de briser les têtes des hommes que le cœur des femmes. |

— Ho! de Noraye, pique encore! s’écria le jeune lieutenant Duperré.

Quelle que fût la réponse que méditait le vicomte, et qui devait être souverainement impertinente, à en juger par la courbe éminemment sarcastique de ses lèvres, elle fut prévenus par une légère sensation que causa dans le groupe l’approche de mademoiselle

de Nevers, qui s’avançait majestueusement de leur côté sur le pavé rude et inégal de la rue, avec autant de grâce que le cygne qui glisse sur son élément favori.

— Ah! voici venir un de vos cœurs brisés, de Noraye, s’écria un autre lion, le major Decoste, en frisant son énorme moustache aussi noire que l'aile du corbeau. Malgré la maladie dont se trouve affecté un organe aussi vital, elle paraît excessivement bien.

— Vous changez peut-être la question, D -5o:t. fit un autre. Ce n’est pas de Noraye qui b,:" le cœur de la brillante demoiselle Pauline, c’est peut-être elle au contraire qui s'empare peu à peu du sien. Il me semble qu’il est bien pâle et bien sérieux depuis quelques jours.

— C'est le remords, mon cher, dit le vicomte, c’est le remords d’avoir fait tant de conquêtes et de ne pas en avoir laissé seulement la moitié d’une pour un pauvre infortuné comme vous.

— Silence! la voici qui arrive, s’écria le major Decoste. Diantre ! elle est excessivement bien mise.

— Et elle a le port d’une duchesse ! continua le jeune Duplessis.

on “a

— Oui, maïs qui pourrait supporter un regard aussi fier et aussi hardi que le sien ? demanda un troisième. Quoi! elle est capable de faire baïsser les yeux à tout notre régiment!

— Oui, vous êtes tous des jeunes gens si timides et si modestes, dit de Noraye en ricanant. Chacun sait que le régiment de Lasalle est renommé dans tout le service militaire pour son excessive timidité. Maïs qui va aller rejoindre la belle demoiselle de Nevers ? Elle s’attend, comnie de raison, à ce que l’un d’entre nous aille lui faire escorte.

— Mais pourquoi n’y allez-vous pas vousmême, irrésistible vicomte? demanda son plus proche voisin.

,;— Oh! parce que ce n’est pas mon tour à monter la garde. J'ai été de devoir toute Paprès-midi, hier, et j’en suis encore tout fatigué. Toute une après-midi passée à faire Pamour et des compliments, c'est passablement assommant pour le système. Ah! la voici. Présentez armes! salut !

Comme Pauline passait devant le groupe, tous les chapeaux se levèrent en même temps,

la}

ete Re

et elle fut saluée avec la plus chevaleresque galanterie.

Deux d’entre eux allèrent aussitôt la trouver, le fascinateur Decoste, chercheur de dots autant que chevalier des dames, et le jeuve Duplessis, dont la figure rougissante et l'air embarrassé prouvaient qu'il était du moins sincère dans ses protestations de dévouement; et, ainsi escortée, la séduisante Pauline continua gaiement son chemin.

Pendant quelque temps encore, ce groupe d'oisifs continua son train de badinage, quand le capitaine de Cournoyer s'écria vivement :

— Parlez de jolies filles! voici venir la plus belle que j'aie vue de ma vie!

Tous les yeux se tournèrent immédiatement dans la direction indiquée par le capitaine, et un murmure universel d’admiration s’éleva, quand Rose Lauzon passa rapidement, en traversant la rue pour éviter de s'approcher davantage du joyeux groupe, qui occupait l'angle du pavé. Involontairement elle jeta sur eux un regard rapide, en changeant un peu la direction de sa marche, et de Noraye, qui guettait l’occasion favorable,

nm, nn mme ft +

leva aussitôt son chapeau, avec une courtoisie plus remplie de moquerie que de respect.

— Comment! vous la connaissez, de Noraye ? Quelle charmante créature! Qui estelle? s’écria-t-on de tous côtés. Parlez donc, si vous pouvez.

— Un à la fois, messieurs, s’il vous plaît !

reprit-il avec son sourire sardonique. Oui, je la connais, et elle est certainement une très aimable enfant. Son prénom est Rose. Avec votre permission, je ne vous ferai pas connaître son autre nom.

Le sourire moqueur de de Noraye sembla comporter une signification cachée que ses paroles n’exprimaient pas pleinement ; mais ses compagnons connaissaient bien sa coutume invariable de se vanter ; aussi le capitaine des chasseurs reprit ironiquement :

— Bien, si vous la connaissez, de Noraye, elle ne paraît pas beaucoup s'occuper de vous, car elle n’a pas même daigné répondre à votre magnifique salut.

— Mais ne l’avez-vous pas vue rougir, mon cher ?

— Oh! elle à rougi autant à cause de nous

+ — + —— rennes “th.

que de vous. Je parierai un louis d’or contre un sol que n’importe quelle modeste jeune fille, forcée de passer près d’un groupe comme celui que nous formons, rougira jusqu’au blanc des yeux.

— Vraiment, de Cournoyer, vous êtes flatteur pour vos amis en général, reprit de Noraye, infiniment plus irrité qu’il ne voulait le paraître, par les doutes et l’incrédulité que manifestaient ses compagnons et le mépris évident qu'avait montré Rose.

— Eh bien! donc, vous tous sceptiques, puisqu'il faut vous donner le jour et la date pour vous convaincre de la vérité de ce que je vous dis, je puis aussi bien avouer que j'ai d’abord rencontré cette petite Rose, vrai bouton de beauté, dont le nom est Rose Lauzon, au petit village de Villerai, il y a environ vingt mois. Je l’ai vue encore la semaine dernière, et je la reverrai de même la semaine prochaine, ou quand je le voudrai.

Un sifflet prolongé de l’un des auditeurs, un regard de désappointement chez de Cournoyer, qui avait été tout à fait charmé par la fraîcheur et la modestie de Rose, suivirent cette déclaration ouverte ; quand tout à coup une voix cria près des oreilles du vicomte:

— De Noraye, vous êtes un menteur et un lâche !

Furieux, le vicomte bondit plutôt qu’il ne se retourna vers le lieu d’où venait la voix, et là, pâle de colère, ii vit Gustave de Montarville.

— Est-ce vous qui avez osé m'adresser ces paroles ? demanda de Noraye presque hors de lui-même.

—Oui, répondit clairement de Montarville ; et je le répète encore: Gaston de Noraye, vous êtes un menteur et un lâche!

Le vicomte, qui avait alors perdu tout empire sur lui-même, leva le poing pour frapper celui qui venait de parler ainsi, mais le capitaine de Cournoyer lui arrêta le bras à temps pour prévenir le coup.

—En France, Gaston, dit-il tranquillement, on répond à de telles paroles, non pas par des coups, mais par des balles ou le fleuret. Ce sont les seuls moyens dont un gentilhomme puisse se servir. Prenez patience, vous pouvez avoir des pistolets et obtenir satisfaction demain matin d'aussi bonne heure que vous voudrez.

Cette réflexion sembla calmer un peu de

Page 1