‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 20 sur 30 · ASS · texte numérisé non relu

ASS

toute sanglotante ? Assurément, mon enfant, les soupçons de Pauline de Nevers ne peuvent être vrais: vous n'êtes pas une coquette intrigante, une hypocrite pleine d'artifices, comme elle voudrait me le faire croire. Et pourtant, que dois-je penser? Quant à de Noraye, je n’y ai pas même songé une seconde fois ; car je ne doutais pas qu’il ne se fût présenté à vous que par accident ou dans une circonstance analogue. Mais le capitaine de Montarville, en venant aujourd’hui vous voir, vous a demandée par votre nom, et vous l’avez reçu. Je renouvelle la question que ma nièce vous a posée l’autre jour, à propos du vicomte de Noraye: où avez-vous rencontré Gustave de Montarville? A Villerai, ditesvous. Oh! Rose, Rose, si vous ne voulez pas être mal jugée, si vous voulez dissiper le trouble de mon esprit, dites-moi ce que vous a communiqué ce brillant homme dm monde, qui vous a tant émue, jusqu'à quel point s'étendent vos relations ensemble.

Cette émotion secrète qui l'avait si cruellement saisie, lorsque dans une autre occasion Blanche de Villerai elle-même l'avait si instamment conjurée de p.rler et de prouver

poeme À. Re -

son innocence, lui perça de nouveau le cœur.

Pourquoi, pourquoi fallait-il qu’elle, si irréprochable dans ses actions comme dans ses pensées, parût toujours coupable à ceux à l'estime et à l'affection desquels elle tenait le plus ? Pourtant, que pouvait-elle dire? Même pour Blanche, même pour celui qu’elle aime plus tendrement que jamais, elle doit garder le silence.

— Vous ne voulez pas, ou n’osez pas parler? fit madame de Rochon d’une voix plus sévère qu'auparavant.

— Oh! ma douce, ma noble bienfaitrice !

s’écria tout à coup la jeune fille en larmes, prenant la main de madame de Rochon dans les siennes avec un regard suppliant, je sais que les apparences sont contre moi! je sais qu'il y en a assez pour attirer sur moi des soupçons et du blâme! mais, oh! croyezmoi, je suis innocente même de l’ombre d’une faute. Je vous dirais volontiers tout; je vous ouvrirais volontiers mon cœur: mais, hélas ! je possède aussi les secrets d’un autre, et je dois les tenir pour sacrés.

Madame de Rochon garda un instant le silence. L'’excuse, si toutefois elle méritait

ce nom, était moins que satisfaisante ; mais le ton en était si éloquent, la voix si touchante, et le cœur de la dame si bon et si tendre, qu'elle reprit enfin :

— Bien, qu’il en soit comme vous désirez, Rose. Je ne vous interrogerai plus sur le passé, et j'’oublierai les événements de ce jour ; mais à condition que vous me promettiez solennellement, en retour, de ne jamais rencontrer ni recevoir le capitaine de Montarville.

— Je vous fais volontiers cette promesse, et si jamais j'y manque, ma bienveillante protectrice, je ne ferai pas entendre le moindre murmure, même si vous me chassez de ce toit, sous lequel se sont écoulés les plus heureux jours de ma vie.

— Pauvre enfant, reprit madame de Rochon en caressant de la main la chevelure soyeuse de sa jeune compagne, cette rare beauté qu’une miséricordieuse Providence, pour accomplir sans doute ses vues très sages, vous a accordée, semble ne vous avoir apporté jusqu'ici que bien peu de bonheur, mais, au contraire, vous avoir exposée à beaucoup de dangers et à beaucoup de périls. C’est cette

Eur

Péheerss Fr ’

LA

beauté qui attire près de vous des hommes tels que de Noraye et de Montarville, gens qui, demain, ne vous jetteraient pas même un regard, si la’ douceur de votre peau ou l'éclat de vos YEUX vous abandonnaient.

Eloignez-les, mon enfant, chassez-les loin de Vous! IIS ne veulent cueillir la fleur que pour la fouler aux pieds, saisir le bijou que pour le briser et le détruire.

Rose écouta dans un silence respectueux.

Elle fut bien affigée pourtant d'entendre le chevaleresque de Montarville placé au même ang qu'un homme comme Gaston de Noraye; mais à cause de lui-même elle n’osa pas parler en sa faveur. Et quand madame de Rochon Jui conseilla d'aller se coucher jusqu'à l’heure du souper, elle accepta cette permission avec reconnaissance et en silence,

Ce fut la physionomie troublée que cette digne femme se remit à Son ouvrage; une fois elle s'arrêta, et déposant son tricot, elle dit d’un air pensif:

— Oui, je suppose que ce jeune de Montarville l'aime à sa Manière, l'aime pour le quart d’her-, à cause de sa merveilleuse beauté. à meilleure protection, par const-

om

quent, contre ses dangereux hommages, c’est ma vigilance, l'abri de mon toit; et si elle l’aime, elle a encore plus besoin de mes soins et de mes conseils. Oh! l’envoyer de chez moi, ce serait la jeter dans ses bras!

Et ainsi pensait et raisonnait cette bonne Samaritaine. Si son jugement n'était pas d'accord avec les maximes du monde, au moins il était plein de charité chrétienne.

Le lendemain de l’entrevue que nous venons de raconter entre Rose et le capitaine de Montarville, un groupe d'officiers se tenait au coin de la Place d’Armes, occupés à plaisanter, à rire et à critiquer les passants, principalement ceux du beau sexe.

— Bien, dit l’un d’entre eux, un jeune homme à l'extérieur faible et délicat, habillé avec la plus fastidieuse élégance, ainsi done, demain nous allons dire adieu à cet agréa-

ble petit Montréal, avec ses rues étroites et ses jolies femmes, et nous embarquer pour Québec. I] faut supposer que comme ses rues sont encore plus étroites, ses femmes sont aussi dans la même proportion plus jolies et plus aimables que leurs rivales montréalaises.

— Pour ma part, dit le vicomte de Noraye, je suis tout à fait charmé de pouvoir n'esquiver ; car réellement je me trouve engagé dans un si grand nombre d’amourettes, que si je n'avais cette excuse pour partir, il ne me resterait réellement pas d’autre alternative que de me brûler la cervelle, ou de briser les cœurs d’une douzaine de jolies filles.

Cette saillie causa un joyeux éclat de rire au milieu du groupe, lorsqu'un officier à la figure martiale, à la taille gigantesque, portant le brillant uniforme des chasseurs, reprit :

— Oh! pourvu que vous leur léguiez auparavant votre titre et vos terres en Normandie, je pense que vous pourriez fort bien vous passer une balle au travers de la tête, sans briser le moins du monde les cœurs en question.

Le

sh

NS

Page 1