‹ Le Manoir de Villerai [microforme]Chapitre 6 sur 30 · NE PE · texte numérisé non relu

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LE MANOIR DE VILLERAI. 67 ds ER rs MT NET ET quand tu as une occasion favorable d'en sortir ? Réponds-moi, malheureuse.

Pauvre enfant! Aucune réponse de sa part n’aurait pu conjurer cette tempête de colère et de haine qui venait d’éclater si soudainement sur sa tête dévouée; elle demeura assise, silencieuse, effrayée et tremblante, les lèvres convulsivement jointes ensemble pour retenir les sanglots qui se pressaient dans son sein.

— Oui, continua cette femme tyran, sans s’apercevoir dans sa colère qu'elle trahissait son indigne rôle d’écouteuse : quelle farce, toi, petite figure de catin, créature inutile, toi, aller dire à André Lebrun que tu ne pourras jamais être sa femme, que tu ne peux laisser ton vieux père! Comment oses-tu ?.…

— Qu'est-ce que tout ceci, ma femme ?

demanda Lauzon, qui venait justement d’entrer à temps pour entendre la dernière phrase.

Ce fut le signal d’une nouvelle explosion de colère, et Joseph, afin de protéger sa fille contre la violence, dit en toute hâte:

—Va vite, Rose, fermer la porte de l'étable

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que j'ai follement laissée ouverte; les animaux peuvent sortir.

La jeune fille saisit avec reconnaissance ce prétexte de s'échapper, et, un instant après, elle était appuyée sur la porte de l’étable, qui n’était restée ouverte que dans l’imagination de son pauvre père. Elle ne s’apercevait pas, dans l’état fiévreux et excité de son esprit, qu’elle était exposée, presque sans vêtements, à l’haleine glacée d'un vent d'hiver froid et perçant. Cependant pas la moindre trace de passion ou de colère ne passa sur sa belle et jeune physionomie, pendant qu’elle se tenait là, le cœur agité, les mains étroitement jointes ensemble, et la poitrine fréquemment soulevée par son émotion concentrée ; mais il y avait sur sa figure une expression d’angoisse et de désespoir infiniment plus triste. Enfin ses lèvres pâles s’entr'ouvrirent, et, l’âme accablée et brisée, elle se dit involontairement :

— Oh! est-ce que tout ne serait pas préférable à la vie que je mène ici? Pourquoi, pourquoi ne deviendraiïs-je pas la femme d'André Lebrun ?

Et comme elle parlait encore, son regard

tomba sur la gracieuse silhouette d’un cavalier qui passa à peu de distance du lieu où elle se trouvait,

Ce cavalier était (Gustave de Montarville.

Reconnaissant Rose d’un premier coup d'œil, il ôta son chapeau et la salua avec une exquise politesse, La jeune fille le regarda longtemps aller; usqu’à ce qu’il fût hors de vue. Alors, en revenant lentement à la maison, elle secoua légèrement sa jolie tête, et murmura :

—— Oh! non, jamais, advienne qui pourra, jamais je ne pourrais, ni je ne voudrais épouser André Lebrun !

Les jours s'écoulaient rapidement et gaiement au manoir; mais enfin le moment arriva où ses hôtes durent penser à partir. Le lieutenant de Montarville vit avec des sentiments de regret et de satisfaction tout à la

fois approcher le temps de rejoindre son régiment; heureux de reprendre cette vie | agitée et chevaleresque, si conforme à son | caractère bouillant, et de plus excité par l'espérance d’acquérir la gloire militaire en vengeant une cause aussi sacrée que celle de sa patrie. Il se présentait des moments où il accusait les heures de s’écouler trop lentement. Quelquefois aussi il ne pouvait s’empêcher de penser, sans un profond regret, à la vie tranquille qu’il avait menée, et à la société de l’aimable Blanche de Villerai, dont il allait se séparer. L'image d’une jeune fille aussi élégante et aussi belle, n’avait-elle jamais passé dans son imagination? Aucun souvenir de l'irréprochable beauté et des grâces timides de l’humble petite Rose, n’avait-i! jamais pris place dans son âme, s’y jouant et s’y attachant, malgré tous les efforts pour le chasser ? C’est possible, maïs le jeune homme n'osait se l’avouer, même dans le trouble de son âme.

C'était pendant une après-midi froide et neigeuse. Une carriole attendait en face du manoir, et de Montarville, bien enveloppé de fourrures, était auprès de sa fiancée, dans |

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la même chambre où nous avons d'abord introduit le lecteur. Tous deux avaient l'air infiniment plus triste que de coutume.

De Montarville, rompant un silence déjà trop prolongé, s’écria: Je suis arrivé ici au milieu de la tempête et de la neige. Maïs si encore mon départ excitait des sentiments plus affectueux dans un cœur bien connu, que mor arrivée n’a semblé le faire !

Blanche rougit et répondit :

— Je vous dirai cela quand vous reviendrez nous voir.

— Vous avez raison, Blanche, reprit aussitôt de Montarville avec un regard animé.

Alors, je serai plus digne de vous, car j'aurai tiré, pour une noble cause, mon épée encore, vierge. Quand même je reviendrais simple lieutenant comme je vous quitte, je serai plus digne à mes propres yeux et aux vôtres, j'ose l’espérer.

Blanche resta silencieuse, mais, un instant après, plaçant sa main dans celle de son fiancé, elle lui dit doucement :

— Îl est temps de partir, Gustave. Que le ciel vous protège et vous conserve. Adieu!

De Montarville déposa un prompt baiser

sur la jolie main de Blanche; et il s’éloigna, l'âme pleine de tristesse.

De même que la jeune fille était restée si longtemps à regarder par la croisée le jour de l’arrivée de son fiancé, ainsi demeura-t-elle, après son départ, à contempler la scène au dehors. Madame Dumont entra dans l’appartement un instant après, mais se garda bien de faire aucun commentaire sur l’évidente préoccupation de sa nièce, qui lui plaisait infiniment; car elle semblait lui présager qu’elle verrait bientôt se réaliser le rêve constant de son cœur.

La douleur de de Montarville en quittant sa fiancée, fut bientôt oubliée au milieu des tracas et de l’activité militaires qu’il trouva au quartier général, à Montréal, lors de son arrivée. On faisait des préparatifs pour une expédition contre le fort William-Henry, à la tête du lac George, ou Saïint-Sacrement, comme il est aussi appelé.

En dépit du froid intense d’un hiver

extraordinairement rigoureux, puisque le thermomètre se tenait continuellement entre 200 et 23°, un corps de 1,500 hommes, sous le commandement de Rigaud de Vaudreuil

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et du chevalier de Longueuil, se mit en marche le 23 de février. Les souffrances et les fatigues endurées par cette troupe héroïque ne peuvent se comparer qu'au courage immense avec lequel elles furent supportées, Elle traversa le lac Champlain et le lac George à pied, après avoir parcouru à la aquette un espace de soixante lieues, en tirant après eux leurs provisions sur des traîneaux. Un terrain glacé et couvert de neige formait leur unique couche pendant la nuit ; une tente de toile et une robe de buffle étaient leur seul abri contre le froid piquant de nos hivers septentrionaux.

Le 18 mars, l'armée se trouvait en face du fort William-Henry, M. de Rigaud, voyant que la place était à l'abri d'un coup de main, dut se contenter de détruire tous les magasins, moulins, vaisseaux, en un mot tout ce qui se trouvait aux environs. L’attaque commença dans la nuit du 18 et dura jusqu’au 22 sous le feu continuel des troupes anglaises, Alors les assaillants, ayant fait au fort tout le tort possible, se remirent en marche pour regagner leurs quartiers. Leur retour fut marqué du phénomène qui trom pa

crane

plus tard l’armée de Napoléon en Egvpte, et qui, malgré d’autres circonstances, venait probablement de la même source. Environ un tiers du détachement fut affligé sur la route d’une espèce d’ophtalmie causée, comme on le pensa, par l’éclatante blancheur de la neire: et leurs compagnons, sensibles et reinplis de pitié, durent les conduire par la main iout le reste du voyage. Heureusement pour eux, dès leur arrivée à Montréal, on leur prodigua des soins attentifs, et au bouc de deux jours, ils recouvrèrent cette vue précieuse que plusieurs avaient crue perdue pour toujours.

Cependant la colonie attendait avec impatience et anxiété les secours si instamiment demandés à Ja mère patrie; mais celle-ci, ou plutôt ses ministres, étaient plus soucieux de fournir l'argent nécessaire à la honteuse prodigalité de la cour scandaleuse de Louis XV et de ses royales favorites, que de protéger leurs soldats et leurs colons, qui com.

battaieut si noblement pour lindépendar:2 d'une terre lointaine. La déclaration ridicule de madame de Pompadour, que le Canada, pays de déserts glacés et d’impénétrables

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