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sées par la rareté croissante des provisions, qui commençait déjà à se faire grandement sentir dans les districts ruraux, avaient répandu dans ces murs ordinairement si joyeux, un nuage de tristesse qu’ils n'avaient peut-être jamais connu.
Blanche reçut son amant avec une vive amitié, doublement flatteuse à cause de son caractère ordinairement si réservé; et de Montarville ne cessait de se demander ensuite, autant peut-être pour s’accuser lui-même secrètement que pour se féliciter : Ne dois-je pas être extraordinairement heureux de posséder l’amour et l’estime d’un cœur si noble ?
Cependant, il n'avait pas oublié sa promesse à Charles Ménard; et le lendemain de son arrivée, il se rendit au salon avec l’intention de demander à madame Dumont le lieu où demeurait Rose. À sa grande surprise, le premier objet qu'il vit fut Rose elle-même, l'aiguille à la main et agenouillée au pied du fauteuil de Mme Dumont, occupée à renouveler la couverture en damas de son coussin.
En entendant la porte s'ouvrir, elle tourna la tête et reconnut Gustave. Un regard de surprise anima sa figure, et ses joues et son
LE MANOIR DE VILLERAI. Si
front devinrent cramoisis. Qu'elle s’en voulait à elle-même pour cette preuve involontaire de son émotion! Combien elle blâmait, elle maudissait l'agitation qui faisait trembler ses petits doigts, de manière à lui rendre presque impossible la continuation de son ouvrage !
Sa confusion augmenta encore quand de Montarville s’'approcha d'elle et : mmencça le récit du message que lui avait confié le pauvre Ménard. Elle écouta, les yeux baissés, sans oser les lever une seule fois ; mais quan." ‘| vint à raconter la mort édifiante du jeune : ‘dut, et qu'il lui eut répété ses paroles tou. hantes, des pleurs coulèrent le long des joues de la jeune fille et se répandirent comme de brillants diamants sur le damas qu’elle tenait encore à la main.
Que de Montarville trouva fascinatrice cette jeune et douce figure ! Avec quelle exactitude, avec quelle attention il observait les différentes émotions qui la troublaient.
sans s'apercevoir de l'expression de profonde admiration peinte sur sa propre physionomie.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et Blanche de Villerai apparut avec un joyeux sourire sur
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le visage ; mais la gaieté de ce sourire diminua instantanément. Pourquoi? Avait-elle attribué à son amant les pensées et les sentiments peints sur sa figure ? Ou bien seulement son air attentif et profondément admirateur pendant qu’il se tenait auprès de Rose, avaitil frappé douloureusement sa fiancée ? On ne sait, mais la contenance de cette dernière devint plus sérieuse, et elle s’assit sans regarder davantage ni l’un ni l’autre de ses compagnons. De Montarville, un peu déconcerté, s'arrêta, et Rose, croyant le récit achevé, le remercia timidement ; et souhaitant le bonjour à Mlle de Villerai, elle quitta le salon, son ouvrage à la main. Comme elle passait près de Blanche, celle-ci jeta sur elle un regard vif et inquisiteur. Il n’y avait dans ce coup d’œil ni jalousie ni dédain, mais seulement une expression de curiosité qui n’aurait pas manqué d’étonner grandement Rose, si elle s’en fût aperçue.
Malgré tous les efforts de mademoiselle de Villerai, il y eut pendant quelque temps une légère froideur dans ses manières vis-à-vis de de Montarville. Celui-ci, non seulement s’en aperçut, mais avec la singulière faiblesse de
certaines gens en pareille occasion, il la ressentit profondément. Cependant il commença aussitôt le récit de son aventure avec Charles Ménard ; et sous l'influence de ces tristes pensées, le nuage qui pesait sur le front de Blanche se dissipa bientôt. La transition de ce sujet aux scènes de danger et de courage par lesquelles il venait de passer, était facile ; et pendant plus d’une heure, il occupa l’attention de sa compagne par des récits et des anecdotes auxquels sa manière agréable de raconter ajoutait un charme particulier. Ensuite graduellement, imperceptiblement il en vint à un sujet plus déiicat, et fit allusion, sans en parler expressément, aux liens si sacrés et si forts qui devaient un jour les unir l’un à l’autre.
Blanche de Villerai ne trahit que fort peu d’embarras, encore moins d'émotion, en écoutant dans un complet silence les brûlantes paroles de de Montarville ; et quand enfin il lui demanda passionnément de fixer ellemême le temps où les promesses qui les unissaient seraient rendues irrévocables par la bénédiction de l’Eglise, elle leva ses beaux yeux et lui demanda avec calme: *
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— Pensez-vous que nous nous connaissons assez, bien plus, que nous nous aimons suffsamment pour en venir là? Oui, assez, assez, en levant la main comme pour arrêter le torrent de protestations prêtes à s'échapper des lèvres de son amant. Nous sommes tous deux bien jeunes, Gustave, et nous avons devant nous tout le temps nécessaire pour réfléchir et sonder nos cœurs, avant d'entreprendre témérairement une démarche que nous pourrons peut-être regretter plus tard, mais sur laquelle nous ne pourrons jamais revenir.
De Montarville, piqué, reprit avec un calme contrastant singulièrement avec l’ardeur qu’il venait de déployer:
— Mais ne pensez-vous pas, Blanche, que les désirs de nos parents défunts, qui souhaitaient si vivement notre union, devraient être sacrés pour nous ?
—- Oui, jusqu’à un certain point. Si, à l’expiration d’une période assez longue pour nous permettre de nous connaître l’un l’autre parfaitement, nous trouvons qu’un amour
.mutuel nous anime, nous réaliserons alors les désirs sacrés dont vous parlez; mais si
LE MANOIR DE VILLERAI. 91 c'est le contraire, nous serons réellement et définitivement libres.
— Et, Blanche, quelle sera la longueur de ce temps d’épreuve ? demanda-t-il en s’efforçant vainement de cacher la peine et le désappointement que trahissaient tout à la fois sa physionomie et sa voix.
— Cela dépendra des circonstances, repritelle avec un sourire indéfinissable. Peut-être jusqu’à la fin de la guerre.
— Peut-être mademoiselle de Villerai compte-t-elle sur la chance que j’ai de me faire tuer dans la prochaïine campagne: cela déciderait d’une manière prompte et péremptoire la malheureuse question de notre union.
Blanche sourit :
— Si j'avais fait le moindre calcul, Gustave, répondit-elle, ce que je nie complètement, ç'aurait plutôt été sur les chances que vous avez d’un prompt avancement; de devenir, par exemple, major ou colonel de votre brave régiment.
— C'est vrai, mademoiselle, reprit-il avec une froide gravité. Je ne dois pas oublier combien un pauvre lieutenant comme moi a peu de droits à la main de la seigneuresse de
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Villerai. Et avec une vivacité qu’on remarquait quelquefois dans son caractère, il salua sa fiancée et sortit de la chambre.
Un instant après, il marchait rapidement sur un chemin glacé et couvert de neige, en se disant :
— Eh bien! peu importe ce qui arrivera maintenant, le blâme en retombera sur elle.
Je voulais sincèrement presser notre mariage,
tandis que je puis encore répondre de mon
cœur et de mes affections: elle a refusé, obstinément refusé ; à présent, arrive qui peut, ce sera sa faute.
Il aurait pensé bien autrement et avec beaucoup moins de précipitation s’il avait pu voir Blanche, dans la chambre où il venait de la quitter, la tête tristement appuyée sur la main.
— Oui, oui, murmurait-elle en soupirant, j'ai agi pour le mieux. Qu'il étudie son cœur encore indécis, et qu’il s’'éprouve iui-même avant de prononcer un vœu'irrévocable et terrible. Mieux vaut pour moi être maintenant un peu blessée dans mon amour-propre, et même dans mes affections, que de souffrir plus tard cruellement et continuellement, épouse dédaignée et peut-être négligée.
DA suite. mon.
C'était pendant une froide nuit d'hiver; mais, dans la chaude maison de Joseph Lauzon, il régnait un esprit de gaieté rarement toléré par la maîtresse du logis, vrai despote féminin. C'était l'anniversaire de son mariage avec le malheureux Joseph, ce mariage que tous les jours il regrettait si amèrement. Cependant, malgré le peu de bonheur que les deux époux y avaient trouvé, madame Lauzon persistait à fêter chaque année cet anniversaire avec une grande pompe, montrant par là un défaut de jugement inexprimable, qu’on rencontre souvent même chez des personnes d’un rang plus élevé dans la société.
Tout allait pour le mieux. Les danseurs déployaient une vigueur de jarrets infatigable, digne des fameux derviches trembleurs ; tandis que l’orchestre, com posé d’un unique violon un peu asthmatique, se
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montrait également puissant. On avait fait bonne justice du souper; les talents culinaires de l’hôtesse avaient été vantés de manière à | satisfaire la vanité la plus exigeante, et la | digne femme, pleine d'importance et de sourires, car elle savait feindre la douceur quand | elle le voulait, allait d’un convive à l’autre, adressant à chacun une plaisanterie ou un | mot d'amitié.
| Une heure venait justement de sonner. Le petit groupe placé autour du poêle, recevait à chaque instant du renfort de ceux qui quittaient la danse. Le cercle qui commençait ainsi à s’agrandir si promptement au détriment des autres amusements, était enveloppé d’un nuage de fumée de tabac qui le tenait caché au reste de la société.
Pourtant ni la force du narcotique canadien.
apable de rivaliser avec celui de la Virginie, ni l'immense chaleur émise par l'énorme poêle double, ne paraissaient le moins du monde incommoder les membres même les plus délicats de l'assemblée ; car c’est l’atmosphère à laquelle le Canadien est accoutumé dès le berceau.
Dans le petit cercle que nous venons de: