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mentionner, on remarquait facilement un homme de haute taille et qui paraissait être d'une force herculéenne. Son épaisse barbe noire, extraordinairement crépue et mêlée, ses longs cheveux raides et lisses, son teint bruni par le soleil et s’approchant beaucoup de la couleur basanée des aborigènes; enfin un certain air farouche et demi-sauvage empreint sur toute sa physionomie, le faisaient immédiatement reconnaître comme appartenant à cette classe d'hommes renommés, les voyageurs canadiens. De larges anneaux d’or ornaient ses oreilles ; il était chaussé de mocassins indiens, décorés de rassades de différentes couleurs avec une étrange profusion.
Cet individu remarquable, dont le nom était Baptiste Dufault, surpassait tous ses semblables en trois points. Il était le plus infatigable fumeur, le plus impassible buveur et le meilleur conteur de la paroisse. Ses récits étaient aussi excentriques que urotesquement terribles, et les histoires merveilleuses qu’il avait entendu raconter par ses compagnons pendant ses voyages sur les rivières du Nord-Ouest, ou en fumant la pipe autour du feu des chantiers, étaient soigneu-
sement logées dans sa mémoire, prêtes à | paraître au jour à la première occasion.
Quand le cercle dont il était le membre le | plus important, fut fatigué de discuter les | chances de succès de la prochaine campagne, | | | et, ce qui les touchait de plus près, la famine | qui, après avoir accablé d’une manière impi- | toyable les habitants des villes et des grands centres, commençait à se faire sentir parmi 4 eux, Baptiste Dufault fut pressé par plusieurs du groupe de faire diversion aux } amusements de la veillée, en leur racontant une de ses histoires merveilleuses.
— Oui, oui, père Baptiste, s’écria l’un des jeunes gens. Et, je vous en prie, donnez-nousen une aussi merveilleuse et aussi terrible que les deux dernières, l’une À ptopos du ) chasseur sauvage sans tête sur les bords de la rivière Rouge, et l’autre touchant ce chien fantôme qui avait suivi à la nage le canot d’un voyageur pendant toute une nuit.
| Baptiste Dufault n'avait pas coutume de se faire prier: aussi, après avoir jeté sur le dernier qui venait de parler un regard fixe, ressemblant autant à une menace qu’à un signe d’assentiment, il posa sa pipe; et, pas-
spas bent Ent
sant la main dans la ceinture rouge qui lui ceignait les reins, il commença par annoncer à son auditoire attentif que l'aventure qu'il allait raconter, tout incroyable qu’elle pouvait paraître, lui avait été contée par un sien oncle, un vieux voyageur, qui en avait été lui-même le héros, et dont la véracité avait toujours été considérée comme irréprochable. Trouvant cette manière de parler plus forte et plus dramatique, et voulant aussi imiter davantage le récit original qui lui en avait été fait, Baptiste s’exprima à la première personne, supposant toujours, comme de raison, que c'était le héros lui-même qui parlait :
‘ C’était par une belle soirée du mois de mai; l’hivernement était terminé. Nous venions de laisser l’Ottawa et nous entrions dans la rivière des Prairies: nous n’étions qu'à quelques milles de chez mon père, où je me proposais d'arrêter un moment, avec mes compagnons, avant d’aller à Québec, où nous descendions plusieurs canots chargés des plus riches pelleteries et d’ouvrages indiens que nous avions eus en échange contre de la poudre, du plomp et de l’eau-de-vie. Comme il n’était pas tard et que nous étions passable-
ment fatigués, nous résolûmes d’allumer la pipe à la première maison et de nous laisser aller au courant jusque chez mon père.
‘‘ A peine avions-nous laissé l’aviron, que nous apercevons sur la côte une petite lumière qui brillait à travers trois ou quatre vitres. les seules qui n’avaient pas encore été remplacées par du papier. Comme habitant de l’endroit et le plus jeune de la troupe, l’on me députe vers cette petite maison pour aller chercher un tison de feu. Je descends sur le rivage et je monte à la chaumière.
‘ Je frappe à la porte; on ne me dit pas d'entrer; cependant j’entre. J’aperçois sur le foyer, placés de chaque côté de la cheminée, un vieillard et une vieille femme, tous deux la tête appuyée dans la main, et les yeux fixés sur un feu presque éteint qui n’éclairait que faiblement les quatre murs de cette maison, si toutefois l’on peut appeler cela maison. Je fus frappé de la nudité de cette misérable demeure. Il n’y avait rien, rien du tout, ni lit, ni table, ni chaise.
‘ Je salue aussi poliment que me le permettait mon titre de voyageur des pays d’en haut, ces deux personnages à figure étrange
etimmobile: politesse inutile, on ne me rend pas mon salut, on ne daigne seulement pas lever la vue sur moi.
‘ Je leur demande la permission d'allumer ma pipe et de prendre un petit tison pour mes compagnons qui sont sur la grève; pas plus de réponse, pas plus de regard qu’auparavant. Je ne suis ni peureux, ni superstitieux ; d'ailleurs, j'avais déjà eu des aventures de cette sorte dans le Nord ; eh bien! n’eût été la honte de reparaître devant mes compagnons, sans feu, eux qui avaient vu et qui voyaient encore la petite fenêtre éclairée, je crois que j'aurais gagné la porte et que je me serais enfui à toutes jambes, tant était effrayantes l’immobilité et la fixité des regards de ces deux êtres.
Je rassemble, en tremblant, le peu de force et de courage qui me restait, je m’avance vers la cheminée, je saisis un tison par le bout éteint et je passe la porte. Chaque pas qui m’éloignait de cette maudite cabane, me semblait un poids de moins sur le cœur. Je saute dans mon canot avec mon tison et le passe à mes compagnons, sans souffler mot de ce qui venait de m’arriver : on eût ri de moi.
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Chose étrange! Ce feu ne brûülait pas plus leur tabac que si c’'eût été un glaçon.
“— Nom de Dieu! dit l’un d'eux, qui l’araittenu plusieurs instants sur sa pipe, mais sans succès, que signifie cela? ce feu-là ne brûle pas!
‘* J’allais leur raconter ma silencieuse réception à la cabane, sans craindre de trop faire rire de moi, puisque le feu que je rapportais ne brüûülait pas, du moins le tabac, lorsque tout à coup la petite lumière de la ‘abane éclate comme un incendie, disparaît avec la rapidité d’un éclair et nous laisse dans la plus profonde obseurité. Au même instant on entend des cris de chat épouvantables; deux énormes matous, aux yeux brillants comme des escarboucles, se jettent à la nage, grimpent sur le canot, et cela, toujours avec lesmiaulements les plus effrayants. Une idée lumineuse me traverse la tête: Jetteleur le tison, criai-je à celui qui le tenait ; ce qu'il fait aussitôt, Les cris cessent, les deux chats sautent sur le tison et s’en retournent à la cabane, où la petite lumière reparaît aussitôt.” *
* Ce conte et celui qui va bientôt suivre n’appar-
hu
as Re OU Se Ici, Baptiste termina brusquement son 'a- récit, et reprit sa pipe, montrant par là que is l’histoire était finie. Il y eut un court interne | ralle de silence; mais tout à coup André Lebrun, l'amant malheureux de la jolie Rose, 18e | s’écria avec vivacité:
"op —C'est une assez bonne histoire, pêre a p- Baptiste, mais un peu difficile à croire. Pour AC, ma part, je dois avouer qu'elle me paraît le suspecte.
raît Le vieux voyageur Ôôta sa pipe de sa isse bouche, et mesurant avec calme le jeune me paysan d'un regard de profond mépris:
— Comme de raison, André Lebrun, répon-
tiennent pas à l’auteur; il les a pris dans une ancienne gazette canadienne, à laquelle il en laisse volontiers, nts. sinon la responsabilité, au moins la propriété.
tte- Il y aurait un travail très intéressant à faire sur
ce cette foule de légendes canadiennes, d'histoires, de eux contes, que savent tous nos vieillards, et qui font
ntà souvent passer de si agréables veillées à la campagne. Plusieurs sont empreints d’un caractère d'originalité très remarquable et montrent jusque dans leurs plus petits détails l'esprit national, toujours intact; on y rencontre souvent un atticisme très pur, et des saillies de gaieté très nombreuses,
dit-il, comment pourrais-tu croire cela, toi dont les plus grandes aventures n’ont jamais été probablement que le meurtre de quelque veau récalcitrant, pour le marché, ou la chasse d’une misérable corneïille ravageant tes champs ?
Des éclats de rire accueïllirent cette brusque réponse, tandis que André Lebrun, la figure aussi rouge que le fameux tison de l’histoire, murmurait son opinion à l'oreille d’une jeune fille qui était à ses côtés.
— Quand l’oncle de Baptiste, disait-il tout bas, a vu ces merveilles, il était probablement sous l'influence de nombreuses libations de rum ou d’eau-de-vie, dont les voyageurs d'alors ne se privaient guère.
Les commentaires que l’on fit sur le dernier conte, furent très nombreux. Quelques-uns laissaient entrevoir leur incrédulité, d’autres déclaraient gravement qu'il était souvent arrivé des choses plus étranges et plus terribles, et qu'il en arriverait encore bien d’autres; tandis qu’un troisième parti, craignant prudemment de se compromettre, se contentait de faire des inclinations de tête qui pouvaient tout aussi bien se prendre
pour des signes d’assentiment que de dissentiment.
A la fin, l’un des vrais croyants s’écria avec énergie:
— Diantre! pourquoi ne serait-ce pas vrai ?
Moi aussi, je puis vous raconter une histoire, mais une histoire véritable, aussi effrayante que celle de Baptiste.
— En étiez-vous le héros, M. Michel?
demanda coquettement une jeune fille aux cheveux noirs, dont les lèvres souriantes étaient loin d'exprimer une croyance sincère dans ces merveilles.
— Non, mademoiselle Marie; mais je l’ai entendu raconter par le fils de celui à qui l’aventure est arrivée ; et j'espère que c’est là une autorité suflisante pour une petite fille comme vous. Eh bien! mon histoire est au sujet d’un loup-garou.
À ce nom effrayant, la plupart des auditeurs devinrent involontairement plus sérieux ; car de toutes les étranges fictions qu'a créées l'imagination superstitieuse des paysans canadiens, il n’en est pas de plus accréditée ni de plus redoutée que celle du loup-garou ; et il y a quelques années elle était universel-
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lement adoptée. Aujourd’hui même, dans certaines paroisses, mentionner ce nom le soir suffit pour faire pâlir.
—Mais, dites-nous donc, M. Michel, demanda à son voisin une tranquille petite fille de quinze ans, assise À côté de l’homme aux cheveux gris, qu’entendez-vous réellement par loup-garou ?
— Un loup-garou, mon enfant, comme chacun ici le sait, c’est un homme qui s’est abandonné à toutes sortes de crimes et de vices pendant sept ans, sans jamais penser à Dieu. Au bout des sept années, le diable acquiert sur lui un certain pouvoir et le change en une bête effrayante, condamnée à errer pendant la nuit dans des lieux solitaires, jusqu'à ce qu'il rencontre quelqu'un qui ait le courage de le délivrer, en le blessant assez pour le faire saigner. Maïs pour commencer mon récit, plusieurs d’entre vous, mes amis, avez été à Montréal, n'est-ce pas ?
Plusieurs signes de tête répondirent aftrmativement.
—Eh bien, vous connaissez ce chemin sauvage et solitaire, qui conduit par la Côte-
LE MANOIR DE VILLERAI. 105 ns des-Neiges à St-Laurent.* Près de l'endroit ir où il commence au pied de la montagne, il y
a une petite maison en ruines ; les ronces et n- la mousse y séjournent librement, rarement de foulées par quelques touristes indiscrets qui 1x peut-être, comme moi, ont entendu raconter nt cette histoire.
- * Ce chemin, aujourd’hui considérablement embelli st par une foule de jolies résidences qui le bordent da jusqu’à une certaine distance hors de Montréal, était x | à l’époque de notre récit le repaire de brigands et de k maraudeurs, dont les actes de violence faisaient le le sujet de toutes les conversations. Au commencement le | du siècle dernier, le gouvernement français, voulant à frapper d’une salutaire terreur ces gens redoutables, 3, | résolut de faire un exemple terrible d’un nommé it \ Bélisle, qui avait été fait prisonnier, après s'être longtemps distingué par l’horrib'e cruauté de ses Re crimes. Il fut en conséquence condamné à être écarer telé par quatre chevaux sauvages dont l’un serait is, attaché à chacun de ses membres. La terrible sentence fut fidèlement exécutée, et les restes mutilés du ir- criminel furent enterrés sur le lieu de l'exécution. Une grande croix peinturée en rouge fut érigée préin cisément à cet endroit ; mais plus tard, elle fut va transportée plus loin, parce qu’elle obstruait la route,
et on la voit encore, triste monument d’un crime et d’un châtiment terribles.
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‘ En 1706, cette maison n’était guère en meilleur état qu’elle n’est aujourd’hui: portes, fenêtres, contrevents, tout était fermé. Les voyageurs la croyaient abandonnée, et en effet, elle en avait bien l’air. Mais les voisins se rappelaient que cette maison avait eu autrefois des habitants à l’aise, à en juger par ieur manière de vivre. Depuis quatre ans déjà, on n’y voyait plus de signe de vie que de temps à autre, pendant la nuit. Parfois une lumière incertaine, vacillante, paraissait à une fenêtre. Tout le monde s’éloignait de cette maison maudite ou enchantée. Le cavalier qui allait passer la veillée avec sa blonde, faisait un long détour, en chantant à tue-tête, et hâtait le pas quand il se trouvait vis-à-vis de cette maison. Quelques-uns, plus hardis que les autres, avaient osé s'approcher à quelques pas de la maison, mais c'était pour la première et la dernière fois ; le bruit des chaînes, les cris plaintifs, les miaulements, que sais-je enfin ? leur avaient fait prendre la fuite.
‘ Les voisins commencçaient à devenir rares comme les justes dans Sodome, tant ce voisinage était terrible, effrayant. Vingt fois on tenta de se rendre à la maison, vingt fois la
terreur fit abandonner un projet aussi insensé.
‘Un jour, pourtant, un cultivateur de St- Laurent, bien dévot au patron de sa paroisse, passait par la montagne, vers trois heures de l'après-midi. Le soleil dardait ses rayons les plus ardents sur le sol brûlant et poussiéreux. Notre voyageur, fatigué, prit le parti de faire une halte dans la montagne, à la première maison qu'il trouverait sur sa route. C'était justement chez un des voisins de la maison terrible. Il frappe à la porte, il entre, il salue, et va s'asseoir tranquillement après avoir demandé l'hospitalité. Deux hommes assis dans un coin de la maison conversaient en fumant.
—Dis donc, Pierre, disait l’un d'eux, sais-tu quetu n’es pas prudent de demeurer si près de la... tu sais ?
—J’y ai déjà pensé, Baptiste; je commence à avoir peur. Chaque soir, j'entends des bruits étranges autour de ma maison ; puis, il y a deux jours, j'ai vu... à vingt pas de ma porte... à minuit... une bête noire... mais curieuse: tu n’en as jamais vu comme ça.
— À ta place, Pierre, je m'en irais. Sais-tu
ce que je pense, moi, Pierre? je pense que c’est un revenant qu’il y a là. Il y a des revenants, va, je t’assure.
— Mais alors, Baptiste, pourquoi ne pas y aller une bonne fois, avec des fusils, une bande de vingt hommes, par exemple ?
— Pauvre Pierre, que veux-tu faire avec des fusils contre des revenants? C’est inutile; quand on est mort, c’est pour toujours. Leurs
esprits reviennent, mais pas leurs corps. Un
de mes oncles est mort de même; il avait essayé de tirer son fusil comme ça, sur un revenant: le fusil a viré bout pour bout, et le coup lui a porté dans l’estomac. Pauvre oncle! c'était un bon homme, mon oncle, comme ils sont rares aujourd’hui.
* Le voyageur avait écouté cette conversation avec une inquiète curiosité. Dix fois, il avait tenté de les interrompre: enfin, n’y tenant plus: Excusez, mes amis, sans vous interrompre, il y a longtemps que j'entends dire qu’il y a quelque chose de même dans la montagne ; est-ce bien loin d'ici, cette maison ?
— Non, c’est la troisième.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas y aller ?
— Ah !l'oui, je voudrais bien... fiez- VOuSs-y ; il y en a bien d’autres que vous qui ont déjà essayé, mais si vous saviez.
— Cette bête dont vous parlez, est... noire ? est-elle grande, cette bôte-là ?
— Comme un homme à quatre pattes, à peu près.
— Je gage que c'est un loup-g arou !
— Un loup-garou !
— Oui, un loup-garou, c'est fait de mû me ; c’est noir, et c’est comme un homme à quatre pattes. J'en ai vu deux, et j'en ai délivré un par chez nous.
— Ah! mon Dieu, puisque vous connaissez ça, Vous pouvez nous rendre un grand service !
— J'en ai délivré un, et un dur, allez, qui l'était depuis dix ans.
‘* Les trois hommes se dirent encore quelques mots, et tout fut convenu.
— À minuit, donc! dit le voyageur; c'est toujours à minuit qu'il faut les délivrer.
Allons nous coucher, et à minuit nous partirons.
“Notre voyageur s'endormit d’un profond sommeil, les deux autres ne purent fermer l’œil. A onze heures et demie ils étaient debout.
mentale NT tonne mt cs me dette péts
— Un couteau ! il me faut un couteau ! Vous allez me suivre tous les deux à distance, et ne faites pas de bruit... au moindre bruit...
vous entendez ? il ne faut pas souffler.
“Tous trois partirent à pas de loup, le voyageur en apparence sans émotion, et les deux autres tremblant de tous leurs membres. Un clair de lune magnifique, comme il est toujours dans la montagne, allait éclairer une scène terrible.
‘Quand ils furent à cinquante pas de la maison : |
— Je n'avance plus, dit Baptiste.
— Moi non plus, dit Pierre.
— Avancez, avancez !
‘‘ Et les deux peureux, fascinés par une voix impérieuse, avancèrent en tremblant.
‘A vingt pas de la maison, le voyageur s’arrête, et d’un ton solennel :
— Restez ici; ne bougez plus, attendez-moi, tout sera bientôt fini.
‘* Alors il tire de sa poche un long couteau, et passe son pouce sur la lame, pour s'assurer qu'elle était bien aiguisée.
‘Il avance, il marche le plus légèrement possible: on eût dit qu’il ne portait pas sur
18 la terre. Il arrête... penche la tête, regarde...
1e rien. Il avance de nouveau, s'arrête encore. " — Qu'entends-je ? s’écrie-t-il.
‘Un bruit affreux se fait entendre, des cris,
a- des blasphèmes, des miaulements, des hur-
IX lements, des gémissements, répétés par mille
n voix criardes, plaintives, infernales. Son sang
(- se glace. il faiblit.. Reprenant courage, il
1e avance encore, et se trouve en face de la mai-
son; il se bouche les oreilles pour ne pas en-
[a tendre le sabbat des démons. Une sueur froide
comme celle de la mort coule de son front ;
- il s'appuie sur un vieil arbre. La lune jetait
sur la maison une clarté douteuse; mille fantômes effrayants se présentaient à son ima-
X gination… ‘ Après deux minutes d’attente, il entend r'- un bruit de pas; il lève la tête, il regarde ses compagnons qui ne bougeaient pas. Il tourne 1, la tête, et il aperçoit, à l’un des angles de la
maison, quelque chose de noir, d’une forme singulière. Rassemblant toutes ses forces, il
br examine de nouveau son couteau, court, tête baissée, sur l’objet qu’il vient d’apercevoir, t fait un grand signe de croix, et lance son
couteau de toutes ses forces. Un bruit épou-
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vantable se fait entendre dans la maison, et s'apaise aussitôt. Une voix crie: Minuit!
merci! et en même temps un homme se précipite dans les bras de son sauveur.
— Ah! Michel!
— Ah ! Jacques !
| ‘ C’était un ami d'enfance, loup-garou depuis six ans, que notre voyageur venait de délivrer.”
Quand Michel eut fini son conte, les incrédules, s’il y en avait, gardèrent prudemment en eux-mêmes leurs pensées de doute; un seul osa demander ce qui serait arrivé si . l'étranger eût failli dans sa courageuse tentative. {
— Eh bien! je suppose que le loup-garou l'aurait dévoré.
Ici madame Lauzon, trouvant que la compagnie commençait à devenir trop sérieuse pour un jour aussi joyeux, pria l’un des jeunes gens de chanter une chanson bien connue de tous, et à laquelle la plus grande partie de la compagnie répondit gaiement, sinon très harmonieusement, | Et maintenant, le lecteur qu'aura intéressé notre gentille Rose, demandera peut-être où
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LE MANOIR DE VILLERAI. 113 Po N elle se tint pendant toute la soirée, et pourquoi nous n'avons pas prononcé son nom une seule fois.
Nous devons avouer franchement que madame Lauzon, singulièrement jalouse de ses droits d’unique maîtresse de la maison, l'avait laissée là où elle aurait toujours voulu la voir, si c'eût été possible, en arrière des autres, ne se distinguant de toutes les jeunes filles qui l’entouraient que par la rare amabilité de ses manières et l’exquise douceur de son regard et de sa voix. Malgré toutes ces précieuses qualités, elle était généralement regardée comme très fière, non seulement par les jeunes gens, dont elle écoutait les gros compliments avec une grande froideur, mais aussi par ses jeunes compagnes, qui ne trouvaient pas en elle un goût bien prononcé pour es cancans féminins et les interminables discussions touchant les mérites et les défauts des cavaliers du village, Pauvre enfant ! elle était bien en dehors de sa sphère : de telles scènes, de telles conversations, de tels sujets étaient loin de convenir à sa belle âme ; aussi elle alla se reposer, ce soir-là, la tête malade et le cœur bien triste.
En ee,
Les jours se succédaient assez paisiblement au manoir, sans rien amener de nouveau.
Cependant un œil observateur aurait deviné que sous ce calme apparent il y avait des éléments de discorde prêts à éclater. Blanche, tranquille et calme, vaquait comme d’ordinaire à ses occupations domestiques, tandis que son fiancé, agité et préoccupé, était parfois d’une humeur irritable. Soit que son esprit naturellement actif se révoltàt contre la complète inaction dans laquelle il était vlongé, soit que son orgueil fût blessé de la réserve un peu froide de mademoiselle de Villerai ; ou enfin soit qu’un autre sentiment secret, connu seulement de son propre cœur, le dominât, Gustave n’était certainement plus aussi gai ni aussi joyeux que pendant cette sombre après-midi de décembre où nous avons fait sa connaissance.
Telle étant son humeur, il n’est pas diffi-
D Re De
Po RÉ re Em LE MANOIR DE VILLERAI. 115
cile de comprendre comment, malgré sa position en apparence digne d'envie, il vit la fin de son congé approcher sans de grands sentiments de regret. Il n’était plus maintenant qu’à deux jours de cette époque, et par une belle après-midi, Blanche étant retenue à sa chambre par une violente mig aine, il partit pour faire une longue marche, heureux d'échanger la conversation un peu monotone de madame Dumont et la température excessivement élevée que cette digne dame affectionnait tant, contre la solitude et l'air pur et frais des plaines couvertes de neige.
Pour se préserver du froid, il marchait d’un pas très rapide, et en arrivant à un espace étroit où le sentier solitaire qu'il suivait était coupé par un autre, il se trouva tout à coup, contre toute attente, en face de Rose Lauzon.
Il l’accosta immédiatement, en souriant, avec une politesse pleine de déférence, et continua de marcher à ses côtés, prenant plaisir à considérer ses yeux baïissés, sa joue d’un vif incarnat, son trouble, et l’évidente contrariété qu’elle éprouvait d'être ainsi accompagnée.
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Avec cette manière gracieuse et aimable qui lui était particulière, Gustave lui parla de son père, d'elle-même, de sa position ; ensuite il fit allusion à son prochain départ, rappela le triste sort du jeune Ménard, en un mot il toucha à tous les sujets qui pouvaient Jui fournir un prétexte de prolonger l’entretien. Sa satisfaction cependant était loin d’étre partagée par sa compagne, dont l’embarras augmentait à chaque instant. Enfin, incapable de maîtriser davantage son trouble, elle lui dit timidement:
— Pardon, monsieur, mais quoique vous soyez assez bon pour ne pas considérer que je ne suis qu’une pauvre fille de campagne, moi, je ne dois pas l’oublier. Il faut nous séparer ici, et elle s'arrêta brusquement, attendant qu’il prît les devants.
— Non, Rose, reprit-il amicalement de sa voix la plus douce: c’est pousser trop loin l'humilité; c’est être particulier au delà des limites. Quel mal fais-je ici ?
—T1 n’est pas convenable, monsieur, repritelle avec une fermeté qui ne lui était pas ordinaire, que M. de Montarville, le riche et noble fiancé de mademoiselle de Villerai,
or
marche et converse avec une pauvre fille comme moi, comme si j'étais son égale.
— Pensez-vous, Rose, que je vous regarde comme une inférieure? reprit-il avec vivacité, surpris de se voir oublier son sang-froid ordinaire. Remarquant, toutefois, le regard étonné et inquiet qu'avait causé sa dernière exclamation, il ajouta doucement :
— Nos positions dans la vie peuvent être différentes, mais certainement la nature humaine est la même dans toutes les classes ; et il nous est permis d'échanger des marques de courtoisie, et d’avoir de la sympathie l’un pour l’autre, sans déroger en aucune manière à ce qui est dû à nos positions respectives dans l'échelle sociale.
Mais l'esprit pur et droit de la jeune villageoise n’était pas sophistique, et elle reprit avec plus de conviction qu'auparavant :
— M. de Montarville, laissez-moi passer.
Je ne comprends pas peut-être tout ce que vous venez de me dire, mais je sais qu'il n'est pas bien de votre part de me retenir ainsi, Je vous en prie, laissez-moi!
— Bien ; qu’il soit fait comme vous désirez, reprit-il. Pour tout au monde, gentille enfant,
Te À
je ne voudrais vous affliger, ni vous troubler.
— Trop tard! trop tard! murmura la jeune fille d’une voix de détresse; et en même temps, une jolie carriole traînée par un cheval canadien des plus petits, mais des plus vigoureux, vint rapidement de leur côté.
C'était le curé du village. En apercevant les deux jeunes gens, il montra un vif étonnement, mais revenant aussitôt, il répondit au salut respectueux de de Montarville par une légère et froide inclination de tête, et jetant un regard inquiet et sévère sur Rose, il continua rapidement son chemin.
— Oh! M. de Montarville! s’écria tristement la jeune fille, les yeux remplis de larmes; voyez ce que vous avez fait! Que dira, que pensera de moi M. le curé?
— Comment, Rose? mais c’est de l’enfantillage, cela, reprit vivement Gustave, irrité contre le bon curé, qu’il regardait comme la seule cause de son chagrin. J'irai moi-même au presbytère, de suite, et je lui expliquerai tout, si vous le désirez; mais je dois avouer que si cette bagatelle peut vous faire tort dans l'estime de M. Lapointe, je suis réel-
Si
né Née — e ”
lement étonné de l'étroitesse de son esprit.
— Oh! je ne vous demande rien, sinon que vous me quittiez tout de suite, reprit-elle tout agitée.
— C’est bien, Rose ; mais assurez-moi d'’abord que vous me pardonnez franchement le trouble et la peine que je viens de vous causer. Pour preuve, donnez-moi la main et dites-moi adieu, car je quitte Villerai demain. Si, comme le pauvre Ménard, je succombe pendant la guerre, je sais que votre bon cœur vous inspirera un souvenir pour moi dans vos prières, comme vous avez fait pour lui.
Avec une vive émotion Rose plaça sa petite main dans celle de Gustave, qui, cédant à l'impulsion du moment, la pressa affectueusement sur ses lèvres. Avant qu'elle eût le temps de le prévenir, il était déjà loin, se précipitant à travers la neige profonde aussi rapidement que si une fortune eût dépendu de la vitesse de sa marche.
Tout à coup il s'arrêta en s'écriant :
— Suis-je donc insensé jour en agir ainsi ?
Pourquoi, pourquoi n’ai-je pas tout d’abord
rencontré cette créature angélique? ou plutôt, pourquoi suis-je lié à une autre par des liens d'honneur aussi forts ?
Le soir du jour où eut lieu cette rencontre, de Montarville parut plus préoccupé que ne | l'avait encore vu sa fiancée. Son regard inquiet, et l'agitation que l’on remarquait | dans ses gestes et ses manières, disaient clairement qu’il était sous l’influence d’une très forte émotion. Madame Dumont, sincèrement convaincue que la prochaine séparation de Gustave d’avec sa jolie fiancée en était la seule et unique cause, se montra pleine de prévenance et de compassion, se hasardant parfois à dire qu’elle espérait que le temps viendrait bientôt où il n’y aurait plus de ces cruelles séparations. Blanche, plus incrédule ou plus pénétrante, ne paraissait pas partager les conjectures de sa parente, et elle jeta plus d’un regard scrutateur
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sur son futur, quand il se tenait dans l’embrasure de la fenêtre, regardant le paysage glacé qui allait toujours s’assombrissant, ou lorsqu'il était silencieusement assis, étudiant d’un air distrait les dessins bizarres du tapis.
Le matin du départ le soleil se leva clair et brillant; c’était un de ces jours qui nous font aimer le froid hiver, un de ces jours où les petits oiseaux blancs voltigent si longtemps autour de nos demeures, tandis que dans la cour des fermes le bétail, fatigué de l'ennuyeuse et obscure étable, se délasse un instant au dehors en tournant de tous côtés des yeux étonnés, éblouis par l’éclatante blancheur de la neige.
Nos deux jeunes gens, Blanche et son fiancé, étaient seuls dans le salon, et se comportaient, il est inutile de le dire, avec un aussi sévère décorum que si cette reine des duègnes, madame Dumont, eût présidé en personne à leur entrevue. Les conjectures sur les résultats de la prochaine campagne et sur les mouvements probables des troupes formaient, tout naturellement, le sujet principal de la conversation. Tout à coup madame Dumont entra, et après des remarques
En
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peu importantes, se tourna vers sa nièce en disant :
— N'oublie pas, Blanche, de donner à Gustave ce que tu lui as promis il y a longtemps, ces jolies esquisses des paysages environnants, et aussi un porte-montre en rassades et en chenille.
Blanche répondit par une simple affirmation, tandis que de Montarville se confondait en protestations de reconnaissance et en remerciements.
— Va les chercher, ma chère, continua la vieille dame. Quelques-uns des dessins sont parmi ta musique dans le salon; et écoute, Blanche, continua-t-elle, comme la jeune fille se levait pour partir, envoie l’une des filles dire à Rose Lauzon que je veux lui parler au sujet de couture, cette aprèsmidi.
— Enverrai-je Fanchette, ma tante?
— Non, chère, elle se dit malade ce matin.
Voyons, qui enverrons-nous ? Elles ant toutes eu une dispute, sur un sujet ou sur un autre, avec cette insupportable madame Lauzon.
Elle s'arrêta un instant et jeta sur ses compagnons un regard interrogateur, comme
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pour leur demander leur avis, quand le jeune de Montarville lui dit:
— Si vous me le permettez, madame Dumont, je serai très heureux de porter votre message.
Une rougeur très légère passa sur la joue de Blanche, à cette proposition, mais elle ne fit aucune remarque, et comme madame Dumont répondait sans aucun soupçon:
Merci, cher Gustave, vous êtes toujours complaisant, toujours prêt à obliger, elle quitta tranquillement la chambre.
De Montarville, sans être tout à fait À l'aise avec sa conscience pour s'être ainsi exposé à la tentation, partit pour remplir sa mission ; mais tous les reproches qu’il put s'adresser à lui-même, furent bientôt oubliés dans l’anticipation du plaisir de rencontrer encore une fois la jeune fille qui, sans qu'il se le fût encore avoué à lui-même, occupait déjà une si grande part de ses pensées. Un seul mot lui suffit pour lui indiquer le lieu de la résidence de Rose, car il se souvenait encore de l'avoir vue auparavant dans le voisinage de sa maison, un jour qu’il était allé faire une promenade à cheval.
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Il avait refusé la voiture de madame Dumont, et, sur la route, il se demandait à lui-même dans quelle humeur il trouverait la gentille belle du village. Montrerait-elle à sa vue de la joie, de l'embarras, ou du déplaisir? TI] lui était impossible de le deviner. Mais il était également bien préparé à la rencontre de ces trois différents sentiments; pourtant, comme nous allons le voir bientôt, il ne l'était nullement aux circonstances dans lesquelles il devait la trouver.
Il frappa à la porte de la maison de Lauzon, mais ne recevant aucune réponse, il suivit la coutume universellement établie dans la campagne, et entra sans plus de cérémonie. Le premier appartement était vide; mais il s’aperçut immédiatement que le second ne l’était pas, car son oreille fut péniblement frappée par le bruit le plus désagréable du monde, les accents aigres, perçants et élevés d’une femme en colère.
D'abord sa figure ne laissa voir qu’une expression de simple désagrément et de dégoût, mais tout à coup elle fit place à la plus grande indignation; car un ou deux mots pleins de douceur, prononcés par la gentille
voix de Rose, et immédiatement suivis d'un déluge de violents reproches de la part de sa vilaine compagne, lui montrèrent que Rose elle-même était l’objet de cette explosion de rage féminine.
— Ne me dis pas que tu ne peux pas aimer André Lebrun, ou que tu ne veux pas l’épouser ! continua la marâtre, d’une voix que l’intensité de la colère rendait de plus en plus perçante. Quel droit as-tu de prendre des airs et des manières comme si tu Ctais une dame, toi, inutile, bonne à rien, et misérable créature? Tu devrais être bien fière qu'un homme de moyens comme Lebrun daigne te regarder, au lieu de choisir quelqu’une des autres bonnes et fortes filles de la paroisse, qui serait pour lui un secours au lieu d’être un embarras. Je t'ai déjà dit assez clairement que je ne voulais pas toujours te garder dans ma maison, et si tu persistes à refuser ainsi toutes les chances qui s'offrent de la laisser honorablement, je saurai bien te la rendre assez insupportable ; pour cela, jette le pro. mets.
Incapable de maîtriser davantage sa colère, de Montarville poussa violemment la porte,
et après avoir mesuré madame Lauzon d’un regard de dédain qu’elle ne put manquer d'apprécier à sa juste valeur, il se tourna vers sa jeune compagne qui se tenait à quelque distance, les yeux remplis de larmes. Madame Dumont voudrait vous voir au manoir, cette après-midi, mademoiselle Rose. Pourrez-vous y venir? demanda-t-il avec une respectueuse déférence qui irrita doublement madame Lauzon, à cause du contraste frappant avec la manière dont le jeune homme l'avait auparavant elle-même regardée.
— Pouvez-vous y aller, mademoiselle Rose ?
Vraiment! répéta-t-elle ironiquement, quelle importance nous venons tout à coup d’acquérir. Quoi! tu seras bientôt aussi grande dame que mademoiselle de Villerai elle-même.
— Silence, femme! s’écria le jeune de Montarville d’une voix de tonnerre, et presque aussi irrité que madame Lauzon ellemême.
— Un tel langage, à moi, dans ma propre maison! répondit-elle en supportant sans broncher les regards étincelants du jeune homme. Et qui êtes-vous done, mon jeune
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