‹ Le manoir mystérieux, ou, Les victimes de l'ambition [microforme]Chapitre 58 sur 63 · TR __ · texte numérisé non relu

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Comme elle se faisait cette réflexion, elle entendit des pas dans la cour en arrière, et elle rentra doucement dans sa chambre en verrouillant la porte.

Æh bien ! dit Deschesnaux à Cambrai, à présent que l'oiseau est dans la cage, fais-nous servir à déjeuner, nous en avons certes besoin, après une pareille nuit de marche et de fatigue ; moi je vais chercher le vieux docteur. Il ÿ aura de l'ouvrage pour lui, il faut le mettre de bonne humeur.

Mais il revint au bout d'un instant seul, avec un tire sinistre sur les lèvres.

—Notre ami s'est exhalé, fit-il.

—Que voulez-vous dire ? demanda Cambrai. Se serait-il enfui avec mes cinquante écus, qui devaient se multiplier plus de mille fois ? J'aurais recours à la justice pour faire arrêter et punir le mécréant.

Tu as un moyen plus sûr de les retrouver : va te pendre et nlaider contre Degarde devant le tribunal du diable, car c’est là qu'il a porté sa cause.

—Est-il donc mort ?

—En «effet, il est mort. Il à le visage et le corps tout enflés. Il venait sans doute de mélanger quelques-unes de ses drogues infernales ; le masque de verre qu’il portait sur son visage est tombé, et le poison s’est insinué dans son cerveau.

—Grand Dieu ! Mais crovez-vous, Deschesnaux, que la transmutation avait eu lieu ?

Avez-vous aperçu des lingots dans le creuset ?

—Je n'ai vu que Degarde mort ; c’est un spectacle hideux. Il faut l’enterrer bien avant dans la cave avec ses instruments. Qui songera à lui et s’apercevra qu'il n’est plus ? Personne, vraisemblablement. Maintenant, il faut s'occuper d'elle. Comment allons-nous en finir ?

À ces mots, Cambrai s'approclia lentement de la table et dit :

—Bon Dieu ! Deschesnaux, faut-il donc en venir là ?

—Oui, Thom, si tu veux gagner cette propriété. ee

—J'avais toujours craint que ça ne füinît ainsi. Mais comment ferons-nous, Deschesnaux ? car, pour rien au monde, je ne voudrais porter la main sur elle.

—J'aurais la même répugnance à le faire, Thom. Nous devons regretter ce sorcier de Degarde et son élixir, et ce vaurien de Lavergne.

—Comment | où est donc en effet Lavergne ?

—Ne m'adresse pas de question sur son compte ; tu le verras sans doute un jour.

Mais revenons à des affaires plus sérieuses.

Thom, cette trappe, ou ce pont-levis de ton invention, peut-il avoir l'apparence d’être sûr, quoique les supports soient enlevés ?

—Oui, il peut rester levé comme de coutume Sans les supports, mais une personne n’aurait pas fait quatre pas dessus qu’il s’abaisserait en un clin d'œil, précipitant son fardeau dans la rivière... Ah ! mon Dieu ! tout cela finira mal pour nous tous.

—Tu t’alarmes de rien, Thom. Ne vois-tu pas qu’elle mourrait en ayant voulu s'enfuir. Que pouvions-nous faire à cela, toi où moi ?

Allons déjeuner. nous nous concerterons aprèsmidi.

Dans l'après-midi, vers le soir, Cambrai visita l’infortunée prisonnière et lui porta auelque nourriture. Il fut tellement touché de sa douceur et de sa résignation qu’il ne put s’empêcher de.lui recommander de ne pas mettre le pied dehors avant l’arrivée de M. Hocquart.

—Et j'espère, ajouta-til, qu’il arrivera bientôt.

—Hélas ! dit la malheurense Joséphine, je ne sais plus aue penser : il:m'avait promis de revenir de suite auprès de moi, et je ne l'ai

pe revu ! 11 est impossible qu'il ignore que on m’ a forcée à revenir ici, et il n’est pas et:core arrivé à mon secours, "bien que trois ou quatre heures suffisent pour se rendre des Trois-Rivières ici, avec un bon clieval. Dieu seul connaît le fond des cœurs et peut prévoir le dénouement de cette triste aventure. Que sa volonté soit faite... je n’espère plus qu’en son infinie miséricorde !

Cambrai, ému, ce qui lui arrivait r.rement, alla rejoindre son complice, après avoir soulagé en partie sa conscience du poids qui l’accablait.

Deschesnaux et lui se retirèrent dans la Salle à dîner, au premier, et attendirent ce qui allait arriver. Ils attendirent vainement. Il faisait noir depuis une demi-heure, et rien n’avait bougé au dehors. Deschesnaux se dit :

—Peut-être at-elle résolu d’ attendre que son mari soit venu pour sortir ; je n’y avais pas songé.

Et il sortit.

Au bout de quatre ou cinq minutes, Cammbrai entendit les pas d’un cheval dans la cour, ren un coup de sifflet semblable au signal de

’intendant lorsqu'il arrivait. L'instant d’a- Er la porte de sa chambre s’ouvrait, et l'inortunée Joséphine, ne pouvant voir de la galerie dans la cour que l'angle du mur cachait à ses regards, s’avançait quelques pas sur le petit pont-levis pour tâcher de découvrir qui arrivait : soudain le pont s ’abaissa sous son poids, et elle fut précipitée d’une hauteur de vingt pieds dans les flots, en poussant un faible cri.

Cambrai, en entendant le pont s’abattre, courut dehors pour s'assurer de ce qui venait d'arriver.

—Je ne crovais pas imiter si bien le signal de l'intendant, lui dit Descliesnaux en le rencontrant au coin du manoir.

—Vous êtes un démon incarné ! répondit Cambrai tremblant, vous l'avez tuée par ses plus tendres affections.

—Imbécile ! répartit Deschesnaux, ta tâche est remplie, ta récompense assurée, et nos embarras terminés. Regarde dans la rivière : que vois-tu ?

—Je vois des vêtements blancs semblables à un monceau de neige. Dieu ! elle soulève un bras... on ne voit plus rien |

—Au secours ! au secours ! une personne se noie au milieu de la rivière, vis-à-vis d'ici, cria de l’autre côté Raboin, le meunier.

—C'est la dame du manoir qui, dans un accès de folie et, trompant notre surveillance, vient de se jeter à l’eau, répondit Deschesnaux. Avez-vous quelque crochet dont on pourrait se servir pour essayer de la repêcher ?

—Non, dit Raboin, mais je cours demander à M. Gravel s’il en a.

—Dépêcliez-vous, ajouta l'hypocrite Deschesnaux.

Cinq minutes plus tard, une trentaine de personnes étaient rendues sur les bords de la rivière entre le moulin et le pont de l'auberge du Canard-Blanc, attendant avec anxiété les résultats des recherches que de chaque rive plusieurs hommes faisaient au fond de la rivière à l’aide de grappins improvisés. Sur ces entrefaites, trois cavaliers passèrent au galop et entrèrent dans le parc du manoir. C'étaient M. Hocquart, DuPlessis et Taïillefer. En les vovant arriver, Cambrai disparut, mais Deschesnaux, avec son front d’airain ordinaire, alla au-devant de l’intendant.

—Que signifie ce rassemblement de monde ?

demand:. celui-ci en sautant à terre.

—Hélas ! monsieur, répondit Deschesnaux des larmes dans la voix, un malheur vient d'arriver.

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—Deschesnaux ! Deschesnaux |! malheur à vous-même ! reprit M. Hocquart, dont un terrible soupçon venait à ces mots de frapper l'esprit.

—Toute la journée, poursuivit rapidement Deschesnaux sans se laisser déconcerter par cette mensre, elle a donné des signes inquiétants de dérangement d'esprit, véritable ‘#rangement, cette fois. Ie ciel voulait peut- 2 par là nous nunir d'avoir menti l'autre jour en la faisant passer pour folle lorsqu'elle ne l’était pas encore. Ne voulant pas que rien de funeste lui arrivât, je me préparais, tout à l'heure, à courir vous avertir,—mon cheval est encore là dans la cour qui m'attend,—lorsque soudain elle se précipita du haut de la galerie dans la rivière.

—Et vous ne vous êtes pas jeté après elle pour l'en retirer, lâche ? s’écria M. Hocquart.

—Voyez mes habits tout trempés, que je n'ai pas pris seulement le temps d'enlever avant de risquer ma vie pour sauver la sienne si c'était possible ; mais elle avait déjà disparu sous les flots.

I1 s'était en effet trempé dans l’eau jusqu’au cou, mais seulement pour faire croire qu’il avait cherché à sauver sa pauvre victime.

—Nous tirerons au clair nos comptes ensemble plus tard, dit M. Hocquart, en se tenant la tête dans ses deux mains ; si je ne puis la revoir vivante pour

Il ne put achever sa phrase, et s'affaissa en perdant connaissance. 11 passa la nuit dans le délire, I,orsque, le lendemain, il reprit ses sens, il aperçut, en ouvrant la porte du salon, l'appartement tout tendu de blanc et un corps, recouvert d’un drap placé au pied d’une cliapelle ardente. DuPlessis, qui le suivait, le prit par le bras pour le soutenir, en s'apercevant qu’il chancelait.

—Voulez-vous la voir ? lui demanda Du- Plessis.

—Oh ! oui

DuPlessis leva le drap.

—Et ce voile noir aussi, dit le malheureux it pas que cette cou-

igure de 14 pauvre noyée. Ah ! fit-il peu aprè

Plessis n'était guère moins ému, jour Suivant, un long convoi funèbre conduisait la dépouille mortelle de Joséphine Pezard de la Touche au cimetière de la Rivièredu-Loup.

En voyant le chagrin de l’intendant, les gens se disaient entre eux ;

—1l semble l'avoir aimée plus tendrement que Son mari ; elle était Sans doute sa proche parente.

Le bon M. Mercier, curé, était 1 la Paroiïsse qui con Pauvre infortunée,

e seul dans nût le mari véritable de la

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