CHAPITRE XL LE DOIGT DE DIEU
M. Hocquart s’en fut cacher sa douleur dans sa résidence à Québec. Deschesnaux eut l’audace de l'y suivre, mais il fut plusieurs jours sans pouvoir le voir. Lorsque, après plusieurs demandes d’entrevue, il fut admis en présence de l’intendant, ce dernier lui dit d’un ton glaçant :
—En effet, votre présence me rappelle que la justice a des comptes à éclaircir avec vous.
—Monsieur, reprit Deschesnaux, avec cet air fascinateur et cette voix persuasive qui le caractérisaient, si vous me croyez coupable, vous avez beau à me confronter avec la justice ; je ne la crains pas. Seulement, ce qui m'est pénible, c'est d’avoir perdu votre confiance sans le mériter. Je ne suis pas le bourreau que vous pensez en ce moment, puisque je n'ai seulement pas eu le courage de laisser exécuter votre propre arrêt de mort par Lavergne..……
—Pourquoi me rappeler ces souvenirs amets ? Deschesnaux, vous savez bien que j'ai e suite regretté d’avoir donné un pareil or-
re.
—Pas si vite, monsieur, puisque vous envoyiez Laversne après moi pour l’exécuter, pensant sans doute que je ne voudrais pas le faire moi-même, ce en quoi vous aviez raison.
—Je ne vous comprends pas, Deschesnaux. Pourquoi avez-vous tué Favergne ? Vous ne merez toujours pas avoir été l’auteur de cette mort-là ?
244 LE MANOIR Re
—Parce que, monsieur, il voulait s'emrarer de votre épouse pour arranger Ça lui-même, comme il s’exprimait, en ajoutant que je devais m'en retourner de suite vers vous aux Trois-Rivières Comme, après vous avoir auitté, en réfléchissant, ie vins à la conclusion que Je ne devais pas exécuter votre ordre, au risque de vous déplaire, et lorsaue moi-même je l’avais d’abord approuvé dans un moment de dé- Vouement outré pour vos intérêts, je ne pouvais abandonner une femme faible et sans défense aux mains d'un scélérat comme ce Lavergne. Voyant que je lui résistais, il tira l'épée contre moi et m'en aurait percé si je n'avais tiré un coup de pistolet pour l'effrayer. Je voulais le mettre dans l'impossibilité de nous suivre, en tuant son cheval, mais à un cri aw’il poussa, je vis que je l'avais blessé lui-même. Cependant j'ignorais l'avoir tué. Je n'avais nullement l'intention de le tuer. 1e pauvre malheureux, je crains bien qu’il ne fût pas préparé à comparaître devant le Juge suprême !
—Et qu'avez-vous fait de ma lettre qu’il devait vous remettre ?
— Une lettre qu’il devait me remettre ? M.
l’intendant, comment avez-Vous pu, vous, un homme si prudent confier un message important à une brute comme lavergne, qui avait peine à se tenir sur son cheval, quand il nous a rejoints, tant il était sous l'effet de la boisson ? Il n’a pas dû faire long de chemin avant de la perdre. Pourvu, au moins, que cette lettre n'ait pas été trouvée ou qu’elle ne contînt rien de compromettant pour vous.
—Deschesnaux, reprit M. Hocquart d’un ton. grave, après quelques instants de réflexion, vous êtes un abîme insondable pour moi. Étaler toute cette Invubre histoire aux yeux du public, ce serait faire un scandale sans rendre la vie aux morts. Que les morts reposent en paix, et que Dieu soit juge de ce que
ne ie metre shuréremrmnemtnt
vous avez fait. Souvenez-Vous que si on réussit parfois à échapner à la justice des hommes, on n'échappe jamais à la justice de Dieu | Maintenant, que votre présence ne vienne plus rouvrir dans mon cœur des plaies trop douloureuses. Eloignez-vous ; ce Sera d'ailleurs plus prudent pour votre sûreté.
Deschesnaux suivit en effet ce conseil. Le
lendemain il s'embarquait Sur un vaisseau à destination de l’Acadie, où il ne tarda pas à se li t de connaissance et d'amitié avec un hommie à peu près aussi dangereux que luimême, le fameux Bigot, qui, quatre ans plus tard, remplaça M. Hocquart comme intendant du roi à Québec. Deschesnaux y revint avec lui et il fut son complice dans les fraudes sisantesaues qui furent commises au détriment du trésor public pendant la guerre suivante, dont l'issue changea le sort du Canada, en le faisant passer sous la domination anglaise. Comme l'histoire nous l’apprend, à sa rentrée en France, après la reddition de Lévis, en 1760, Birot fut emprisonné et forcé de restituer une partie des millions au'il avait volés. Deschesnaux, plus prudent, était demeuré au Canada. Mais s’il fut riche, il passa le reste de sa vie déshonoré ; ses :pronres parents lui tournèrent le dos et le traitèrent comme un traître à sa patrie.
L'unique fils au’il eut d'un mariage qu'il contracta à un âge assez avancé, dissipa tout le bien qu'il lui avait laissé. Son petit-fils mourut dans la misère. Coïncidence étrange, celui-ci, devenu fou, voyageait continuellement à pied de Québec à la Rivière-du-Loup, et il
avait la manie de regarder en arrière de lui à tous les cinq ou six arpents qu'il faisait, prétendant voir un fantôme qui le suivait. On le rencontrait encore il y a une vingtaine d’années. Beaucoup de personnes demeurant sur la rive nord du fleuve se rappellent parfaitement avoir connu ce Baptiste Deschesnaux.
246 LE MANOIR Quant à M. Hocquart, il de P
sieurs reprises d’ê rappelé en ce n’est que plus - Qui l'avait
» autant Par gén évéla jamai i d
est po charge,
On attribua ce changement en lui au re- £Tret qu’il éprouvait d’avoir été Pour quelque chose dans ‘enlèvement de Mlle Pezard de la
Ouclie, par son ami et protégé Deschesnaux, qu'on crut généralement avoir été le mari de ‘infortunée Joséphine.
Le vieux seigneur de Cha triste fin de Sa fille de la bo OCquart, qui lui révéla en cret de son union avec : Mandant p 3
orce de mois il
En 1759, c:Touve DuPlessis à la bataïiles Plaines d'Abraham, défendant le sol de la patrie contre l'envahisseur étranger. En 1760, il L n se couvrant de gloire avec éroï. armée du chevali i e-Foye, où la Valeu fois d’un si vif écl
Taillefer, à qui M. Hocquart avait fait un riche présent, épousa Louise et sut la rendre heureuse.
Ie sort de Cambrai fut longtemps inconnu, et le manoir en question fut abandonné par M. Montour, à qui M. Hocquart le vendit, avec ses autres propriétés. Les domestiques affirmèrent avoir entendu des gémissements et des bruits extraordinaires sortir de la chambre occupée en dernier lieu par la dame du manoir, ce qui fit croire au vulgaire que cette maison était hantée par des revenants. C'en était assez à cette époque pour l'empêcher d'être habitée.
Trente-deux ans plus tard, en 1775, les débris de l’armée américaine qui venait de se faire battre sous les murs de Québec, où son commandant, Montgomery, fut tué, et d'éprouver un nouvel échec à la Pointe-du-Iac, en retraitant, arrivaient un soir au village de la Rivière-du-Loup, fatigués, épuisés. Après avoir brûlé le pont de la Grande-Rivière, pour retarder l'ennemi à leur poursuite, les Américains, qui n'étaient plus que quelques centaines, décidèrent de passer la nuit là. Un certain nombre se logèrent par groupes à l'auberge et dans les maisons privées, et la plupart se retirèrent dans le manoir abandonné. Peu après leur départ, de bonne heure le lendemain matin, on S’aperçut que le manoir était en flammes. Le feu fut-il mis à dessein ou par accident, c’est ce qu'on ne sut jamais. Toujours est-il que quelques heures ,après il ne restait plus que les murs noircis. Vingt-cinq années s’écoulèrent encore, ces murs restaient toujours debout comme un souvenir lugubre. Iorsque, le soir le vent soufflait à travers leurs ouvertures, les passants pressaient le pas comme s'ils avaient cru entendre des voix d’outre-tombe. Enfin, en 1800, on les démolit pour en faire servir la pierre aux fondations de la nouvelle église pa-
248 LE MANOIR M YSTEVIEUX
de » Où se trouv
le quantité de pièces &ent, et sur lequel était un squelet- Le sort de Thom Cambrai fut alors manifeste pour Jes anciens de l’endroi’ qui avaient Sardé la tradition des événements auxquels il avait été mêlé. I] avait fui dans ce lieu secret €n oubliant la ,clef au dehors, et avait péri victime des moyens qu'il ovait imaginés Pour gar-
der les richesses Kagnées en perdant son âme, Dès qu’il ne reSta plus de vestiges du “Manoir mystérieux’? légende s’en perdit rapidement dans la mémoire de la nouvelle généra-
tion.