‹ Le manteau d'ArlequinChapitre 1 sur 8 · LIBRAIRIE INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

1S, lOULETlIlD HOMTMIRTKI, 15

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET C*. ÉDITEURS A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne

Tojs droiis de tra ludion eide reproduelion rcicrvcs.

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LE

MAMTEAU D’ARLEQEIN

Le Bombardement d’Alger.— Une pièce invisible. — Un monsieur qui pousse à la roue. — Scribe et l’ours. — Un drame de Fraucis Cornu. — Réplique h un benêt.

Melun n'est pas seulement une ville où l’on écorche exclusi- \emenl les anguilles. On y écorche aussi les voyageurs dans les auberges, les hommes barbus chez les perruquiers, la langue française un peu partout, et les oreilles des spectateurs au théâtre

C’est du moins ce que fit un directeur en 183...

Le dey d’Alger venait de briser son éventail sur le nez de notre ambassadeur.

Celui-ci, blessé flans son amour-propre, en informa son gouvernement, lequel f’I éclater, avec sa colère, une série de bombes sur la ville irrespectueuse.

Aussi, cet important événement, en décidant de notre prépondérance en Afrique, décida aussi le directeur de Melun à monter sur son théâtre une grande pièce militaire : le Bombardement d'Alger.

Dire ce qu’on dépensa de temps, d’argent et de soin est peutêtre inutile.

Ce que nous devons constater, c’est que le succès dépassa toutes les espérances, et que l’œuvre touchait à sa fin quand, dans la mêlée du siège, la bourre d’un fusil vint frapper à la tète la femme de M. le maire.

— Bigrel murmurèrent les assistants, l’action est trop chaude, il pleut des balles dans la salle, j’en informerai mes amis et connaissances.

On vint répéter ces expressions au directeur qui, comprenant la situation, et voyant la conûance ébranlée, résolut à tout prix de la raffermir.

11 se décida pour une annonce :

— Mesdames et Messieurs, nous avons pris des mesures pour que l’accident de ce soir ne se renouvelle plus une autre fois, désormais le bombardement d’Alger se fera à l’arme blanche.

Soit timidité, soit effronterie, ces faits sont nombreux au thé&lre.

Un autre exemple nous le prouve.

On avait annoncé sur une affiche départementale quelques titres pompeux, parmi lesquels : Indiana et Çharlemagne, pour les représentations d'Achard et de Déjazet.

La salle était comble.

Par malheur, les illustres artistes n’avaient pas été conviés, — question d’économie, — et le directeur, comptant sur l’heure avancée, et la relation désagréable qui s’établit entre une banquette mal rembourrée et la partie inférieure, mais délicate, de^ tout abonné, allait lever la séance, quand le public, que rien n’avait rebuté, réclama impérieusement l ’exécution des traités.

— Que faire? demanda le chef d’orchestre.

— Jouez l’ouverture, puis l’air des couplets, repartit le régisseur, nous aviserons après.

Ce fut l’affaire de quelques minutes.

 peine les musiciens eurent-ils cessé de jouer que le tapage devint infernal.

On imita le cri de toutes sortes d’animaux.

Le régisseur parut alors entre la toile et la rampe.

On fit silence.

— Messieurs, l’administration me charge de vous demander ce que vous voulez.

— La pièce, parbleu.

Quelle pièce ?

Indiana et Charlemagne.

•— On vient de la jouer» Messieurs.

— Où çà

— i Sur» le théÂtre... Ah 1 mon Dieu ! s’écria-'t-il en voyant le rideau baissé, le machiniste a oublié de lever la toile.

Une annonce aussi burlesque est peut-être moins vraie quenelle que fit Mollé au Théâtre-Français :

L’artiste était en retard et manque son entrée :

— Pardon, dit-il en se présentant, pardon, Messieurs, d’avoir manqué à mon devoir, je reviens d’un dîner de famille, et j’avais pris une voiture pour arriver â l’heure ; mais les chevaux étant fatigués, j'ai dû pousser à la roue, c'est ce qui m’a mis en retard.

Si vous le voulez bien, nous allons nous reposer au milieu de cette course au coq-à-l’âne et parler raison... quelques instants.

Nous sommes, à ce que j’entends dire, dans un siècle de pillage où les grands de la littérature font métier de leurs œuvres et glanent impunément dans celles des autres.

Il eu est même, toujours à ce que j’entends dire, qui volent

sans remords ou les idées ou les manuscrits des auteurs inconnus pour s’en tresser des eouronnes et monter au pinacle, tandis que leurs parias meurent obscurs dans une mansarde bien froide et bien nue.

Voilà ce qu’on a dit de Scribe, voilà ce que nous démentons.

Le célèbre vaudevilliste se promenait un jour dans le jardin du Palais-Rojal, eu compagnie de Brazier et de Dumersan.

• — Il y a certaines pièces, disait Brazier, qui semblent appelées

au plus brillant succès, et dont l’effet est nul devant le public.

Au Vaudeville, avec Dumersan, j’en ai fait jouer une qu’on a sifflée très-fort.

Refaite entièrement, et représentée plus tard aux Variétés, son sort devint le même.

Enfln remise à neuf sous une autre forme, on la siffla de nouveau à l’Opéra-Comique.

— Peut-être sifflait-on la musique, répliqua Scribe en laissant poindre un sourire imperceptible.

— Non, non, dit à son tour Dumersan, nous n’avions pas de doute à cet égard, et pourtant notre sujet était corsé, l’intrigue serrée.

— Rien d’étonnant, reprit Scribe, je pense, moi, qu’un sujet est toujours bon, quand les scènes sont bien menées, que l’esprit du vaudeville est plutôt dans la concordance et l’originalité des détails que dans l’intrigue plus ou moins compliquée dont on l’embrouille. Quel est le titre de ce petit ours?

Dumersan le nomma, puis chacun tira de son côté.

Quelques mois plus tard, Brazier reçut de Scribe une invitation pressante d’assister le soir même à la première représentation d’une de ses pièces au Gymnase.

Dn coupon de loge était joint à la lettre.

Brazier comprit d’autant moins cette prodigalité qu’il avait ses entrées à ce théâtre.

Il s’y rendit cependant.

Mais quelle ne fut pas sa surprise, en se rencontrant dans la môme loge avec son collaborateur Dumersan :

— Que diable faites-vous ici ?

— Vous-môme ?

— Une invitation de Scribe.

— Comme moi.

— Connaissez-vous la pièce?

— Du tout! et vous ?

— Pas davantage.

Pendant cette série d’exclamations, le rideau s’élail levé, etnos deux interlocuteurs, mus par un sentiment de curiosité, se turent et écoutèrent.

Leur silence ne dura que l’espace des premières scènes, et l’un d’eux, se penchant à l’oreille de l'autre :

— C’est singulier, dit-il, ne trouvez-vous pas, dans cet exposé, 'une sorte de ressemblance avec notre ours du Vaudeville?

— J’allais vous le dire.

— C’est à peine sensible, et pourtant...

— Voyez cette autre scène.

— Kous avons la semblable...

— Et celle-ci?

— En vérité, si je ne connaissais Scribe, je l’accuserais de plagiat.

Je dois dire que cette conversation, mai suivie, était interrompue par des bravos prolongés, des trépignements, des hourras qui ne cessèrent qu’à la chute du rideau

— Dumersan, j’en suis pour ce que j’ai dit, voilà notre vaudeville refait.

— Comme nous le sommes nous-mêmes...

— Scribe nous a pillés.

— Dévalisés.

— Volés.

— Silence ! on demande l’auteur.

La toile se leva de nouveau :

— Messieurs, fit le principal acteur, après avoir salué le pu* blic, la pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de MM. Brazier, Dumersan et Scribe.

Qu’en dites-vous?

C’était l’époque où débarquait de sa province un de ces jeunes gens, comme il s’en trouve, hélas ! qui révent la fortune sous un autre ciel que celui qui les a vus naître, et qui, le gousset vide, mais le cerveau garni, viennent à Paris perdre leurs illusions, leur jeunesse, leur avenir, pour s’en retourner ensuite à leur pays prendre du ventre et porter des lunettes dans quelque obscure étude de notaire.

Un de ceux dont nous parlons avait une certaine dose de prétention à la littérature ; il s’appelait Francis Cornu.

Il venait de sa province les mains pleines... de manuscrits, un entre autres d’une longueur démesurée, aux allures sombres et terribles, avecaccompagnementde poison, de stylet, de strangulation, de meurtre, d’empoisonnement, que sais-je 1

Enfant de prédilection, ce cahier de papier noirci, qu’une aveugle tendresse plaçait bien haut dans l’opinion de son auteur, s’en fut entre les mains deScribe, qui promit de 1e lire et... d’aviser.

Francis Cornu, comptant peu sur l’illustre collaboration qu’il avait sollicitée, resta longtemps sans aller chercher une réponse, peut-être un refus, lorsqu’on passant dans la rue du maître, l’idée lui vint de monter :

— Eh bien, lui dit Scribe, en l’apercevant, vous avez bien tardé.

— J’ai eu beaucoup à faire.

— Sans doute, aussi ne vous ai-je point écrit j mais j’ai retouché votre pièce. — Avez-vous une heure à me donner ?

— Je vous en donnerai deux s’il le faut.

Scribe se plaça près de son bureau, prit un manuscrit et se tournant vers Francis, qu’il avait fait asseoir, lui lut un acte, un seul, que le jeune homme écouta religieusement, avec les marques du plus grand intérêt.

Puis, quand il eut achevé :

— Admirable I ht-il, c'est magnifique d'esprit et d’imagination.

— Vous ôtes content ?

— Enchanté I Et si vous voulies maintenant me lire.,,

— • Quoi donc ?

— Notre pièce.

— C’est elle que vous venez d’entendre.

De ce long imbroglio, de ce fatras de traîtres et de viotimes qui grouillaient à la recherche d’un dénouement prévu, l’auteur de la Camaraderie avait fait un petit chef-d’œuvre, une pièce qui s’est jouée mille fois, qui se joue encore et qui se nomme : ia Chanoinesse.

Il m’a été donné de connaître Scribe dans les dernières années de sa vie.

Un de nos amis communs s’était chargé de me présenter à l’illustre académicien.

C’était un aimable et spirituel vieillard d’une serviabilité proverbiale.

Bien qu’il eût à celte époque très-près de soixante-dix ans, il n’avait rien perdu de ses facultés, que la moindre contradiction exaltait encore.

Une collaboration, précieuse à plus d’un titre pour moi, devait résulter de nos rencontres tout amicales, et, sans la mort qui vint le surprendre inopinément, l’Opéra compterait, à l’heure qu’il est, un Samson dont le scénario seul existe.

La dernière fois que je le vis, c’était à l’assemblée générale d’une société dont il était membre.

Il s’agissait d’expulser légalement un agent comptable accusé de malversation.

L’infortuné, qui savait sa cause perdue d’avance, cherchait à s’accrocher à toutes les branches.

Il s’était adressé d’abord à Scribe dont il connaissait l’influence sur l’esprit de ses collègues, et celui-ci avait accepté la mission dangereuse de le défendre.

Malheureusement la parole du vieillard, surtout en public, était diffuse, encombrée. Une espècede timidité paralysait promptement sa langue qui, dès lors, devenait rétive en dépit de ses efforts.

A peine fut-il en possession de la parole qu’il fut contraint d’y renoncer, ou plutôt de réclamer l’indulgence de l’auditoire :

— Je suis écrivain, dit-il, je no suis pas orateur.

Et bien ou mal il acheva son discours.

Derrière lui, un malencontreux s’empara de la tribune.

Après tous les préliminaires en usage, c’est-à-dire après avoir éternué, toussé, craché, il s’écria d’une voix de Stentor légèrement enrouée :

— Messieurs, je vous dirai comme M. Scribe, je ne suis ni écrivain, ni orateur.

— Pardon, fll Scribe en se levant, pardon, mon cher confrère, je n’ai pas dit que j’étais un imbécile.

Les ressources de Léon Gozlan. — La Pie voleuse. — Le fameux siège de la Pucelle d’Orléans. — M. Malbrough. — Machanette l'homme aux carreaux. — Théaulon. — Son aphorisme. — La fosse aux ours. — Clément Marot à Genève. — Hégésippe Moreau. — Lafférière cloîtré.

II y a un peu plus, ou un peu moins de vingt ans, un homme, jeune encore, descendait tout soucieux l’escalier du Théâtre- Français (section des manuscrits).

C’était un romancier déj/t connu que le comité de lecture venait d’évincer le plus poliment du monde avec cette phrase banale : Votre pièce est bonne, trè<-bonne, mais elle pèche par ignorance de la scène; il faudrait là-dedans les corrections d’un a U leur exercé :

— AnesI crétins I hurla l’écolier dramaturge, quand il fut une fuis dans la rue.

Règle générale : quand les sociétaires du Théâtre-Français refusent une œuvre, le moins qui puisse leur arriver, c’est d’être traités de la sorte.

— De ma vie, Je le jure, messieurs les comédiens ordinaires ne seront appelés à l'bonneur d’interpréter ma prose.

Et, disant ces mots, il alla donner tête baissée dans la poitrine d'un promeneur désœuvré :

— Animait cria celui-ci.

— Butor I fit l’autre.

— Eh ! c’est ce cher Léon, la fleur des romanciers.

— Mon ami Pujol! le dramaturge par excellence.

— Que portez-vous sous le bras ?

— Un drame que la Comédie-Française a méconnu.

— Un drame? c'est mon affaire. Confiez-le-moi, je vous vengerai de messieurs les sociétaires, et je vous ferai jouer quand même.

— Au Théâtre-Français ?

— Peut-être.

Les deux amis échangèrent Une poignée de mains, et le manuscrit passa du bras de Léon sous celui de Pujol.

Ils furent un an sans se revoir.

Le hasard les place un jour en présence

— Et mon drame ? risque le premier.

— Il est reçu.

— Où çà ?

— J’avais songé d'abord à l’Odéon, mais je me suis ravisé ; c’est un quartier perdu, puis je rêvais les boulevards. On nous répète à Saint- Antoine.

— Boulevard Beaumarchais 1 Je ne ^eux pas, s’écria Léon, avec 'accent de la révolte. ■

— Voyons, mon ami, vous avez tort, la gloire est partout, que diable I

— La gloire, c'est possible; mais l'argent!...

— Trois francs soixante-quinze centimes par soirée, ce n’est pas à dédaigner. D’ailleurs on nous répète, ma parole est engagée, et je ne puis...

•—Bien, bien, laissez-le jouer. Par exemple, vous signerez . seul.

— Comment donc, très-cher, je toucherai de même, si cela peut vous plaire.

— Soit I à la condition de ne laisser voir le jour à notre enfant que quand je l’aurai publié sous forme de roman.

— Accordé.

Léon se mit à l’œuvre.

On retarda les répétitions, et le jour où son dernier feuilleton parut dans la Presss, on représenta son drame au boulevard Beaumarchais.

Longtemps après, le romancier, dont la réputation s’était accrue, trouva le manuscrit poudreux dans un coin d’armoire, il le relut, changea le titre, le nom des personnages, le porta au directeur de la Porte Saint-Martin« et se fit jouer seul^ oetle fois.

Ce drame tant de fois retourné s’appelait à Saint-Antoine > Céline la créole ou l'opinion, et fut signé : Alboize du Pujoh

A la Porte Saint-Martin* il prit ce titre ; Ze livre noir^ et pour auteur : Léon Gozlan.

Les deux pièces sont imprimées, nous engageons à les lire ceux qui douteraient de notre histoire.

Passons à quelques-unes des naïvetés qui se produisent dans la salle et dont le public est souvent le héros.

Vous en avez entendu comme moi, vos voisins vous en ont dit, et souvent elles ont dû vous amuser tout autant, et môme plus que les pièces qui se jouaient. Je me souviens, pour ma part, d’une dame qui, pendant une représentation de la Pie voleuse, au moment où le bailli, soupçonnant la moralité de la servante, la fait empoigner et conduire en prison, s’écria en sanglotant :

— Elle est innocente, monsieur le bailli, c'est la pie qui a volé les couverts.

Fouillons les annales de l’Ambigu-Gomique, sol riche et fécond en ce genre.

Dans le fameux Siège de la Pue elle d'Orléans, un joli petit méli>méIé>mélo-drame de l'époque Guilbert de Pixérécourt, nous voyons Jeanne d’Arc embrasser le parti du roi, puis son père, sa mère, et enfin une petite fille de la maison :

— Maman I crie très-fort, dans une avant-scène, unafîreux bambin de sept à huit ans, c’est-y sa fille que la Pucelle embrasse ?

Je ne vous ferai pas grâce, puisque nous parlons de l’Âmbigu, de cette leçon dramatique donnée par une mère à sa fille, et qui présente quelque analogie avec les lois de Lycurgue.

A Sparte, comme à Lacédémone, où les bienfaits du domaine et de l’enregistrement se faisaient peu sentir, il était d’usage, quand un acte important se passait entre particuliers, de prendre une douzaine d’enfants, de leur expliquer les faits dans la limite de leur intelligence, et de les rompre de coups ensuite.

Puis, si, quelques années plus tard, des différends s’élevaient entre les parties contractantes, on rappelait ces mômes enfants, on invoquait comme témoignage la volée qu’ils avaient reçue et, comme d’ordinaire ils ne l’avaient pas oubliée, on savait alors à quoi s’en tenir.

Donc, on donnait à l’Ambigu Momieur Malbrougk, pantomime à grand spectacle, quelque chose dans le genre de Guignol ; vous connaissez la complainte? — Celle de Malbrough :

Le grand capitaine trouve la mort au milieu des combats, et le beau page, tout de noir babillé, annonce à Madame, par des signes de douleur, la nouvelle de son veuvage.

Par malheur, on avait mis en scène, avec madame Malbrough,

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une jeune enfant que le d<?cès de l’illustre mort rendait orpheline, mais qui, n’ayant pas conscience de cette catastrophe, et s’amusant fort de la pantomime de ses voisins, se mit à rire aux éclats, quand elle eût dû pleurer.

L’effet était manqué.

Le lendemain, la véritable mère de mademoiselle Malbrough se tint dans la coulisse, puis, quand son fruit légitime fut sur le point d’entrer en scène, elle s’en empara, lui donna, bien appliquée, une paire de claques sur une paire d’autre chose, et la poussa violemment sur le théâtre.

La pauvre petite beugla sur toutes les gammes, avec un accent de Tériié qui saisit l’âme des spectateurs, et ne manqua plus un soir de crier et de pleurer, môme avant son entrée.

Connaissez-vous Machanette ?

— Non.

— Tant pis !

Machanette est l’artiste de l’Âmbigu qui joue les Oncle T<m, quand il y en a, les PotemAin, quand il s’en présente, les Legoff, quand il en retourne, et les Crocaffamédivorancroc , quand il s’en trouve.

Honnête homme du reste, excellent père de famille ou célibataire vertueux, — je ne sais pas au juste, — soigneux dans ses rôles, propre dans ses détails, rangé dans sa personne, Machanelte doit avoir, ou je me trompe fort, un paillasson devant sa porte, avec la phrase sacramentelle : Es.cuyez vos pieds.

J'oubliais, Machanette se grime à l’huile :

— C’est plus nature, dit-il.

Eh bien, parmi tant de qualités, la première, la plus grande, celle dont il s’enorgueillit le plus, c’est son timbre, sa voix, son ^ organe.

Vous l'ignoriez peut-être, mais Machanette a du creux, assez,

ma foi, pour faire concurrence à Humaine, ce dont Humaine ne veut pas convenir.

L’expérience a élé faite au café de l’Ambigu :

— Je parie, dit un jour Machanette, briser un carreau rien qu’en criant ; Entrez 1

— Je parie que c’est moi qui le casse, répliqua Humaine.

— Hcux sous contre cinq francs.

— Une entrée au théâtre des Hélassements, contre ton feutre.

— Accepté I

Humaine commence, il monte sur une table, et crie à pleins poumons :

— Entrez 1

La vitre plie et ne rompt pas, mais le garçon se présente :

— Monsieur appelle ?

Machanette se bisse sur le comptoir, tousse, crache et hume ce qui reste d’air dans la salle :

— Entrez 1

Hix carreaux volent en éclats.

Je dois le dire en confidence, pour mieux le cacher àMaehanette, si cet article lui tombait entre les mains, que l’un des assistants, peut-être bien Laurent, à moins que ce ne soit un autre, s'était placé derrière la fenêtre, et qu’avec un gourdin il avait accompli son œuvre destructive.

Machanette, qui ne sait pas ces détails, qui ne les saura jamais, car c'est un secret, demeure convaincu de la puissance de ses poumons, et n’attend qu’une occasion favo'rable, et une augmentation de loyer, pour détruire d’un souffle les vitres de son propriétaire.

Lo théâtre est une jolie fille au cœur de marbre qui se laisse entretenir par ses adorateurs, et ne conserve de leurs prodigalités qu'un souvenir lointain.

Parmi les noms que son indifférence a jetés dans l’oublii il en

est un plus grand que tous les autres, celui de Théaulon, l’émule et le contemporain de Scribe, mort avant l’âge, ei presque inconnu maintenant.

Nul, plus que lui, pourtant ne mérite la célébrité.

Indépendamment d’un grand nombre d’ouvrages dont il est l’auteur, et qui tirent la fortune de bien des théâtres, il avait encore, pour se distinguer de la plupart de ses confrères, une aménité d’ailleurs proverbiale.

Il accueillait avec bonté les jeunes gens qui venaient à lui, leur tendait loyalement la main et leur aplanissait les difGcultés de la route.

Théaulon n’avait qu’un défaut, et quel défaut I

C’était de dépenser une centaine de mille francs par an.

Ce chiffre, qui paraît respectable, sufûsait à peine à son bienêtre.

Ajoutons qu’il n’avait par lui-méme aucune fortune et que ses pièces étaient loin de lui rapporter des droits aussi exorbitants.

Ce qui manquait à ses recettes pour parfaire le chiffre de ses dépenses, il le demandait à l’emprunt

A cet égard, Théaulon s’était fait un aphorisme, et pensait ainsi *.

— Emprunter vingt francs à son ami, c'est lui faire injure, et supposer qu’il n’a pas davantage; lui demander vingt mille francs au contraire, c’est flatter son amour-propre, puisqu’on avoue par là qu’il est riche, et, s’il les prête, il devient superflu de les lui rendre.

Dans la division de son appartement, le spirituel vaudevilliste avait réservé ce qu’il appelait ; la Fosie aux ours.

C’était une sorte de cabinet dans lequel gisaient deux ou trois mille manuscrits, qui sait ! produit indigène de ses collaborateurs ou des aspirants à ce titre.

Hégésippe Moreau, le plus inconnu des poètes, de son vivant, fait déposer, à l’adresse de Théaulon, le manuscrit d’une comédie-vaudeville, intitulée : Clément Marot à Genêts.

Il n’est pas peu surpris, trois mois après, de retrouver son titre sur l’affiche du Palais-Royal.

Il court au théâtre, exige une entrevue du directeur, et se présente furieux devant lui :

— Monsieur, dit-il, je suis l’auteur de la pièce nouvelle que vous jouez ce soir.

— L’auteur est Théaulon, monsieur, répond l’interpellé.

— Je le sais, c’est moi qui la lui ai remise.

— Votre nom, je vous prie

— Hégésippe Moreau.

— • Veuillez me suivre à mon cabinet.

Hégésippe obéit.

Le directeur, c’est-à-dire Dorracuil, prend une lettre Rouverte sur son bureau, et la lui donne.

Elle était ainsi conçue :

« Mon cher Dormeuil, Clément Marot à Genève n’est pas seu> lement ma pièce, mais aussi celle d’un jeune homme, — je sup* pose, — qui signe H. Moreau, et dont je n’ai pas l’adresse, veuillez porter son nom sur l’affiche et lui réserver sa part des droits d’auteur. A vous, Théaulon. »

De pareils traits nous dispensent d’éloges 'et nous prouvent une fois de plus qu’il y a chez certains auteurs autre chose que le nom, la fortune et le mérite. Il y a le cœur.

Une anecdote sur M. Lafliérière, en passant.

C’était en 1849, il jouait à Beaumarch lis, sous la direction Génard, les Victimes cloîtrées.

Comme on le sait, ou comme on ne le sait pas, les opinions sont libres, dans un des actes de la pièce, le théâtre est coupé par la moitié pour simuler deux cachots; chacun de ces cachots est séparé de l’aulre par un mur.

Ce mur était édifié chaque soir, durant l’entr’acle, par un maçon de profession, qui se bornait à superposer des moellons rete-

nus seulement par de la terre glaise. Par ce moyen, l'acteur qui devait enfoncer le mur avec une pince en fer ne trouvait d’autre résistance que celle qu'il lui plaisait de simuler.

Voilà qu’un soir, ô sort fatal I en passant dans la coulisse, le maçon ne se gare pas assez tôt, et couvre de poussière le vêlement du comédien.

Celui-ci se retourne, contemple d’un œil étincelant son désagréable voisin, et le qualifie de mufle.

Le soir, quand arrive le moment d’enfoncer la muraille, M. Lafférière saisit son levier, le lève et donne un coup léger sur les moellons.

Rien ne bougea.

Il recommence avec plus de force.

Rien encore.

Il augmente la dose.

Peine inutile.

Il déploie toutes les ressources de ses muscles.

Temps perdu.

Son œil s’injecte, ses forces se triplent, ses muscles s’exagèrent.

Rien, rien.

Ses mains sont en sang, ses os craquent.

Rien ! Rien ! Rien 1

L’expression du comédien était tellement saisissante que le public applaudissait à tout rompre.

Lafférière, lui, rageait.

Pendant ce temps-là, le maçon se gaudissait à côté du pompier de service, car il avait construit son mur avec du plâtre, et, d’un œil animé par la joie, il défiait même les Titans de l’abattre.

Il fallut ce soir-là baisser la toile.

Oh 1 s’il avait été riche, l'artiste en représentation, comme il se serait vengé, mais, à cette époque, il n’avait pas encore mille écus de côté.

Une des trois grasses. — Achille et son compagnon de chaîne. — Le lapin aux pommes cuites. — Le souffleur. — Le vol au bouillon. — Un arbre dans le dos. — Chapelle. — Les carafes en vessie pétrifiée.

Madame X. . . doit être née de la belle Elisa, la femme colosse, toujours âgée de vingt-huit ans, depuis quinze ans; et de Rabasson, {'intrépide Marseillais.

Elle remplit, sur l’un des théâtres de la banlieue, les rôles de grandes et grosses coquettes; autrement dit, l’emploi de tour de Babel, ce qui nous explique la confusion de son langage.

Cette dante est très-forte, et nous avouons que les rôles faits à sa taille doivent avoir une ampleur qui nous désespère.

Dans un drame elle devait être enlevée :

— Gomment ferai-je? demanda le ravisseur à l’un de ses amis.

— Tu la prendras dans tes bras.

— Elle est trop lourde.

— Bôta! fais deux voyages.

Quelques mois sur Achille, non le père de Pyrrhus, et le héros de la Grèce; mais seulement le héros du théâtre Lazari.

Chéri des dames, de celles qui fréquentaient les coulisses de ce petit local, enfant gâté du beau public de ce riant séjour, que de bonnes fortunes il dut enregistrer sur le carnet de 1 amour! que de succès il inscrivit au livre de la gloire!

Cet homme-là fit la fortune de son directeur, et la réputation de scs auteurs, de ses auteurs, ‘je le répète, Achille avait des auteurs... et plusieurs défauts.

Son plus grand, à mon sens, était de suspendre parfois son rôle, et d'entamer avec les lilis un dialogue souvent vif et toujours animé:

— Quand vous aurez fini, là-haut! j’vas vous envoyer le municipal.

Tel était le fond de son répertoire.

Je ne sais dans quelle pièce on le voyait au bagne, traînant une lourde chaîne, en compagnie d’un obligeant comparse, qui simulait son second.

Il advint que l’artiste et le figurant se brouillèrent, et que celui-ci promit à l’autre de le siffler.

Ce qu’il fit.

Mais Achille avait llairé sa présence au paradis.

Alors, le désignant aux sergents de ville-

— Arrêtez -le! cria-l-il, c’est mon compagnon déchaîné.

C’est le môme encore qui, chargé de représenter un laird de

haute distinction dans un vaudeville par trop écossais, prononçait ces paroles mémorables et parfaitement en situation :

— Bob! portez ces lettres à Mac-Shiley, Mac-Bethon, Mac-ô- Daniel, et autres Mac de ma connaissance.

Il y a de par le monde un certain père Cassandre qui nous appartient à plus d’un litre.

Pourquoi ne le nommerions-nous pas?

C’esl Cossard, qui joua si longtemps les Arlequins aux Funambules.

Pour marcher, je suppose, sur les traces du célèbre Vaueanson, qui dota sa patrie du canard automate, il se fit un jour l’inventeur du canard aux pommes cuites.

Je m’explique :

Avant d’être artiste dans ce théâtre où nous l’avons connu, notre héros exerçait la double profession de sauvage et d’anthropophage, — avecautorisation de M. le maire, — ce qui l’obligeait à paraître en public, dans le costume traditionnel, ù avaler une infinité de cailloux, nécessité bien dure et parfois indigeste, et surtout à manger de la viande crue.

Toutes ces petites exigences, qui ne sont rien pour les natures et les poitrines véritablement fortes, deviennent un fardeau pour les tempéraments faibles.

Aussi, Cossard, dont l’estomac, comme les procédés, sont excessivement délicats, ne montrait-il qu’une vocation secondaire pour ce genre d’exercice.

Les petits cailloux, soigneusement escamotés, tombaient dans un double gésier, plus souple, et plus complaisant que l’autre.

Quant à la viande, qui ne pouvait suivre la même roule, il fallait payer de sa personne, et mordre véritablement à la chose.

On apportait donc un lapin vivant, gigoUant avec inquiétude, comme s’il avait compris son sort.

Soudain, les yeux de notre sauvage devenaient étincelahts.

Sa main saisissait la proie avec rage, puis il plongeait avidement sa mâchoire dans le ventre de la victime.

Le sang ruisselait encore chaud dans la bouche et sur le menton du lapinicide, et le public détournait la tête avec autant d’horreur que de dégoût.

R assurez-vous, cependant.

Le lapin n’arait de véritable que la peau.

Ses mouvements n’étaient dus qu’à la dextérité des doigts.

La viande était remplacée par des poires cuites, et le sang par le jus qui s’en échappait.

Cette histoire culinaire n’est pas la seule que nous sachions; mais avant de poursuivre, j’éprouve le besoin de parler un peu du souffleur.

M. de Buffon a décrit quelque part la physiologie d’un poisson cétacé de ce nom.

Mais ce qu’il en a dit ne peut et ne doit s’appliquer à l’indi» vidu dont nous voulons parler.

Celui-ci, bien qu'il soit un habitant de la scène, est loin, bien loin de nager dans un océan de félicités, et son rapprochement ou sa ressemblance avec les habitants de l’onde amère ne pourrait être établie que par la similitude du liquide dont ils s’abreuvent l’un et l’autre.

Me voilà forcé de recourir au dictionnaire de l’Àcadémie, pour obtenir une définition, sinon complète, au moins franche et significative.

J’ouvre l'in-quarto, et je lis :

H Le souffleur est celui qui soufûe au^t acteurs, quand la mémoire leur manque. »

Oh! oh! messieurs de l’Académie! vous me semb lez ignorer à la fois ce qu’est le théâtre en général, et le souffleur en particulier.

Cela m’étonne et me surprend de votre paît, vous dont la conscience est bourrelée de tragédies plus ou moins jouées.

Le sou/Jeur est celui qui souffle^ passe encore , bien que ce soit un aphorisme à l’usage de M. de La Palisse. Si le souffleur ne soufflait pas, il ne serait pas souffleur; mais vous ajoutez : aux acteurs, quand la mémoire leur manque.

C’est ici que je vous arrête.

Etes-vous sûrs qu’il ne souffle qu’aux acteurs?

J’en ai vu, moi, qui soufflaient l’Iiiver, aux acteurs, d’abord, et dans leurs doigts ensuite, ce qui fausse, tant soit peu, la justesse de votre définition.

Puis les acteurs étant des interprètes qui ne savent jamais leurs rôles, il serait plus juste d’ajouter ;

< Le souffleur est celui qui, par l’entremise des acteurs, joue les rôles dans une pièce.»

Donc, vous me laissez tout à faire, tout à définir, tout à créer.

J’essaierai.

Le souffleur se recrute parmi les cabotins infimes ou les choux-blancs des administrations publiques.

On le dispense, à la rigueur, d’ètre bachelier ès lettres , et pourvu qu’il sache lire, écrire, et parler à peu près sa langue, on se montre assez tolérant pour le surplus de ses études universitaires.

Sont exceptés cependant ceux qui sont appelés à l’honneur de redresser dans leurs écarts Messieurs les comédiens ordinaires du Théâtre-Français.

Ceux-là doivent être plus forts, et mieux instruits, et le diplôme est de rigueur; mais cette mesure est tout à fait exceptionnelle et ne saurait atteindre le commun des martyrs.

Par nature, il est l’éditeur responsable des bévues qui se commettent, et dont chacun, à plaisir, l’abreuve et le surcharge.

Aussi, loin de s’élever dans les régions éthérées de la fiction, le pauvre diable n’existe que dans les entrailles matérielles de la terre, et de tout son corps, la tète seule, comme pour protester, apparaît toute honteuse à la surface du plancher.

Dûment enveloppé d’une houppelande assez usée pour qu’on ne sache d’abord si l’étoife dont elle est formée fut autrefois lasting ou drap d'Elbeuf, la tète couverte d’un bonnet de soie noire, et les bras ornés de fausses manches, le souffleur prend place dans son trou, si vous l’aimez mieux, dans cette espèce de cabane en planches qui s’élève au milieu de la rampe et qui, nécessairement

élroile^ ne consent àle recevoir que si la sécheresse ou la Iranspa* rence de son individu est assez ovancée pour qu’on puisse aisément apercevoir la charpente osseuse sans le secours de la dis- ‘ section.

Alors il devient le bouc émissaire de messieurs les comédiens, dont le joug pèse sur l'occiput de son intelligence, comme une presse hydraulique sur un bouchon de liège, et bon gré, mal gré, il lui faut endurer les reproches, essuyer les boutades, sans que la plainte vienne à la bouche, sans que le fiel arrive au cœur.

Les rôles qu’on ne sait pas, les entrées que l’on manque, les passages où l’on reste court, les sifflets ou les trognons de pomme que le public, dans les jours d’orage, laisse échapper de son tribunal souverain, retombent nécessairement sur la débonnaire caboche de l’étique souffleur.

Bref, au physique, le souffleur est d’autant plus chauve qu’il s’esl plus arraché de mèches de cheveux dans ses fréquents désespoirs.

Au moral, il peut n’èlre pas réfugié polonais, mais il doit avoir eu des malheurs, et n’étre descendu si bas, — dans son estime, — que par la force des circonstances, et le mauvais sort.

Partant, s’il n'est crétin par nature, il doit être philosophe ou sceptique par état.

Me voilà maintenant à l’aise pour continuer mon récit et parer cuisine à propos d’un souffleur.

Celui de Montpellier, pauvre vieux ratatiné, souÛ'releux, mais serviable, était en tout conforme au portrait que nous venons d’esquisser.

Il s’élait provisoirement démuni d’un objet d’utilité privée en faveur de la soubrette qu’une indisposition légère tenait enfermée chez elle, quand, subitement, l’usage de ce petit meuble devint impérieux , et le força d’aller en réclamation.

La domestique le reçut à son arrivée et le conduisit immédiatement à sa maltresse, en lui faisant traverser la cuisine.

On avait mis le pot au feu le matin.

Aussi le parfum qui s’exhalait de la marmite vint chatouiller agréablement l'odorat du visiteur à jeun; mais il imposa silence à ses instincts gastronomiques et continua son chemin.

L’actrice était couchée.

Le petit vieux expliqua sa démarche, et reçut, des mains de la malade, l’instrument désiré, puis il salua et sc retira.

Seulement, en repassant par la cuisine, sans guide, celle fois, le consommé l'attira irrésistiblement, le fascina à ce point que, cédant tout à coup à la tentation, il plongea, à la hâte, le bout pointu de l'ustensile dans le liquide généreux, en aspira une large dose, et rentra chez lui se tremper une soupe dont il se lécha longtemps les barbes.

Vous souvient-il du théâtre de marionnettes qui existait il y a quelques années entre le café du Lyrique et le Cirque, aujourd’hui tous démolis.

C'est là que fut représenté U Merle blanc, féerie en une grande quantité de tableaux dont l’auteur, Plouvier, conserva l’anonyme.

En voyageant dans nos souvenirs, nous y retrouvons Maemoe et ses annonces, les danses de mademoiselle Krammer, la physique amusante de M. Julien, et les panoramas animés de je ne sais qui.

Si nous remontons dans le passé jusqu’à la fondation du bâtiment, ce ne sont plus seulement des parades que nous allons entendre ; c’est un théâtre en règle qui s’offre à notre vue, un théâtre avec de vrais acteurs et de vraies pièces.

La directrice était une grosse mère bien réjouie, bien franche, qui tenait son contrôle, offrait du tabac à ses abonnés, leur frappait sur le ventre et les appelait : mon petit chat.

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Elle recevait les pièces sans les lire, les faisait répéter sans sa présence et les laissait jouer sans les voir.

— Madame, lui dit un jour son régisseur, dans la pièce nouvelle de ce soir, il nous faut un gros arbre au milieu de la scène, et comme le théâtre n’est pas machiné, je ne sais comment nous le ferons tenir.

— Mon régisseur, t’es ben gentil; mais l’es ben béte; quand il sera temps, je le ferai voir ce qu’il faut faire.

Le soir venu, la directrice, en guise de portant, se fait attacher l'arbre sur le dos, se place à l’endroit qu’il doit occuper, et dit au régisseur :

— Mon ûston, c’est pas plus malin que ça. Fais frapper les trois coups.

Le spectacle commence.

Ce sont des brigands qui pillent, brûlent, assassinent.

L’action se développe et marche sans encombre, quand un des forbans paraît et récite son rôle :

— Le feu est à la maison, sauve qui peut.

A ces mots incendiaires, l'arbre s’agite violemment, se met à marcher, cherche un passage, se retourne et laisse apercevoir le visage bouleversé de la grosse directrice.

Un instant elle hésite, puis, ne trouvant pas d’autre issue, elle saute dans l’orchestre et de là sur le boulevard en criant à pleins poumons :

— Au feu !

C’était, à ce qu'il paraît, une pauvre organisation que celle de Chapelle qui jouait les comiques au Vaudeville à l’époque où Désaugiers était directeur.

C’est lui qui s’élail ingéré de marquer à la craie, sur un énorme bateau, le niveau de la Seine, pour voir si l’eau montait

Un jour Désaugiers l'invite à dîner.

En lui servant à boire, il laisse échapper maladroitement la carafe qui va rouler à terre.

Par un hasard heureux le cristal reste intact, et la carafe ainsi ramassée ne présente à l’œil aucune fêlure.

Étonnement prodigieux de Chapelle.

Il demande aussitôt l'explication de ce phénomène :

— Rien de plus simple, répond l’amphitryon , ma carafe est en vessie pétrifiée.

— Comment en vessie pétrifiée? Je ne connais pas cela.

— C’est tout nouveau.

— Est-ce bien cher?

— Le même prix que les autres.

— Donnez-moi vite l’adresse du marchand ; j’ai la main s malheureuse que je casse une carafe toutes les semaines.

Le lendemain. Chapelle courut chez le fournisseur indiqué qu’il trouve dans sa boutique :

— Monsieur, dit-il, vous avez Désaugiers pour client?

— Oui, monsieur.

— Parfait! Voulez-vous, je vous prie, me donner une carate comme celle qu’il prend d’ordinaire?

— Voici, monsieur.

— C’est bien la pareille.

— M. Désaugiers n’en prend jamais d’autres.

— On peut l’essayer?

— Parfaitement, répond le boutiquier qui ne comprend pas le sens de ces paroles.

Alors le comédien lève la carafe à la hauteur de sa tète et la laisse tomber.

Elle se brise en mille éclats :

— AhI fait-il tranquillement, pour la première, vous n’avez pas la main heureuse.

— Est-ce vous, ou moi, monsieur?

— Veuillez m’en donner une aulre, et faire allcnlion celle

fois.

Le marchand va chercher de nouvelles carafes qui, loules, ont le même sort.

Las enfin de ce manège :

— Mais, monsieur, s’avise-l-il de demander, en quoi sont donc les carafes de M. Désaugiers?

— En vessie pétrifiée, monsieur.

On eut toutes les peines du inonde à le dissuader d'abord, et à lui faire payer ensuite le dégât qu’il avait commis.

Boleldieu. — Un concert à l’Opéra. — L’habit du virtuose. — Talleyrand- Périgord. — Les dévotions d’un ours. — Vemet et le csar. — Le théâtre de Saint-Denis. — L’acteur au violon. — Un cheval de bataille. — La mare de sang.— L’art de monter à cheval. — Un pompier dans les nuages.

Ce fut à RoueH; dans la cité de Corneille, que naquit Boîi Idieu.

Son père, excellent homme et compositeur médiocre, exerçait à la cathédrale le modeste emploi de maître de chapelle.

Réduit à de faibles émoluments et pénétré de ce principe que les pères doivent donner à leurs enfants la profession qu'ils ont eux-mêmes embrassée, il inculqua tout d’abord à son fils le goût de la musique, et dirigea ses instincts vers cette science aride.

Le jeune Boleldieu, dont l’organisation musicale se révélait déjà par des travaux sérieux et une profonde intuition de son art, marcha à pas de géant dans celle voie nouvelle, et quand il se crut assez de mérite pour voler de ses propres ailes, il quitta la maison paternelle et s’achemina vers Paris, se disant à part lui

— C'est là qu’est la réputation.

Quand il arriva, sans ressources et sans appui, il comprit d’abord qu’il aurait à combattre le mauvais vouloir et la faim, ces deux plaies du génie, et, sans se laisser abattre, il entra bravement dans l’arène et commença la lutte.

Après bien des démarches, après de nombreuses sollicitations, il obtint de figurer dans un concert à l'Opéra.

Comme son cœur dut battre et quelles pensées vinrent assiéger son cerveau le jour où , pour la première fois, il put lire en grosses lettres sur l’afQche :

« Le jeune Boïeldieu touchera sur le piano un motif de sa composition. »

Une idée sombre et triste vint obscurcir un instant cet éclair de joie qui brillait à son front.

Ce concert, tout aristocratique, servait de rendez-vous aux illustrations de l’époque, et, pour y figurer dignement, l’habit noir était de rigueur.

Notre virtuose, complètement démuni de ce vêtement luxueux, se mit à sa recherche, comme autrefois Flamel à celle de l’or, mais ses efforts furent couronnas d’un meilleur succès.

Un musicien de l’orchestre avait dans le fond d’une malle un elbeuf à pans carrés, héritage de ses pères qu’il gardait précieusement pour le transmettre à sa postérité.

Il fallait un événement capital, une solennité exceptionnelle pour qu’il se résolût à le tirer de son sépulcre.

Le confier à Boïeldieu fut de sa part un sacriflce héroïque, sans exemple dans l'histoire, y compris celui d’Abraham; aussi le recommanda-t-il à la sollicitude de son endosseur.

Supposez un instant qu’on ait pris mesure au défunt éléphant

de la Bastille d'un paletot ajusté, que ce paletot ait été transporté sur le manche d'une canne, vous aurez une juste idée de la façon burlesque dont fut attifé le maestro futur.

Quand il parut flanqué de la sorte, quelques ris moqueurs éclatèrent dans la salle et vinrent frapper son oreille*, la honte envahit son visage, il rougit, balbutia, en même temps qu’il perdit l’usage de l’ouïe et de la vue.

Il essaya pourtant de gagner le piano; mais, dans son émotion, l’habit s’accrocha près d’une porte; croyant être appréhendé au corps, il tira pour se dégager, et, dans ce brusque mouvement, les basques, dont la cohésion n’avait pas une grande tiohé* rence de continuité, se séparèrent violemment, et l'habit prit toutes les allures d'une veste.

Alors on entendit une rumeur à l’orchestre, puis une voix de Stentor crier à tue-tête :

— Prenez donc garde à mon habit I

Le soldat blessé, désarmé, cerné par l’ennemi , cherche une arme à ses pieds, la ramasse et retrouve assez d’énergie pour combattre de nouveau, plus puissant et plus animé que jamais ; oe n’est plus un héros, c’est un lion.

Une lois au piano, Boïeldieu sentit son courage lui revenir, tout sentiment de honte ou de modestie disparut, le corps obéissait à l’impulsion de l’àme ; sous ses doigts les cordes vibrèrent en sons harmonieux, en mélodies suaves et pures.

L’auditoire s’inclina devant ce talent si jeune et déjà si

"rand ; de loüles paris des bravos frénéliquos ramenèrent à la réalité celui qui , tout à l’heure, était bafoué si cruellement.

Ce mot : « Prenez donc garde à mon habit ! « n’élait point tombé, ou, s’il gisait à terre, il fut relevé par un personnage aux allures graves, presque sombre, qui se trouvait à l’avant-scône du rez-de-chaussée.

Ses voisins les plus proches purent entendre môme ces paroles qu’il prononça bien bas : — Pauvre jeune homme I tant de génie! et pas d’babitl

Or, ce môme personnage, avisant une ouvreuse, fit demander le musicien, et dès qu'il fut venu ;

— • Je viens de vous entendre, monsieur, vous ôtes artiste, et vous serez une gloire dans votre époque. J'ai le désir de vous ôtre utile -, prenez ce portefeuille, vous y trouverez mon adresse.

Et le mystérieux inconnu disparut, laissant Boîeldieu stupéfait.

Quand il se trouva seul, il ouvrit en tremblant le portefeuille : il contenait deux billets de mille francs , plus une carte avec ce nom :

Talleyrand-Périgord.

Je passe é mon ours.

Une troupe nomade interprétait, devant une assemblée campagnarde, les deux Chasseurs et la Laitière, opéra comique dans lequel on trouve, entre autres personnages, un ours de l’espèce la plus velue.

La pièce marchait à peu près quand un orage épouvantable éclate au dehors.

La toiture, mal construite, laisse échapper, sur les têtes ignares et crasseuses de l'assemblée, une pluie froide, mais abondante.

Les enôtres donnent accès à la lueur électrique des éclairs.

Le vent s’engouffre dans la montagne par plusieurs larges ouvertures.

Chacune des commotions de la foudre ébranle les murailles décrépites qui menacent de s’écrouler.

En cette circonstance au moins critique, sinon terrible, une panique générale s'empare des assistants et des acteurs.

Nul ne songe à répéter son rôle, aucun ne songe à réclamer son argent.

Tout à coup, un éclair plus brillant, plus vif et plus prolongé que les autres, vint éclairer l’assemblée.

Alors, l'acteur ehargé du rôle de l’ours tombe à genoux, fait le signe de la croix, croise les pattes et se met en prière.

L’orage se calma.

Il existe une coutume bien singulière en Russie :

Il est èxpressément défendu, sous peine de la prison, de parler à l’Empereur quand il se promène dans les rues.

Celte mesure, sans laquelle peut-être le czar n’aurait ni trêve, ni repos, et qui, par cela même, a ce bon côté de le débarrasser des importuns et des solliciteurs, deux races qui se confondent, produit de singuliers effets, quand elle s’attaque aux innocents, comme Vemet.

On sait que là-bas, en Russie, tout ce qui touche aux lettres, aux arts et aux sciences, est de la part du souverain l’objet d'une attention toute particulière; les artistes dramatiques, entre autres, surtout ceux dont le mérite est bien reconnu, peuvent compter sur les sympathies du czar, qui ne dédaigne pas de s’entretenir avec eux, quelquefois.

Vernel, donc, le frère de madame Albert, et non pas, comme on pourrait le croire, celui des Variétés d’autrefois, Vernel était, parmi tous, celui que Nicolas I" affectionnait le plus.

Un jour que l’artiste devait paraître dans un nouveau rôle, et qu’il allait par les rues, sans se soucier des passants, une voix se fait entendre qui le réveille.

Il lève la tête et reconnaît l’Empereur :

— Eh bien! lui dit Nicolas, j’espère que vous remporterez ce soir de nouveaux triomphes ?

— Je l’espère aussi, Majesté, si vous êtes comme toujours indulgent.

Puis l’Empereur s’éloigne, et Vernet reprend sa marche.

Au bout de dix pas, deux mains s’appesantissent sur ses épaules, et des sbires vigoureux lui enjoignent de les suivre :

— Pourquoi P demanda-t-il.

— Vous avez parlé à l’Empereur.

— Non pas, je n'ai fait que lui répondre.

— En prison I

— Soit 1 en prison.]

Et voilà l’acteur qui, froissé, vexé, humilié, rageur surtout, se laisse prendre et incarcérer sans opposer une plus longue résistance, mais déblatérant contre les lois d’un pays qu’il trouvait sauvage en ce'moment.

Quand vint l'heure du spectacle, l’Empereur se rendit au théâtre.

Le moment de lever le 'rideau était depuis longtemps passé.

Il demanda pour quel motif on était en retard?

On lui répondit que M. Vernet, ne s’étant pas présenté, on avait envoyé chez lui; mais là, comme ailleurs, on ne savait ce qu’il était devenu !

— N’est-ce que cela P dit le monarque, je vais le savoir par mon ministre de la police.

Et celui-ci, consulté, raconte l’événement du matin, l’arrestation de Vernet et sa détention momentanée.

Nicolas gronde, en donnant l'ordre de délivrer le comédien qu’il veut voir à tout prix.

Il arrive, il joue, mais toujours grognon, nerveux et colère.

Enfin, prié de se rendre dans la loge impériale, une fois la pièce terminée, il se présente et salue :

— Je déplore l’accident qui vous est survenu, monsieur, lui dit

rEtnpereur, et je veux le réparer, demandez-moi quelque chose qui soit en mon pouvoir.

— Vous me l’accorderez?

— Sur l’honneur.

— Sire I faites-moi la grâce de ne jamais me parler dans la rue.

it

Rien n’est à la fois plus prétentieux et plus dréle qu’une iéte publique dans les petites villes de province, quel que soit d’ailleurs le motif de la réjouissance.

Ce sont toujours de grands projets, de vastes desseins qui, par l'exiguïté du budget et la pauvre organisation des commissaires ordonnateurs, se transforment en couronnement d’une rosière à la Sainte-Calherine, ou d’un veau à l’époque du comice, le tout entremêlé de mirlitons, de tir à l’oie et de feux d’artifice.

Or, en 183..., la ville de Saint-Denis était en grande rilmeur ;

On couronnait le théâtre; ou plutôt on en faisait l’ouverture.

Et quelle ouverture I

Des artistes de la banlieue consentaient à prêter leur talent pour cette cérémonie vraiment unique, et le spectacle comprenait, avec un prologue d’ouverture, la pièce fameuse de Napoléon ou Sekœnbrunn et Sainte- Hélène, un succès de ce temps-là.

Aussi la foule, attirée moins par l’ouverture que pour profiter d’une splendide apothéose qui devait terminer la soirée, et lui montrer le héros entouré de sa gloire et de flammes du Bengale, lit irruption dans la salle, et se répandit jusque dans les corridors.

Cette fête de famille fut marquée par des péripéties désagréables qui resteront comme un stigmate dans les jours né&sles du théâtre.

Un des artistes de la troupe avait été placé, pour le prologue, au milieu du parterre; il simulait un ouvrier mécontent, chargé d’interrompre ses collègues et de jeter le trouble dans leur dialogue.

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A peine eal-ii commencé par ces mois : Régisseur ! je demande le régisseur I que de tous les points de la salle un murmure réprobateur l’empécha de continuer.

— A la porte I cria-l-on.

Mais, messieurs, je demande le régisseur, j’en ai le droit.

— Non, non 1

El les voisins, peu versés dans ce genre de éomédie, tombèrent à bras raccourcis sur le pauvre acteur qu’ils conduisirent à coups de poing jusqu’au contrôle et du contrôle au poste de gendarmerie, malgré ses protestations énergiques.

Cet incident n’élail qu’un prélude à ce qui devait arriver.

Dès le matin, on s’était enquis, par toute la ville, d’un bucéphale à l'usage de l’Empereur, ou plutôt de son sosie, et, faute de mieux, le choix s’arrêta sur un cheval de labour dont les jambes eussent fait concurrence aux rosières, tant elles étaient couronnées.

L’intéressant quadrupède, aux dents comme aux poils d’une longueur démesurée, et d’une hauteur proportionnée aux dents et aux poils, avait été placé derrière le décor.

Là, soit ûerté du rôle qu’on lui destinait, soit réminiscence de jeunesse, il se livrait à des cabrioles fort amusantes pour lui, sans doute, mais infiniment gênantes pour les artistes qui ne s'entendaient plus parler, et pour le public qui n’entendait plus parler les artistes.

Il en fut ainsi jusqu’au passage où Bertrand arrive en désordre :

— Sire ! j’ai vu Lannes.

Le cheval s’arrêta.

Les artistes respirèrent et le public aussi.

— - Lannes? où est-il?

— Ici près; mais hélas !...

— Achevez!

— Il nage dans une mare de sang.

A cet instant, une autre mare descendit, et traversa lu scène pour s’engouffrer dans le trou du souffleur.

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I L’animal, surpris par ud besoin pressant, n’avait envisagé ni l’inconséquence, ni la portée de son action ; il n’avait obéi qu’aux lois de la nature.

Les deux personnages continuèrent néanmoins leur jeu ;

— Mort peut-être!... Mon cheval ! mon cheval I A celte réplique, deux vigoureux valets de ferme, habillés en ‘ soldats, saisirent le patriarche par la bride, et, bon gré, mal gré, le trainèrent devant l’Empereur.

Mais l'animal, effrayé, lança quelques ruades énergiques, et comme il était près des coulisses, il alla donner dans un rocher qu’il creva. .. , ' ,

jr resta pris par une jambe'. ' -

Après quelques secondes employées à le dégager, l’Empereur s’approcha, mit le pied dans l’étrier, et tenta d’escalader ce ^ géant de la race chevaline. . .

Ce fut on vain. • ;

Heureusement Bertrand veillait.

N’écoutant que son cœur, il saisit son camarade par le fond do sa calotte et le jeta sur le dos du coursier qui disparut au petit trot. ' • . ■ '

Au tour de l’apothéose.

Celle-là est sublime en son genre'. " .

Elle nécessite quelques préparations, une parfaite connaissance ^ es lieux.

Le théâtre de Saint-Denis est ainsi disposé : la toile du fond > 'ne, avec le mur, un sombre corridor au milieu duquel est un ; ibinet. - ' - ' .

Ce n’est ni celui du directeur, ni celui de son second.

Vous me comprenez ?

Or, pour l’apothéose, cette toile, formant corridor, devait re- >nter dans le cintre, en môme temps que des nuages diaprés -liraient du dessous, pour aller rejoindre un trône éclatant qui naît dans les airs. . , - '> ■

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Le mouvement s’opéra^ mais si maladroitement, que la toile, trop brusquement enlevée, ne donna pas aux nuages le temps de la suivre, et l’on aperçut dans le fond, sur un trône moins riche et plus sombre que l'autre, un pompier de service qui, comptant sur l’obscurité et la discrétion du lieu, n’avait pas jugé à propos de fermer sa porte.

Ce tableau pittoresque fut chaleureusement applaudi, mais on ne le bissa pas.

Josepli vendu par ses frères. — M . Oger, — La canne de Brunet. — Une maitresse à deux. — Un mot de Félix le pâtissier. — Un prix de vertu. — TrmU afis, ou Ut Vie cTun Joueur, — M. Monnet.

Malgré le peu de respect que je professe à l’égard de la tragédie, dût ici ma franchise attirer sur ma tête la réprobation générale des admirateurs de ce produit indigeste, je n’ai pu résister au désir d’acheter celle-ci, de la lire et de la raconter, si c’est possible.

D’abord elle n’est pas en vers, et c’est quelque chose, n’est-ce ■ pas ? ■ - .

Une tragédie en prose, par le temps qui court, est une circons- tance atténuante en faveur .de celui qui l’a commise, surtout quand elle n’a pas moins de cinq actes éparpillés en treize tableaux, qu’elle est historique, et qu’elle se présente sous le titre biblique de : Joseph tendu par ses frères.

Je sais bien qu’on reprochera peut-être au sujet de n’élre pas . nouveau, surtout au théâtre où l’on a joué déjà bien des Joseph,

sans compter celui-ci qui, d'après la propre estimation de l’auteur, sera joué sur les théâtres de Paris.

Mais ne pourra-t-on répondre victorieusement à la critique que plus un sujet est populaire, et moins il oblige à des frais de compréhension ?

Qu’enfin, le but de son auteur, M.Oger, étant probablement de se mettre à la portée de toutes les intelligences, y compris celle des militaires et des bonnes d’enfants, ses espérances ont été dépassées, puisque j'ai surpris son œuvre entre les mains d'un Auvergnat qui paraissait profondément ému, lorsque je lui Os la proposition de me la céder.

A présent, si vous voulez être édifié sur les qualités morales et physiques dudit M. Oger, sa prévoyante modestie l’oblige à déclarer en tête de sa pièce qu’il est : Instituteur reçu à l'Académie de Paris et à l'Ecole normale du même lieu, membre de plusieurs sociétés savantes et philanthropiqueslj), pour la propagation ,

de l'instruction et du bien public, exerçant cette laborieuse fonction depuis trente années à Torigny, département de la Manche.

Le moyen, quand on est tout cela, de ne pas écrire sa petite tragédie f

N’y a-t-il pas là plus de titres qu’il n’en faut à la reconnaissance du pays et à celle des directeurs qui seraient tentés, après lecture, de représenter une œuvre capitale, n’exigeant pas d’ailleurs de robustes poumons chez ses interprètes, puisqu’à la rigueur on trouverait dans le personnel des sourds et muets des acteurs suffisants.

On n’a pour s’en convaincre qu’à jeter les yeux sur la distribution de la pièce où l’on trouve ;

Cad, frère de Joseph, acteur muet.

Dan, frère de Joseph, acteur muet.

Zabulon, frère de Joseph, acteur muet.

Izachar, frère de Joseph, acteur muet.

Âzer, frère de Joseph, acteur muet.

Iluben, frère de Joseph, acteur muet.

Il y a, comme on le voit, prodigalité de frères muets; mais l’auteur, qui regrette.déjà ses folies, se rattrape aussitôt, en ne don* nant à tout ce monde que : Jacob, père commun, puis il présente, à titre de menu fretin :

Un étranger. - '■

Un capitaine. I ~

Une cohorte. f

L’ombre d’Abrabam. } Acteurs muets.

Le roi et sa cour. l

Enfants et épouses des frères de Joseph. ]

Pour le drame, il commence, ainsi que l’indique M. Oger, dans une cabane où se trouve Jacob entouré de ses enfants. Je copie :

. a Au lever Ju rideau, tous les acteurs forment la ronde et Jacob a à la main une couronne et une houlette. »

Entre une femme du nom de Méhala, qui, ne s’étant pas fait annoncer, s’excuse de la façon suivante :

a — Pardon, famille respectable, de la hardiesse que je prends de me présenter à vous dans la position où je vous vois. »

Plus loin, la scène change et nous lisons : . '

« Les mêmes, excepté Zélie, qui sort et qui va chercher le voyageur qui fuit; elle crie de manière à être entendue. » (!!!)

Bientôt Zélie ramène le fuyard, qui, semblable au page do Marlborougb, ne vient là que pour annoncer une catastrophe : il rapporte la tunique de Joseph.

a Jacob, prenant la robe et la considérant, déchire scs vète- • ments et s’écrie : Grand Dieu I II chancelle, les étrangers le U soutiennent, tout est troublé, Méhala est éperdue, l’on court « de Jacob à Méhala, de Méhala à Jacob. Jacob, rouvrant les yeux, « déchire de nouveaux ses vêtements et s’écrie : Epouse chérie « dont les cendres doivent se troubler dans ce, moment fu- « neste, etc. » •

Une fois chez Putipbar, nous voyons Tirza, son épouse enamourée de Joseph et le chantant aux échos d'alentour. ,

« Elle s’arrête, étant frappée d'entendre une agréable harmonie, «,elle regarde ; de diü'éreuts côtés elle voit les bergers et bergères

« ornés de guirlandes de fleurs. Elle s'éloigne en soupirant. Les « bergers et bergères passent le théâtre et font sur la scène une « danse ronde, et en dansant ils se retirent. «

Bientôt le théâtre change :

« Le théâtre change au lever du rideau pour les petits; mais « pour les grands il se fait à vue où l’on voit l'irza dans un bo- « cage riant, étendue près des statues amoureuses d'une mine a très-coquette. Elle reste quelques minutes sans parler; mais « après, avec une voix forte elle fait celle prière : »

Vient une prière que ne désavouerait pas un troupier privé de son amante depuis un mois ; mais qu'il aurait la pudeur d’adresser plutôt à l’obscène Ëros qu’au ciel.

Enfin Joseph survient ; a Elle veut l’attirer à elle, Joseph reste « un moment immobile; mais, reprenant sa fierté, se débarrasse « de Tirza et lui laisse son écharpe. La fureur s’empare de Tirza « qui dit d'un ton terrible : Vénus, c'est devant ta statue que Je « reçois ce cruel et inexplicable outrage 1... venge-moi, punis ce « monstre. (Reprenant avec force.) Que dis-jel je le punirai moi- « même; il sera immolé; car je répandrai son sang. (Aussitôt le c théâtre change). »

L’auteur à présent nous transporte dans le cachot où la haine de Tirza vient de jeter Joseph.

« Le théâtre représente une prison ; au lever du rideau on voit < les soldats qui amènent Joseph garrotté; ils lui font faire le tour « de la scène et l’attachent à un billot qui se trouve là. La co- « horte se retire en ordre. Joseph, immobile, demeure quelque « temps en cet état, ferme les yeux, touche sa figure et fait comme « un aveugle qui veut loucher les murailles. (Demi-jour).»

Joseph, « seul et couché sur la paille, continue à vouloir saisir « avec ses mains les murs du cachot, » mais comme il n’y peut réussir, « il s’abat par la douleur. L’on entend des chaînes re- <1 muer, et les gémissements et les cris de plusieurs malheureux : « Âhl mon Dieu... ah! déesse... que je soufl'rel... au secoursi...

« ah! je me meurs !... (Ces plaintes se renouvellent plusieurs fois ;

« après, Joseph continue ses la uenlations.) h

Suit un monologue interminable, après lequel « Joseph retombe « dans la mélancolie muette; au bout d’un moment, il reprend • un autre monologue plus interminable que le précédent, puis, épuisé, « il se jette de côté et d'autre, et se roule arec un affreux « désespoir. Après un moment de silence, il reprend » un troisième monologue encore plus interminable que le second, dans lequel il évoque Abraham.

« A peine a-t-il prononcé ces paroles que du fond du théâtre O où se trouve le cachot, un fantôme s’avance avec une barbe fort « longue; tout en lui doit inspirer le respect. Arrivé devant Jo- « seph, qui lève sur lui un «il timide, il dit : (Grande lumière.)

U En disant ces paroles, le vieillard » qui tout à l’heure était une « ombre, « porte sur Joseph des regards où règne tour à tour « la douce compassion; il lui tend la inain et disparait ainsi que « la lumière. »

Tirza vient visiter le prisonnier.

à Pendant qu’elle parle elle ôte son voile et fait voir un beau a teint. Joseph, rempli d’effroi, garde un moment le silence; , « mais répond avec force. »

J’en passe et des plus mauvais, car il faudrait réimprimer la pièce tout entière et j’arrive au dénouement:

« Le théâtre représente le palais intérieur de Pharaon où toute <r la cour et Joseph se trouvent. Le roi est sur son trône. »

On introduit la famille de Joseph.

« Méhala est la première qui entre, Joseph la reconnaît; il se « précipite dans ses bras, le vieillard la .«uit. Joseph quitte Mé- « hala, I) l’ingrat! « et va à son père » Ah 1... c’est trop juste! « Celte scène est des plus touchantes en démonstrations, n Je le crois bien. « Le roi y pi end part, » cela se passe toujours ainsi, «il quitte son trône; » pourquoi cela? « tous les courtisans sont émus, » voilà ce que c’est que de quitter un trône, « et ont le regard Gxé, » à quinze pas, probablement, t Ils donnent cependant des marques d’amitié à toute la. famille ; > malgré la fixité de leurs yeux. C’est gentil f... quoique rappelant un peu les bons-

hommes de Séraphin. «Mais Jacob les occupe tous; le roi est auprès de Jacob. Tous forment la ronde » (?)

Le roi dit alors à Jacob :

« Vos cheveux blancs et vos vertus me frappent; mais votre âge m'intéresse. »

A quoi Jacob se croit obligé de répondre :

« Il y a à peu près cent trente ans que.'je suis sur la terre ; ma vie sera, je le pense, courte, et n'égalera pas celle de mes pères.

« J'attends de vous, * reprend le roi, « homme vénérable, une grâce; c'est de recevoir de vous la bénédiction ; elle ne peut que m'ôtre avantageuse ; car je vous révère comme un envoyé de l’Eternel. »

« Le roi se met à genoux; tous imitent son exemple. Jacob ému étend les mains et... « le rideau tombe.

Il ne me reste plus qu'à vous prévenir, d lecteur, si vous étiez tenté de vous approprier quelque chose de l’œuvre que « deux exemplaires ont été déposés à la Bibliothèque royale (1865). »

Et que :

« Tout contrefacteur sera poursuivi suivant la loi. >

Pour moi, qui n’ai pas craint de tout lire, voici la déduction que j’ai tirée du livre, c’est que les gens comme il faut de l'antiquité parlaient justement comme les portiers du xix‘ siècle.

Brunet, le grand Brunet, n’avait pas plus d’intelligenco qu’une carpe, à juger de la façon dont il acceptait les mystiQcations d’Odry. '

Celui-ci lui avait persuadé qu’il grandissait, bien qu’il eût passé la cinquantaine. ’

Pour cela, le créateur des Saltimbanques coupait chaque matin un morceau de la canne de son ami :

— ElTcctivemenl, disait Brunet, je m’aperçois que j’ai pris de la taille; ma canne n’est plus assez grande pour moi.

Elant directeur du théâtre des Variétés, il partageait avec Achille Darlois les faveurs d’une certaine Juliette.

Un soir il arrive tout ému, les cheveux en désordre, et s'adressant à Darlois : — Mon ami, dit-il, Juliette est dans la salle avec un petit jeune homme ; elle nous trompe tous les deux.

Tous les matins il allait manger des gâteaux chez le fameux pâtissier Félix, auquel il payait régulièrement et intégralement sa dépense ; mais celui-ci, quand il était parti, disait en le montrant à ses voisins :

— C’est Brunet, tenez, un crasseux qui vient manger tous les matins pour trois ou quatre francs de gâteaux chez moi, et qui ne me donnerait pas seulement une loge.

Il est un préjugé qui s’accrédite et trouve de l'écho dans le monde : c’est que les gens de théâtre sont d’infâmes coquins des misérables sans aveu, sans foi ni loi, qui renient Dieu, lu famille et la patrie ; des êtres enGn chez qui le sentiment du bon, du juste et de l'honneur est depuis longtemps perdu, sans espoir qu’on le retrouve.

Et pourtant chaque bulletin do la séance annuelle de la Société des artistes dramatiques nous révèle des faits d’une haute noblesse, des actes de bienfaisance, d'abnégation, de charité dignes de tous les carmes du monde.

J’en pourrais citer comme exemple le célèbre et monstrueux Mcëssard, qui brilla sur lu scène do la Porte-St-Martin de tout l’éclat de son gros ventre.

Profondément vertueux, Moëssard vit lever l’aurore durant trente ans de sa vie, et fut admis un jour à concourir pour le prix Montyon. . ,

üa se Irouvail alors, un peu moins qu’aujourd'hui, cependant,' au dépourvu de cette race assez rare, et sans sexe, qu'on nomme improprement rosière, et celte privation décida le jury à déposer sur la tôle rubiconde, légèrement bourgeonnée, du gras et gros homme, la couronne immortelle, apanage de toutes les vertus.

Depuis ce temps, Moëssard s’appliqua, par toutes sortes de bonnes œuvres, à justifier la confiance de ses juges.

Ne fallait'il pas avoir la conscience de sa vertu pour faire la réponse suivante :

Moëssard remplissait dans : Trente ant ou la vie d’un joueur, le rôle de Germiny père.

11 arrive à ce passage où, ne pouvant assister à la bénédiction nuptiale de son fils, celui-ci s'agenouille et lui demande sa bénédiction :

— Allez! dit le père, je vous bénis, mon fils.

Un mauvais plaisant de l’avaut-scène se mit à dire assez haut :

— Obi oh ! il le bénit. Merci I

Moëssard s’approcha de l’interrupteur et s’écria dans une sainte colère

— Oui, crétin, je le bénis, je le rebénis, môme, et je ne me lasserai jamais de le bénir.

Celle sortie vigoureuse provoqua colle de l'iiilrus.

A présent, parlons un peu de M. Monnet?

S’il faut s’en rapporter aux apparences, M. Monnet est tout

simplement le régisseur de l’Ambigu-Comique, mais s’il faut s’en rapporter à son fige, oh! oh!

Quel âge a donc M. Monnet?

^ul ne le sait.

Peut-être môme est-ce le personnage mystérieux qui s’appelait Cagliostro, que personne n’a vu naître, et que personne n’a vu mourir.

Car, chaque fois que l’on cite devant lui le titre d’une pièce que l’on a vue dans sa jeunesse, M. Monnet de s’écrier :

— J’ai Joué ça, moi. Monsieur. Je descendais du cintre dans le troisième dessous.

Règle générale : M. Monnet, dans toutes les pièces qu’il Jouait, descendait du cintre dans le troisième dessous.

Je crois môme, sauf erreur, qu’il n’avait rien de plus à faire.

Honnête homme, du reste. Je ne lui connais qu’un défaut;

Encore n’est-ce qu'un défaut de prononciation.

M. Monnet prononce gea tout ce qu’un autre lirait geai.

De là des confusions de langage capables de soulever les susceptibilités des gens haineux.

C’est ainsi qu’au temps où Gouget était pensionnaire de l’Ambigu-Comique, M. Monnet, aussitôt qu'il le voyait paraître, se prenait à dire dans un élan de politesse :

— Bonjour, M. Gougeal.

— Mais, reprenait l’interpellé, mon bon monsieur Monnet, Je , crois vous avoir déjà dit que Je ne m’appelle pas Gougeat; c’est Gouget que l’on me nomme.

— Monsieur, Je n’ai pas dit Gougeat, J’ai dit : Gougeal.

Au reste, s’il sait oublier les injures, le souvenir de la rtcon-

naissance pour ceux qui l’ont obligé se traduit, de sa part, en des élans qui prouvent, au delà de toute expression, combien le cœur peut l’emporter parfois sur le talent oratoire :

— Saint-Ernest, a-t-il dit, Saint-Ernest est mon protecteur; comme talent, il me rappelle Talma; comme homme, il me rappelle ma mère.

Rosambcau. — Son linge. — Les bains de mademoiselle Georges. — - Deux repas pour on sou. — Ls Monstre et U Magicien. — Oreste et le Public — Une annonce à l’Odéon. — La dépouille d’un gendarme. — La Forêt pêrillevsp.

Qui ne connaît Rosambcau, dont la répulalion de bohème a fait pâlir celle qu'il se serait acquise comme artiste, s'il avait consenti à vivre comme tout le monde ?

C’était pourtant une nature intelligente, exceptionnelle, un élrc excentrique et d'un talent éprouvé, qui débuta sur presque toutes les scènes parisiennes et départementales.

11 ne lui manqua qu'un but et une volonté pour placer son nom à côté des plus illustres du théâtre.

Dévoré par l’excès du cabotinage, il mourut obscur dans la misère la plus profonde.

Doué d’une sagacité à toute épreuve, d’une répartie vive, spirituelle, il aplanissait sans peine les plus grandes difûcultés.

— bO —

Son instincl lui fil créer des mancliettes el des jabots avec la dentelle qui recouvre les boites de bonbons.

Lne feuille de papier glacé remplaçait pour lui la cbemiselte absente.

Les rognures lui fournissaient un faux-col présentable.

Si des bas de soie noirs lui devenaient indispensables, il trempait ses longues jambes dans une composition de noir de • fumée, et disait flegmatiquement, en regardant ses mollets ;

— Ces bas-là ne feront pas le plus petit pli.

Insouciance, paresse ou pauvreté, Rosambeau, depuis son baptême, avait borreur de l’eau et se privait d'ablutions, tout autant que de linge blanc.

Il résultait de cette parcimonie des choses usuelles une exhalaison qui saisissait désagréablement les nerfs olfactifs des voisins, et les forçait à se tenir à distance.

On répétait un jour à TOdeon.

Mademoiselle Georges, placée fréquemment à côté de notre héros, et bien que possédant à son égard un fonds de bienveillance et d'amitié, ne trouva dans aucune odeur, dans les plus violents sels, rien qui pût l’abriter contre les vapeurs de son camarade.

Rompant à la fin toute réserve, elle prit une pièce de monnaie, l'offrit à Rosambeau, et lui donna le conseil d'aller se baigner.

Le lendemain, la scène se renouvela :

— Tu ne t’es donc pas lavé? lui demanda Georges.

— Ma petite, il ne faut pas m’en vouloir, l’argent ne me lient pas dans la main ; quand j’en ai, Je le mange.

— Tiens, prends.

— Uu cachet du bain Vigier?

— Va vile.

— Oh! celle fois, lu seras contente.

Et le voilà parti.

11 se présente, les baignoires sont occupées :

— Veuillez attendre, Monsieur, lui dil>on, ce ne sera pas long.

C’était plus de temps, hélas ! qu’il n’en fallait à son flair pour découvrir duos un coin de la salle le détail et le prix des consommations.

— Garçon I fit-il.

— Monsieur?

— Est-ce qu’on pourrait échanger son cachet contre de l’eaude-vie ?

— Oui, monsieur.

— Très-bien ! servez-moi mon bain en petits verres... De quoi le plains-tu, dit-il le lendemain à mademoiselle Georges, j’ai pris le bain de pieds.

Fidèle au principe de l’économie domestique, il avait trouvé le moyen de concilier ses devoirs paternels avec la médiocrité de sa bourse, et de nourrir ses enfants aux moindres frais possibles.

La divine Providence avait été prodigue à l’endroit de sa postérité.

Bien souvent il eût pu s’écrier avec Commerson :

« Dieu bénit les grandes familles, mais il ne les nourrit pas. »

Cinq ou six rejetons piaillards et miaulant à l’envi l'entouraient quand venait le soir; ils demandaient impérieusement leur nourriture. ^

— Voyons, mes enfants, objectait-il, soyons sages! qui veut aller se coucher sans souper ? je lui donne un sou.

— Moi I moil moi! criait la marmaille affamée.

Le lendemain, chacun recevait un morceau du pain.

— Du pain seci reprenait le chœur enfantin, moi n’en veux pasl

Rosambeau répliquait par un argument irrésistible :

— Que ceux qui veulent du lait donnent un sou.

C’était, on peut le dire, l’alimentation réduite à sa plus simple expression.

Nous entrons maintenant dans le domaine de l’incroyable.

Scarron, dans son Roman comique, nous montre, sous un jour véritable, une troupe de comédiens ambulants aux prises avec la mi>ère, et dont le personnel, assez restreint, double et triple les emplois, rafistole des lambeaux de costumes et fricoUe en plein air. >

Rosambeau s’était affilié à une semblable compagnie et parcourait avec elle la province. '

Les recettes étaient minces, les estomacs très-larges; on ne dînait pas toujours ;

— Ce qui nous manque, disait l’un, ce sont de bons artistes.

— Dis plutôt, répliquait un autre, que les pièces sont détestables.

— Elles font fortune à Paris.

— Ce qui nous manque, ajouta le directeur, c’est un litre ronflant, un titre qui frappe les yeux et résonne à l'oreille; quelque chose de terrible, comme ; le Monstre et le Magicien.

— C’est une idée! Qui jouera le monstre?

— Moi, dit Rosambeau.

On apprend avec rage, on affiche, et le soir de la première représentation, on s’aperçoit, avec désespoir, de l’absence des costumes.

Chacun s'habille comme il peut, avec ce qu’il trouve.

Rosambeau se fait le raisonnement suivant :

— Je dois représenter un monstre, c'est-à-dire un être fantastique dont l’habillement n’cst pas déterminé, je le jouerai en sauvage. 11 me manque un maillot, je le remplace par un caleçon de bain. Mon corps doit être vert, voilà du bleu, du jaune et du vernis, trois couches bien appliquées me rendront accompli.

Cette solennité n’amena que quelques oisifs dont l’argent couvrit à peine les frais indispensables.

On se sépara bien tristes.

Rosambeau, lui, rentra dans la chambre commune, prit une brosse de chiendent, du savon noir et se frotta les membres.

La peinture était tenace.

11 recourut à la potasse, à la pierre ponce, il s’écorclia vif, mais il n’enleva pas un pouce de sa maudite composition, et force lui fut de se coucher dans cet état verdoyant.

Eu ouvrant les yeux, le lendemain, quelle ne fut passa surprise!

La chaleur du lit avait écaillé la peinture.

llavait un aspect étrange, une physionomie surnaCurelle.

Nous sommes sauvés! s’écria-t-il.

Et s’adressant à ses collègues :

— On refusait de voir le monstre, h\tt, lil-il; allez par la ville, battez la caisse, et laissez entrer les badauds pour la bagatelle de deux sous par personne.

— Que montrerons-nous?

— L’homme poisson.

La recette fut fabuleuse.

Une autre fois, le mémo homme, fait afücher Jndromague et

paraît, sous les traits d’Oresle, en costume do général de la République.

Sensation dans l’auditoire.

Hésitation parmi les conviés, puis rumeur sourde et tumulte :

— Le costume! le costume I demandent, en hurlant, les mandarins lettrés de l’endroit.

— Quel costume? fait l'acteur étonné.

— Mais le costume d’Oreste, la tunique et le péplum.

— Pardon, messieurs, vous me demandez un costume historique, et vous avez raison; mais vous semblez ignorer les termes de mon engagement.

— Que dit votre engagement?

— Mon engagement porte que je dois jouer tous les rôles en général.

C’était un de ces mots qui désarment.

Voici une anecdote arrivée dans des circonstances diftérentes et dont le résultat eut le môme succès.

C'était à rOdéon, pendant une représentation extraordinaire.

On attendait les artistes d’im théâtre du boulevard, et comme l’arrivée de ces messieurs tardait indéfiniment, l’entr’acte était en souffrance et menaçait de ne pas finir :

— Faites une annonce, dit le régisseur général à son second,

— Merci ! je recevrais des oranges... Faites-la, dit celui-ci au troisième régisseur.

— Moi? faire une annonce? Non pas, non pasi Je craindrais qu’au milieu des oranges il n’y eût quelques banquettes oubliées.

A ce moment critique où chacun déclinait l’honneur de parler au public, un dernier régisseur, le quatrième peut-être, sorti pour le compte de l’administration, rentre au théâtre les vêtements en désordre, son parapluie d’une main, son chapeau de l’autre. ’’

- bb —

Les trois régisseurs l’aperçoivent, l’entourent, lui parlent en* semble et le poussent en scène en criant :

— Au rideau !

^’otre jeune homme, interloqué, abasourdi, s’approche de la rampe, et, dans le plus profond silence, prononce ces paroles mémorables :

— Messieurs, pardon dp me présenter devant vous dans l’état oh je suis, mais le temps est afl'reuz,Ia pluie lorobeà torrents, et dans le jardin du Luxembourg on enfonce à mi jambes; aussi mes souliers sont tachés de boue, mon parapluie n’a garanti que mon chapeau; vous le voyez... Encore une fois, messieurs, je vous demande pardon.

11 salue trois fois et se retire au milieu des bravos des spectateurs qui se demandaient, de l’un à l'autre, pourquoi ce monsieur était venu s’excuser.

Revenons à Rosambeau et prouvons une fois de plus tout ce qu’il y, avait de génie inventif dans cet artiste.

Dans une de ses tournées de province, il avait été chargé de représenter la justice des hommes et le vengeur de la morale sous l’enveloppe vertueuse d’un brigadier de gendarmerie.

Après de minutieuses recherches, dans sa garde-robe, Rosambeau découvrit à la ûn quelque chose qui ressemblait à de faux mollets.

Jugeant que la justice, bien qu’émanant de la vérité, ne pouvait être représentée dans le même appareil, il rejeta le maillot, et Ht monter dans sa loge le brigadier de gendarmerie :

— Brigadier, dit l’artiste, faites-moi l’amitié de me rendre un service.

— Lequel?

— Prêtez-moi les habits que vous portez en ce moment. -

— Pourquoi faire?

— Pour paraître en scène. Dépêchez-vous. ' ...

— El mon serriceP

— Votre service est ici ; dès que j’aurai joué la pièce^ vous pourrez rentrer en leur possession.

— Il est plus simple que j’aille à la gendarmerie vous en chercher d’autres.

— Mais , malheureux, je n’ai que le temps de m’habiller.

Et malgré sa résistance, Rosambeau se met à dépouiller l’autorité à son profit.

— Ayez soin de mes hardes, objecta, comme dernier argument, le gendarme.

— Soyez sans crainte, et restez près du feu, les rhumes s’attrapent si facilement !

Le brigadier, dans le simple appareil de Vénus à la coquille, attendit patiemment que son spoliateur voulût bien lui rapporter ses vêlements.

Mais, au bout de quatre heures, le feu s’étant éteint, ne voyant rien venir, n’ayant aucune enveloppe dont il pût s’affubler, il se hasarda à descendre sur la scène.

Elle était vide.

Il poussa jusque dans la loge du portier, qui n’élail pas habitée.

Le spectacle achevé, Rosambeau s’en était allô souper dans la compagnie de ses collègues, sans songer à sa victime, qui passa la nuit à battre la semelle et à souffler dans ses doigts.

Ce fut le lendemain qu’il restitua ce qui restait de son accoutrement, ayant égaré, dans sa royale orgie, la manche droite et la basque gauche de l'habit , ainsi que les deux bottes à l’écuyère. .

Lne autre fois, dans une représentation de la Forêt périlleuse,

que scs acolytes, privés de forêt, s’élaient décidés à jouer avec les décors d’un temple grec, Rosambeau parut, au fond du théâtre, couvert de branchages et de feuilles de figuier.

Marchant d’une coulisse à l’autre, il remuait ses bras en tous sens, imitant ainsi la forêt absente, et le zéphyr agitant la feuillée.

Le râteau de Théaulou. — Une lecture aux artUtes. — Le bourdon de Machanelte. — Les syncopes de M. B***. — Les frères Gogo lard — Leur premier théâtre.

Nous avons parlé déjà de Théaulon et de la célèbre Fosse aux Ours, ou réceptacle des productions de ses collaborateurs; mais ce que nous avons omis, c’est que jamais le vaudevilliste ne se ^ hasardait dans ce fameux cloaque.

Il avait fait exécuter tout exprès une sorte de râteau avec lequel il lirait à lui les manuscrits qu’il voulait revoir.

11 se servait du même procédé pour les remettre en place.

Esprit supérieur et d’une mémoire prodigieuse, Théaulon travaillait avec utic facilité que rien n’égale, et dont nous allons donner un exemple. ' . •

Il demeurait à Piepus, tout proche d’une maison de santé dirigée par un M. Richebraque.

Gclui-ci s’était spécialement adonné au traitement des aliénés. .

Quelques-uns de ces infortunés, dont la folie disparaissait pac-

fois sous une apparence de raison, étaient distraits de leurs sombres pensées par des occupations de toutes sortes, et parvenaient à tromper ainsi les longues heures de leur captivité.

L’un d’eux, surtout, écrivait d’une façon remarquable.

M. Riebebraque pria Théaulon de songer à lui quand il aurait dos manuscrits à faire copier.

L’occasion se présenta bientôt.

L’auteur devait lire, quelques jours après, un vaudeville nouveau devant le comité d’un théâtre.

Il courut à la maison de santé, et confia la copie de sa pièce au malade en la lui recommandant spécialement.

La besogne achevée, Théaulon, sans avoir pris le temps de la réviser, s’achemina vers le bienheureux théâtre où sa présence était attendue.

Et là, devant les acteurs assemblés, il commença la lecture de sa pièce.

Les deux premiers actes furent trouvés excellents ; mais quand vint le troisième, une .série de mots bizarres, incohérents, diffus, s’échappèrent de la bouche du lecteur atterré.

Les artistes se regardèrent avec des yeux ébahis, s’interrogeant du regard pour savoir si Théaulon ne serait pas devenu fou.

C’était l’œuvre du pauvre copiste dont l’éclair de raison s’était éteint pendant son travail, et qui, puisant dans les ténèbres de son cerveau, ayait remplacé le dialogue primitif par une série d’étrangetés, ressemblant singulièrement à de copieuses bêtises.

Entre autres choses, il avait débaptisé les personnages et remplacé leurs noms par ceux de la Vierge Marie, du diable, de saint Joseph et du Père Etemel, etc.

Théaulon s’arrêta devant cette impossibilité.

Mais, comme il avait un troisième acte à lire, il pria l’un des auditeurs de prendre une plume et du papier, puis il dicta d’abondance la Pm de sa pièce.

Encore un peu de Machanelte, avant de u’en plus parler du tout.

Nous l’avons vu déjà briser des vitres par la sonorité de ses poumons.

Penh ! c’est le délassement des rachitiques, des poitrinaires.

Briser par l’étendue de la voix les parois de l’airain, voilà ce dont Machanelte est capable et ce qu’il a fait.

C’est qu’aussi la portée de son souffle défie les plus forts en ce genre.

Samson puisa dans la vigueur de ses nerfs celle force herculéenne qui fil crouler sur la tète des Philistins le temple de Gaza.

11 se fût affaissé sous l’éclat des basses notes de Machanelte.

Cette puissance d’un organe extraordinaire est un fléau portatif dont Machanelte a depuis longtemps éprouvé les douloureux effets.

On raconte là-dessus des choses incroyables et dont je doute un peu, mais on les raconte.

Je me suis laissé dire que la disjonction des voûtes, au Conservatoire de la rue Saint-Martin, provenait d’un éternuement du célèbre artiste, et que, par contre-coup, les auditeurs du cours d’économie politique étaient devenus sourds.

Depuis ce temps, l’autorité vigilante aurait imposé à Machanclte l’obligation de parler à voix basse en dehors du théâtre.

Que ces histoires soient vraies ou fausses, celle que je vais raconter est authentique.

Il TOUS souvient encore de la Main droite et la Main gauche,

drame en cinq actes, représenté jadis à l’Odéon; le rôle principal exige de la part de l’acteur de violents effets de gosier pour couvrir, dans certain passage, le son bruyant de la cloche.

Le directeur conQa l’interprétation de ce personnage à Godât qui, trois jours après, céda devant un enrouement intense.

On transporta le rôle à Rouvière, qui tint trois jours encore et fut pris subitement d’une angine.

La direction^ saisie d’épouvante, s’apprêtait à suspendre la pièce, quand Machanette offrit de reprendre un rôle si pernicieux.

— Mais, objecta le directeur, vous savez qu’il y va du mal de gorge î

— Je le sais.

— Qu’on risque l’extinction de voix?

— Je m’en moque.

— Qu’il faut dominer le tintement du bourdon ?

— Ce bourdon disparaîtra comme s’il n’existait pas.

— Je vous en défie bien! reprit un petit bonhomme affreusement noir que l’obscurité du local avait laissé dans l’ombre et qui n'était autre que le machiniste préposé au tintement. Je vous en défie bieni

— De quoi? demanda Machanette.

— De couvrir le bruit de ma cloche.

— Votre cloche? je la briserai par ma voix.

— Nous verrons.

tf. Jf.

Le soir Machanette fit une entrée splendide et fut fort applaudi.

Durant son triomphe, le machiniste organisait son attirail avec un sourire machiavélique.

— Ah ! mon bonhomme I pensait l’employé subalterne, lu prétends couvrir de ton timbre celui de ma cloche et la briser par des cris sauvages... Tu m’en diras des nouvelles I Godât et Rouvière ont crié trois jours... demain tu seras sur le fianc.

Et la réplique arriva :

— lafàme I poussa Machanelle.

— Boum I Gl la cbocbe.

— InTà&ftme I cria l’arliste.

— Tiens I grommela le macbiniste en frappant plus forl^ cou* vre ça si tu peux.

El la clocbe Gt entendre un boûmmm ! à briser le tympan.

— Infàààâàâtnc ! burla de nouveau le comédien.

Cette fois, le machiniste, qui craignait effectivement d’èlre éclipsé par le tonnerre machanettique, frappa sur la cloche un coup si violent que le boum accentué fut le dernier de son existence; la pauvre vieille avait rendu l’éme.

Macbanette avait brisé par l'effort de sa voix la cloche du théâtre.

M. B***, qui signe aujourd’hui de mauvais articles dans un journal hebdomadaire, sous un pseudonyme, écrivait autrefois de mauvais vaudevilles pour Saint-Antoine.

A cette époque, il ne jetait pas encore de bave sur Ligier, Frédérick-Lemattre et Déjazet.

Il était doux et bon.

(Test qu’il ne connaissait encore que la misère; sa femme ne lui avait pas, comme aujourd'hui, acheté sur ses économies une chaumière sur le lac d'Enghien.

Sa première pièce, la seule qu’il ail signée, je crois, remonte à 1838.

Elle fut cause d’un événement trop drôle pour que nous le taisions.

L’intrigue est à peu près celle-ci :

Un pauvre et peu vertueux jeune homme trompe un de ses amis en séduisant sa femme, et de celle liaison indélicate naît un Gis qui prend le nom du seul père que reconnaisse la loi.

Mais bientôt le faux père, convaincu de sa position critique,

distribue généreusement au mi père une série de coups de pied... n’importe où.

Puis, comme si ce n’était assez du supplice physique, il chasse loin de lui les coupables amants, les privant en outre et pour jamais des caresses de leur fruit illégitime.

Ceux-ci vont traîner leur existence décolorée et leurs guêtres dans des pays en accord avec leurs mœurs.

Quand M. B*** vint lire aux artistes ce produit indigeste, un long bâillement l’accueillit à son entrée.

Plus lard des ronHements énergiques protestèrent contre l’inlérét et la valeur de la pièce.

M. B*’* poursuivit avec cette frénésie d’un auteur qui débute, et parvint jusqu’à la scène la plus pathétique de l’ouvrage.

Alors il pâlit, chancela et s’en fut rouler par la salle.

Les artistes, réveillés en sursaut, trimballèrent le trop impres- ‘sionnable lecteur dans la régie, et le tirèrent de sa syncope au moyen d’une avalanche de verres d’eau sucrée.

M. B*** revint à la collation des rôles et renouvela la scène de la veille.

Iinmédiatemenl la pensée vint au régisseur que le nouvel auteur pourrait bien être un gourmand de limonade, ne reculant devant aucun moyen pour s’en faire offrir, et cette fois on l’abreuva d’eau claire.

La première répétition fut marquée par les mômes péripéties.

Les artistes firent la remarque judicieuse que celle pièce qui les émotionnait si peu agissait en sens inverse sur l’organisation du pauvre M. B“*.

Dès lors on supprima l’eau claire; on no l’abreuva que de fiel.

Le lendemain et les jours suivants, M. B*** perdit l’usage de ses facultés à l’approche de celle môme scène où le faux père enlève au vrai père le ballon d’abord, et son blond rejeton ensuite. Ce fut longtemps après que M. B *** donna le mol de l’énigme :

Le malheureux s’était imaginé de mettre en scène la page la plus frappante... de sa vie.

* Il avait raconté son histoire.

Ce qu’il no ditjjamais, ce qu’on ignore encore, c’est de savoir si r motion qu’il éprouvait était due au souvenir de ses premiè» res amours, ou seulement à celui de la volée qui s’était épanouie sur ses juvéniles épaules.

Hélas I que M. B*** se tienne en garde contre l’inslabililé des choses humaines : on finit souvent comme on a commencé.

De toutes ces affections mutuelles que l’antiquité nous retrace et nous fait admirer, mais qui, pour la plupart, sont attribuées à des personnages fictifs comme Oresle et Pylade, Castor et Pollux, Euriale et INisus, voire môme le tendre Pbilémon et la pudique Bcaucis, il n’en est pas, à mon sens, qui soit plus grande, plus majestueuse, plus noble, que cette constante amitié des deux frères unis par le cœur, — comme le furent par une membrane cliamelle les Siamois jumeaux, — et dont les âmes inséparables ne se sont jamais souillées au contact impur de ces vapeurs que soulèvent l’intérêt ou la basse jalousie.

Les Gogoiard sont restés dans la société moderne comme un type des tribus primitives où la vie calme, pure, honuôte, s^é* coule doucement au sein de la famille et se partage entre le tra* vail et la lecture, la charrue cl la Bible.

Seulement, le destina fait, qu’au lieu de charrue, ce soit une plume qui brille dans leurs mains et que la Bible ait pour entête ce mot plus que mondain : le théâtre.

Il est des gens qui naissent roturiers ou grands seigneurs, comme d’autres meurent avocats, peintres, épiciers.

Les frères Cogniard sont nés directeurs.

Le théâtre est pour eux plus qu’un instinct, une vocation, c’est une passion, leur vie. - , '

Ils ont dirigé de tout temps, ils dirigeront toujours.

Bien des gens désigneront la Porle-Sainl-Martin, le Vaudeville et maintenant les Variétés comme champs de leurs exploits.

Mais personne, si ce n’csl moi, ne se doute que la première

direclion de c<is Messieurs rcmonle aux premières années de leur âge.

Il y a bien longtemps de cela, tous deux avaient été placés par leur père dans un pensionnat de Belleville, dirigé par M. Deneufcliatcl.

C’est là qu'ils commencèrent et poursuivirent leurs études, jusqu’à l'époque où leur santé délabrée les contraignit de s’expatrier, de chercher en Italie, à Naples, ce climat bienfaisant qui retrempe et vivifle les organes.

Plus lard ils en revinrent aussi forts qu’ils étaient partis malingres et souffreteux.

Bien avant leur départ, car l’un avait dix ans, l’autre neuf, ils avaient érigé, dans une partie de l’établissement, un certain théâtre que son genre, ses artistes et son auditoire rendaient en quelque sorte l’émule et le concurrent du très-célèbre Séraphin.

C’est-à-dire que le répertoire composé de pièces essentiellement inédites, improvisées même par les directeurs, était représenté par de petits personnages fort dociles, très-soumis, sachant exactement leurs rôles, ne les refusant jamais, et se gardant bien de faire manquer le spectacle par des toux supposées ou des maladies de commande.

En un mot, par des personnages en carton.

El le public! Vertueux public, s’il en fut 1 recruté de petits êtres animés, ceux-là, aussi doux qu’inoffensifs, tous versés dans les lettres et les sciences, sachant par cœur, soit A, B, G, soit 2 et 2.

Je crois même, cl pourrais affirmer au besoin, que dans cette docte assemblée se trouvaient le futur général Clément Thomas, et les acteurs Serres et Saint-Mar.

Comme toute administration ne peut être soutenue que par le produit de ses recettes, il va sans dire que ce spectacle n’était pas gratuit.

Oo payail.

Mais on payail en monnaie de circonstance.

Chacun des spectateurs donnait en entrant, contre acquit, une belle et grosse pomme bien rouge, bien luisinle.

Disons aussi que les Cogniard, aujourd'hui si débonnaires, se montraient alors féroces à l'égard des entrées de faveur.

Elles étaient généralement suspendues.

Les hommes de lettres et les journalistes sans pomme étaient laissés à la porte comme le dernier du vulgaire.

lleureux temps I

Nos deux prédestinés ont dû se le rappeler comme un de ces souvenirs qui calment les petites misères du présent.

Romieu. — Mort aux hannetons. — Le lampion traditionnel. — Les deux magots. — Le mouchoir fantastique. — Le vin eri cruche. — La monnaie de cinquante centimes. — La montre et l’horloger, — M. de Lucigny. — Les Iconoclaste! au Panthéon. — Une indigestion de rondeaux. — Un mot de mademoiselle Boisgonlier. — Conseil d’une fille à sa mère. — Les vingt-deux ans de mademoiselle Mars.

Au commencement de ce siècle, plusieurs beaux esprits qui n’étaient rien... si ce n’est... hommes de lettres, ou membres de plusieurs sociétés savantes, éprouvèrent l’impérieux besoin de se réunir en assemblée périodique pour organiser, sur une vaste échelle, l’art de mystifier les épiciers et de s’en faire mille horions de rente.

Ces adeptes, qui dépensaient généralement plus d’esprit que d'argent, ne manquaient pas une occasion, fdt- elle médiocre, de frapper, dans scs alTections les plus chroniques, tel ou tel boutiquier signalé, dans l’aréopage, pour ses exigences ridicules à l’égard des débiteurs récalcitrants.

El tel était leur mauvais instinct, que, se trouvant rassemblés chaque soir, ils s'écriaient, à l’instar de Titus, en le parodiant quelque peu, surtout s’ils avaient fait chou-blanc :

— J’ai perdu ma journée.

Parmi ceux-ci, le plus fort, le plus intelligent, celui qui passait à juste litre pour le chef de la bande, tant son prestige était puissant et ses plaisanteries originales, c’était Rotnieu, devenu célèbre plus tard, alors que, préfet à Périgueux, il avait mis à prix les tètes des hannetons de l’arrondissement.

C'était ordinairement la nuit que choisissaient nos chèoaliers de la désœuvrance pour la perpétration de leurs méchants tours, parce qu’alors, les chats étant, non -seulement gris, mais encore les seuls témoins qui les vissent, il résultait pour eux cet avantage incommensurable de l’impunité si précieux à la conscience de gens qui ne sont pas sans reproches.

Ce fut dans une de ces excursions que l'un des conjurés, ne pouvant plus, par suite de libation copieuse, suivre ses acolytes, se laissa choir en pleine rue, risquant d’ôlre écrasé bientôt par quelque voilure attardée.

Romieu s'en aperçut.

Il traîna, comme il put, l’imprudent buveur près d’un égout en construction, l'étendit sur le dos, plaça un lampion tout allumé sur sa poitrine, et s’éloigna en le recommandant à l’invalide surveillant les travaux.

Une autre fois, passant devant une enseigne fameuse, il entre et demande le patron.

Celui-ci déjeunait, on le dérange; mais il ne fait aucune difficulté de venir, pensant traiter une affaire importante :

— Monsieur, lui dit Romieu, je n’ai pas voulu passer sans entrer vous demander des nouvelles de votre associé.

— Gomment cela? réplique l’autre, je suis seul à diriger la maison.

— Vous n’ayez pas d’associé ?

— Pas le moindre.

— Alors, pourquoi melltz-Yous sur votre enseigne : A%x deux Magot» ?

Plus tard, on jouait pour la première fois, au Panorama dramatique, un de ces vieux mélodrames que nos pères affectionnaient et qu’ils n’allaient entendre que pour pleurer avec la vietime, quand, malheureuse et persécutée, elle cherchait un refuge dans la morU

On comptait sur un très-grand succès, et l’afQuence était considérable.

Tout marcha bien pendant lès deux premiers actes, et, quoique on eût vu Romieu dans la salle, quoi qu’on pressentit ses intentions d’ètre hostile à la direction, rien ne faisait deviner qu’il pût soulever une tempête au sein d’une mer si tranquille.

Mais vint le moment des larmes.

On vil à la première galerie, sur le premier rang, à gauche, un monsieur qui porta vivement son mouchoir à ses yeux en poussant d'horribles sanglots.

Rien ne se gagne autant que l’émotion, s’il en faut croire la chronique, car le pleureur fut obligé de passer le mouchoir, qu’il ne lâcha pas, pourtant, à son voisin.

Celui-ci le passa de la même façon à un autre voisin.

En sorte, qu’en une minute, tout le rang de la galerie s essuyait les yeux avec le même mouchoir, ou plutôt avec la même pièce de calicot.

Quant au mélodrame, il était mort du coup.

11 faut avouer cependant que, la plupart du temps, le rieurs n’étaient pas du côté de Romieu.

Si ses plaisanteries lui réussissaient quelquefois, souvent elles lui retombaient sur le nez.

C’est ainsi que, rentrant à Paris, par une des anciennes barrières, et légèrement aviné, Romieu s’arrêta devant l’octroi, regardant avec étonnement un commis qui lui demandait s’il n’avait rien à déclarer :

— Si, dit-il, j’ai du vin.

— Où, est-il P

— Là-dedans, fll l’homme ému en se frappant l’abdomen.

— Passez, répliqua le gabelou, le vin en cruche ne paie pas.

Certain jour encore il avisa l’échoppe d’un savetier, dont les carreaux économiques étaient en papier huilé.

— Auriez-vous, cria-t-il, en passant sa tête au travers d’une de ces vitres nouvelles, auriez-vous la monnaie de dix sous T

Mais il avait si mal-combiné ses mesures que sa tète resta prise dans la menuiserie, alors que le maître de l’échoppe, sorti en toute hâte, lui administrait sur le dos une triple volée de coups de tire-pied.

Ces leçons ne l’arrêtaient guère, du reste.

11 aperçut dans son comptoir un horloger dont la face rubiconde et l’air doucereux lui parurent de suffisantes garanties de bêtise.

Il franchit le seuil de la boutique.

— Monsieur, dit-il, je voudrais acheter une montre.

— Très-bien, monsieur, fait le marchand ravi, choisissez.

— Choisissez vous-même, je ne m’y connais pas assez pour éviter les bévues.

— Voici ce qu’il y a de meilleur, poursuit l’honnête industriel, en présentant au mystificateur un bijou aussi précieux par le travail que par la matière.

— Je m’en rapporle à vous; ne me trompez pas.

— Oh I monsieur !...

— Je vais vous paraître singulier, peut-ôlre, mais, cependant, je ne voudrais pas l’acheter sans en voir l’inlérieur.

— Comment donc, rien de plus juste et de plus facile.

El voilà l’horloger démontant avec prestesse les rouages de la montre.

— Voici, fit-il ensuite.

Romieu se pencha, feignit d’examiner tout en détail , puis tout à coup, relevant la télé :

— Ma foi , dit-il, je croyais une montre plus compliquée que cela. Sont-elles toutes ainsi?

— Toutes.

— El quand les remonte-t-on?

— Tous les matins.

— Comment, tous les nqatinsl pourquoi pas tous les soirs ?

— Parce'que tous les soirs, monsieur Romieu, on est généralement ivre.

Sur ce, le commerçant prit le fâcheux par les épaules et le poussa dehors.

Parlons un peu de M. de Lucigny, moins, beaucoup moins connu que Rosambeau, peut-être parce qu’il est vivant et que les morts seuls appartiennent à la postérité.

M. de Lucigny s’endormit un soir en se demandant ce qu’il serait le lendemain.

La nuit porta conseil.

Quand il s’éveilla, il fit graver un cent de caries avec cette inscription .

DE LUCIGNY Auteur dramatique

Restait à justifier ce titre hasardé; d’abord, eu produisant une œuvre; ensuite, en ia faisant représenter.

Pour la première de ces conditions, M# de Lucigny trouva son aiTaire dans la botte d’un étalagiste, sous la forme d’une brochure assez vague et portant pour titre :

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