‹ Le manteau d'ArlequinChapitre 2 sur 8 · LES ICONOCLASTES, OU LES BRISEURS D’IMAGES · texte numérisé non relu

LES ICONOCLASTES, OU LES BRISEURS D’IMAGES

Drame en cinq actes, représenté pour la première fois >à Rouen, le... etc.

• Le directeur du Panthéon voulut bien aplanir la seconde difficulté en prêtant, avec intérêt, son théâtre à cette œuvre exceptionnelle, laborieux travail d’un homme dont l’esprit n’était surpassé que par une excessive générosité. (Nous parlons do M.'de Lucigny.

Décors, costUÉties, accessoires, musique nouvelle, rien ne manquait, rien, si ce n’est un premier rôle.

Ou mit Paris en réquisition, la banlieue fut explorée... rien! rien t rien 1

11 fallut aller jusqu’en province pour y trouver un sujet hors ligne; il avait nom Lacroix, était do belle taille, portait avec distinction, même avec élégance, le costume moyen âge, et joignait à tant de qualités une diction irréprochable. '

Armé de tant d'éléments, la représentation fut brillante, et plusieurs fois la salle faillit crouler sous les trépignements des auioctbones; traduction libre: des Auvergnats, ferrailleurs, marchands de peaux de lapin et porteurs d’eau de la localité, et surtout, disons-le, sous l’avalanche d’amis, hommes do poids dont M. de Lucigny avait jugé à propos de bourrer les premières galeries.

Cette sainte ligue, et les romains de service, usèrent en cetlo soirée tout autant de poumons qu’il en faut à l’existence de cent hommes, et furent cause d’une augmentation,' sur la place, dans le prix courant de l’huile de foie de morue.

Revenons aux Iconoclaste».

La pièce terminée, l'usage exigeait la déclinaison du nom de l’auteur.

Or, après une pâmoison comme celle-ci, je vous demande ce que ce dut être.

Ce que ce fut, le voici ;

M. de Lucigny, dans nn coin de la salle, jouissait en paix de son triomphe; ses amis impatients attendaient, dans un profond silence, pour saluer son nom, que l’aoleur vint le jeter à la foule.

On le jeta, mais avec des variantes :

— Messieurs", la pièce que nous venons d’avoir l’honneur de jouer devant vous, et faussement attribuée à M. de Lucigny, es de notre camarade Lacroix, qui l’a créée à Rouen.

M. de Lucigny, par un hasard fatal, guidé par sa mauvaise étoile, avait été lui-môme chercher l’auteur de la pièce.

Cette mystification, toute forte qu’elle est, a été surpassée par celle que nous allons raconter,

Parmi quelques artisles dramatiques dont les premières armes allaient s’effectuer sur une modeste scène, un petit monsieur se faisait remarquer par une excessive prétention, une fatuité que son mérite était loin de justifier, et qui portail sur ses collègues un jugement par trop peu flatteur.

Ceux-^i s’en émurent, ou plutôt s’en froissèrent, et se promirent, à la prochaine occasion, de tomber sur ce camarade entaché de vanlerie et de le punir dans son amour-propre.

KeÜy, oit le retour en Suisse, l’une des plus jolies pièces de M. Ouvert, leur en fournil les moyens.

Notre fashionable remplissait le rôle de Senneville, dont l’entrée n’a lieu qu'après celle du vieux Franlz, du comique Rutly et du domestique Her^ry.

Or, tandisque notre amoureux procède à sa toilette, le rideau se lève, et Ruily, d’accord avec le chef d’orchestre, paraît en scène en chantant le rondeau de Senneville :

Heureux habitauts des beaux vallons de l’Helvétie,

Pays enchanté, • ‘

Séjour de la sinaplicité, etc., etc.

— Bravo! bis I crie le public. ^

B uily recommence.

Senneville, qui n’était pas sorti de sa loge, organisait le nœae de sa cravate.

Pendant ce temps, Frantz paraissait à son tour et chantait en entrant l’air fameux:

. Heureux habitants des beaux vallons de l’Helvétie.

Le public, touché de celle galanterie, s’empresse d’y répondre par de chaleureux applaudissements.

Et Senneville ajustait toujours sa cravate.

Vient l’entrée du domestique Henry, sur le même air et sur les mômes paroles :

Heureux habitants des beaux vallons de l’Helvétie.

C’était la quatrième fois depuis le commencement de la pièce; on murmura tout bas.

Et Senneville ajustait de plus en plue sa cravate.

A vous! lui cria de loin le régisseur.

Scnneville parut, descendit triomphalement la montagne, lança quelques œillades aux avant-scènes, se posa ferme sur ses jarrets, et, saisissant l'accord, chanta prétentieusement :

Heureux habitants...

— Ah ! non! assez I

— des beaux vallons de l’Helvétie.

Le public se leva comme un seul homme, et les imprécations, les sifflets, les trognons de pomme, les petits bancs, voire même quelques chapeaux de gendarmes, s’abattirent sur le trop beau Senneville qui, ne comprenant rien à cette manifestation bruyante, essayait, mais en vain, d'achever son rondeau.

Cette vengeance un peu cruelle, mais irréfléchie, donnerait ' une opinion défavorable de la charité au théâtre, si mademoiselle Boisgontier n’était là pour prouver le contraire.

On vient lui annoncer un jour qu’un ouvrier maçon, un pauvre père de famille auquel elle s’intéressait vivement, s’était brisé la jambe en tombant d’un échafaudage.

Sans perdre un instant, elle court au domicile de son protégé, le soigne, le console, et lui promet, en le quittant, de revenir le lendemain :

— Je vais au bal ce soir, lui dit-elle, je ferai la quête en ta faveur.

Chacun s’emp ressa, dans la soirée, de répondre à l’appel charitable que lui dictait son cœur.

Un seul, parmi tous, un jeune beau, ganté serré, cravaté de blanc, le lorgnon dans l’œil, prenait soin d’éviter sa rencontre et se réfugiait partout où elle n’était pas.

Digilized by Googk

Boisgontier s'aperçut de son manège et le cerna si bien qu’il fut obligé de s’eipliquer.

— Pourquoi ne donnes-tu pas? demanda l’actrice.

— Ehl ma chère, il est misérable, dis-tu P Pourquoi diable a-t-il fait tant d’enfanls?

— Mauvais cœurl il n’avait peut-être que cela pour souper.

A celle époque, mademoiselle Boisgontier menait grand train.

Elle avait chevaux, carrosse et laquais.

Il faisait beau la voir partir au théâtre en équipage, ayant à ses côtés sa bonne mère, comme elle l’appelait.

Sa bonne mère, une Marseillaise de haut goût, n'était pas insensible à quelques verres de vin généreux quand l'occasion se présentait, et, quand elle tardait trop longtemps, en femme énergique et brave qu’elle était, elle la provoquait gaillar» dement.

Ce défaut déplaisait à sa fille qui, maintes fois, s’en était plainte mielleusement à l’auteur de ses jours :

— Tu nuis à ma considération, risquait-elle de temps en temps.

A quoi la mère incriminée répliquait par un argument que nous ne pouvons pas traduire ici.

Ce que voyant, l’actrice ne garda plus de ménagement.

Chaque fois qu’elle descendait de voilure :

•— Bastien, disait-elle à son cocher, tu vas descendre et faire la partie avec ma bonne mère; seulement, vous lâcherez de ne pas vous... griser.

Mademoiselle Mars, admise à présenter son fils à l’Empereur, qui voulait bien l’admettre dans ses pages, faillit tomber à la renverse d'étonnement et de dépit.

La célèbre comédienne avait la faiblesse de cacher son Age,'

mais dans une telle proportion que la ruse prenait toute l’apparence d’un grossier mensonge.

— Quel âge avez-vous P lui demandait Napoléon.

— Vingt-deux ans, Sire.

— Pas plus ? Et vous? ajouta-t-il en se tournant vers le fils.

— Moi, Sire, répliqua le jeune homme sans sourciller, j’ai juste un an de plus que ma mère.

L’argot des théâtres . — Bocage et Lireux. — Mahomet et Tartuffe.— Raucourt. — Les visites au Père-Lachaise. — Une séance d’imitation.

Il est au théâtre un langage de convention que l’on chercherait en vain dans le dictionnaire de l’Académie.

C’est l’argot.

Non pas l'argot vicieux, immoral, que parlent ou ne parlent pas les voleurs, et dont Eugène Sue, dans son livre des Mystires de Parie, nous a donné de si déplorables échantillons, mais un argot signiGcatif, imitatif et quelquefois raisonné.

L’acteur qui, par exemple, doit jouer dans la pièce qui commence un spectacle, quel que soit d'ailleurs le nombre d'actes qui la composent, appelle cela balayer les planches.

Et, par le fait, quelle expression plus juste que celle-ci pourrait exprimer en moins de mots, avec plus de clarté, ce que cela veut dire et ce que cela signiSe?

Entre deux .spectacles, séparés l’un de l’autre par quelque dix-

huit heures, il faut bien admettre que la poussière s’amoncelle,

se repose sur le sapin rugueux qui constitue le parquet de la scène, et qu’alors les acteurs qui les premiers se montrent en public remuent, les hommes avec leurs pieds, les femmes avec leurs jupes, ces atomes poudreux qui, délogés ainsi, s’en vont habiter peu à peu les collets d’habits ou les parements des re> dingotes des béats auditeurs.

Aussi les directeurs intelligents — il y en a en petite quantité, mais il y en a — font d'ordinaire balayer les planches par leur trowpe de carton.

La troupe de carton, autre mol d’argot, désigne volontiers les artistes dont le talent, l’utilité et les appointements marquent zéro au baromètre budgétaire.

Donc Bocage, le créateur d’Antony, homme à la fois aimable, instruit et de bonnes manières, que tour à tour nous avons applaudi comme artiste et comme directeur, se trouvait être, en 1850, le pensionnaire de M. Auguste Lireux, alors directeur de l’Odéon.

Par une clause de son engagement, en d’autres termes du traité qui le liait à son théâtre, Bocage s’était réservé le droit de ne jamais balayer les planches.

On affiche un jour : Tartine, Zaïre et le f 'oyage à Pontoiae.

Au total, treize actes!

Tartufe ouvrait la marche.

Or, au moment où, tout fier des succès qu’il n’avait pas eus, M. Lireux songeait aux succès qu’il n’aurait pas, il vil entrer comme un ouragan, dans son cabinet, son artiste d’élite qui, se drapant dans sa dignité, le seul manteau qu’il portât, probablement à cause de la température , lui tint à peu près ce iangage :

— Esl-ce que vraiment, monsieur, vous songez à jouer Tar- /i//ir en premier P

— Consultez U tableau, monsieur, répliqua Lireux.

Le tableau consiste en une feuille de papier placée sous verre, dans un passe-partout, et sur laquelle on iâscril, jour par jour, l’ordre et la marche du spectacle, les amendes encourues la veille par les gens du théâtre, quelques fonctions qu’ils exercent, — celles-ci sont d’une exactitude scrupuleuse et d'un nombre considérable, — et tous les mois l’heure à laquelle s’ou- ' vrira la caisse pour le paiement des appointements, ce que dans certaines directions on n’affiche jamais.

Le tableau, dans un théâtre, c'est l’Evangile des chrétiens, c’est l’Âlcoran des ^adeptes de Mahomet.

— Je l’ai lu, votre tableau, répliqua Bocage, et c’est parce qu’on a placé Tartufe en tête que j’accours vous demander si vraiment on commenee par le chef-d’œuvre de Molière?

— Sans doute.

— Qui jouera donc le rôle principal P

— Mais vous, ce me semble.

— Non, monsieur; d’après mon engagement je ne dois pas commencer le spectacle. Je ne jouerai p^ls Tartufe.

— Vous n’êtes que du troisième acte, vous ne commencez pas le spectacle; donc vous jouerez Tartufe.

— C’est pour moi balayer les planches, et je ne jouerai pas.

Ce disant, l’artiste offensé, se drapant de plus en plus dans sa

dignité,- sortit à reculons, foudroyant de ses yeux le directeur atterré. '

— Bah 1 dit celui-ci resté seul, coup de tête, menace irréflé-* chie, digestion pénible, peut-être; il jouera,

Le soir arrive, mais de Bocage aucune nouvelle.

La salle était vide, par hasard.

— Commençons toujours, dit M. Lireux; Bocage est à dtner sans doute! il va venir, il me la formellement promis tantôt. '

On lève la toile. • • ' ■ '

Le premier acte s’achève, puis le second. ‘ ^

Bocage brillait toujours par son absence.

Que faire en cette occurrence?

Rendre la recette?... Il y avait deux cents francs et plus, ce qui ne s’était jamais vu.

— Plutôt la mort! s’écria le directeur.

■< — Mais enfin, risqua le régisseur, le public s’impatiente.

' — Il s’impatiente? c’est différent; jouez-lui Zaïre,

Qui ne se figure alors la stupéfaction des ventrus de l’ordiestre, quand à la cornette de Dorine succède le turban d’Orosmane, quand aux vers simples et concis de Molière surgissent les bouffées, les fatras d'alexandrins ampoulés de Zaïre l Personne cependant ne songe à réclamer; . .

On laisse môme en paix mourir le Soudan. , - ' ■

Mais Bocage était enfin arrivé.

Il avait assisté, dans la coulisse, à l’agonie de la 'tragédie turque; et lorsqu’on releva la toile, il apparut aux yeux plus qu’ébahis des spectateurs pour continuer le troisième acte de Tartufe, absolument comme si l'œuvre de Molière n'avait jamais été inlerro.npue.

Après quoi le spectacle fut terminé par U Voyage a Pontoise.

O tempora ! O morea ,

De Bocage à Raucourt, il n’y a qu’un peu de talent de moins et beaucoup d’excentricité de plus. -

On disait môme de Raucourt qu'il était fou.

C’est que le commun du vulgaire prend pour de la folie, somvent, ce qui n’est en réalité, chez certains hommes, que des sensations plus vives, des instincts meilleurs exprimés physiquement par des gestes nerveux ou des paroles brèves.

Souvent aussi les poètes, les savants, les artistes, ayant la cervelle en ébullition par la nature môme de leurs travaux, et vivant plus par l’esprit que par le corps, dédaignent de quitter leurs nuages pour se mettre au niveau des imbéciles, des envieux et des méchants qui les entourent.

Voila peut-être comment peuvent s’expliquer les absences et les irrégularités de Raucourt, qui partageait la vie entre l’étude et le théâtre, s’occupant peu de ce que Sterne, le voyageur sen timental, appelle si singulièrement la bile.

En dehors de tous travaux, l’artiste était affectueux, doux, aimable. '

Il avait placé son affection dans une jeune fille dont il avait eu le premier amour, et qui mourut Agée seulement de vingt

ans.

Ce fut un coup terrible , une commotion si violente, qu’alors on put croire à la folie chez lui. - -

Pendant plus d’un an, on le vit triste, absorbé, fuyant' le monde et s’enfermant chez lui.

Si parfois quelque ami dévoué se décidait à forcer la consigne qui le déclarait invisible, le sujet de sa conversation restait obstinément le môme; c’était toujours de la morte qu’il avait k s’entretenir. - ’t' • • '

— Tu l’as connue, disait-il : quelles grâces ! quelles vertus!

Puis allant à sa fenêtre, et, de l’œil, interrogeant le ciel, il

ajoutait :

— Le temps est superbe, veui-tu m’accompagner jusqu’au cimetière?

Une fois, au Père-Lachaise, Raucourl 'pleurait et priait d’abord; puis ensuite, et sans transition pour ainsi dire, l’œil injecté, la voix brève, le geste impérieux, il vous montrait du doigt la tombe et s’écriait :

— Dix-neuf ans, mon ami, dix-neuf ans? Et là, tiens, à gauche, c’est la tombe d’une vieille bêle cacochyme, rachitique, pulmonaire, qui s’est appliquée sans doute à rendre ses enfants malheureux et son mari ridicule ; elle est morte à quatre-vingts ans! Et là, à droite, regarde : un huissier rapace, un grigou, un criquet, un être qu’on a honni^ hué, conspué!... quarante-cinq ans, mon ami; il a volé quarante-cinq ans!

Passant en revue toute la rangée des lombes, à droite et à gauche, il reconstituait à des morts dont il ignorait les antécédents une biographie d’autant moins flatteuse qu’elle était plus longue.

Bon gré, mal gré, il fallait, jusqu’à ce que le souffle lui manquât, c’est-à-dire jusqu’à ce que le dernier mort de la travée y eût passé, écouter patiemment et sérieusement celte burlesque algarade.

Après quoi on pouvait le ramener chez lui.

Mais il recommençait la même scène le lendemain. . ..

A part quelques faiblesses de ce genre et de petits ridicules qui sont le propre de l’humanité, Raucourt avait une organisation artistique remarquable et dont il connaissait la valeur; le iailqué je vais vnus raconter en est une garantie sufûsante.

On vint un jour solliciter le concours de son talent dans use

représentation qu’on donnait au bénéfice d’un artiste des théâtres réunis de Montmartre et de Batignolles.

Le comédien consentit sur l'heure et dé^igna pour pièce à jouer de préférence un monologue en vers intitulé : Diogène. -

— Mais qu'est-ce que Raucourt pour attirer le public? pensa le bénéficiaire au fait des aptitudes et du bon goût de la population batignollaise.

Et de courir aussitôt chez un autre monsieur dont la spécialité consistait à imiter, sans se corriger des siens, les défauts de tous les comédiens du monde.

Aussi le théâtre fut-il comble.

Par malheur, quand le tour de l’imitateur arriva, on s’aperçut, mais un peu tard, qu’il s’était oublié quelque part, et, pour calmer la foule qui murmurait d’impatience, on pria Raucourt de jouer avant l’heure convenue. : .

Il consentit encore. '

Le public attendait un joli paillasse; on lui servait un artiste, ce n’était pas son compte.

Il réclama ;

— Les scènes d’imitation î cria-t-on. '

Raucourt avait commencé son monologue.

Il crut devoir le suspendre et lais.sa la parole à la docte assemblée; celle-ci se lut.

L’artiste continua.

L’interruption recommença plus vive et plus prolongée :

— Les scènes d’imitation I

L’artiste pâlit sous son rouge; un éclair brilla dans ses yeux-, l’indignation venait de le gagner.

11 s’approcha le plus qu’il put du public et fit comprendre qu’il avait à parler. ^ '

Le silence une fois rétabli

— Messieurs, dit-il, l’artiste, — il appuya sur le mot, — l’ar-

liste que vous réclamez n'est pas encore arrivé; mais, si vous la voulez absolument, je puis le remplacer et vous satisfaire; je puis enfln vous donner, et, j'ose le dire, avec talent, les scènes d’imitation si vivement attendues.

— Bravo î Raucourt! les scènes d’imitation !

Raucourl alors remonta le tbéAlre, prit un siège sur lequel il se plaça et dit :

Un bomme qui s’assied.

Puis, sortant un mouchoir de sa tunique :

— Un monsieur qui ne se mouche pas du pied.

Le public s’agita, commençant à comprendre qu’on pouvait bien se moquer de lui.

Raucourt enfin se leva, salua l’assistance et ajouta .

— Un homme qui n’est pas fâché de tirer sa révérence au pu* blic et de lui dire une vérité, à savoir : qu’il est un ignorant.

Puis il se retira.

Pour sa sûreté personnelle, il était temps.

Le public aime si peu qu’on lui dise des vérités.

Bouffé.— Un théâtre de carton. — Le dortoir des filles Sainte-Marie.

— Doyen. — Cbautereine. — Les Panoramas-Dramatiques. — La paire d'écbasses. — La Galté. — De Tutilité des fiacres an point de , vue des engagements. — Misère. — Gillette do Narbonne. — Un fiacre pris d’assaut. — Le Gymnase. — Cent mille francs de dédit.

— Les Variétés. — Vingt mille francs de recette.

BoufTé, dans son autobiographie, nous donne des détails assez minutieux sur les commencements de sa vie et sur les difficultés presque insurmontables qu’il éprouva dans ses débuts au théâtre.

Il semble que ce soit une loi pour le talent d'avoir à lutter au milieu de la société contre le mauvais vouloir et l'injustice.

.Nous allons le prouver une fois 'de plus.

Comme la plupart des artistes, celui dont nous nous occupons naquit, sinon dans la misère, du moins dans la médiocrité.

Son père était doreur.

Mais il avait ceci de particulier, qu’il adorait le spectacle.

Aussi conduisait-il son fils au théâtre deux ou trois fois par

semaine, se doutant peu ou prou que cet enfant deviendrait un jour l’une des sommités de l’art dramatique.

Bouffé nous le dit lui-même, à sept ans il avait vu déjà vingt mélodrames, trente vaudevilles et plusieurs opéras comiques.

A sept ans il s’inspirait déjà du talent de Gavaudan, d’Elleviou, de Chenard, de Brunet, de Potier, de Tiercelin, de Frenoy, de Klein, de Rafüle, de Basnage, etc., c’est-à-dire de toute une pléiade d’artistes inconnus à présent et qui formaient alors la tête de celle corporation qui reflète, comme un miroir, les aspirations de la ville tout entière.

Jusqu’à rSge de quinze ans, Bouffé, c’est encore lui qui le dit, n’avait éprouvé rien qui fît croire à son avenir; il avait embrassé l’état de son père et se contentait d’être un excellent ouvrier doreur.

Toutes les soirées où son père ne l’occupait pas à copier des mémoires de travaux, il les passait au spectacle.

Vers celte époque même, il essaya de jouer la comédie.

C’était, à la vérité, une inoffensive comédie, car le théâtre, excessivement portatif, était en carton.

Mais il n’eu fallait pas plus à l’enfant pour satisfaire sa passion naissante.

Plusieurs fois par semaine, cependant, il s’échappait du faubourg St-Antoine pour courir à l’Ambigu, où sa tante était costumière, et se glissant, comme une couleuvre, dans le corridor qui conduisait sous le théâtre, il allait écouler là les acteurs, au risque d'être surpris et jeté peut-être à la porte.

C’est du moins ce qui faillit lui arriver un soir, et ce qu^l n’évita que grâce à l’intervention de sa parente.

Bouffé n’était pas le seul de sa famille ayant des goûts artistiques.

Une de ses sœurs, qui fut depuis madame Gauthier, et que nous avons applaudie dans notre enfance, au boulevard du Temple, partageait avec lui ses jeux scéniques.

Leur théâtre, celui dont nousavons parlé, les rendit plus d’une fois heureux par les succès qu'ils oblinrent devant une galerie facile composée d'enfants et d’amis.

Un peu plus tard, grâce à l'étendue de l’atelier du père, ancien dortoir du couvent des Filles-Sainte-Marie, le théâtre s’agrandit assez pour qu’on pût y jouer en personne et reléguer au grenier les bonshommes à ficelles.

Aussi BouiTé, prenant à la hâte possession de ce domaine inespéré, s’empressa-t-il de jouer certaines pièces dont il cite les litres.

Ce sont : les Chevilles de vnaUre Âdam, — le Villageois qui cherche son veau, — Haine aux femmes, — les Deux chasseurs et la laitière.

Dans cette dernière œuvre, sa mère jouait Pérelle, son père, Guillol, et lui. Bouffé, Colas.

II passait une partie des nuits à peindre les décors, et c’était une joie dont le souvenir est encore aujourd’hui cher â son cœur.

De l’atelier. du faubourg aux théâtres de société il n’y avait qu’un pas. Bouffé le franchit bientôt.

11 s’essaya chez Doyen, puis à la salle Ghantereine.

Ce fut à la suite d’une représentation dans ce local que ses parents, infatués déjà de son mérite, lui conseillèrent d'aller se présenter à des directeurs plus sérieux. ,

Après une démarche au Gymnase, et repoussé durement par M. Poirson, il s’adressa sans découragement à M. Allaux, directeur du Panorama dramatique.

Sans exagération de tendresse, celui-ci le reçut un peu mieux que le précédent, mais il trouva la taille du jeune homme, qui n’a jamais grandi depuis, trop petite pour accaparer le succès.

Il y avait par bonheur, comme témoin de cette scène, un brave homme de régisseur général, un nommé Solomé, qui, tou> ché de l’air ingénu et déconfit du visiteur, intervint dans le débat et lui promit d’aller l’entendre, s’il voulait monter unt partie à ses frais.

Cette partie, Bouffé la monta; elle lui coûta môme 100 fr., à une époque où l’argent était rare dans son gousset.

Il s'y montra dans deux rôles : celui de Jacques, dans Quinze ans d’absence, et du procureur Leroc des Frères à l'épreuve.

Le surlendemain,' le directeur des Panoramas dramatiques, édiûé par le rapport de son homme de confiance, engageait le nouveau comédien, à titre de grande utilité, . à raison de trois cents francs par... an.

Il débuta dans Jsnuiil et ifaryum, mélodrame du baron Taylor, et comme il ne pouvait habiter trop loin de son théâtre, à cause du travail considérable qu’on lui faisait faire, il vint demeurer sur le boulevard du Temple, dans deux petites chambres qui furent depuis occupées parle trop célèbre Fiescbi.

Séduit à 75 centimes d’appointements journaliers, notre jeune homme fut obligé pour vivre d’exercer une industrie plus lucrative.

C'est alors qu’il prépara le plâtre pour les sculpteurs en prenant sur ses nuits le temps qu'il ne pouvait y consacrer dans la journée.

De cette façon, il put ne pas souffrir de la faim et se vôtir assez proprement pour n’avoir pas à rougir de sa mise.

Une amélioration sensible vint bientôt modifier ce que cette existence avait de trop précaire : un nouveau directeur porta ses appointements à 1,200 fr.

Le successeur de celui-ci inscrivit sur le même engagement une somme de 3,000 francs par an; mais sa générosité fut

d’aussi courte durée que son règne; il fut presque aussitôt mis en faillite, et le théâtre ferma ses portes.

L’artiste ne resta pas sans emploi.

On montait, au Théâtre- Français, une grande pièce en l’honneur de l’armée du Trocadéro.

L’administration ût appeler Bouffé et lui proposa de jouer un rôle d’un singulier genre : ' , .

' 11 s’agissait de paraître sur des échasses et de porter ainsi des dépêches au général français. ' ^ '

* Comme compensationjla nourelle recrue devait jouer dans la môme pièce un vieil invalide chantant une douzaine de couplets patriotiques.

II accepta.

Ses deux rôles produisirent un grand effet-,

Mais le premier faillit lui devenir funeste.

A l’une des représentations, Léchasse du pied gauche entra dans un trappillon,et sans un brusque mouvement qui brisa net la tige, l’artiste se trouvait précipité de très-haut.

Au lieu de contusions i&signiûantes, il était, tué peut-être sur le coup.

On lui donna 200 fr. pour les quatorze représentations que vécut la pièce. ,

Ici commencent, à proprement parler, les débuts sérieux de Bouffé,

En 1821, il entre à la Gatté pour la pièce du Cousin Raiineel crée successivement: îa SaiU de police, —le Moulindes Etangs, — le Mulâtre et V Africaine.

Dans la pièce de Robinson, il joua plus de cent fois le personnage de Vendredi.

Un soir, pendant la représentation du Cousin Ratine, un jeune homme entra dans sa loge et le prévint qu'à l'issue du spectacle, M. Bérard, directeur des Nouveautés, désirait lui parler.

Pour n’élre pas vu, l’homme influent l’attendait dans un ûacre en face du théâtre.

Il s’y rendit et prit place dans le véhicule qui partit aussitôt.

A la hauteur do la rue de Rivoli les conventions d'un engagement avantageux étaient stipulées, discutées et même arrêtées : l’acteur appartenait aux Nouveautés.

Ceci se passait en 4827.

' Il se produisit à la rue de Chartres dans une pièce à tiroirs, le Débutant.

Puis il créa plusieurs types de paysans. ;

Au refus de Joly, on lui confia le rôle de Caleb, qui lui fit le plus grand honneur.

Il était lancé.

Ce fut alors que M. Poirson l’engagea trois ans à l’avance pour le théâtre du Gymnase.

^ it

A cette époque, les Nouveautés possédaient Potier, Joly, Philippe, Lafont, Cossard, Derval, mesdames Albert, Déjazet, Genot, Miller et Florval.

Malgré cette réunion d’artistes d’élite, le théâtre faisait peu d’argent.

Les appointements n’étaient jamais payés, et, plus d’une fois, les comédiens furent obligés de se cotiser pour envoyer les garçons acheter le combustible nécessaire au chauSTage.

Un semblable état de choses ne pouvait être éternisé.

Le théâtre croula.

Une aventure, aussi sigulière qu’amussoite, signala le passage de Bouffé aux Nouveautés.

Oa jon&U GilUite de Narbonne, une pièce à succès que tout Paris alla voir.

11 arriva de celle-ci, comme de toutes les pièces d’une certaine valeur, - qu’on la demanda souvent pour figurer dans des représentations à bénétice.

Et môme, un soir, on en donna trois représentations successives dans trois théâtres différents.

Les Italiens ouvrirent la marche au profit de madame Elisa Jacob ;

Puis on se rendit au théâtre Montmartre.

La pièce terminée, il s’agissait de revenir aux Nouveautés où le public attendait aussi son audition , et le temps, pour y arriver^ était calculé sur des données qui ne permettaient pas de s’amuser en route.

Or, les choses ne marchèrent pas sans encombre.

On était en hiver, et les voilures se montraient si rares ou si éloignées qu’il y avait difficulté à les rejoindre.

D’autant plus que les acteurs étaient revêtus de costumes que le Paris du moyen âge eût laissés circuler sans croire à quelque mascarade.

Impossible de courir les rues en robes de velours et l’épée au côté.

Cependant il fallait prendre un parti.

Des gens complaisants prêtèrent à madame Albert des sabots et des chaussons.

Derval et Bouffé introduisirent leurs jambes dans des bottes que n’eussent pas répudiées nos modernes égoutliers.

Puis la troupe se mit bravement en route par une pluie battante qui leur permettait à peine de tenir ouverts des parapluies insuffisants. ' *

Tout alla à peu près, du moins sans encombre, jusqu'à la barrière où stationnait un Qacre sans cocher.

Celui-ci ronflait tranquillement dans un cabaret voisin.

Csle réveilla si inopinément qu’il refusa de conduire ses importunes pratiques, sans autre excuse qu’un juron grossier, mais réitéré.

Et le temps marchait toujours.

Dans cette extrémité, Derval prit un parti énergique et surtout imprévu.

11 entraîna ses camarades, les fit monter dans le véhicule, et grimpant lestement sur le siège, il fouetta les chevaux à tour de bras. V '

Vingt fois les chevaux faillirent verser;

Vingt autres fois ils risquèrent d’écraser d’inoffensife piétons.

Mais ils arrivèrent à temps devant la porte du théâtre où des passants stupéfaits ne pouvaient détacher leurs yeux de dessus ce cocher d’un nouveau genre qui portait en guise de carrick un manteau brodé, et sur la tète une toque de velours ornée de diamants.

..Bouflé débuta au Gymnase en 1831, sans pièce nouvelle.

11 fut contraint de reprendre deux rôles créés par deux artistes d’un grand talent : celui de Perlet, dans la Maison en, loterie, et celui de Gontier, dans la Pension bourgeoise.

Il triompha de ses craintes en obtenant un succès d’estime qui lui permit d'attendre des créations.

Elles ne tardèrent pas à venir, et successivement on put l'applaudir dans la Fatorite, à côté de madame Allan qui se produisait pour la première fois sur cette scène, puis dans le Bouffon du Prince.

A dater de celle époquei' Bouffé n’eut plus qu’une suite non interrompue de triomphes et les pièces que nous allons citer lui doivent une partie de leur longévité.

C’est : Michel Perrin, — le Gamin de 'Parie, — la Fille de l'Avare, — les Enfante de troupe, — lee Fiesuc péchés, — V Oncle Baptiste, — le Père. Turlututu, — Pauvre Jacques, — Clermont, — Maurice — ti le Muet <P Ingouvitle.

Cela dura treize ans!

Mais un événement préjudiciable vint entraver le cours de ses succès. ' ' - ‘

Le ihé&tre fut mis en interdit par la Société des auteurs dramatiques, et le répertoire, confié à des littérateurs inexpérimentés, périclita sensiblement.

Bouffé ne trouva plus dans leurs œuvres les éléments nécessaires à son talent, et le dégoût l’abattit.

Peut-être eût-il succombé sous le faÿc si la situation se fût prolongée. * . ,

11 n’en devait pas être ainsi.

Davesne, un de ses amis, un de ses autours, proposa à Nestor Roqueplan, qui tenait le sceptre des Variétés, de l’enlever au Gymnase.

Par malheur, il y avait un dédit de 100,000 fr.

Cela méritait réflexion.

Roqueplan se décida cependant, et l’avenir lui donna raison. Les recettes furent énormes et dépassèrent 700,000 fr. par année pendant quatre ans.

Encore-faut-il ajouter que, pendant ce laps de temps, Bouffé vécut sur son vieux répertoire.

Ses créations ne vinrent qu’ensuite dans : le Chevalier de Grignan, — Jérôme le Maçon, — le Mousse, — .Boquillon à la recherche d'un père et le Buveur d'eau.

Ici se trouve une lacune dans la vie de l’artiste. ^

Eloigné du thé&tro pendant six années par une cruelle maladie qui le clouait désespérément chez lui, il ne reparut plus aux Variétés que pour jouer : Jean le toqué.

Jusqu’au jour où nous l’avons vu prendre sa représentation de retraite à l’Opéra.

Ce jour-Ià, la recette atteignit le chiffre de 20,000 ir.

Un critique a comparé Bouffé à %n paquet de dcelles trmpé de larmes.

Ce serait faux si c’était compréhensible.

Bouffé est un des plus grands comédiens de notre,époque.

Monsieur X, dit Z. — La poésie au régiment. — Le café des pieds humides. — Facéties heureuses et de bon goût de monsieur X, dit Z. — A propos de la croix d'houneur. — Regardez à sa boutonnière — L’amour du rouge. — CUocart. — Les tabatières de Sa Majesté le roi Charles X.

Je ne parlerai ni de la naissance, ni des études de M. X, dit Z, ne sachant rien et ne voulant rien savoir d'un passé que je crois rempli de vide, si tant est que le vide emplisse quelque chose.

En revanche, je raconterai quelques particularités de sa vie, alors que, jeune et sans prévision de l’avenir, notre héros traînait dans la misère et la crasse une existence débraillée.

Soldat, d’abord, X, dit Z, se Gt remarquer par une malpropreté qui fut pour lui la source de nombreux déboires.

Corvées, consignes, salle de police et cachot, plurent comme grêle sur l’occiput de cet homme aujourd’hui chauve.

Mais X, dit Z, qui, pour n’étre pas sans peur et sans reproche, comme féu Bayard, avait du moins le courage de son opinion,

ne vit là qu'un châtiment obscur et peu digne d'un personnage de sa taille.

Aussi, pour mieux attirer l'attention de ses chefs, pour ne pas rester au rang du plus humble soudard, il prit un matin la poudre d'escampette, plaçant entre son corps et les gendarmes le plus d'espace possible. ,

Pendant huit jours, il chevaucha dans le pays du Tendre, enlaçant de ses lauriers les ailes du petit dieu malin, jusqu'au moment où, complètement saturé de plaisirs faciles, il jugea prudent d'abandonner Cythère et de rentrer sous les drapeaux de Mars.

ir

X, dit Z, avait quelques notions de morale,— comme les amateurs ont chez eux des chefs-d’œuvre de peinture, — pour les admirer, sans jamais s’en servir; — il connaissait sur le bout de son doigt l’histoire du père embrassant sur le seuil du logis le fils prodigue qui revient au bercail.

Plein de cette idée riante, il se berça de l’espoir qu’un accueil aussi sympathique l’attendait au retour', puisque le colonel, dans

un régiment, est le père du soldat. ' ‘ '

Peut-être comptait-il sans son hôte, car le veau gras, pour lui, se transforma tout à coup en vache enragée.

X, dit Z, avait été porté comme déserteur. -

Et c’était devant un conseil de guerre qu’il avait à rendre compte de ce qu’il appelait ; une légèreté.

La situation, certes, était tendue.

Notre homme dansait sur la cûrde raide.

Il s’agissait de ne pas tomber, ou tout au moins de se rattraper dans sa chute.

Le colonel était lettré, ou plutôt grand amateur des lettres; U s’adonnait volontiers à la lecture des poètes : Hugo, Lamartine pt Musset formaient une trilogie pour lui sans égale.

X, dit Z, écrivit donc tout exprès pour la circonstance une supplique en vers qui fit, tout à la fois, pleurer son supérieur et même élargir ses fers.

 partir de ce moment, il ne se priva plus de congé, tant il était certain, moyennant un sonnet, d'éviter le conseil de guerre et ses conséquences. , ^ - ,

Fort mauvais soldat, comme on vient d’en juger, X, dit Z, une fois rentré dans la vie civile, ne devait certainement pas briller par les qualités de bon citoyen.

D'ailleura, il n’avait pas d’état, il ne savait rien fkire.

Il embrassa la profession d’auteur dramatique.

C’est alors que les Funambules et le Lazari se disputèrent les perles précieuses qui tombèrent de son écrin, sans augmenter pourtant leur tarif dont je n’ose donner ici le chiffre. Les Funambules payaient un acte 35 fr.; le Lazari, plus économe, n’en donnait que iO. " -

Ce n’était que sur la quantité qu’un honnête auteur pouvait se , tirer d’affaire, et encore!

X, dit Z, ne s’engraissa pas tout d’abord à ce métier peu lucratif, il végéta môme et devint, pour tromper son ennui, l’habitué le plus fervent du Ca/é des pieds humides.

Singulière enseigne, n’est-ce pas? et qui dispense de toute description. »

Bien qu’existant encore à l’heure où je parle, cet établissement a perdu depuis longtemps sa physionomie. Ce n’est plus,

sur le boulevard du Temple, qu'un café comme les autres, uu

peu moins beau, un peu moins propre; mais ayant des consom> mations tout aussi mauvaises.

A cette époque, il était le réceptacle des cabotins de province qui l'assiégeaient à l’issue de la saison théâtrale, c’est-à-dire vers le mois de septembre.

Pendant trois mois,* on ne pouvait faire un pas sans écraser une de ces vilaines béles-là. ^

Telles étaient les galeries de X, dit Z.

A force d’y consommer à crédit, sa note avait atteint des proportions probablement gigant&squcs, puisqu’un beau jour le matlre du logis lui déclara brutalement qu’il eût à solder l’arriére s’il voulait qu’on lui servit comme à i’ordin tire l’avalanche d’eaii-de-vie qui constituait sa seule alimentation. .

X, dit Z, ne remit plus les pieds que rarement dans un local si plein de ses souvenirs, et seulement quand l’espoir d’obtenir une allonge à son mémoire lui venait à l’esprit :

—Vous avez de l'argent? lui demandait-on, du plus loin qu'on l’apercevait.

— J’en suis cousu, répondait-il invariablement.

La vérité, c’est qu’il n'avait pas un sou, ce dont on se doutait du reste.

Aussi, dès qu'il avait humé sa dernière goutte de café, et comme il se disposait à sortir furtivement, un garçon de café, préposé à sa garde, se dressait devant lui, menaçant et terrible, tout en criant ces mots :

— On ne passe pas I

X, dit Z, offrait parfois sa signature, pour la forme, car on le rotenait bon gré, mal gré.

Sqn fiprit inventif subvenait à tout.

il ?4«Um«il une main de papier, bâclait à U hâte, sur le coin

d’une table^ un taudevilie plus que médiocre ot renvoyait ensuite au directeur du Lazari.

Le commissionnaire ne tardait pas à revenir avec les dix francs traditionnels. Il payait au comptoir et recouvrait sa liberté.

En ce leraps-là, une personne officieuse fit présent au bohème d’un billet gratuit pour le Théâtre-Français. ,,

X; dit Z, se rendit rue de Richelieu dans un costume, non pas luxueux, mais à peu près propre, ayant aux pieds les bottes neuves d’un ami complaisant.

Il s’installa gravement au dernier rang des fauteuils de balcon et parut prendre plaisir au spectacle qui se déroulait sous ses yeux, jusqu’au moment où ses pieds, gonflant dans ses chaussures, déjà trop étroites, le contraignirent à donner les signes non équivoques de la gène qu’il éprouvait.

N'y tenant plus, — c’était dans un entr’acte,— ilse déchausse vivement et suspend à la patère voisine les instruments de son supplice.

Stupéfaction des assistants.

Intervention de l’ouvreuse : ^

— Etes-vous fou, monsieur, vous ôtez vos^bottes?

— Oui, madame.

— Cela ne se fait pas.

— Pourquoi donc?

— Par respect pour les convenances.

— Mais, les dames, autour de moi, quittent bien leur chapeau.

— Le cas est différent, le'chapeau de ces dames les gène.

— Eh I c’est justement le motif qui m'a fait quitter^ mes bottes.

On eût pu^ peut-être, ajouter que la tête des dames était inodore, mais on s’aperçut, à la tournure des répliques, de l'inutilité de tout argument raisonnable, et l’intervention d’un sergent de ville fut jugée le plus concluant corollaire de ces facéties heureuses et de bon goût.

X, dit Z, est aujourd’hui bien posé.

Ses pièces lui rapportent beaucoup d'argent.

Il est grave et parle peu; il essaie même de la dignité.

Un léger sourire vient eifleurer rarement le carmin de ses lèvres.

Ou m’affirme qu’il vise au ruban rouge.

Que ne passe-t-il son nez à sa boutonnière?

A propos de ruban rougo et de boutonnière,' il me revient en tète une histoire qui prouve une fois de plus jusqu'où peuvent aller la bêtise et l’amour-propre d'un homme.

Il s’agit d’un directeur de théâtre qui, tout à coup, décoré de la Légion d’honneur, se vil harangué par ses pensionnaires, et dans des termes qui purent lui paraître une mauvaise plaisanterie.

L’un d’eux, même, poussa le burlesque jusqu’à lui chanter, sur l’air de la Colonne, une chanson de circonstance, faite entre deux absinthes, et dont la traduction libre peut se résumer ainsi

Quand vous voulez savoir si un homme est honorable, s’il a de l'esprit, du talent, du génie :

Regardez à sa boutonnière.

O vous, notre directeur, qui nous entendez, vous êtes la quintessence de l'honorabilité, de l’esprit, du talent, du génie, aussi : - Regardez voire boutonnière.

Pour nous, hélas I qui n’avons ni honorabilité, ni esprit, ni talent, ni génie, si nous ne pouvons regarder notre boutonnière,

nous pouvons explorer du moins celle des autres, et c’est l’occasion, plus que jamais, de chanter les louanges du souverain qui nous procure aujourd'hui même la satisfaction de pouvoir dire : ^

Regardez à sa boutonnière.

Que vouliez-vous que fît le directeur T

Il pleura.

Puis il invita tout ce monde à dîner, le lendemain, à la campagne.

On s’y rendit en foule, je ne sais même si la chanson n’eut pas une seconde audition ; en tout cas, je n’oserais affirmer le contraire.

Toujours est-il qu’en attendant le festival, chacun voulut goûter des plaisirs champêtres, et déjà l’on s’ébattait dans la campagne, quand un orage épouvantable fondit sur les invités et les contraignit à regagner au pas de course la maison de leurhête.

Ils y arrivèrent en fort mauvais ordre et trempés.

Disons aussi que le directeur qui, gracieusement, les avait conviés à cette fête, de famille, mit le comble à sa générosité en leur livrant toute sa garde-robe.

L’un eut un paletot, l’autre un habit, celui-ci la redingote, celui-là une robe de chambre; le moins privilégié se rabattit sur un pet-en-l’air.

Seulement, quand ils se regardèrent dans leûr nouvel accoutrement, ils partirent d’un rire homérique.

Tous ils étaient chevaliers de la Légion d’honneur.

On avait enrubanné jusqu’aux bonnets de coton.

Ce que c’est que l’amour du rouge.

Du rouge au blanc, la transition n’est que politique.

Ceci m'amène A parler de Ghocard.

Qu’élait-ce que Ghocard?

Nous vivons dans une époque où les hommes et les choses passent avec une telle rapidité qu’il doit être inconnu de la génération actuelle.

Ghocard était un ancien garde du corps et peut-être le dernier des légitimistes convaincus.

Il n'était beau que lorsqu’il parlait des fleurs de lis, du trône et de l'autel et de ses princes légitimes.

En toute autre circonstance il était laid à faire peur.

On eût dit, à le voir, qu’une sauterelle s'était dressée sur ses pattes de derrière, en y ajoutant, par précaution, et pour se grandir suffisamment, une paire d'échasses.

A part ce défaut physique, il était sociable comme un ours auquel on n’a pas été présenté.

Exemple :

— Monsieur Ghocard, vous offrirai-je une chope, il fait bien chaud I

— Monsieur, si c’est pour m’humilier, vous allez m’en rendre à l’instant raison.

Autre exemple :

— AhI voici monsieur Ghocard 1

— Oui, monsieur, et tout prêt à s’aligner avec vous s vous n'étes pas content.

En jour, je n’avais pas encore le déplaisir de le connaître, j’étais au café du théâtre de la Porte-Sainl-Martin, où je causais au milieu d’un groupe d’amis.

— Le Pré-aux-Clercs, disais-je, est un des meilleurs opéras comiques de Scribe.

Quelque chose d’interminable s’approche do moi; c’était Ghoeard, l'œil en ieu, la moustache hérissée :

— Alonsieur, me dit-il, vous êtes un ânel Le Pré-aux-Clercs est de Planard et non de Scribe. Si vous n’ea convenez à l’instant, demain je vous aurai couché sur le carreau.

Chocard apparlenait au théâtre par quelques pièces jouées, il faut le dire, avec succès.

Il est l’auteur d’un type aujourd’hui populaire : celui de Jovial.

Jovial, huissier chansonnier, — Les aventures de M, Jovial, — et Claude Belissan représentent sou bagage littéraire.

Je ne parlerai de ses œuvres légères que pour en citer une qui fut la cause d’une aventure assez amusante.

Ayant fait une ode à Charles X, l’homme de lettres avait reçu du souverain, à titre de reconnaissance^ une tabatière en or, en* richie de diamants.

C’était de mise alors.

Il était permis de ne pas priser, de n’avoir pas cet horrible dé* faut, mais du moment où vous risquiez une ode, la tabatière vous venait d’elle-mème et comme un châtiment terrible.

La matière précieuse dont elle était composée pouvait seule atténuer le coup.

Inutile d’ajouter qu’ici le cadeau royal n’avait pas fait fausse route.

Chocard prisait.

Il avait tous les vices, ' '

Longtemps il montra sa tabatière avec un orgueil indicible pour y puiser tout à la fois des pincées d’un tabac douteux et des inspiralions nouvelles à la louange du prince auquel il devait celle magniûcence.

Tout passe en oe^monde, c’est un proverbe.

De médiocre qu'elle était, la position de Chocard devint mau> Taise.

Le vent de la disette souffla dans sa euisine.

Il se délit d’abord, pour vivre, des mille futilités qui tombèrent sous sa main, jusqu’au jour où, n'ayant plus que sa fameuse tabatière, force lui fut de l’hypotbéquer.

Il alla trouver un industriel auquel il proposa les diamants, avec autant d’hésitation que de regrets.

L’affaire fut conclue d’autant plus vite que le marchand était moins tendre.

D’ailleurs, on remplaça les pierres précieuses par du strass . menteur, et leur produit Gt vivre à l'aise, pendant un certain temps, le fidèle garde du corps.

Sur ces entrefaites, il reçut la visite d’un monsieur qui s’annonça sous de tels auspices que Chocard ne put lui faire froide mine.

C’était le joaillier de la couronne :

— Monsieur, lui dit celui-ci, Sa Majesté m’a chargé d’exécuter un certain nombre de tabatières semblables à celle qu’il vous a donnée, et comme je n'ai plus le modèle, je viens vous prier de me prêter la vôtre.

— Volontiers, répliqua Chocard en confiant à l’étranger, avec une moitié de sourire, l’objet si poliment demandé ; seulement, nyez-en soin.

— Comme de la prunelle de mes yeux, répondit l’orfèvre qui, huit jours après, rapportait fidèlement la tabatière en y joignant tous les remerciements en usage en semblable circonstance.

Chocard la reçut les yeux humides de bonheur, il la regarda avec amour et la serra précieusement.

Ce ne devait être, hélas 1 que pour peu de temps !

Une fois ses ressources épuisées, c’est-à-dire le produit de ses

(liamanls dépensé, le vertueux légitimiste reprit sa tabatière arec la cruelle détermination de vendre, non plus les pierres, elles étaient fausses, mais le métal même qui, lui, n'avait pas encore été changé.

11 s'en alla, l’àme navrée, le proposer au bijoutier le plus proche :

— C’est un souvenir, soupira-t-il, auquel je tiens comme à la vie, mais il faut traflquer des choses les plus saintes en ce monde. Combien m’en donnez-vous ?

L’homme de l'art examinait attentivement l’ensemble du bijou ;

—Si vous y tenez autant, dit-il enfin, pourquoi ne vendez-vous pas les diamants, d’abord ?

— S’il vous platt ? demanda Chocard qui crut avoir mai entendu.

—Je dis : pourquoi ne vendez-vous pas les diamants, d'abord?

Le garde du corps sc gratta légèrement le nez.

— Ma délicatesse m’oblige à vous avouer, reprit-il bientôt, que ce que vous prenez pour du diamant n’est autre chose que du strass.

— Allons donc ! je m’y connais, j’espère; c’est du diamant, et du plus pur.

C'était en effet du diamant.

Par une méprise impossible à réparer, le joaillier avait, ma foi, rendu à ce pauvre Chocard une autre tabatière que la sienne.

El ce qui resta plus douloureux encore pour lui, ce fut d’être obligé de la garder, l’autre ayant été donnée à un homme de lettres, en échange d’une ode nouvelle.

Nous demandons, par exemple, ce que pensa du trône et de l’autel celui-ci, quand l’obligation de vendre ses diamants devint impérieuse ?

Comme oc le voit, il y a du bon et du mauvais à confectionner des odes ; mais n’en dégoûtons pas ceux que cela amuse.

Saint'Marcel. — Antony Bérand. — Uu alcide qui n'est pas Tousez. — L’enlèvement de Déjanire.— Les tics de Rochefort. — Un lot de ferraille pour un signe de tête, — Nestor Roqueplan et Napoléon Naquet. — Une pièce originale.

Puisque j’ai parlé d’un théâtre impossible où personne, que je sache, n’a pu faire autrement que faillite, pourquoi ne dirais-je point un mot du théâtre Saint-Marcel 'i

Similia similibus.

Construit en 1838, au milieu du quartier Mouffetard, un des plus pauvres et des plus sales de Paris, le théâtre Saint-Marcel fut, de tout temps, le réceptacle des chinbnnicrs en goguelle désireux d’étaler à la lueur du gaz leurs guenilles de plusieurs générations.

Quant aux tanneurs qui forment l'aristocratie de ce centre parisien, soit dédain, soit Gertô, jamais ils ne voulurent se risquer dans une salle construite à leur intention et qui, pour être petite, n’en est pas moins fort jolie. -

Les fabricants de mottes à brûler, à l’instar des tanneurs, dont

ils sont tant soit peu les vassaux, s’abstinrent également d’y paraître, parce que, disaient-ils, quand on vend du poussier de mottes, on ne doit pas perdre son temps.

Dans CCS conditions déplorables, alors qu’on espérait peu des hommes, un directeur parut qui se dit l’envoyé de la Providence et le sauveur de Saint>Marcel.

Moins fortqu’Hercule, et plus présomptueux encore, il tenta de détourner la Bièvre pour nettoyer ces modernes écuries d’Augias ; mais il recula bientôt elTrayé, comme le flot dont parle Tiiéramène, comprenant l’impuissance et l’inuiilité de ses efforts.

11 soupesa justement que, la Bièvre n’étant pas elle-même une rivière de cristal, il y avait lieu de s’attendre à toutes sortes de malpropreté de sa part ; puis, en raisonnant davantage, il se convainquit que le délabrement, les toiles d’araignées et la poussière étaient, non-seulement le premier, mais le seul élément de succès possible de son établissement, puisqu’il avait l’incontestable mérite, aux^jeux des spectateurs, de ne pas trop trancher sur leur toilette un peu négligée.

En conséquence, on ne balaya qu’une partie de la troupe qui paraissait et trop nombreuse et trop chère, et l’on se mit à jouer le drame intime, ni plus ni moins qu’au Gymnase.

Mais bientôt les habitués, qui jamais de leur existence n’avaient eu l’occasion de sentir le musc, ni de pressentir qu’il y eût au monde des gens en habit noir et en gants blancs, se récrièrent contre le directeur qui leur servait un monde aussi fantastique qu’ennuyeux, et demandèrent instamment qu’on leur donnât des pièces où la bonne blouse de Tolède remplaçât l’elbeuf prétentieux.

Antony Béraud, le directeur dont nous nous occupons, bien que fort entiché de son mérite, mais aussi fort découragé par ses chutes, jugea prudent, puisque jadis Alexandre le Grand n’avail pas craint, alors qu'il était victorieux, de céder devant scs soldats qui lui demandaient du repos, jugea prudent, disons-nous, d’écouter la voix du peuple et de se dévouer à son amusement.

Moins heureux que le conquérant dont il s’etait inspiré, lequel au milieu de sa retraite remportait une victoire par étape lui, le pauvre diable, remportait, une défaite par soirée, et, de concessions en concessions, il n’arriva certainement pas comme J.ouis XVI, à l’échafaud; mais il gravit les premiers ’ échelons de cette échelle dont le sommet est l'hôpital.

H ne savait, comme on dit vulgairement, de quel bois faire feu , et l’on était en décembre.

Or, un jour qu’il était enfermé dans son cabinet, cherchant à seréchaufler, à la façon des cochers sur leurs sièges, enagitant les bras, ou ce qui n’est pas moins prosaïque, en battant la semelle, un garçon d’accessoire, forçant la consigne sévère qui déclarait le directeur invisible, se présenta sans avoir frappé.

Béraud, qui n’avait point été prévenu, furieux d’ôlre ainsi surpris dans un détail de la vie privée... de charme, toisa le téméraire et, sans songer à profiler de la flamme que lançaient ses yeux, s’écria de cette voix caverneuse qui le distinguait :

— Qu’est-ce P

Le malencontreux interrupteur, foudroyé par le regard et le ton brusque de son seigneur, se trouvait envahi par une paralysie maxillaire; il ne put que balbutier avec des excuses insuffisantes cette phrase qui n’eut point les honneurs du bis :

— C’est un homme qui demande à vous parler.

— Qu’on le jette à la porte, hurla Béraud.

Mais par la porte entrebâillée parut le solliciteur qui, se cam-

pant les deux poings sur les hanches, s’écria d’une toix plus que populaire :

— De quoi ?

Celui qui s’exprimait en si peu de mots, dans un langage sufllsammenl coloré, représentait assez volontiers un homme de six pieds et pas mal de pouces; ses épaules, qui n’avaient pas moins d’un mètre <le large, supportaient une énorme tète, à tignasse aussi rouge que crépue, mais à laquelle semblait manquer rornemenl principal, c’est-à-dire le nez.

Cependant, en j regardant de fort près, on acquérait la certitude qu’il y avait tout au plus un déplacement de certilage et que l’appareil olfactif projetait en hauteur ce qui, d’après les lois de la nature, devait être une autre dimension, en un mot, et comme disent les poètes : son nrz poignardait le ciel.

Ajoutons, pour compléter le portrait du bonhomme, qu’il possédait deux pieds à faire pâmer d’aise la marâtre hippopotame du Jardin des plantes, et deux mains à planter des pilotis en terre comme on enfonce une aiguille dans du beurre.

Comme accoutrement, il n’était pas à proprement parler ce qu’on appelle yxnfaraud:ÛQ très-anciens souliers, un vieux paletot, un soupçon de blouse et la visière encore attenante à la doublure d’une casquette formaient le costume de cet étrange particulier qui semblait adopter pour devise que : toujours la nature embellit la beauté.

C’était enfin une de ces créatures pour qui les bas sont du luxe, la chemise un hors-d’œuvre, la cravate une gène et le mouchoir un mythe.

A la vue de col homme fort qui se posait si carrément et sans marchander, le directeur n’osa pas renouveler la question.

- HS —

D’ailleurs, et comme pour le prévenir, le double tambourmajor, changeant sa posture familière et se redressant de toute sa taille, ajouta tranquillement en se frappant la poilrincdu bout de l’index ;

— Jeter mézig à la porte ? ça n’serait pas à souhaiter !

Puis, tendant une large main dans laquelle alla se perdre et se broyer celle du directeur, il ajouta encore :

— Bonjour, papa.

Béraud se laissa choir dans un fauteuil en étouiTanl un cri de douleur; quant à l’introducteur des ambassadeurs, il avait jugé prudent, d’après les petits échanlilluns dont il avait été le muet spectateur, de chercher un refuge dans la fuite, laissant au géant son patron, comme autrefois les vierges étaient abandot'.nées au Minotaure.

Sortant enfin de l’espèce de torpeur dans laquelle il était tombé :

— Que voulez-vous, monsieur ? risqua Béraud.

— C’est vous qui êtes le patron de la cambuse ?

— Moi-méme.

— Alors, vous pouvez me répondre. On m’a dit que vous ne faisiez pas le sou ?

— C’est, hélas I la triste vérité.

» Puis après un soupir :

— Est-ce que vous m’apportez de l’argent ?

— As- tu flni I

— • Alors que venez- vous faire ?

— - Vous proposer d’en gagner.

— Vous ?

— Moi.

Ici, Béraud toisa l’intrus des pieds à la tôle, laissant errer sur ses lèvres un sourire des plus moqueurs, et malgré qu’à celte époque on n’eût pas encore inventé le^irtf de Fratnboisy, il osa riposter ces mots empreints d'un doute exagéré '

— Qui êtes-vous pour me parler ainsi ?

— Je suis un artisse.

— Vous jouez la comédie?

Ce fut le lour du faubourien à toiser le directeur, et de l’air du plus profond mépris, haussant les épaules au point de soulever le plafond, il répliqua par sa phrase favorite :

— As-tu finit Je vous ai dit artisse, je ne vous ai pas dit cabotin.

— En somme, quelle est votre spécialité?

— J’enlève les chevaux.

C’est un voleur, pensa tout bas Béraud, puis tout haut :

— La police vous laisse faire ?

— La police ? Qué que’ça lui peut nuire? D’ailleurs, j’ai son autorisation, puisque je suis hercule.

— Et comment enlevez-vous les chevaux? dit Béraud qui, d'un mot, venait enfin de comprendre à qui il avait affaire.

— Je les enlève, reprit l’interlocuteur, à la force de la mâchoire.

— Vous dites?

— A la force de la mâchoire.

—Sauvé ! merci, mon Dieu! s’écria le directeur en tombant à genoux.

— Qué qui lui prend? pensa le saltimbanque.

Béraud, déjà relevé, regardait alors avec la plus scrupuleuse attention cet homme que la Providence lui jetait à la face; avec ce flair qui le caractérisait, il prévoyait déjà tout le parti qu'il en pouvait tirer, et les recettes fabuleuses qu’il allait encaisser, car si le public habituel de Saint-Marcel refusait de voir et d’entendre des pièces ayant le sens commun, ses instincts grossiers le feraient certainementaccourir pour assister aux représentations d’un funambule qui déclarait soulever un cheval par la seule force de ses mâchoires.

Aussi s’écria-l-il de nouveau :

— Sauvé I sauvé! merci, mon Dieu !

— Eh bien ! faisonsmous affaire ?

— Certes! Comment vous nommez-vous?

— Benoît.

— Benoît ?... ce n’est pas un nom.

— Plait-il? fit l’Alcide en élevant son poignet redoutable sur la tête de Béraud.

— Un instant ! Je dis que ce n’est pas un nom pour le théâtre. Il nous faut sur l’affiche un titre ronflant, comme, par exemple : pour les débuts du célèbre .Alcide Meridor Barbcfer, dit Bec-d’Âcier, et rien qu’à la puissance des dents, enlèvement de Déjanire, jument arabe, âgée de trois ans. Ça vous va-t-il î

— Qué qu’ ça me fait ! Tope 1

— C’est dit.

Et de nouveau le géant broya la main du directeur; mais celui-ci ne s’en aperçut pas, tant il était occupé, dans son esprit, du prochain succès qu’il allait remporter.

Au bout de quelques jours, après avoir battu la grosse caisse cl prodigué les affiches, on ouvrit aux chiffonniers impatients les portes du ihéâlre : l’Alcide Méridor Barbefer, dit Bec-d’Acier, effectuait cnOn ses débuts.

Benoît, que l'on avait stylé pour la circonstance, avait consenti, ce qu’il déclara n'avoir jamais commis, à prendre d’abord plusieurs bains successifs qui lui rendirent la peau souple cl presque blanche, puis ensuite à se revêtir d’un maillot chatoyant de paillettes.

11 parut, ainsi déshabillé, radieux, sinon majestueux ; puis il salua souriant le public et remonta vers le fond de la scène.

Alors on amena Déjanirc.

C’était, comme nous l’avons dit, uno jument arabe, née na-

tive du Perche^ et qui, dans ses instants penlus, Irainait le baquet d’un brasseur des environs; ce coursier du désert... de la rue MoulTetard, géant, dans son espèce, comme Benoit dans la sienne, avait aussi, lui-mème, subi quelques métamorphoses.

On avait orné sa queue de rubans, absolument comme s’il revenait de tirer à la conscription, puis, vers le milieu de son corps, et pour faciliter l'enlèvement, une sangle passait qui, s'agrafant sur le dos, montait encore jusqu au fer d’un anneau dans lequel se trouvait un foulard.

C’est ce foulard que l’hercule devait tenir dans ses dents pour enlever l'animal. Mais, disons-le tout de suite, Benoît, représentant la force incarnée et enlevant véritablement des chevaux, les choisissait cependant de petite taille, de très-petite taille; aussi, dès qu’il aperçut la Ddjanire, aux flancs larges et puissants, recula-t-il de plusieurs pas, puis, croisant les bras et se cabrant violemment ;

— Pus qu’ ça de poulet d’Inde! s’écria-t-il... On l’enlèvera tout de môme.

Et résigné, il se remit entre les mains des comparses.

Du plafond descendait une double corde qui, passant dans un moufle, allait aboutir, par ses extrémités, d’une part aux jambes de Benoît, de l’autre aux mains de dix hommes vigoureux préposés au tirage.

Une fois harnaché, le signal retentit; c’était un coup de sifflet.

Vingt bras tirèrent la corde qui se lendit.

Puis les membres du patient suivirent les cordes, le ventre s’allongea comme s’il eût été de caoutchouc, le cou lui-mérae prit une tension extraordinaire, mais rien ne céda.

Benoît, semblable à ces pauvres hères qu’on vil écarleler en

place de Grève, s’allongeait toujours, mais D’enlevait pas un pouce de sa bélei

Les vingt bras tiraient toujours.

Bientôt un temps d'arrêt se manifesta, ce fut au moment où, parvenus àl'extrôme dilatation des muscles, les membres, sous peine de se disjoindre, ne pouvaient plus consciencieusement prendre plus d'extension.

Et les vingt bras tiraient toujours.

Enfin, un léger mouvement, mouvement imperceptible, fit bouger le cheval et l’on crut un instant que l’épreuve avait réussi; mais, tout à coup, les dix hommes, que ce folâtre espoir avait excités, et qui, par conséquent, avaient redoublé d’efforts, tombèrent en même temps, non pas sur leur face, mais... comment dirai'je ?... Mettons sur leur pile.

Quant au cheval, il était toujours à la même place.

Pour Benoit, c’est autre chose; la secousse violente qui venait de le hisser dans les frises provenait uniquement de ce fait douloureux que toutes ses dents étaient restées dans le foulard.

On remplaça ses exercices par plusieurs chansonnettes comiques, et le public indifférent ne regretta rien de sa soirée, si ce n'est l’argent qu’il avait donné pour voir un exercice qu’on n’avait pu lui servir.

On -m’a raconté, sans que j’y eroie beaucoup, une anecdote dont Rocheforl aurait été le héros. Je ne la cite que sous toutes réserves.

Le vaudevilliste, — il s’agit ici du père d'Henri Rochefort, le courriériste du Figaro, — est atteint d’un tic nerveux assez accentué.

De cinq en cinq minutes, au plus, il secoue la lête de haut en bas, comme pour donner une affirmation ; en même temps, il cligne les yeux, ce qui donne au geste une puissance de plus.

Un jour, il entre, par hasard, à l’hôlel Boullion où se faisaient, alors les ventes qu’on a transportées depuis à la rue Drouot.

On vendait, à ce moment, un lot de ferraille assez considérable.

— A cent francs ! disait le crieur. Personne n’en veut plus ?

— C’est déjà trop cher, adjugez, répliquait un Auvergnat pressé d’avoir le lot.

— Ce n’est pas l'avis de tout le monde, fit tout à coup l’homme chargé des adjudications.

A ce moment, il venait d’apercevoir le signe involontaire de Rochefort, et le croyant une adhésion, il s’empressa d’ajouter:

— Cent dix francs ! il y a marchand.

— Cent vingt, cria l’Auvergnat.

Nouveau signe de l’auteur dramatique.

Nouvelle interprétation de l’huissier : ,

-- Cent trente, fit-il.

— Cent quarante I poussa l’enfant du Cantal.

— Cent cinquante! poursuivit l’homme de loi.

— Je n’en veux plus. ^

— C’est bien vu, bien entendu, personne n’en veut plus? Adjugé à monsieur, là-bas.

Et du doigt il indiquait Rochefort, dont l’inclination de tête continue semblait approuver le marché qu’on venait de conclure.

— Votre nom? lui demanda le clerc.

— Rochefort, répondit le vaudevilliste un peu plus qu’étonné.

— Payez-vous comptant ?

— Payer quoi?

— La ferraille que vous venez d’acheter.

— Je n’ai rien acheté, je regarde en amateur, et voilà tout.

On devine le reste.

Puisque nous parions d’une erreur causée par une infirmité

légère, peul-élre csl*cc le moment de rapporter celle qui, dans un autre genre, faillit avoir un résultat plus grave.

Nestor Roqueplan, célèbre par son esprit d'à-propos, était alors directeur des Variétés.

Un auteur, — M. Napoléon Naquet, croyons-nous, —le poursuivait avec acharnement pour lui lire un manuscrit qu’il destinait au théâtre du passage des Panoramas.

Roqueplan l'évitait avec d’autant plus de soin que le postulant avait un énorme défaut : il bégaie.

À bout de stratagème, la lecture tant demandée, tant refusée aussi, est enOn accordée.

Naquet, radieux, récite avec ardeur des scènes que le directeur écoute d’un air distrait, tout en fumant, selon son habitude, un cigare havanais.

Quand il a terminé, l’auteur cherche dans les yeux de son juge l’impression qu'il a produite.

— Eh bien? interroge- t-il,

— Eh bien! répond l’autre, ça me va. Je trouve ça original. Jusqu’ici on n’avait pas fait encore une pièce où tout le monde bégayât, je jouerai celle-ci.

— Comment, reprit l'auteur désillusionné, et flairant une mystiûcaiion, comment dites-vous? Personne ne bégaie dans ma pièce. C’est moi qui bégaie.

— Ab! c’est vous! fait Roqueplan, sans se déconcerter, il fallait le dire; en ce cas, je n’en veux pas, vous pouvez la remporter.

D’un joli litre de pièce . •— Henri VIH et Jeanne de Seymour . — Le docteur Sacoœbe et l'Ecole auli-césaro-syniphisienne. — Lamiral, sonneur de cloches è Sainl-Elieune-du-Mont. — Lamiral, auteur dramatique. — Le savetier en yogueüe. — Une médecine en l’air. — Nommons Lamiral (de la Seine). — Une histoire dos papes comme on en Toit peu. — Edouard Martin, — Les conseils de Cocotte, — Pelletier. — La fille maudite.

De nos jours où l’art dramatique sc résume souvent dans un litre de pièce, où la composition de l’affiche devient une science que peu de gens possèdent et qui fait les œuvres centenaires, j'ai cru ne pas devoir passer sous silence, bien qu’il soit tombé dans l’oubli le plus complet, et peut-être ignoré de tous, l’énoncé d’un drame que le hasard a placé dans mes mains.

Ce drame s’appelle :

Page 1