Le manteau de Joseph Olénine
M. Joseph Olénine jouissait d'une réputation méritée dans le monde savant de la Russie. Sa mort a été une vraie perte pour [archéologie orientale. Autorisé à rechercher dans ses manuscrits les notes qui pouvaient m'êlre utiles, j'ai été fort étonné d'y rencontrer les quelques pages qu'on va lire. L'aventure racontée dans ces pages repose-t-elle sur un fait réel ? J'hésiterais à le croire, si le caractère bien connu de M. Olénine n'éloignait jusqu'au
soupçon d'une fiction romanesque. Il aimait en tout la vérité. D'ailleurs on me Va dépeint un peu bizarre; et puis, il arrive dans son pays bien des choses qui ne seraient pas naturelles dans un autre... Enfin, voici son récit :
JOSEPH OLENINE
Maigre les critiques allemands, je tiens pour fort estimable le commentaire de Salvolini sur le papyrus de Turin et les campagnes de Rhamsès le Grand. J'avais le dessein de m'en servir pour mon grand ouvrage sur le séjour des Hébreux en Egypte, quand des affaires urgentes m'appelèrent, au commencement de l'automne dernier, dans ma terre de Bukova, en Petite
Russie. Je partis, emportant mon précieux Salvolini; je me flattais de trouver, dans la solitude de mes bois, les longues heures d'étude qui me permettraient d'achever mon travail.
Tous les propriétaires du district de Péréïaslaf savent qu'il y a trois relais de Kief à Bukova; ils savent également que cette route est cotée au plan du zemstvo, — depuis dix ans il est vrai. — comme l'une des pires de notre chère Ukraine, et qu'à l'automne dernier en particulier, la plus vulgaire prudence commandait au voyageur d'éviter les ponts fictifs dont elle est embellie. En dépit d'un mouvement combiné de roulis et de tangage qui faisait danser devant mes yeux les signes hiéroglyphiques, je m'acharnais
à la lecture du commentaire, sans donner un regard au triste paysage de chaumes et de labours qui fuyait derrière moi. Au relai de Tachagne, — un de ces pauvres hameaux, perdus dans les ajoncs d'un étang, qu'on appelle Khoutre en Petite Russie, — je fus tiré de ma lecture par la voix de mon ami Stépane Ivanovitch, le maître de poste, qui m'engageait à prendre un verre de thé dans sa maison. Deux heures après, ma britchka entrait dans l'allée de tilleuls de Bukova, et les ombres de la nuit qui tombaient de mes vieux arbres m'arrêtaient au début de l'expédition de Rhamsès en Nubie. Quelques instants plus tard, je la continuais dans un rêve tourmenté par les cahots fantastiques d'un char
de guerre, roulant sur les sables ly biques.
Le lendemain, dès l'aube, je fus rappelé aux réalités de cette terre par Tintendant, qui venait me prendre dans son drochki pour visiter une ferme éloignée. Nos automnes d'Ukraine ont de bonne heure des matinées plus froides que des midis d'hiver : sur les champs transis rampait lourdement une brume grise, la vapeur de ces marais qui forment, comme on sait, la majeure partie et le plus pittoresque ornement de notre belle patrie. J'ordonnai à mon domestique d'apporter ma pelisse, un ample et chaud manteau de voyage fourré de renard, qui eût fait piteuse figure au vestiaire d'un bal élégant à Pétersbourg; c'était le
rude compagnon de mes chasses et de mes courses en forêt, un de ces amis de campagne solides et modestes, qu'on étreint sur son cœur en revenant au logis provincial, et qu'on ne salue plus quand on les rencontre d'aventure au quai de la Cour. — Ivan parut les mains vides et se gratta le crâne d'un air embarrassé.
« Pardon, bârine : c'est que... le manteau ne se trouve pas ; il aura bien sûr glissé de la britchka, Dieu sait... sur la route, pas loin...
— Gomment, glissé sur la rouie! tu as laissé perdre mon manteau !
— Vous avez bien voulu le jeter sur vos pieds hier soir, puis vous avez bien voulu lire dans le gros livre ; vous n'aurez pas remarqué, nous étions si
secoués ! Le malheur est arrivé peutêtre à la rivière de Tachagne, quand nous passions sous le pont... Dieu mon Seigneur, j'ai cru que nous roulions dans un précipice ! Ah ! les routes sont bien négligées, bârine; heureusement le cocher du maréchal de noblesse m'a dit hier que cette année le zemstvo... »
J'arrêtai court la digression que mon fidèle serviteur se préparait à poursuivre, en lui ordonnant de faire monter à cheval un postillon qui ne devait pas se représenter à la maison avant d"avoir retrouvé le manteau. Ce gamin revint à la nuit close ; il rapportait de Tachagne un gros paquet enveloppé dans des numéros graisseux du journal de Kief. Je rentrais des champs
gelé, maugréant contre les cahots, le zerastvo et la bêtise divan, quand le postillon me remit triomphalement le manteau retrouvé, en baisant ma main qui lui coulait un rouble. Je déchirai le papier; mes doigts gourds de froid enfoncèrent doucement sous la caresse d'une chose moelleuse, délicate et tiède comme un souffle d* enfant. Je déroulai l'objet : jugez de ma surprise et de mon humeur en voyant se déployer, au lieu de mon bon vieux manteau, une de ces courtes pelisses que les dames appellent, je crois, des polonaises, en velours gros-bleu fourré de zibelines qui me parurent d'un haut prix. Le vêtement était de forme ancienne, comme on les portait jadis en Pologne.
« Ah! ça, quelle diable de plaisan-
— loterie est-ce donc là"? m'écriai-je en retenant le postillon.
— Je ne puis savoir, Osip Evguéoîtch : c'est le maître de poste qui m'a remis lui-même le paquet à Tachagne, en me disant que c'était la pelisse perdue par notre père, et en recommandant de porter à notre père ses souhaits de bonne santé.
— Mais, imbécile, ce n'est pas la mienne !
— Je ne puis savoir, Osip Evguénitch. i
Je renvoyai le rustre, sachant qu'après ces mots sacramentels il n'y a plus rien à tirer d'un paysan russe; et jetant avec dépit le vêtement étranger sur le divan, au coin de mon bureau, je m'allai coucher en rêvant aux
bizarres transmutations que subissaient les manteaux en Ukraine : il fallait croire que toutes les fourrures du district s'étaient donné rendez-vous la nuit passée sous le pont de Tachagne.
Le lendemain, je m'éveillai fort tard ; un radieux soleil de septembre emplissait de son sourire d'or mon vieux cabinet au meuble de perse fanée. Le premier objet qui frappa mes regards fut la polonaise, étalée sur le divan.
De légères bouffées de brise, soufflant de la fenêtre ouverte, faisaient courir des frissons sur la mignonne fourrure.
Dans l'éclatante lumière, les zibelines tremblaient avec des reflets châtain dorés, comme ceux qui se jouent sur quelques têtes du Titien ; et sur le velours bleu, le caprice des rayons
promenait des moires changeantes.
tantôt ravivées d'azur, tantôt mourant dans l'ombre; les deux tons se mariaient avec une harmonie à défier la palette du plus riche coloriste. Machinalement, je promenai la main sur ce duvet soyeux, tout brûlant aux feux de midi; de petites étincelles frémirent le long de mes doigts, comme lorsqu'on caresse le dos d*un jeune chat, endormi dans les cendres du foyer. De l'étoffe chiffonnée, montait un parfum discret et capiteux: j"ai très vive la mémoire des parfums:
pourtant je ne me rappelais aucune sensation analogue, si ce n'est peutêtre l'odeur faible et énervante qui tombe de nos tilleuls d'Ukraine, quand ils fleurissent en juin tout autour de
la maison. Enfin cette jolie petite machine respirait une grâce secrète, une malice provocante: je m'attardais à jouer avec elle, à la draper dans la clarté pour lui donner tout son relief, quand j'aperçus le Salvolini grand ouvert sur mon bureau, m'attendant.
J*eus honte de mon enfantillage, et je me plongeai dans ma chère lecture. Je dois dire qu'elle m'absorba moins que d'habitude. Le jardin qui s'étendait sous ma fenêtre, paré des dernières coquetteries de l'automne , attirait souvent mes regards ; ils retombaient invariablement sur les zibelines qui souriaient près de moi.
Ivan entra, apportant mon déjeuner, et fit le geste de prendre l'inconnue pour l'aller ranger. Les mains de mon
valet de chambre portaient la trace, d'une lutte consciencieuse contre la poussière accumulée par les mois d'été sur le mobilier de Bukova. En voyant cette grosse main noire prendre brutalement au collet le délicat velours bleu, j'éprouvai je ne sais quelle sensation d'agacement.
5 Finis donc ton ouvrage, Ivan, et ne va pas salir cette chose qui ne nous appartient pas ; c'est bon, tu la rangeras plus tard. »
Le soir, Ivan revint à la rescousse.
J'avais tracé le plan du premier chapitre de mon mémoire, et j'arpentais mon cabinet de ce pas irrégulier et distrait, si favorable au travail du cerveau. Chaque fois que je me rapprochais du bureau, mes yeux rencon-
traient la polonaise; elle était couchée sur le divan, dans la pénombre de la lampe, avec ces attitudes fantastiques et vivantes qu'ont le soir les vêtements longtemps portés. Parfois il me semblait qu'elle remuait, se redressait; elle avait des poses caressantes et le passage d'une lumière allumait les reflets châtain-dorés avec plus de mouvement et de vie que le matin, comme si les boucles folles d'une tête vénitienne eussent apparu dans les fonds obscurs de ma grande glace. — De nouveau, je renvoyai brusquement Ivan à tous les diables. Le pauvre homme me regarda d'un air étonné et s'éloigna avec une soumission respectueuse, dernier legs du servage chez nos braves serviteurs.
Le jour suivant. j"inventai quelquesuns de ces sophismes ingénieux que nos moindres caprices savent si vite trouver, pour persuader à Ivan qu'il fallait laisser l'étrangère à sa place, jusqu'au moment prochain qu'on viendrait nous la réclamer. En réalité, je n'aimais pas à me figurer ce moment.
Il me semblait que la polonaise avait toujours été là ; elle était entrée de plain-pied dans mon atmosphère intime, dans ce milieu de choses familières et indispensables auxquelles le vieux garçon, — même s'il n'est pas très vieux, — ne souffre aucun changement. Parmi mes meubles passés, dans ma sévère chambre de travail, c'était la seule note jeune et gaie, la seule touche lumineuse. Avec ses as-
pects semi-vivants du soir, elle m'était un peu moins qu'un chien et un peu plus qu'une fleur. L'obsesskm de cette bête de petite chose grandissait d'heure en heure.
Ceux-là seuls pourront me comprendre, qui ont connu la prodigieuse monotonie et le formidable ennui d'un séjour solitaire dans nos campagnes russes. Abandonnée dans ce silence écrasant des hommes et des choses, l'imagination s'accroche aux plus futiles objets et leur prête des proportions démesurées. Après les intéressants pensionnaires de nos maisons de correction, c'est aux marins et aux propriétaires russes qu'il eût fallu dédier l'araignée de Silvio Pellico. La polonaise, — qu'elle me pardonne la
comparaison, — devint mon araignée.
Bientôt son influence balança sérieusement celle de Rhamsès. Je la regardais vivre, de sa vie muette et cachée. C'était un corps sans âme, il est vrai, mais comme ces corps que l'âme vient de quitter et qui gardent après l'abandon une expression si intense. Je cherchais l'âme, naturellement, et mon imagination oisive, lâchée en liberté, passait ses meilleures heures à se perdre en hypothèses sur l'aventure qui avait amené chez moi l'égarée, sur Téternel féminin qui sétait naguère incarné dans cette enveloppe.
Je reconstruisis tous les types de femme que ma riche mémoire pouvait me fournir, pour les adapter à ma pelisse. Enfin, fatigué d'errer en aveugle,
je résolus de procéder avec la rigueur scientifique qui convenait à un lauréat de nos Académies. Si Cuvier, me disais-je, a pu ressusciter les monstres antédiluviens avec un petit os, fragment insignifiant de leur vaste organisme, comment n'arriverais-je pas à reconstituer une femme avec un vêtement, qui est la moitié de la femme, quand il n'est pas le tout ? — Je suspendis l'étoffe en l'abandonnant à ses plis naturels ; ils trahirent aussitôt leur grâce légère et vaporeuse, mais cela ne me suffisait pas.
Un jour, je trouvai les ouvriers de la ferme en train de rouir le chanvre de la dernière récolte. J'en emportai furtivement quelques brassées ; non sans rougir un peu de mon amuse-
ment puéril, je me mis à empailler ma polonaise, boutonnant le vêtement sur ce mannequin improvisé et respectant toutes les cassures marquées par l'usage sur le velours. Le résultat fut pleinement concluant : je vis se dessiner un col flexible et long, des formes riches et fières. une taille mince, souple comme un tronc de jeune bouleau. De Tétroitesse des manches, je pouvais déduire la finesse des attaches et des extrémités. Quelques rapports familiers à tous ceux qui ont étudié le dessin me permirent de rétablir, avec la moitié ainsi conquise, l'autre moitié absente, la hauteur de la statue, la forme de la tête. Ses cheveux, cela n'avait jamais fait doute pour moi, étaient de la nuance châtain-doré des
zibelines ; c'était également un axiome acquis depuis longtemps que ses yeux avaient les reflets sombres du velours bleu. Un seul point me gênait, le nez manquait et je n'avais aucunes don nées pour le reconstituer ; jusqu'à plus ample informé, ma statue n'avait pas de nez. Mais quoi! N'ai-je pas follement aimé, jadis, cette tête antique d'Ephèse que la barbarie turque a privée du même ornement? Enfin n'ai-je pas aimé beaucoup de mes belles compatriotes dans le même cas ?
Ainsi, l'âme de ma polonaise était ressaisie, sa forme désormais invariablement fixée dans mon imagination.
Ce fut un grand repos. De ce jour, ma chimérique compagne était créée, elle vivait. Je m'attachai d'autant plus à ce
morceau d'étoffe, son signe visible. Je n'admettais même plus la pensée qu'on pût venir m'en dépouiller. Je n'avais pas la moindre curiosité de voir la légitime propriétaire de la pelisse ; ce ne pouvait être qu'une désillusion, celle que j'avais inventée me suffisait. Une fois, j'eus cette idée bien simple, et qui eût dû me venir plus tôt, qu'il pouvait rester dans les poches du vêtement quelque indice de son origine.
L'idée fut très mal accueillie : je remis à plusieurs reprises l'ennui d'y donner suite. Enfin je plongeai dans les petites poches mes mains qui tremblaient un peu : ce fut avec un inexprimable soulagement que je les retirai vides.
Mon intendant voulait me faire aller à Tachagne pour conclure une affaire
d'importance ; je trouvai des prétextes pour l'y envoyer à ma place, craignant sur toutes choses une explication avec le maître de poste qui pouvait m'obliger à une restitution. Chaque fois qu'on sonnait au portail, le cœur me battait, il me semblait qu'on venait me la reprendre. Quand l'attelage d'un voisin ou le cheval d'un messager entraient dans la cour, je me surprenais à jeter vivement une draperie sur la pelisse ; je ne me dissimulais pas ensuite l'odieux de cette action, qui eût pu conduire un pauvre diable en police correctionnelle ; mais quel collectionneur n'a pas sur la conscience de pareilles faiblesses, sans parler des amoureux ?
Étais-je donc déjà dans la triste ca-
tégorie de ces derniers ? Je n'eusse pas voulu m'avouer cette énormité. et pourtant je me disais que s'il est ridicule d'être amoureux d*un chiffon, la moitié des hommes en sont là, et qu'on a brouillé parfois les affaires du monde pour des chiffons qui cachaient moins d"àme que le mien. Sans creuser la nature de mon sentiment, je jouissais de cette délicieuse communauté de vie : ma solitude était remplie désormais.
Nous avions de longues causeries, avec la polonaise, le soir, quand elle existait si étrangement : je savais déjà beaucoup de son caractère, de ses secrets et de son passé. Comme toutes ses pareilles, elle avait ses jours et ses caprices : tantôt tendre et gaie, abandonnée avec des caresses cVatti-
tude charmantes ; tantôt gisante sur le divan, flasque, éteinte, morte, l'âme envolée. Suivant son humeur, je me couchais triste ou joyeux ; et bien souvent, la nuit, dans mes rêves, je revoyais la bizarre créature errant à mon chevet, m'effleurant de son duvet d'or bruni, me disant jusqu'à l'aube des chansons et des folies.
Le 13 octobre, nous eûmes à Bukova la première gelée d'hiver. Je vis en m'éveillant le mélancolique horizon de nos champs tout blême sous son premier drap blanc. Je devais aller ce matin-là régler une coupe de bois à une assez grande distance. Ivan m'apporta triomphalement un grossier manteau de paysan, en jurant qu'il faisait grand froid. Je m'en aperçus bien en
ouvrant ma fenêtre à la bise glacée.
Ma main se posa sur les douces zibelines : elles gardaient toujours je ne sais quelle tiédeur intrinsèque et mystérieuse. Brrr..., pensais-je, comme il ferait bon se pelotonner dans cette chaude fourrure avant d'affronter un pareil temps ! Je repoussai avec honte cette sotte idée. Mais on sait que les sottes idées ont des façons particulières de faire leur chemin et des arguments particuliers à leur service.
« A quoi bon. disait la tentatrice, prendre une fluxion de poitrine quand on peut s'en garer? Crois-tu qu'aucun affublement puisse étonner tes braves paysans ? Ces gens simples ne remarquent rien, et quand bien même les filles du village souriraient un peu, le
grand mal I » — Je luttais : les amoureux savent comment finissent les luttes avec les sottes idées. Après quelques minutes d'hésitation, je jetai brusquement la fine polonaise sur mes épaules et je sortis. Ce fut une sensation sans précédent, qui tenait du bain parfumé, de la tiédeur du lit, du souffle des brises d'avril, de la commotion d'une pile électrique. Une félicité toute nouvelle me pénétrait jusqu'au fond de mon être. L'intendant grelottait et je ne sentais pas le froid. Je m'attardai longtemps au bois ; il me semblait que j'allais quitter le meilleur de moimême en rentrant. Le pli était pris :
les jours suivants, même quand le temps se remit au beau, je ne quittais plus la bienheureuse pelisse. Mes
courses, auparavant hâtives et maussades, m'étaient devenues délicieuses. Dès que je revêtais le manteau enchanté, ma triste personnalité m'abandonnait, je sentais qu'une personnalité étrangère se substituait insensiblement à elle. C'était l'atmosphère d'un autre être, faite d'une perpétuelle caresse, dans laquelle je m'habituais doucement à vivre. Je me rappelais alors avoir été très frappé jadis par un article de la Revue archéologique sur la tunique de Déjanire. Ah ! comme je comprenais le pauvre Alcide, brûlant dans les étreintes de son ardente toison ! J'eus un moment l'idée d'écrire un Mémoire sur ce point intéressant de la mythologie grecque, pour reprendre mes études abandonnées. Car
on devine bien que le malheureux Rhamsès était oublié : l'ébauche inachevée du premier chapitre gisait sur ma table, avec cet air morne qu'on les livres et les écrits désertés. Je passais maintenant toutes mes journées dehors, courant la forêt dans mon vêtement magique : la volupté première ne s'usait pas, au contraire; il me semblait chaque jour que j'étais un peu moins moi, que la métamorphose s'achevait ; un monde de choses délicates, de jouissances nerveuses et fines m'était révélé ; j'avais changé d'âme, comme de manteau, et dépouillé le vieil homme ; il me semblait devenir la... Ah! non, pourtant! — Tenez, à parler franc, il me semblait que je devenais fou.
A ce moment critique de mon existence morale, un soir, à la nuit tombante, — le 24 octobre, — on me remit un télégramme de mon ami X...
Il mïnformait de son passage à Kief le lendemain matin et me suppliait de l'y venir voir un instant, pour conférer d"une affaire où je pouvais grandement l'aider. Je n'aimais rien tant désormais que ma solitude peuplée de ma passion, et je maudis cette amitié importune ; mais il n'y avait pas à reculer, j'ordonnai de mettre les chevaux à la britchka. Ivan s'approcha avec l'air goguenard qu'il affectait volontiers depuis quelque temps vis-à-vis de moi.
— «La nuit sera pluvieuse, qu'est-ce que Monsieur prendra pour se couvrir en route ? » — Je dus vaincre une de
ces petites hontes qui me revenaient de loin en loin, mais j'en avais déjà tant vaincues! — « La pelisse, » — répondis-je en tournant la tête, et quelques minutes après, la troïka m'emportait, tout tremblant de plaisir dans mes chères zibelines, qui continuaient partout, sur mon être indifférent à toutes choses, leur atmosphère d'amour.
La nuit était fort avancée quand ma britchka entra dans la cour de poste de Tachagne. Une calèche de voyage dételée y attendait les chevaux de rechange. — « Je vais réveiller Stépane
Ivanovitch, » me dit Ivan. — « Occupe-toi de faire atteler plus vite et laisse dormir ceux qui dorment, » lui répondis-je avec humeur. On le pense bien, je n'avais qu'une idée : éviter le maître de poste. De peur de le joindre, je n'entrai même pas dans la salle de thé, et, roulant une cigarette, je me mis à arpenter la galerie de bois à auvent qui régnait tout autour de la cour. La nuit était sombre et pluvieuse, comme l'avait prédit Ivan. Une mauvaise lampe à pétrole, sur le chambranle d'une porte, éclairait faiblement un des coudes de la galerie.
Je marchais depuis quelques instants, quand cette porte s'ouvrit et livra passage à un voyageur qui commença une promenade en sens inverse
de la mienne. Sa silhouette me frappa tout d"aborcl ; elle avait ceci de particulier qu'il était impossible de décider à quel sexe appartenait l'inconnu. Vous me direz que le cas n'est pas fort rare en Russie, où notre gracieux hiver, avec son accoutrement obligé, transforme la rue en un bal travesti de passants qui n'ont ni forme, ni âge, ni sexe. Ce qui m'intrigua davantage, c'est qu'il me sembla bientôt retrouver dans la taille, la démarche et les façons de mon compagnon de promenade des souvenirs très familiers ; mais ces souvenirs étaient d'autant moins faciles à préciser qu'ils se rapportaient dans ma mémoire à deux personnes évidemment fort différentes ; sans pouvoir mettre des noms sur ces vagues
analogies. j'étais sûr d'avoir connu à quelqu'un de mes intimes cette silhouette, à quelque autre ce port de taille et cette démarche. Très perplexe, je m'arrêtai sous la lampe pour y attendre le passage du promeneur.
Dans l'espace éclairé, deux petits pieds de femme entrèrent, sortant d'un long manteau d'homme ; mes yeux s'arrêtèrent sur ce manteau : c'était le mien, ma vieille pelisse de renard !
On devine le monde de pensées désordonnées qui éclatèrent dans mon cerveau. Je me remis en marche comme un homme ivre. Le hasard fit qu'aux tours suivants, nous nous rencontrions précisément sous la lampe.
Mes premières impressions s'expliquaient, sans diminuer mon trouble.
Quand je regardais le manteau, je croyais me voir dans une glace, et, sous cette personnalité d'emprunt, j'en devinais une autre que je connaissais comme si je l'avais quittée l'instant d'avant. Le visage de cette femme, — c'était décidément une femme, — était emmitouflé dans une écharpe noire ; mais à la fixité du regard, je me sentais l'objet d'une attention égale à la mienne. La promenade continuait; un sentiment aigu de gêne m'envahissait.
Vous est-il jamais arrivé de croiser dans un salon une figure à vous bien connue ? Vous comprenez qu'il faudrait lui parler, fraterniser avec elle, et faute de pouvoir placer son nom sur cette figure, vous ne trouvez pas un mot sur vos lèvres ; vous devinez
qu'elle vous reconnaît, elle aussi ; et chaque minute de retard augmente votre malaise. C'était une gêne de cette sorte que j'éprouvais, mais cent fois plus pénible, et compliquée d'idées extravagantes. Tantôt il me semblait que je me promenais moi-même à mes côtés, je veux dire l'ancien moi, celui d'autrefois ; tantôt que ma polonaise courait devant moi, emportant mon moi nouveau. Ainsi dédoublé, et chacune de mes moitiés évitant l'autre, je me sentais plus ridicule à chaque nouvelle rencontre ; le regard voilé s'attachait sur moi, toujours plus inquiétant ; des gouttes de sueur me perlaient aux tempes.
Soudain, après un dernier tour, la promeneuse s'arrêta net sous la lampe,
écarta brusquement son voile, et un éclat de rire longtemps contenu partit comme une fusée ; la voix jeune et fraîche qu'annonçait ce rire s'éleva et me dit en français :
i Monsieur, si vous me rendiez mon manteau9... »
Je demeurai immobile, abasourdi, cherchant quelques paroles à balbutier :
i Mon Dieu..., Madame..., j'allais vous faire la même demande....
mais daignerez-vous m'expliquer comment?...
— Ah! pour cela, j*en suis bien incapable. Je sais seulement que vous avez là ma pelisse, et il me semble même que vous l'avez adoptée sans trop de façons.
— Il est vrai. Madame; mais, vousmême, ne me donnez-vous pas l'exemple?
— Ce manteau est à vous ? Et c'est moi qui vous dois des explications ?
Allons, je veux bien, c'est fort simple, d'ailleurs. Il y a un mois, en passant ici pour me rendre dans une terre voisine, j'ai égaré ma fourrure. Quand je l'ai envoyé chercher, on m'a rapporté ceci à la place. Mon absence s'est prolongée plus que je ne pensais, les froids m'ont prise au dépourvu loin de toute ressource, et. ma foi, j'ai utilisé ce que la Providence avait daigné me laisser en échange de mes zibelines. Cette nécessité vous semblera assez justifiée, j'espère. Ce qui l'est moins, c'est le besoin pour un homme
de s'affubler d'une mante de femme en guise de petit collet : sans compter qu'elle me semble s'être passablement déformée sur vos épaules, ma pauvre mante !
— Oh ! pour cela non. Madame, je vous jure. C'est au contraire moi qui me suis... je m'arrêtai à temps pour ne pas laisser échapper une sottise intelligible à moi seul.
— Enfin. Monsieur, puisqu'il vous plaît que nos torts soient réciproques, passons l'éponge. Le hasard a bien réparé les siens. Nous allons rentrer tous deux dans notre bien et dans les attributs de notre sexe. Mais comme deux personnes qui ont porté pendant un mois leurs manteaux respectifs me paraissent suffisamment présentées
l'une à l'autre, je vous engage à prendre une tasse de thé avec moi, tandis que nous opérerons l'échange. »
— Et l'étrangère ouvrit la porte de la salle en me montrant le chemin.
Je la suivis à contre-cœur. La réflexion m'était revenue. Je ne voyais qu'une chose, la séparation prochaine et inévitable d'avec ma bien-aimée compagne. Je ne savais aucun gré à sa maîtresse de s'être révélée. Je me souciais fort peu de celle-ci, c'est à sa pelisse que je tenais. Cependant, tandis que mon héroïne se dépouillait de mon manteau, je me livrai à cet examen sommaire qui est la première politesse due par un homme à une femme avec laquelle il entre en relations. Il n'y avait pas à dire, c'était bien ma
statue qui m'apparaissait. une statue telle que je l'avais devinée à son enveloppe, avec un nez en plus, seulement. Était-ce ce nez qui me dérangeait? Je ne sais, toujours est-il que l'apparition ne me fit aucun plaisir et resta fort distincte pour moi de la vraie, celle qui habitait la pelisse. Les cheveux châtain-dorés y étaient pourtant, et les yeux gros-bleu. Elle demanda du thé à la servante, et à l'accent des premiers mots russes qu'elle prononça, je reconnus une polonaise.
Tout, d'ailleurs, trahissait chez elle cette famille particulièrement redoutable dans l'espèce féminine : le regard électrique, le parfum vénéneux, la souplesse de serpent, la provocation inconsciente de chaque brimborion,
depuis le talon jusqu'à la dernière boucle de cheveux.
Tandis qu'elle versait le thé, Stépane Ivanovitch entra, nous salua et sourit.
g Je suppose, dit-il, que Terreur est maintenant expliquée à madame la comtesse. Le jour même où elle passa chez moi et y oublia sa pelisse. M. Joseph Olénine perdit son manteau près d'ici. Le lendemain, quand le messager de Bukova vint réclamer ce dernier, mon garçon d'écurie remit le vêtement qu'il avait ramassé. Quelques heures après, un passant apportait le manteau de M. Olénine et trouvait sur la porte le courrier qui demandait la pelisse de la comtesse ***ska ; le courrier n'a pas vérifié l'objet, et je n'ai plus entendu parler de rien. »
Le maître de poste avait fait la lumière dans mon roman. Le nom de la comtesse ***ska m'était bien connu.
Elle venait de quitter Varsovie à l'époque où mon régiment y prit garnison.
On ne parlait alors que de sa beauté, de sa vertu farouche, de son second mariage avec le vieux comte ***sky, un des plus riches seigneurs de Pologne, jadis fort en faveur à la Cour, et qui avait même été un moment généralgouverneur sous le précédent règne.
Depuis quelque temps, le comte et sa femme vivaient retirés dans leur belle terre de Rogonostzova, sur les confins delaPodolie,àcentverstesdechezmoi.
Je savais qu'ils passaient de rare en rare dans notre district, en allant visiter un autre bien situé plus près de Kief.
La comtesse congédia Stépane Ivanovitch en le priant de presser son attelage, et la conversation s'établit entre nous, avec l'aisance que donne aux relations nouvelles la certitude d'appartenir au même monde, alors même qu'on n'a pas échangé ses manteaux.
« Eh bien! Monsieur Olénine. voici la présentation achevée, et toujours de façon aussi romanesque. Mes amis de Varsovie m'avaient beaucoup parlé de vos exploits de tout genre, quand vous étiez aux hussards, mais je ne savais pas que vous poussiez le dédain de la morale vulgaire jusqu'à vous approprier les zibelines égarées sur la grande route.
— Vous pouvez même ajouter, corn-
tesse. jusqu'à ne pas les rendre à leur légitime propriétaire.
— Ane pas les rendre ! . . . Comment cela ?
— Je déclare qu'on ne m'arrachera cette pelisse qu'avec la vie.
— Par exemple ! Et pourquoi ?
— Parce que. . . parce que je l'aime.
— C'est ce que pourraient dire tous les héros de la police correctionnelle.
— Non, vous ne me comprenez pas, vous ne pouvez pas me comprendre.
C'est trop subtil à expliquer, ce qui existe entre ce vêtement et moi. Pourtant, vous êtes slave, vous aussi, partant plus ou moins spirite. croyante à la métempsycose et à un tas de choses semblables. Tenez, depuis un mois que ce morceau d'étoffe est entré dans
ma vie, il m'a peu à peu chassé de ma propre personne pour y introduire une autre âme. un être chimérique émané de lui ; ou peut-être est-ce moi qui suis passé en lui, qui ai pris la forme et l'être qu'il renfermait en puissance, comme disent les philosophes. Je ne sais. Toujours est-il que lui et tout ce que mon imagination a mis en lui, je l'aime, entendez-vous, je l'aime d'amour. »
La comtesse prit le petit air sévère de rigueur en pareil cas. On a remarqué, d'ailleurs, que cet air sévère ne parvenait jamais à être un air étonné, ce qui ferait croire que les femmes attendent toujours l'arrivée de ce mot comme une suite naturelle de la conversation avec elles.
i Oh ! ne vous méprenez pas sur ma pensée, repris-je. Loin de moi l'intention de vous offenser. Votre personne n'est pour rien dans tout ceci, elle est absente, il n'existe, il ne peut exister sous cette pelisse que la forme idéale née de ses plis à mon évocation.
— Ceci n'est pas flatteur pour la forme matérielle qui a bien contribué quelque peu à ces plis. Enfin, je veux bien nvamuser de votre originalité, mais je n'en suis pas moins obligée de vous redemander formellement ma palatine.
— Jamais, plutôt ma vie! Pourquoi vous ai-je rencontrée"? Allez, partez, m'écriai-je avec désespoir, mais ne me demandez pas mon âme !
— Je ne vous demande que ma
fourrure. Ah! ça, mais vous êtes le Tartufe des pelisses, mon cher monsieur :
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez [en maître...
Avec tout mon désir de vous obliger, je vous répète que je vais reparaître dans quelques heures devant mon légitime seigneur, qui marquerait un juste étonnement s'il me voyait surgir en manteau d'homme. J'entends rentrer chez moi sous ma forme et mes espèces naturelles. D'autant plus que ces fourrures sont un héritage de famille auquel nous avons mille raisons de tenir.
— Mais c'est moi-même que vous demandez ! Comment voulez-vous que je me rende à vous ?