‹ Le manteau de Joseph OlénineChapitre 2 sur 2 · JO · texte numérisé non relu

JO

— Voyons, j'entre dans vos folles idées. Ne vous laissé-je pas une consolation? Ce manteau, le vôtre, que je porte depuis un mois, — et auquel ma femme de chambre a dû donner quelques directions nouvelles pour qu'il me fût supportable, — ce manteau se sera un peu métamorphosé, à votre compte. Vous allez vous y retrouver, d'après vos théories sur l'adaptation des manteaux, un peu vous-même, un peu... une autre!

— Hum! le manteau du Musée de Naples ! Belle consolation, fis-je piteusement.

— Ces archéologues se croient toujours le droit d'être légers à leur manière. Mais l'heure me presse, j'entends mes chevaux à la porte,

cessons ce marivaudage . Monsieur Olénine, veuillez me donnez ma palatine! »

Je me levai avec un mouvement désespéré qui fit glisser de mes épaules l'objet du litige. D'un geste mutin, la comtesse avança la main sur la fourrure qui tombait. Machinalement, je la retirai à moi.

a Ah ça ! fit-elle en repartant de son franc rire, savez-vous bien que si quelqu'un entrait, on croirait que nous rejouons la scène de Madame Putiphar avec votre homonyme î

— Madame, il y avait des sentiments moins cruels chez la femme du général de Pharaon.

— Pas d'analogie, monsieur, mon mari n'est plus en fonctions, répliqua

la comtesse en riant de plus belle. »

Et d'un air d'autorité superbe, qui, je dois le dire, lui seyait à merveille, elle prit de mes mains ma chère pelisse, la jeta sur son bras, gagna la porte. Là, elle se retourna, sans doute pour rire encore un peu de ma mine.

Mais j'avais, il faut croire, l'air si vraiment navré, qu'elle me cria, avec une nuance de sympathie dans la voix :

« Là, je compatis à votre folie. Vous aimez cette polonaise? Eh bien, venez la revoir à Rogonostzova. Je vous promets qu'elle sera toujours pendue au premier porte-manteau de mon vestibule. Venez donc, et considérez -vous comme toujours invité sous notre toit, monsieur Olénine. Vous pourrez dire en modifiant le proverbe : « Pour une

polonaise de perdue, deux de retrouvées. »

Elle disparut, emportant mon palladium. Il me sembla que la nuit s'était faite dans la salle. Je revêtis avec colère mon pauvre vieux manteau, je me précipitai sur la route de Kief, dévorant mon chagrin, grelottant de corps et de cœur.

Quand je revins à Bukova, la terre russe avait pris sa figure d'hiver, sa figure livide. La première neige était tombée sur les interminables plateaux des Terres noires; fondue sur les crêtes

des labours, préservée dans les creux des sillons, elle marbrait de flaques blanches ces grands champs couleur de suie qui font notre richesse ; on eût dit que toutes les pompes funèbres des deux mondes avaient cousu bout à bout toutes les serges de leur matériel, pour tendre ainsi, durant des centaines de vers tes, un drap de deuil aux larmes d'argent. Des nuages bas rampaient sur les hêtres chauves, et des fumées de pauvres sur les toits de chaume d'où suintaient les eaux glacées. Ma maison, perdue dans les bois, n*est jamais gaie en cette saison ; je la retrouvai cette fois plus désolée et plus maussade que de coutume. Elle me semblait vide comme la chambre d'un avare à qui on aurait volé son trésor ;

mon cabinet était si assombri qu'aucune lampe ne suffisait à l'éclairer.

ïvan avait beau emplir la cheminée de souches de pin, je ne parvenais pas à réchauffer mes membres transis. Avezvous jamais rêvé que vous étiez amputé? J'éprouvais, tout éveillé, la sensation de ce cauchemar ; si mon corps était au complet, mon âme tout au moins avait quitté le logis ; quoique un peu porté vers les doctrines matérialistes, j'ai fini par croire à l'existence de l'âme, en constatant le vide qu'elle laisse dans les moments où elle nous fausse compagnie. Je me raisonnais sans relâche, pour chasser ma folie de mon cerveau ; l'expérience m'a démontré que cette méthode est détestable ; se raisonner sur une passion,

c*est vouloir arracher un clou en frappant dessus à petits coups de marteau : le marteau enfonce le clou dans le bois et le raisonnement la passion dans le cœur. J'abrège les péripéties d'une lutte intestine dont on a déjà deviné l'issue. Le premier bruit qui mit de la joie dans la maison fut celui des grelots de mes trotteurs, le jour qu'ils amenèrent au perron le traîneau attelé pour me conduire à Rogonostzova.

La route me parut longue et les abords du lieu rébarbatifs ; de grands étangs gelés, des forêts de sapins, un vieux château du temps d'Elisabeth, aux profils de prison ; une de ces geôles d'ennui où le plus médiocre compagnon doit être accueilli par les captifs comme un prince Charmant dans

le château de la Belle au Bois-Dormant.

Aujourd'hui, revenu à un état d'esprit plus sain. j'ose à peine me rappeler la ridicule émotion avec laquelle je mis le pied dans le vestibule du manoir des ***sky. Ma polonaise — celle de fourrures bien entendu — brillait au premier porte -manteau, rayonnante comme la Toison-d'Or, plus caressante et plus vivante que jamais. Je courus au cher objet et le couvris de baisers furtifs. La comtesse, qui m'épiait, apparut sur le pas d'une porte en riant à plein cœur.

« Allons, dit-elle, je vois que le cas est invétéré et qu'il faudra le traiter énergiquement, au besoin par les douches froides. »

Elle me fit gracieusement les honneurs de la maison et me présenta à son mari, un glorieux invalide des guerres du Caucase, cloué par la sciatique dans une bergère, devant une table où sa jeune femme et son intendant battaient les cartes à tour de rôle pour son éternelle partie de préférence ; un beau portrait d'ancêtre, au demeurant, où sur les tempes blanchies les rides entre-croisaient leurs balafres avec celles des yatagans turcs : le nez émerillonné et la belle humeur témoignaient des consolations qu'apporte à la vieillesse d'un soldat une cave bien fournie de vin de Hongrie. Mes hôtes me firent grand accueil ; mais, durant tout ce séjour, je ne leur donnai que ce que la stricte politesse ne me per-

mettait pas de leur refuser. Dès que j'en trouvais l'occasion, je m'échappais pour rejoindre ma bien-aimée et me perdre dans sa contemplation. 11 me parut bientôt que Mme *** ska suivait avec quelque impatience ce manège qui l'avait d'abord égayée. Sa bonne grâce à mon égard se refroidit visiblement. Les dernières fois qu'elle me surprit en colloque intime avec sa palatine, elle passa en haussant les épaules et je l'entendis murmurer entre ses dents : C'est un fou !

Rappelé à Bukova pour une semaine, je ne fis pas attendre ma seconde visite. Mon désappointement fut grand en ne trouvant plus la pelisse à sa place habituelle. Je me précipitai au salon et reprochai amèrement à la

comtesse cette infraction à la parole donnée. Elle me répondit, avec un pli d'humeur sur la lèvre, que mes divagations n'avaient plus le mérite de la nouveauté, puis, sonnant d'un geste nerveux, elle ordonna à sa camériste de rapporter « sa vieille loque -a .

Durant ce second séjour, les manières de M11"' *'*ska témoignèrent d'une véritable hostilité vis-à-vis de moi. Elle ne m'adressait presque plus la parole, et il fallait tout mon aveuglement pour ne pas souffrir d'une attitude que je devais attribuer au dédain inspiré par mon dérangement d'esprit. Seul, le vieux comte, étranger à mes folies, m'accueillait avec la cordialité traditionnelle dans nos provinces, et me

pressait de revenir abréger dans sa société les longs loisirs de l'hiver.

Je revins, en effet, Lien que sentant ma présence odieuse, je revins pour les fêtes de Noël, bourrelé par ma passion. Cette fois encore, la polonaise était absente ; mais je ne fus pas peu surpris de trouver la comtesse frileusement pelotonnée dans notre pelisse. Toute sa bonne humeur semblait revenue, et elle me reçut le sourire aux lèvres.

« Ma foi, mon cher voisin, j'en suis bien fâchée pour vos habitudes ; mais mon médecin ne me trouve pas bien, et, par le froid qu'il fait, il m'ordonne de porter quelques fourrures dans les salles glacées de notre vieille masure.

Vous ne voulez pas ma mort, sans

doute ; car, je vous en préviens, je ne vous léguerai pas mon manteau. Résignez-vous donc à le contempler sur moi. Je regrette que ma grossière personne dérange les plis drapés sur mon sosie idéal. Tâchez de vous y accoutumer.

— Hélas! Madame, vous me privez de bien douces et bien innocentes caresses.

— Oh! je sais que sur moi le manteau magique perd toute sa vertu ! Tant mieux, vous guérirez; sinon... sinon, à vous de trouver un compromis. »

Manteau magique, en effet. Depuis que mon hôtesse l'avait revêtu, il me semblait qu'elle me devenait chaque jour un peu moins étrangère, qu'elle était un peu moins elle, un peu plus

lui. Avec l'étrange puissance d'absorption que j'avais si souvent constatée, la pelisse métamorphosait sa maîtresse et la ramenait aux proportions de ma chimère. La comtesse ~*ska avait disparu ; il ne restait que ma polonaise, avec le monde unique de séductions qu'elle m'offrait depuis trois mois. Insensiblement, naturellement, j'arrivai à ne les plus séparer Tune de l'autre. Ce m'était d'autant plus facile que la frileuse jeune femme ne quittait plus ce qu'elle avait un jour si dédaigneusement appelé « sa vieille loque » ; et moi, qui ne pouvais me détacher de ce cher objet, j'étais rivé aux pas de celle qui le portait; je la suivais partout comme une ombre animée.

La comtesse n'aurait pu inventer un

meilleur stratagème, si elle eût voulu m'enchaîner à sa personne ; loin de moi l'idée qu'il y eût là un calcul ; cette âme régulière en était bien incapable. J'étais désormais de toutes les promenades de la châtelaine ; je l'accompagnais dans son parc, recueillant d'une main empressée les perles de givre qui se prenaient aux zibelines, quand elles frôlaient les basses branches des bouleaux; je la suivais sur les étangs où elle se divertissait à patiner ; quand elle trébuchait dans sa course rapide, j'étais derrière elle, tremblant de peur que mon trésor ne fût déchiré dans quelque chute, prêt à le recevoir dans mes bras pour le préserver. Si elle montait en traîneau pour une excursion plus longue, je

m'asseyais à ses côtés ; je bénissais les cahots de la piste, quand, en secouant l'étroit véhicule, ils ramenaient contre mon épaule et sur ma main le doux velours bleu, sa chaleur et son parfum.

Durant ces journées de vie commune, nous causions ; je prenais un vif intérêt à cette nature singulière qui se dévoilait devant moi. Nature double, et comme faite de deux moitiés d"àmes mal rejointes : je m'expliquais sans trop de peine cette dualité; je savais par expérience que la merveilleuse pelisse possédait une influence si pénétrante, si irrésistible, qu'elle modifiait jusqu'à la personne morale de ceux qu'elle enveloppait.

Dans une âme tranquille, un peu lasse,

engourdie par la solitude, la fée allumait des étincelles de malice et des éclairs de poésie. Par moments, les paroles de ma nouvelle amie semblaient lui être soufflées par un esprit de passage, un de ces vagabonds du monde occulte qui viennent parfois prendre gîte dans les plus honnêtes demeures et bouleverser toute la maison. Je la voyais alors inquiète, audacieuse, fantasque à froid, tantôt retirée dans les replis d'une pensée secrète, tantôt livrée par de brusques saillies ; le rire menaçant qui sonnait sur ses petites dents ne venait pas d'elle ; il me faisait l'effet d'une chanson à boire jouée par un impie sur l'orgue d'une église.

Les longues et vides soirées de dé-

cembre nous réunissaient tous trois dans la salle basse, devant l'àtre flambant. La comtesse gardait alors un silence obstiné : pelotonnée dans sa palatine, malgré la chaleur du brasier, accoudée et le regard perdu entre les grands landiers de fer. elle semblait attentive aux folies des petits démons jaunes et rouges qui logent sous les grosses bûches, jasent dans la flamme et content des histoires douteuses aux châtelaines ennuyées dans les vieux châteaux. Je ne parlais pas davantage; absorbé dans la contemplation des zibelines, je prenais un plaisir toujours nouveau à suivre le jeu des lumières sur leurs plis ; au moindre mouvement de celle qui les portait, elles se dérobaient dans l'ombre épaisse

tombant des solives, ou s'illuminaient, allongées et continuées par des boucles de cheveux aux mêmes teintes dorées.

Le comte animait seul nos veillées par son intarissable bonne humeur, enchanté de trouver un auditeur complaisant à ses souvenirs de guerre et à ses légendes ukrainiennes.

Un soir, le vent des steppes, qui va se briser aux Garpathes, hurlait en passant dans les cours ; les gémissements des moulins du village venaient mourir aux vitres noires. Ces bruits d'éléments mettent un effroi vague dans nos campagnes, si muettes d'habitude. Nous nous taisions; le vieux majordome entra, apportant le thé:

un volet battit, un aboi de chien, ou de loup, expira sur la route. En se

— 7i retirant, le majordome dit sentencieusement :

« Madame la comtesse fera bien de fermer ses pierreries, ce soir ; c'est par des nuits pareilles que la Dame revient.

— Quelle Dame ? demandai-je à mon hôte.

— Comment, vous ne savez pas quelle visite vous menace ? N'allez pas sourire, monsieur le sceptique, et écoutez une histoire à laquelle tous mes serviteurs croient aussi fermement qu'aux miracles de Notre-Dame de Czentoschau. Il y a bien longtemps, sous le roi Stanislas, cette maison fut le théâtre d'une tragédie domestique ; un de mes ancêtres, trahi par sa jeune femme, se fit justice lui-même, à la

rude manière des aïeux, et précipita la coupable dans le grand étang. Depuis lors, l'âme damnée erre avec les roussalki, les fées des eaux, sous les nénuphars et les joncs ; de loin en loin, elle revient dans sa demeure et visite précisément la tour d'angle que vous habitez ; on entend ses légers soupirs, on la suit dans les corridors à la trace des gouttelettes d'eau, des brins de mousse et d'iris ; d'aucuns l'ont vu marcher : un grand roseau, vêtu de gaze verte, coiffé d'algues. Elle est apparue deux fois du vivant de mon grand-père, une fois du vivant de mon père : après chacune de ses visites, un objet de haut prix manque dans le château ; elle emporte toujours ce que le maître de céans possède de plus

précieux. Ce fut elle, la coquine, qui emmena mon vieux cheval de bataille, le soir où il s'échappa en remontant du pâturage. Maintenant, je ne vois pas trop ce qu'elle pourrait encore me dérober, s

La recommandation du comte était superflue ; élevé par ma nourrice petite-russienne dans la foi aux traditions populaires, je n'avais nulle envie de railler sur ces matières. Je fus même scandalisé par l'éclat de rire qui partit du fauteuil de la comtesse aux dernières paroles de son mari : c'était ce rire indéfinissable, inquiétant, ce rire d'inconnu qui semblait entrer en elle plutôt que sortir.

Je pris congé et remontai dans mon logement de la tour, un peu nerveux.

la pensée arrêtée sur l'histoire que je venais d'entendre. Je me couchai, les yeux fixés, comme toujours, sur la pelisse accrochée à l'espagnolette de la fenêtre. Car il faut que je confesse un dernier enfantillage, après tant d'autres. Je me sentais si navré, chaque soir, au moment de quitter ma polonaise, que je m'étais enhardi une fois à dire à la comtesse :

« Madame, vous m'avez permis de chercher un compromis ; puisque vous accaparez durant tout le jour ma bienaimée, souffrez du moins que je la reprenne la nuit pour l'avoir plus près de moi et la contempler à mon réveil . »

Et sans attendre l'assentiment de M""' ***ska, je m'étais emparé de sa

mante, comme elle la jetait sur un meuble en se retirant. Depuis lors, je remportais amoureusement dans ma retraite ; par les nuits de lune, le pâle velours et les zibelines se détachaient sur ma vitre, dans un nimbe de rayons ; je ne sais pas de mots assez doux pour dire leur grâce, la symphonie divine qui retardait mon sommeil.

Ce soir-là, la pleine lune de décembre s'éteignait à chaque instant sous les nuages noirs affolés par le vent ; l'ouragan faisait rage et pénétrait dans ma chambre par les vieilles croisées mal jointées. Une idée me vint, qui me fit froid : si la Dame, la roussalka, allait me visiter et me ravir mon trésor, l'objet le plus précieux à coup sûr qui fût dans le château? Ne serait-ce pas

son bien d'ailleurs ? Ces fourrures qu'on m'a dit être un héritage de famille, ce manteau de forme ancienne, n'appartenaient-ils pas à la malheureuse aïeule ? Et cette âme mystérieuse, qui réside évidemment dans la pelisse hantée, n'est-ce pas son âme?

Vous qui n'avez jamais tremblé pour un être aimé, devinez quelle terreur envahit mon cerveau, grandissante, poignant mon cœur et battant mes tempes. Les yeux démesurément ouverts sur la polonaise, je la voyais remuer, au souffle du vent sans doute, avec des mouvements humains, se cacher et reparaitre, avec les caprices de la lune et des nuages assurément.

Il se fit une éclipse plus longue ; la

clarté remplit de nouveau le champ de la fenêtre ; la polonaise n'y était plus. J'entendis de légers soupirs et un frôlement soyeux sur les tentures, comme des roseaux que fend une barque. Éperdu, je m'élançai vers la porte, je tombai à genoux, j'étendis les bras, m'écriant : — Laisse, laissemoi mon âme, ne t'enfuis pas —

Quand mes bras se refermèrent, ils étreignaient les zibelines ; elles se mouvaient, une forme indécise palpitait sous leurs plis, une haleine humide effleura mon front ; un coup de folie m'enleva la conscience des réalités ; je poussai un grand cri, je perdis le

sentiment et le souvenir aussi, car

je ne saurais dire ce qui s'est passé ensuite ; il ne m'en est resté que la

sensation confuse et troublante du lendemain des fortes ivresses.

En retrouvant mes hôtes, au matin, je voulais d'abord leur annoncer que l'aïeule m'était apparue ; une fausse honte me retint, et je ne sais quelle crainte de déplaire à l'être mystérieux que j'aurais voulu revoir encore. La Dame reviendrait-elle ? — Elle est revenue. G est elle qui me ramène et m'enchaîne à Rogonostzova. Ma vie et celle de mes amis s'y écoule, toujours aussi égale, aussi paisible. Le comte *"ski, fort incommodé par sa sciatique durant tout cet hiver, ne souffre plus que son unique partenaire aux cartes et aux échecs s'éloigne. Chacun sait que le gouvernement russe, dans sa sollicitude paternelle, prévient les moin-

dres désirs de ses sujets, et que le vœu le plus secret formulé par un administré est aussitôt réalisé par l'administration. J'en ai eu récemment une nouvelle preuve. La ligne de Podolie, qui dessert nos deux résidences, a été ouverte en janvier; je ne suis plus qu'à deux heures de mes voisins. En vains mes connaissances de Pétersbourg et mes confrères de l'Académie m'écrivent lettres sur lettres, remplies de points d'interrogation. Impatienté, je leur ai répondu une fois pour toutes que je m'occupe de fourrures. Je n'ai pu encore trouver le temps d'aller les revoir, et j'ai même manqué le dernier congrès des Orientalistes. Comment m'y présenterais-je, d'ailleurs ?

Mon grand travail n'a pas avancé d'une

ligne. L'excellent comte me plaisante parfois à ce sujet, me demandant pourquoi mes études sur les Hébreux se sont arrêtées au chapitre de Joseph.

Pour sauver mon amour-propre, j'ai dû dire que je déchiffrais dans un papyrus des textes fort difficiles, mais destinés à révolutionner l'histoire, et d'où il me semble ressortir que l'Israélite aurait retrouvé son manteau.

« Ah bah! m'a répondu le comte, avec ce large rire dont les gens du vieux temps ont gardé le secret. — j'espère, cher égyptologue. qu'il n'en est rien advenu de fâcheux pour mon antique et illustre collègue, le gouverneur général de Pharaon ?

— Mon ami. interrompit la com-

tesse. avec son rire à elle, — mon ami. il ne faut jamais se moquer de ses collègues. — ni de ses confrères, b

Page 1