‹ Le manuscrit de BayeuxChapitre 1 sur 33 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Deux genres de musique vocale ont été particulièrement goûtés au XVP siècle, le madrigal, principalement cultivé en Italie et en Angleterre, et la chanson française. Cette dernière surtout a joui d'une vogue extraordinaire. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les publications de chansons pendant les trois premiers quarts du XVP siècle. Non seulement en France, à Paris et à Lyon, mais aussi à l'étranger, à Venise, à Anvers, à Louvain, à Nuremberg on imprime des recueils composés entièrement no au moins en majorité de chansons françaises. Les meilleurs musiciens ne dédaignent pas de mettre ces textes légers en musique à plusieurs parties, ou de s'inspirer d'une mélodie populaire pour en faire une composition artistique ; la chanson pénètre même dans l'Eglise, puisque bon nombre de thèmes de messes lui sont empruntés. En outre, elle devient un élément essentiel de la musique de chambre instrumentale de cette époque. Dès la fin du XV*' siècle on écrit des compositions pour orgue ou épinette sur des chansons françaises et un peu plus tard ce sont les luthistes de différents pays qui les recherchent pour les transcrire en tablature de lutli*-

Cette riche floraison n'est naturellement pas due à l'éclosion subite d'un art nouveau ; elle est le résultat d'une lente préparation, elle représente, pour ainsi dire, le point

(*) A l'.iris Allain^'nant publie de semblahles recueils pour lulli. orgues, épinclles, etc. dès 1510 et 15;iO. A Louv.iin Pierre Plialè^o imprime, un peu plus lanl. plusieurs livres du m^me genre. Sur les transcriptions de chansons françaises par des luthistes italiens v. les articles de M. 0. Chdesolti dans la flevtie musicale rj02el YEncyclopédie de la mutique I. Paris (1918).

culminant d'une longue évolution. Par quelques côtés la chanson du XVP siècle se rattache à l'art des trouvères; le caractère aimable et léger, les formes simples de certaines romances, pastourelles, chansons à danser du XIIP siècle revivent en elle. Les pièces lyriques employées au XIV siècle par Machaut et son école, le lay, la complainte, la chanson roial, la ballade, le virelai, le rondeau, sont presque toutes beaucoup plus compliquées et d'une facture plus savante. Au commencement du XV® siècle, Cambrai devint un centre musical très important. L'école appelée néerlandaise (quoique la plupart des musiciens qui s'y rattachent soient flamands ou français) développa encore le style canonique, éjà employé par les compositeurs de l'âge précédent, et les combinaisons artificielles. Mais déjà à cette époque on peut constater les commencements d'un mouvement qui tend vers un genre plus simple et plus naturel. De même qu'en Italie, dans la seconde moitié du XV® siècle, on oppose les frottole et les canzone aux compositions polyphoniques des maîtres flamands, très en honneur dans les différentes cours italiennes, de même nous voyons percer par-ci par-là en France un art plus populaire. Au point de vue littéraii^e Gaston Paris a déjà fait remarquer cette „ veine de poésie, toute neuve V -fraîche et savoureuse", qui se fait jour à côté des compositions pompeuses et savantes (^). En musique également les compositions lourdes et guindées font place quelquefois à des mélodies vives et attrayantes. Il y a lieu du reste de constater que ces poésies de caractère plutôt paDulaire se trouvent surtout dans les recueils avec musique, tin grand nombre de textes de chansons ne nous seraient pas parvenus, s'ils n'avaient servi à des compositions musicales qui eurent du succès.

La chanson du XVl^ siècle se distingue, en général, par une structure musicale assez simple Sans abandonner les

(*} ChanMnt du XV* iiècle. Soc. d. anc. textes français, I., 1875, p. IX.

imitations, les entrées successives de voix, son écriture a souvent un caractère plutôt harmonique, les différentes parties s'étageant en accords. En outre, il semble bien que ce n'est qu'au XVP siècle que s'établit définitivement le style vocal a-capella. De même qu'un grand nombre des compositions de Guillaume de Machaut et de ses disciples, beaucoup de chansons de l'école néerlandaise du XV* siècle sont écrites pour une voix avec accompagnement instrumental (^). Ce n'est guère que dans le dernier quart du XV® siècle que se prépare l'établisseroent du style purement vocal.

Comme h partir de 1450 environ la graphie musicale se simplifie aussi, que probablement grâce à l'influence de l'école de Cambrai, la notation tend à devenir plus claire et moins compliquée, on peut considérer le dernier tiers du XV® siècle comme une période essentiellement préparatoire et transitoire.

C'est précisément à cette période d'évolution qu'appartient le manuscrit qui fait l'objet de cette publication. Le recueil le plus connu de chansons du XV® siècle est le manuscrit f 12744 de la Bibliothèque Nationale, qui a été publié par MM. Gaston Paris et Gevaërt (2). Le manuscrit de Bayeux lui est apparenté; trente et une chansons sont communes aux deux recueils; la langue, la graphie, la musique les placent à peu près à la même époque.

Le manuscrit de Bayeux a déjà fait en partie l'objet de plusieurs publications. En 1821 Louis Dubois en reproduisait trente-quatre chansons, d'une manière assez peu correcte, a la suite de son édition des Vaudevires. En 1866 Armand Gasté publia le texte poétique entier (*) Quoique

(>) V. sur cette question surtout V. Sclieriniî, Studlen %nr Mmlkgetchichte dtr Frùhrenahuancr , Leipzig 191 :î. l'our la musique de Mactiaut voir la notice de K. LudvMg dans 1« lome H des Oeuvres de Guillaume de Machaut publ. par E. Hœpffnor. Pans 1911.

(i) V. p. VIII, noie 1.

O A. Gasté. Chantons normandes du XV* siècle, publléei pour la première fois mr ies mst de Bayeux et de Vire, avec notes et introduclion. Caen, 1866.

pour chaque chanson la musique soit très soigneusement notée, les mélodies furent laissées de côté. M. Eug. Rolland en donna quelques exemples dans le second volume de son Recueil de Chansons populaires, M. J. Tiersot en analysa quelques-unes dans ses articles de la Bévue des Traditions populaires et de la Tribune de S^ Gervais. Vu la grande importance des mélodies pour les chansons du moven-âge, une réédition complète semblait désirable, d'autant plus que le texte même n'avait pas été publié absolument sans fautes. Se fiant évidemment trop au scribe qui avait copié le manuscrit, Gasté, pas plus du reste que G. Paris pour ses Chansons du XV' siècle, n'avait reconnu certains types spéciaux de chansons. La forme caractéristique du virelai en particulier, celle du rondeau et de quelques autres chansons à refrain lui avaient échappé. Une élève de M. Hœpfi'ner, M"^ Heldt, a été la première à signaler, en ce qui concerne le virelai, les incorrections du recueil de G. Paris et en partie celles de celui de Gasté(^). J'avoue que moi-même, lorsqu'il y a quelques années je publiai des Chansons du XV® et du XVP siècle dans la Bihliotheca romanica, je n'avais pas toujours reconnu la forme exacte de certaines pièces. La dissertation de M'^® Heldt, et surtout les travaux et les indications de mon collègue M. E. Hœpffner(-) m'ont mis sur la voie.

Date et composition du manuscrit de Bayeux.

Le manuscrit de Bayeux est un très beau volume^ écrit avec beaucoup plus de soin que le ms 12744; il était évidemment destiné à figurer dans une bibliothèque prin-

(•) E. Heldt. Framosische Virelais aus dem 15. Jahrh. Disseit Jena, 1916.

(*) V. surtout: Oeuvres de Guillaume de Machaut, p. p. E. Hœpffner, H. 1911, p. XLVIII à LU {Snc. d. a. t. fr.) et Virelais et ballades dans le Chansonnier d'Oxford, dans Archtvum Homanicum IV, 1920, p. 1—21.

cière(*). Dans rintroduction à sa publication, M. Gasté a donné une description du manuscrit. Nous pouvons donc y renvoyer le lecteur, nous bornant à ajouter quelques remarques concernant surtout la musique. Se basant sur la devise du connétable de Bourbon, qui se lit dans les encadrements de chaque page, M. Gasté admet que le recueil a été composé à la fin du XV® ou dans les premières années du XVP siècle. Cette hypothèse est confirmée par quelques autres données. Une chanson (le n° 88) se rapporte à la mort du duc et roi René d'Anjou, survenue eu 1480. La rédaction du manuscrit est donc postérieure à cette date. D'autre part l'écriture est bien celle de la seconde partie du XV*' siècle; celle du texte est plus soignée, mais de même caractère que celle du ms 12744. Les bizarreries d'ortographe propres à cette époque se retrouvent en grand nombre dans notre recueil. Par exemple le z se rencontre là où sa présence n'est pas du tout justifiée: jamaiz (III, 41), dictez (LV, 7), je craintz (LIX, 17); à la deuxième personne du pluriel la forme avec z varie avec celle terminée par s: p. ex. avez, gardez (IV, 7. 8), tesiés-vous, taisiés, (XXXIX, 25) (-). Les lettres parasites, introduites à cette époque apparemment par une aitectation de latinisme, sont nombreuses: doubte(IIL 9), des soubz (XII, 18), doibt (XVIII, 10); advisé (XXVI, 1), advenir (V, 2); mectre (III, 39), guecter (XXII, 11), dict (XII, 22),; beaulté (XX, 1), dculx (XXII, 10), tault (V, 10), peult (V, 11); tbrteresche (LIX, 1), etc. etc.

L'écriture musicale nous permet aussi de tirer quelques conclusions. On peut admettre qu'entre 1450 et 14G0 la note noire est définitivement remplacée par la blanche (^). Cette notation est en général celle de notre manuscrit. Cependant

(') V. les deux planches pliototypKjues.

(•) V. pour des faits analogues Brunol, U\%1. de la langue française, I. 1905. p. 494*.

(«Kf. Joli. Wulf. Gesch. der MenauralNotntion, I, p. 39G, Lcipnj 190t.

à la fin du XV* et dans les premières années du XVP siècle

la scmiminima et la fusa sont noires. Nous trouvons cette

manière d'écrire également dans notre recueil. Pourtant une

chose est à remarquer. Primitivement les queues des notes

brèves devaient toujours être dirigées en haut. Vers la fin

du XV" siècle la pratique change. Tinctoris déclare (1476)

que la queue de la minima peut monter ou descendre (M-

L'Anonvme XII permet également cette double notation (*).

Un autre auteur de la même époque, Antonius de Lucca,

enseigne que pour les minimes et les notes plus brèves on

fait généralement monter la queue, à moins que cela ne

gêne les portées de la partie supérieure (^). J. Wolf a

signalé un certain ' nombre de manuscrits de la fin du

XV* siècle, dans lesquels le scribe descend la queue des

notes brèves à partir de la quatrième ligne (^) Or, dans le

ms de Baveux toutes les queues des notes brèves se

dirigent en haut. Ceci refléterait un usage plus ancien.

Mais il se peut que le scribe ait copié servilement son

modèle, et alors l'écriture permettrait moins de fixer la

date du manuscrit que d'indiquer approximativement celle

de certaines chansons.

Le manuscrit de Bayeux est, comme celui publié par Gaston Paris, une compilation. On y a rassemblé des pièces de toute sorte, chansons d'amour, romances, cliansons satiriques, airs à boire, chansons se rapportant à des événements politiques. Les unes ont un caractère courtois, d'autres sont d'allure nettement populaire. L'aire géographique de notre chansonnier est plus restreinte que celle du ms 12744; un grand nombre de chansons proviennent de Normandie (5); les autres sont purement françaises ; il n'y en a pas qui viennent des provinces du midi.

(») Traetatui de notit et pausis, v. Coussemaker, Scriptores, V, 42b.

(») (>jijssemaker, Script. III, i" h.

(>) Ibld. IV. 'i23b

(M Woir, ouvr. cité, 7 p. 407.

(•; C€ci ressort autant du contenu de ces chansons que de certaines formes linguistiques.

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