Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]
C'est une opinion généralement répandue dans tout le faubourg Saint-Marceau que feu M. Jérôme David, auteur de l'œuvre que nous publions, et qui a demeuré plus de trente ans dans ce quartier avec le titre et les fonctions de consommateur, descendait en ligne directe et naturelle de feu M. Laurent David, adjudicataire des fermes du roi sous le ministère de l'abbé Terray, et de demoiselle Ursule de Grandlieu , demoiselle de compagnie du ministre et dame de charge du ministère.
Mais un rentier de la rue Mouffetard , qui a long-temps servi dans la paulette et les parties casuelles , a pris la peine de venir nous informer que M. Laurent David père fut simultanément , durant sa vie mortelle, prête-nom des preneurs , pour les revenus ordinaires des fermes du roi], et prête-nom du bailleur pour les produits éventuels de la galanterie ministérielle.
Désirant vérifier ce qu il pouvait y avoir de
certain , ou du moins de probable dans ce document, nous nous sommes livrés à de sérieuses recherches. Nous avons trouvé dans les registres du parlement les lettres-patentes dûment vérifiées, en vertu desquelles maître Laurent entra en possession pour le terme de six années des revenus ordinaires des cinq grosses fermes ; mais nous n'avons pu découvrir les lettres closes qui lui adjugèrent les produits du domaine privé, dont l'exploitation se faisait dans les entresols du ministère.
Ce point historique, qu'il était pour nous d'un si grand intérêt d'éclaircir, est donc condamné à demeurer éternellement dans ce vague qui enchante l'existence et qui , couvrant toutes les origines d'un voile mystérieux , assure la tranquillité des empires, le repos des familles, et convient généralement à tout le monde.
Ce que nous pouvons citer comme un fait certain , c'est que le philosophe du faubourg rendit toujours un culte filial à la mémoire du galant abbé, et qu'il conserva jusqu'à la mort le portrait du grand ministre dont nous avons vu depuis la caricature.
Nous demandons bien pardon à la postérité de ne pas lui faire connaître les détails qui signalèrent l'enfance de M. Jérôme. Nous voudrions pouvoir lui apprendre les mois de nourrice , l'époque çt les circonstances du sevrage, et le conduire
ainsi par la lisière, depuis le berceau jusques au collège. Nous supplions nos arrière-neveux de nous rendre la justice de croire que, si nous avions pu nous procurer quelques renseignemens à ce sujet, nous n'aurions pas épargné à messieurs leurs grands-pères les aventures enfantines, les espiègleries de l'école qui entrent aujourd'hui comme un préliminaire obligé dans toute biographie de contemporains un peu soignée.
Nous avons seulement appris d'un vieil habitué, qui depuis soixante ans prend chaque jour sa demi-tasse au café des Cinq-Diamans ( dans lequel il préside avec la dignité de cul-de-jatte ) , que le jeune David, recommandé par le bailleur ou par le preneur ( c'est par son père que nous voulons dire ) , fut affectueusement traité par feu M. Delavoisier qui en fît son élève, et par la suite son préparateur; qu'il fut en même temps attaché à feu M. Bernard de Jussieux, comme herboriste à la suite dans les excursions botaniques; qu'il s'occupa beaucoup de dissections avec feu M. Daubanton, et qu'il passa bien des nuits à l'Observatoire pour examiner l'état du ciel, sous la direction de feu M. Delalande.
Nous avons ensuite découvert, dans les registres du personnel de la marine, que notre jeune homme, arrivé à l'âge de puberté, partit pour émanciper le Nouveau Monde sur le vaisseau du roi YEuriale; qu'il fit les premières campagnes dans
les mers du nord avec feu M. de Rochambeau, et la dernière dans les mers de l'Inde avec feu M. le bailly de Suffren; qua la paix de 1783 il s'embarqua à Batavia sur un vaisseau hollandais partant pour la découverte; qu'il fit sur ce bâtiment le tour du globe; qu'il demeura long-temps dans une île sauvage où il obtint par ses services des lettres de naturalisation, et qu'il ne revint sur le continent européen qu'après une absence de quatorze ou quinze années.
A son retour en France , il n'y retrouva rien de ce qu'il y avait laissé; père, mère, preneur, bailleur, fermes grosses et petites, ministres et ministères, et jusques à l'entresol de l'hôtel dans lequel il était né; tout avait disparu dans les vapeurs du plus sublime enthousiasme. Son revenu qui consistait en rentes sur l'état s'était évaporé en papier, l'habitude révolutionnaire de faire banqueroute avec des chiffons ayant succédé à l'usage monarchique de faire banqueroute par des réductions. La vieille société jetait en ce temps-là les hautscris , elle était dans les douleurs de l'enfantement; on arrachait de son sein avec le forceps la jeune société qui devait bientôt tuer sa mère.
Il ne vit pas cette première assemblée qui se fit à elle-même sa place, et qui s'y maintint avec une courageuse et noble fierté; assemblée que l'histoire proclamera grande, parce qu'elle eut du génie et de l'audace, et parce que l'espèce humaine, tou-
jours jeune, accorde une admiration toujours facile à ce qui s'élève au-dessus des proportions communes. Mais il suivit avec assiduité les dernières séances de cette seconde assemblée née dans les orages de la première, qui fut constamment dans une fausse position qu'elle ne s'était point donnée, qui provoqua beaucoup, fit peu, mais laissa beaucoup faire, et fit place à cette tragique et cruelle assemblée qui couvrit le pays du sang de ses citoyens, plutôt que de le laisser souiller par le joug de l'étranger, et qui, montant un vaisseau battu par les tempêtes, jeta la cargaison , les pilotes et une partie de l'équipage à la mer, pour arriver dans un port où d'autres orages et d'autres écueils l'attendaient. Il vit ensuite naître et il suivit dans sa marche la magistrature qui succéda à cette gigantesque assemblée; institution trop faible pour des circonstances si fortes, trop sage pour une époque d'exagération universelle, et qui devait bientôt disparaître devant le souffle d'un jeune héros, qui , du haut du capitole et des rivages de l'Orient, parlait à toutes les imaginations.
11 vit pour la première fois le premier Consul à la Malmaison. 11 le jugea grand parce qu'il était simple, fort parce qu'il était confiant, habile parce qu'il était studieux et patient. Monsieur Jérôme avait eu, quelques années auparavant, le bonheur ( qu'il n'avait pas recherché ) de connaître José-
phine. Comme il avait durant un fort long temps étudié les trois règnes de la nature sous les tropiques, elle l'avait fait prier de venir lui donner des conseils pour l'éducation des oiseaux étrangers qu'elle soignait dans ses volières , et pour la culture des végétaux exotiques qu'elle cherchait à acclimater dans son parc. Joséphine n'était point alors une majesté; elle était mieux que cela : elle était bonne et femme fort aimable.
Le premier Consul ayant rencontré le naturaliste du faubourg dans le parc de la Malmaison, s'entretint long-temps avec lui sur la température et les productions des régions équatoriales, comme s'il avait eu le pressentiment qu'elles seraient un jour sa dernière demeure. Après une multitude de questions dont il ne manquait jamais d'assaillir ceux qu'il supposait avoir beaucoup observé et observé avec discernement, il demanda à M. Jérôme s'il voulait avoir une place et un établissement fixe à la Malmaison. Notre original lui demanda l'emploi d'instituteur en chef des habitans de ses volières. « J'ai, en effet, beaucoup de perroquets, » répondit le Consul; « mais leur jargon « monotone m'ennuie et m'étourdit. » — » Je leur « enseignerai un autre langage , » répondit le phi- « .losophe; je leur apprendrai à prononcer distinc- « tement et à répéter sans cesse : Vive la liberté! « à bas la gloire qui éblouit le vulgaire et les vic- « toires qui tuent les hommes! » Le Consul, un in-
stant silencieux, jeta un regard fixe sur l'oiseleur; mais une expression plus douce ayant subitement succédé à une physionomie sévère : « Citoyen du « faubourg Saint-Marceau, lui dit-il, vous avez « raison : les gouvernemens sont institués pour « conserver la société et non pour la détruire. » Le lendemain l'homme du Destin partit pour une campagne qui allait s'ouvrir , et quelques mois après il y eut plusieurs centaines de mille hommes de moins sur la terre.
César étant parti avec son étoile et sa fortune; M. Jérôme n'osa plus se présenter dans un lieu où il croyait plutôt qu'il ne craignait d'avoir déplu. Joséphine le fit appeler, et l'assura que son mari avait infiniment goûté sa conversation , qu'il le considérait comme un homme très capable , et qu'il lui avait conseillé , avant son départ , de le placer à la tête de sa maison. Notre original persista à ne vouloir aucune place ni aucun émolument; mais il continua de fréquenter la Malmaison.
On était alors à l'époque du printemps , et dans l'ivresse des plus hautes prospérités. On accourait de toutes parts à la Malmaison. On voyait au sein des paysages les plus rians tout ce que la nature offre de plus gracieux, et tout ce que la haute société peut produire de plus grotesque. Monsieur Jérôme trouvait un extrême plaisir à observer tous les soirs , dans le parc, des gazelles aux yeux bleus et des altesses aux regards tendres; des tourterelles ni-
chées sur la cime des arbres , et d'amoureux couples soupirant sous leur ombrage ; des paons étalant avec orgueil l'or et l'azur de leur plumage, et de gros dignitaires chamarrés de cordons faisant la roue; des cantatrices aux cheveux blonds, et des fauvettes à tête noire; de vieux courtisans marchant à l'aide de leur canne, et des ourangs-outans se promenant sur leur bâton ; des auditeurs sur les balançoires, et des écureuils suspendus par la queue, et se jouant dans les bosquets; et une majesté brillante d'éclat, remplie de bonté, régnant sur cette ménagerie et sur cette société, au milieu cle ce nouvel Éden , où des Èves amoureuses prêtaient une oreille complaisante aux discours séducteurs d'une multitude de jolis serpens.
Un motif plus puissant et plus noble retenait encore notre naturaliste dans ce paradis terrestre : c'était celui d'attirer sur les habitans de son faubourg une foule de grâces, d'encouragemens pour l'industrie, de secours pour les pauvres et d'emplois pour les sujets un peu capables. On rend à M. Jérôme (aujourd'hui qu'il n'est plus) cette justice : que, tant qu'il fréquenta la Malmaison, il n'y eut dans son faubourg aucun atelier sans travail, aucune misère sans secours , aucun bras sans emploi. Son inflexible genou , qui n'avait jamais plié devant la puissance , s'inclinait avec respect devant la bonté, une bonté pleine d'abandon et parée de tant de grâce. Il ne changea pas avec une cour vo^
lage. Serviteur de Joséphine puissante, il se fit l'esclave de Joséphine disgraciée.
Ce fut ainsi qu'après avoir fait le tour du globe , contribué à l'émancipation d'un monde et servi, comme sauvage, dans une portion de l'autre, il parvint à se civiliser un peu , et à s'instruire assez pour rendre profitable son intelligence à la représentation de ce grand drame de notre révolution , dont le premier acte fut une exposition brillante, le second un imbroglio sombre, le troisième une suite de catastrophes sanglantes, la quatrième une transition plutôt qu'un dénouement, et dont le cinquième fut rempli d'exploits tellement gigantesques et d'aventures tellement héroïques, que nous, qui les avons vus, à peine pouvons-nous les croire.
Les personnages de ce drame sont les individus qui composent cette bonne nation française, d'abord emportée par le vent des théories et les illusions de l'espérance, puis décimée par des tyrans farouches , séduite par des charlatans habiles , disséminée sur tous les points du globe et soumise aux rigueurs des climats les plus extrêmes, et enfin foudroyée par toutes les puissances du continent, et arrivée ainsi toute sanglante et mutilée, de dénouement en dénouement, sous l'autorité d'une dynastie antique et révérée qui veut sincèrement son bonheur, mais qui ne pourra le trouver que dans la raison des sages élevés à une si rude école,
Toute cette vie si diverse et si agitée , une suite de spectacles si extraordinaires et si imposans expliquent le caractère et conséquemment les doctrines et jusques au style de notre philosophe de faubourg. Comme il avait beaucoup vu, il était indulgent; comme il avait beaucoup réfléchi, il ne se pressait jamais de donner un avis ou de prendre une résolution ; comme il avait beaucoup souffert, il était compatissant; comme il avait été long-temps aux prises avec tous les besoins, il était sobre et économe ; comme il avait bravé beaucoup de dangers, il avait acquis l'habitude d'un grand courage ; et enfin, comme il était désenchanté, il ne cherchait plus dans les institutions que ce qu'il y a de positif et de rassurant. Il n'aimait que ce qui est simple et naturel; il n'estimait que ce qui est vrai, ne se passionnait que pour ce qui est utile. Son humeur ne s'exhalait que contre les fourbes et les imposteurs, et sa haine contre eux n'était pas beaucoup plus animée que celle qu'il portait aux taupes et aux renards. Il était persuadé que nous avons en nous quelques-uns des instincts bons ou mauvais qui appartiennent à d'autres espèces; que l'homme, ayant été créé le dernier, a reçu les émanations et a été en quelque sorte légataire des êtres dont la création a précédé la sienne, et que les principes d'une bonne philologie doivent emprunter quelque chose des observations zoologiques.
Cette idée singulière faisait partie de son système, et ici nous ne pouvons dissimuler à nos lecteurs que M. Jérôme, malgré les avantages d'une éducation brillante et d'une instruction immense, était malheureusement atteint de plusieurs manies. Il était l'homme le plus impressionable et le moins fashionable qu'il y eût dans son faubourg. Il fallait qu'il fût continuellement en contact avec les élémens et en communication avec les trois règnes. C'est pour cela qu'à la Malmaison il était toujours dans le parc et jamais au château ; et dans son faubourg toujours sur la place et rarement chez lui. L'appartement le gênait. Il se laissait aller facilement aux impressions extérieures, et on pourrait deviner sous quelle influence, sous quel degré du méridien , dans quelle température ou dans quelle saison il a travaillé les diverses parties de l'œuvre que nous publions.
Comme on a un habit pour daaque saison , de même il avait un style de printemps, un style d'été ou d'hiver, et on pourrait dire de son esprit que c'était l'aquilon ou les zéphyrs qui donnaient à ses pensées le vêtement dont il les habillait. Ce vêtement était ordinairement fort léger; mais , ainsi que dans les ouvrages de Canova, Je nu s'y dessinait parfaitement sous la draperie. Il s'attachait surtout à prendre la nature sur le fait, et à la peindre avec des couleurs vierges. Dans les champs il voulait savoir quel engrais ou quelle espèce de
terreau ou de culture fait pousser telle plante plutôt que telle autre, et dans la société quelle position ou quelle éducation fait naître telle habitude; quelle expression inarticulée, quel mouvement spontané peut inspirer chaque espèce de passion qu'on éprouve. Il trouvait plus de figures neuves et hardies et plus de poésie dans la conversation des héros de la Râpée, que dans la prose si laborieusement boursoufflée des Martyrs. Comme il avait de la finesse dans le tact , il sentait le renard d'une lieue. On le voyait souvent dans les fêtes champêtres, dans les danses villageoises, dans les marchés, dans les ateliers, partout où il y avait du travail, de la joie et du peuple. Tout son faubourg lui rend cette justice, qu'il y a beaucoup étendu et perfectionné les arts industriels, tant par ses conseils que par les encouragemens qu'il a obtenus pour eux. On lui doit le perfectionnement de plusieurs anciens procédés et l'introduction de plusieurs méthodes et machines nouvelles.
Les arts, les métiers et le commerce créent naturellement la démocratie; il le savait, et il trouvait tout simple que des ministres, pour qui ce seul nom est un épouvantail , adoptassent un système directement contraire à celui de Colbert. Il comprenait à merveille que le ministère et l'industrie, étant d'humeur incompatible, dussent nécessairement se séparer; parce qu'il est reçu comme principe dans toutes les monarchies européennes,
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excepté dans une , que ce n'est pas aux gouvernemens à s'accommoder avec les habitudes et les intérêts des nations, mais que c'est aux nations à façonner leur manière d'être et d'exister aux décisions des conseils auliques ou aux fantaisies des cours. Sa vue s'étendait encore plus loin. Il prévoyait qu'un jour arriverait où le Nouveau Monde aurait la prétention de régenter et peut-être même de gouverner son frère aîné ; et il pensait qu'il était sage de prévenir, par de prudentes et de successives concessions, la crise dans laquelle on se trouverait engagé entre le joug des Tartares et les doctrines de Boston.
Il nous reste à parler de l'œuvre de notre illustre inconnu. On ne saurait croire toute la peine que nous avons prise pour débrouiller ses nombreux manuscrits. Il écrivait ou plutôt il traçait des caractères de sa façon sur de petits cahiers de papier in -8°, cousus ensemble avec de gros fil. Dans les champs, il écrivait au bord des ruisseaux sur des quartiers de roches, sur des troncs d'arbre, sur des queues de charrue , sur des gerbes de blé ou sous des hangars, suivant la saison ou les objets qu'il voulait traiter. Dans la ville , il écrivait sur les bornes des rues , sur les quais , sur le toit des petites échoppes, et il n'eut jamais d'autre bibliothèque que celle qui est étalée, tous les jours, sur le parapet des quais et des ponts. Il est l'homme du monde qui a le plus lu, sans avoir jamais pos-
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sédé ni emprunté aucun livre ; et il est en même temps celui qui a le plus écrit, sans avoir employé ni plume ni encre. Il ne s'est jamais servi que de crayons; de crayon noir, gris, jaune, vert, ou orangé, variant ainsi les couleurs suivant la nature des objets. Il avait son livre rouge, sur lequel on trouve inscrits les historiographes, les pamphlétaires et les poètes pensionnés qui , ayant mangé à tous les râteliers, se trouvent signalés sur son livre par un bonnet , une aigle et une fleur de lys. Il nous reste de lui une histoire fort curieuse de la société des bonnes lettres, écrite avec un crayon couleur peau de renard.
Il avait , dans ses voyages , tellement contracté l'habitude de dessiner tous les objets qu'il voyait, qu'au lieu d'écrire, comme nous le ferions nousmêmes avec des lettres de l'alphabet, les mots arbre ou montagne, il dessinait une montagne ou un arbre. Au lieu de dire, tout simplement, comme nous avons souvent occasion de le dire nous-mêmes , qu'une grosse bête se présente à la porte d'une société savante ou prétendue telle, il dessinait un quadrupède s'acheminant, sans façon, vers une bergerie où d'autres quadrupèdes l'attendaient pour lui faire fête. Nous avons, sous les yeux, un dessin au crayon qui représente un certain nombre de trônes, une grande multitude de cathédrales, de clochers, de palais, de châteaux, de chapelles, et par-dessus tout cela une thiare immense cou-
vrant tous ces établissemens de son ombre, il appelait cela le monde de M. de Bonald. Il désigne , sous le nom de x, ceux d'entre MM. les géomètres qui composent la section mathématique de l'académie des sciences, et il pousse l'incivilité jusqu'à désigner par des zéros plusieurs d'entre MM. les Quarante. Il nous a encore laissé une nomenclature de nos grands littérateurs, classée en ordres, genres et espèces, d'après des formes géométriques déterminées par le genre de talent et la valeur sp^pfique de chacun; désignant par des cubes les esprits solides, par des angles aigus les écrivains adonnés à la pointe, par des spirales les écrivains obscurs, par des cônes tronqués les hommes à talent que le pouvoir a mutilés.
Du reste, il était assurément l'homme du monde qui attachait le moins d'importance à ses élucubrations; nous trouvons sur la couverture de plusieurs de ses cahiers des titres d'ouvrages ainsi conçus : « Recueil de mes pensées du matin, suivi « d'une méthode facile pour l'expectoration de la « pituite, fagot de tout bois et de toutes pièces « fait sur la montagne à l'usage des gens de la « plaine. Méditations poétiques écrites sous la « troisième arcade de la rue de Rivoli, sur la rao- « bilité des choses humaines et sur l'immobilité du « ministre et de la rente ».
Nous trouvons aussi dans ses manuscrits des lettres galantes qu'il écrivait avec des crayons cou-
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leur de feu à une Brésilienne de la tribu des Tupinambours dont il était devenu éperdûment amoureux. Cette sauvagesse était l'idole de son cœur et la dame de toutes ses pensées. Nous avons sous les yeux son portrait, que nous ferions lithographier si son costume était un peu moins simple. L'impression qu'avait produite en lui cette beauté sauvage du Nouveau Monde le préserva durant toute sa vie contre la séduction des beautés privées de l'ancien ; la vierge du désert le sauva des vierges du faubourg.
Quoique Monsieur Jérôme fût assurément le plus tolérant de tous les hommes et le plus paisible de tous les citoyens, il paraît par le début même de l'un de ses manuscrits que la septennalité et le jésuitisme lui causèrent tant d'humeur qu'il partit brusquement de Paris avec plusieurs naturalistes pour l'exhaler en toute liberté. Il se rendit aux Alpes, « que l'aspérité du pays, que la « sauvagerie des détails ne nous rebute pas , dit-il « aux lecteurs, venez avec moi dans le pays cWt « loups, peut-être y trouverez-vous quelque chose « à apprendre. » On croirait, si on ne connaissait sa modestie qu'il n'est monté si haut que pour répandre l'instruction fort loin. Cette instruction est déguisée sous les formes de fable, d'allégorie et de conte, comme s'il eût vécu sous la domination des califes, ou sous le gouvernement des shahs de Perse. Indépendamment des motifs de prudence
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