‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 2 sur 233 · KH · texte numérisé non relu

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qui purent alors l'engager à adopter cette forme d'instruction, il était persuadé que l'on ne doit présenter la vérité aux hommes que de profil ; et que s'ils la voyaient en face, son éclat les éblouirait tellement que la société serait détruite, et l'espèce humaine livrée à la barbarie.

L'œuvre que nous publions conviendra à tout le monde, les impérialistes y trouveront des souvenirs , les ultras des consolations, les ambitieux des leçons, les monarchistes constitutionnels des assurances,les femmes des aventures, les enfans de tout âge et les gouvernans de toute espèce d'utiles préceptes. En notre qualité d'éditeurs , et pour faire valoir notre édition, nous adopterions volontiers le protocole de ces héraults de tentes et de baraques placées le long des boulevards auxquels saint Denis et saint Martin ont donné leur nom : «voici du merveilleux, de l'in- « croyable, quelque chose qui passe toute imagi- « nation; entrez et voyez, il y a du sauvage, mes- « dames, il y a du libéralisme, messieurs. »

Que, si on nous demande à quel genre de littérature cet œuvre sans pareil appartient, nous admirerons d'abord la candeur de ceux qui nous adressent une telle question , et nous aurons ensuite l'honneur de leur répondre que les ouvrages de l'intelligence n'ont pas de type primitif, ni de forme déterminée comme les productions qui sortent du sein de la terre ou qui en couvrent la surface ; que la pensée varie à l'infini , qu'elle vient

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quand elle veut, s'en va quand il lui plaît, et s'habille suivant sa fantaisie , sans souffrir qu'on l'emmaillotte, qu'on la classe ou qu'on l'aligne; qu'à la vérité il est possible de diviser et de subdiviser les insectes parle nombre de leurs pattes, de leurs ailes et de leurs élytres; les plantes par le nombre, la forme et la position de leurs stygmates et de leurs anthères; mais qu'il est impossible de nomenclaturer ainsi par ordres, genres et espèces les productions intellectuelles avec la même facilité que l'on compose une zoologie.

Que si pourtant vous insistez pour que nous procédions par assimilation , nous vous dirons que cet œuvre est dans la littérature ce que sont en botanique les hybrides qui proviennent du mélange de graines ou semences diverses ; ce que sont en zoologie les métis , les mulets ou les monstres (et il y a des mulets féconds et des monstres qui plaisent), et que cet œuvre est tout simplement le produit de l'accouplement d'un esprit ardent avec une mémoire féconde, sans que le père et la mère de l'être littéraire qu'ils ont créé se soient jamais doutés de ce qu'ils faisaient, ni quel nom on donnerait un jour à l'enfant naturel dont nous avons aujourd'hui l'honneur d'être les parrains.

Vous ne trouverez point dans ce manuscrit un académicien qui compose, mais un original qui crée, parce que cela l'amuse, qui jette la pensée comme elle lui vient, sans trop se soucier qu'elle

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plaise ou déplaise, qu'elle soit en guenille ou en habit de cour, préférant la danse grotesque à la danse académique , et la conversation d'un drôle de corps qui divertit, à la fatuité d'un sot qui ennuie.

Que si vous nous demandez encore à quoi bon la publication d'un tel œuvre , nous aurons l'honneur de vous répondre qu'en temps de carnaval il est utile qu'une police vigilante prenne le nom des masques , afin qu'ils ne nous donnent pas des coups de vessie par le nez ; que dans les temps de carême et d'abstinence il y ait des écrivains dont l'innocente gaîté vous aide à supporter chrétiennement les peines du jeûne et le poids des cendres ; que dans des temps d'ambition il y ait des moralistes qui vous rappellent aux goûts simples , à la culture de vos champs et aux soins que vous devez à vos familles ; que dans les temps d'imprévoyance il y ait des politiques qui vous disent : « la Russie se civilise et s'arme ; le capital de la « rente s'accroît, les colonies s'émancipent et les « moines bénissent la Russie , maudissent les colo- « nies et profitent de la rente » ; que dans les temps d'orage il y ait des pilotes qui vous guident entre le despotisme et l'anarchie , qui vous montrent la passe, la baie et le port, en d'autres termes, la Charte, les Chambres et le Trône, et qui vous disent avec franchise : «Vos voiles sont de papier, « votre bâtiment est piqué des vers, les reptiles

« consomment vos biscuits, on étouffe dans l'en- « trepont-, et les Jésuites battent le briquet dans « la sainte-barbe. Croyez -moi, ne risquez pas un « autre voyage; le mouillage est bon, jetez-y l'ancre « de miséricorde. »

Après vous avoir, mon cher lecteur, bien longuement entretenu de la nature de l'œuvre que nous publions et du caractère singulier de l'ouvrier, il nous reste à remplir un triste devoir en vous parlant de sa fin. Feu Monsieur Jérôme avait toujours été connu dans son faubourg comme l'homme le plus robuste de son temps, et comme ayant toujours rempli avec beaucoup d'assiduité son rôle d'observateur, et avec une extrême précision ses fonctions de consommateur, lorsqu'il fut subitement atteint d'une maladie grave. On ne fut pas d'accord sur la nature de son mal. L'ancienne faculté vint aux prises avec la nouvelle, et elle choisit pour champ de bataille le corps du pauvre . malade. Pendant que les deux doctrines faisaient de brillantes charges l'une contre l'autre, l'âme du patient se trouvant vivement pressée dans son enveloppe matérielle par les marches en demicercle que décrivaient les parties belligérantes, son âme, dis-je, prit le parti de s'échapper, et ce fut un médicament du docteur B. qui lui servit de tangeante.

Lorsqu'il se serjtit mourir, il se fit transporter dans un fiacre sous l'ombre d'une saussaie placée

le long de la rivière des Gobelins', n'emmenant avec lui d'autre garde-malade que son chien. Il y mourut, et il y serait probablement demeuré sans sépulture, si le docteur à quatre pattes ne fût venu sur le boulevard attendre les passans et les conduire, en aboyant, au lieu où gissait la victime. Elle fut reconnue par les habitans du faubourg , et reconduite dans le domicile qu'elle occupait avant que son âme eût reçu de la faculté le congé qui la sépara de son corps.

Le convoi fut fort simple. Il se composa du cadavre, du croque-mort et d'un archer de police. Le chien fidèle terminait cette pompe funéraire.

C'est une justice que nous aimons à rendre aux honorables habitans de ce faubourg, que lorsque le convoi le traversa chacun sortit de son atelier ou de sa boutique, ou mit la tête à la fenêtre pour le voir passer. Le voilà donc ce brave homme , l'ami de l'ouvrier, le soutien du pauvre, cet homme si sobre , si bien lettré ; nous ne manquerions pas de l'accompagner jusqu'au cimetière si le feu n'était pas à notre brassin. C'est ainsi que dirent les brasseurs. Voilà donc ce bon consommateur qui n'achetait jamais qu'au comptant; pauvre colibri, nous ne te laisserions pas aller ainsi tout seul, si nous avions quelqu'un pour garder nos boutiques. C'est ainsi que parlèrent les marchands de comestibles. C'est lui, c'est bien lui, ce pauvre chou qui ne donnera plus ni fleur ni graine; nous couvri-

rions son corps de nos bouquets si ce n'était pas demain la Saint- Jean et s'il n'y avait pas tant de Jeannes dans le quartier. Ainsi dirent les bouquetières. Que le ciel t'accompagne , mon pauvre lapin jusqu'au lieu dont tu ne sortiras plus, et où nous nous empresserions d'aller dire nos prières; si nous ne devions pas fournir dimanche la demi-douzainede chaises que nous avons promise à notre bourgeois. C'est ainsi que dirent les rempailleurs. Si bien que notre brave homme se rendait seul au cimetière avec son chien, le croque-mort et l'archer lorsqu'un mégissier sortit brusquement de son atelier. Il ne sera pas dit, s'écria-t-il, que tu t'en ailles seul sans tambour ni trompette, et après avoir quitté son tablier il se mit à la suite du chien avec Farcher et le croque-mort. Mais il arriva que ces quatre individus (c'est trois que je veux dire, car le chien resta auprès du corps), entrèrent au cabaret qui se trouve sur la route , et laissèrent aller le corbillard comme il voulut jusqu'à la porte du cimetière. Lorsqu'il y fut , le chien aboya., le portier ouvrit, mais il refusa d'admettre le corps; si on ne lui présentait le congé de mouvement ou la lettre de voiture. Ce fut en vain que le chien pleura et remua la queue, le Caron des gobelins fut aussi impitoyable que le Caron du Styx.

Les deux préposés au mouvement des corps et le mégissier arrivèrent enfin , après avoir fait maintes libations funéraires, et ce dernier étant entré

dans le cimetière avec le corps et le passavant, prit la parole : Vous voilà , dit-il , notre cher et bon Monsieur Jérôme, vous voilà donc étendu de tout votre long et sans espérance de vous relever jamais; vous ne viendrez plus fumer votre cigare à la porte de notre boutique, lorsque je travaillais à nos ma- ( roquins; vous n'écrirez plus sur les bornes de la rue; vous ne prendrez plus le matin votre petit verre; vous n'offrirez plus à tous les voisins le feu de votre briquet , la cigare de votre petit sac et le râpé de votre grande boîte. Vous voilà tel que la mort vous a fait, tels que nous serons tous un jour. Ah! mon Dieu, mon Dieu! ce que c'est que de nous! Et lorsque le corps fut couvert d'un peu de terre , le bon ouvrier écrivit avec de la craie sur une ardoise l'épitaphe suivante qu'il. déposa sur la fosse: «Cice gît le bon Monsieur Jérôme , homme lettré et « point adonné à la boisson , de mœurs simples et « innocentes , rien pour lui tout pour les autres. « Un véritable original. »

Ce qu'il y eut de remarquable après la cérémonie , c'est que pendant que les trois hommes du convoi allèrent boire ensemble, le chien fidèle se rendit dans toutes les maisons du faubourg que son maître avait coutume de fréquenter. Il y aboya et pleura long-temps comme pour leur faire part de la perte qu'il venait de faire. Il continua chaque jour durant une semaine entière ses visites de deuil sans vouloir manger, et il alla mourir au

lieu même où son maître avait rendu l'âme. Les habitans du faubourg, touchés des beaux sentimens de ce chien vertueux, lui firent de magnifiques obsèques et lui élevèrent un tombeau.

Ainsi finit le bon Monsieur Jérôme, dernier rejeton sorti des entresols de feu M. l'abbé Terray , ainsi finit son chien. Et puissions-nous avoir un jour l'occasion de rendre de pareils hommages à ceux qui, en reproduisant la physionomie de ce grand ministre, nous font apercevoir dans un brillant diorama, la perspective aérienne de nos finances.

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