LIVRE Ili. CHAPITRE I. ^3l
laquelle on pût établir une liaison un peu probable entre les carbonari du Piémont et les Jacobins de la Haute-Provence , et pour former ainsi le premier anneau de cette grande chaîne de conspirations qui , menaçant tous les trônes , oblige tous les cabinets à tenir l'espèce humaine en interdit. Ce commis saisit avidement l'occasion qui se présente; il en parle au ministre qui tenait le porte-feuille à cette époque. Vite un rapport, un rapport bien nourri, une décision bien prompte > un courrier bien expéditif. Ordre de fermer le café, de mettre les scellés sur les papiers et de prendre s'il était possible les épingles en flagrant délit. Recommandation expresse de faire les recherches les plus exactes , afin de savoir si on ne trouverait pas la constitution de 1791 au fond de quelque cafetière.
M. le préfet qui administrait dans ce temps-là le département , était un magistrat à tête froide , à sens droit. Il ne jugea pas à propos d'examiner les choses qui se passaient autour de lui avec le microscope qu'on lui envoyait du quai Malaquai, et il eut l'extrême simplicité de croire qu'il devait regarder avec ses propres yeux. Il savait comment il faut se conduire dans les temps de partis; qu'il ne s'agit que de gagner du temps pour amortir les passions; que les coups d'autorité ne font que les irriter et les porter à des actes désespérés. Peutêtre aurait-on voulu à Paris quelques-uns de ces
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actes pour avoir au moins des prétextes ; mais le magistrat les prévenait pour n'avoir pas à les punir. Il se plaça donc entre les piqueurs d'épingles qui faisaient des théories dans un café, et les commis qui faisaient à Paris du positif avec des mots équivoques et des paroles en l'air, et qui voulaient du nouveau pour faire briller leur zèle.
Néanmoins fidèle à ses devoirs , il exerça une surveillance plus exacte sur ce qu'on faisait, ou plutôt sur ce qu'on disait dans ce café. Il sut que, durant une des dernières soirées, le pharmacien de la ville s'était vanté de municipaliser toute l'Afrique par des envois multipliés d'une thériaque de sa composition. Un autre s'était flatté d'établir un grand commerce en denrées des Alpes dans les colonies espagnoles et les républiques nouvelles. Un autre avait proposé d'envoyer à Constantinople un ours parfaitement dressé sous la direction d'un cornac intelligent qui le ferait danser dans les jardins du sérail et y produirait infailliblement une révolution. Un fabricant d'horloges de bois à la façon de Saint-Claude, et qui était parvenu à y adapter des sonneries fort ingénieuses , osa se flatter de faire jouer l'air de ça ira, jusque dans la chambre du pape et de mettre ainsi tout le Vatican en feu. Mille autres extravagances du même genre furent débitées durant la même soirée le jour de la Saint-Nicolas sous l'inspiration de plusieurs bolls de punch.