LIVRE III. CHAPITRE I. ZZC
teur du genre humain. On y trouve les nouveautés littéraires , les pamphlets politiques et une sphère que ces honnêtes gens font tourner sur son axe : trouvant le plus grand plaisir à voir passer sous leurs yeux les terres et les mers, les républiques et les empires , les nations blanches , jaunes* noires et cuivrées, les peuples sauvages ou civilisés , les chrétiens , les mulsumans , les idolâtres y les fidèles au culte du feu, les adorateurs du grand Lama et toutes les populations diverses dont il a plu à Dieu , notre créateur, de couvrir et de bigarrer ce globe fallot* Mesurant avec leur compas les divers degrés du méridien, et marquant au crayon les limites assignées à chaque sottise. Ils ont aussi une carte géographique placée debout , et qui se déroule sur un grand châssis au moyen d'une manivelle. Ils s'amusent à piquer des épingles sur cette carte; ils les font avancer ou reculer à mesure qu'il y a quelques évènemens dans le monde, et que les courriers leur en apportent la nouvelle.
Lorsque Caillaud de Nantes arriva sur les côtes d'Afrique, ils débarquèrent avec lui; ils traversèrent le royaume de Darfour remontèrent le Niger et ils poussèrent une épingle jusqu'à Tumboucto, s'emparant autant qu'il était en eux de tout le pays qu'ils ne déguerpirent qu'après y avoir établi une belle et bonne république noire qu'ils marquèrent avec une grosse épingle à tête tricolore.
2>3o MANUSCRIT DE M. JEROME.
Lorsque Monseigneur de Malines, publia son gros livre pour émanciper le Nouveau-Monde, nos habitués se mirent tout de suite à l'ouvrage , et ils firent si bien que dans peu de jours ils percèrent à coups d'épingle l'isthme de Panama. Ils pénétrèrent avec Monseigneur, de la Vera-Cruz à Acapulco , voguèrent sur la mer Pacifique et ils ne s'arrêtèrent qu'à la Chine. Après avoir fait trois cents révérences au mandarin de Canton, et soigneusement observé les mœurs du pays, n'osant se flatter de composer une république avec des magots, ils levèrent l'ancre et dirigèrent d'un autre côté leurs épingles.
Un individu appartenant à la faction des introuvables, né dans la ville même où ce café est établi, et qui était retenu à Paris par de hautes fonctions, alla voir un commis du quai Malaquai*, et il lui dénonça ces piqueurs d'épingles, comme s'étant, au mépris de toutes les légitimités sociales, emparés de beaucoup de pays, et comme méditant le crime d'une usurpation universelle. Ce commis, lecteur assidu et même passionné des romans de Walter- Scott, avait reçu du ciel et de ce grand maître une imagination brillante.il avait dans ce moment en porte-feuille une demi-douzaine de conspirations fort agréablement arrangées; mais pour compléter son assortiment, il lui en manquait une sur
* Ce nom indique suffisamment l'époque de cette aventure.