CHAPITRE II
Sur ces entrefaites, un quidam d'un certain âge et encore très vert , se disant étranger , et venant à pied de fort loin , arriva dans le café. ■ Il pose à terre son havresac, son chapeau et sa gourde. Il tire de sa boutonnière une flûte à bec, de sa poche un cahier de musique fort correctement noté, et un petit herbier in-8°, dans lequel il se plut à examiner de petites plantes desséchées et collées avec un soin extrême. On était tellement occupé, dans ce café , à la lecture du Constitutionnel et du Courrier que les facteurs venaient d'apporter, que les habitués ne firent d'abord nulle attention à cet étranger. Mais le garçon du café le voyant assis et établi vis-à-vis l'une des tables , présuma qu'il voulait être servi , et il lui apporta une bavaroise. Sur quoi l'étranger... «Tout est bien sortant des mains « de l'auteur de toutes choses , tout dégénère en- « tre les mains de l'homme*. Garçon , emportez « votre bavaroise. » Sur cette réponse , on pensa
* Emile, liv. Ier.
qu'il désirait qu'on lui servît des fruits, comme étant ce qu'il y a de plus simple au monde , un présent spontané que nous fait la nature, et on lui en apporta qui provenaient des greffes les mieux choisies, et qui avaient la plus belle apparence du monde. « L'homme ( s'écria le piéton ), force un « arbre à porter les fruits d'un autre , il mutile son « cheval , son esclave , son verger, il aime les difformités, les monstres *. Garçon, emportez ces « fruits. »
Les habitués , entendant ces propos , après avoir achevé le Constitutionnel et leur demi-tasse , abordèrent cet original. Vous nous citez-là, lui disentils , les maximes d'un grand maître ; ce sont précisément les paroles de l'illustre citoyen de Genève. Et depuis quand, répondit le quidam, est-il donc défendu à un fils de répéter les discours de son père? — Vous, monsieur, fils de Jean- Jacques , lui répondit-on ; ce grand homme fit porter ses enfans à l'hospice des Enfans-Trouvés ; il n'en connut , il n'en avoua jamais aucun. «Mais qui donc (reprit le « piéton ) , a pu empêcher sa veuve de reconnaître « et de retirer de l'hospice l'enfant qu'elle avait eu « de Jean-Jacques, et c'est précisément ce que cette « tendre mère a fait pour moi, immédiatement après « la mort de mon père. Elle vint me reconnaître, « et elle s'assura de l'identité par le nom , par la
* Emile, liv. Ier.