LIVRE III. CHAPITRE II. 23c
« date de l'inscription , et par les signes naturels « que je porte encore sur moi. Mais brisons là-des- « sus ; que vous importe , gens du monde ; le fils « de Jean- Jacques sera toujours une fiction pour « vous. * »
A l'instant même . on se porte avec vivacité vers l'étranger ; on l'examine d'abord avec une curiosité inquiète ; puis on le considère avec admiration , et enfin on le contemple avec amour , avec passion ,. avec extase , lorsqu'on voit autour de son chapeau la devise de Jean- Jacques : Vitam impendere vero , et sur sa boutonnière un bouquet de pervenche, lorsqu'on entend donner le nom d^chateaiu chien qui le suivait, qui était probablement le fils de celui de Jean-Jacques , retiré comme lui du dépôt des chiens trouvés ; lorsqu'il produit plusieurs lettres de Jean - Jacques à son épouse , et qu'on en compare l'écriture avec celle des lettres de ce philosophe à Liotard et données à un habitué par Faujas de Saint-Fond; enfin, lorsqu'on le conduit devant le buste en marbre de son père. Même forme de tête, mêmes traits, même physionomie, rien n'y manque ; c'est lui , c'est bien lui , d'ailleurs , même simplicité, mêmes habitudes, mêmes discours. Il est vrai qu'il devrait paraître plus vieux, mais le fils de Jean-Jacques est semblable aux oeuvres de son père, il jouit d'une jeunesse éternelle. Il est
* Nouvelle Héloïsc , Préface.
'l[\Q MANUSCRIT DE M. JEROME.
vrai que son éducation semble un peu négligée, mais il est l'enfant de la nature, un véritable Emile, qui cache sous des dehors communs, une science profonde , une vertu parfaite ; et pour compléter la ressemblance ou plutôt l'imitation , le congrès de Colombie lui a envoyé à Paris une députation, comme autrefois la république de Pologne à son père, et il va s'embarquer à Marseille pour porter aux Colombiens un supplément au Contrat Social qu'il a dans son bissac. ( Il m'est échappé de dire que le piéton avait annoncé ce fait à son arrivée dans le café ). Tout cela est fort naturel et va de soi-même, ajoutait -on, la chose est évidente. On ne questionne plus, on n'examine plus, on ne doute plus , on est pris d'une foi sainte. La maîtresse du café ne pouvant plus y tenir, quitte brusquement son comptoir , monte dans la chambre de lecture , demande , avec une ferveur toute philosophique , la permission d'embrasser sur ses deux joues le fils de l'immortel Jean-Jacques. La vieille Julie embrasse le nouveau Saint-Preux qui s'écrie : « Garde tes baisers, je ne saurais les supporterais «sont trop acres, trop pénétrans, ils percent, ils « brûlent jusqu'à la moelle. Une faveur! une face veur! c'est une trame horrible. * »
Sur cette réponse qui renfermait un reproche, on propose à l'enfant de la nature de le dédom-
* Nouvelle Héloïse, Lettre i4-