‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 129 sur 233 · LITRE III. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LITRE III. CHAPITRE V

distribuait aux initiés des signes de reconnaissance, tels que rubans, médailles, rosaires, agnus et brevets. Le mot d'ordre habituel était : « Le Pape, le Roi, les trois ordres. » Le Pape infaillible, le Roi net, deux ordres pour le fonds, le tiers pour la forme. L'infaillibilité était entendue par eux clans ce sens que le pouvoir pontifical agirait toujours dans l'intérêt de leur parti, la netteté royale ou Xabsolutisme de la couronne, qu'elle partagerait l'autorité avec lui; faute de quoi le rejet des bulles ne serait plus réputé schisme , mais fidélité à l'Eglise; l'opposition aux édits ne serait plus révolte , mais noble opposition, résistance généreuse et toute française.

Cette faction avait un système d'idées fixes. Ces idées avaient traversé vingt siècles et soixante générations, sans altération ni variantes, comme si elles avaient été primitivement stéréotypées dans les têtes chargées de les reproduire. L'envahissement des Gaules par les Francs , le pavois de Pharamond, le sacre de Clovis, la distribution des terres des vaincus aux vainqueurs, la cour plénière de Charlemagne , la déposition du dernier roi de la deuxième race par les Leudes, le fief revêtu de tous les attributs de la souveraineté , la couronne considérée comme un grand fief, la coalition des grands pour la guerre appelée guerre du bien public, la légitimité de la ligue contre un prince huguenot, la propriété territoriale considérée comme

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une concession faite à des vassaux à la charge de redevances personnelles et réelles, et de retrait pour éliminer un vassal désagréable , tous les Français considérés comme des Gaulois vaincus, tous les seigneurs représentant les Francs vainqueurs. Telles furent , telles sont les prétentions ou plutôt les idées innées de ce parti.

Ce système sauvage qui a fait le malheur de la France durant tant de siècles, miné sourdement par la civilisation, s'écroula tout entier dans l'interrègne sous le débordement des flots populaires. Tant que ce débordement dura, les gens du parti, semblables aux Israélites captifs , pleurèrent sur lesjruines de Babylone , et super flumina Babjlonis flebant, et ils appelaient de tous leurs vœux un libérateur.

Le libérateur était fort heureusement arrivé; mais le parti se plaignait de ce que la libération était restée tout simplement royale , de ce que le monarque ayant recouvré ses sujets et ses revenus, ils n'avaient pas recouvré leurs terriers et leurs vassaux; de ce que les justices seigneuriales n'avaient pas été rétablies en même temps que les justices royales, et leurs biens restitués comme l'avaient été les domaines de la couronne. Ils ne pouvaient concevoir la restauration du trône sans que du même coup on ne restaurât les trois ordres , le ban et l'arrière-ban , les châteaux, les baillis, les poteaux. Ce parti que l'on croyait abattu parce qu'il

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faisait le mort, n'avait pas perdu une seule de ses prétentions , pas même celle du privilège de l'enfeu, de la litre, de l'encens, du pain béni. Apporte, sacristain] fut le cri qui en 1814 trahit la faction qui pensait qu'il n'y avait rien de fait si elle ne se relevait toute entière.

La petite fraction de ce parti qui habitait la ville dont nous entretenons nos lecteurs, était imprégnée des principes qui infectaient la masse , avec un accroissement de prétentions produites par l'ignorance et par l'isolement du lieu. Lorsque cette fraction vit le terrein déblayé et les habitués du café Jean-Jacques dispersés et livrés au ridicule, elle s'empara de tout le terrein qu'ils avaient abandonné. Elle entoura les autorités , envahit les tribunaux, s'arma des foudres de l'Eglise; agissant d'abord avec une prudente circonspection, puis s'avançant avec audace à mesure qu'elle se recrutait et qu'elle devenait plus puissante , et finissant par se faire redouter. Bientôt elle fit naître mille embarras dans l'administration du préfet, elle le dénonça, le menaça et ameuta contre lui ses subordonnés et ses administrés. Ce magistrat comprit alors qu'il avait eu le plus grand tort de dissoudre le parti opposé à celui-là, et qu'il se trouvait sans défense contre des sycophantes qui marchaient à pas de loup vers un but détestable, tandis que l'étourderie et l'impétuosité des autres neutralisaient l'exagération de leurs doctrines.

M. le préfet parvint à se procurer des renseignemens positifs sur ce que disaient, faisaient et projetaient dans leurs repaires ces carbonari d'un genre nouveau. « Quand est-ce que finira le bouleversement de toutes choses , disaient-ils ? Qu'est-ce que l'ordre actuel, si ce n'est un jacobinisme organisé? Qu'est-ce que la Charte, si ce n'est unédit dicté au Roi par les armées étrangères , édit non enregistré dans nos cours , et contre lequel elles protestèrent dans le temps? Quand est-ce qu'on nous rendra nos baillis , nos sénéchaux , nos terres , nos champarts? Quand verrons-nous la Bretagne se relever avec ses hermines et son franc salé , le Dauphiné avec ses dauphins et ses privilèges , le Languedoc avec ses Etats et ses barons ? Quand rétablira-t-on notre sainte religion dans toute la pureté de sa foi , scellée par le sang de tant de martyrs ? Que deviendrons-nous quand nos vassaux sauront lire et qu'il n'y aura pas une ville sans école, une bourgade sans propagande, ni un village sans son coq? Quand finira la révolte de ces horribles Grecs contre ces pauvres Turcs ? Quand mettra-t-on à la raison ces quarante millions de coquins qui font du jacobinisme dans l'autre monde? Quand est-ce qu'on retrempera les cœurs français dans une bonne ligue , dans une vigoureuse guerre de bien public ou dans une sainte croisade contre les profanateurs de la Terre-Sainte? Quand partirons-nous comme nos aïeux pour Jérusalem? Aux armes! aux armes! »

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