‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 145 sur 233 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

On avait annoncé pour le lendemain un grand lever royal. Les grandes et petites entrées étaient prévenues de s'y trouver en grande tenue. Il ne s'agissait rien moins que de diviser ce jour-là même la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, en fiefs, en duchés , marquisats, comtés et vicomtes , au profit de ceux qui partaient pour la croisade. L'un des courtisans avait déjà jeté son dévolu sur Bethléem et sur sa banlieue, et il désirait qu'on érigeât en margraviat le berceau de notre rédempteur. L'autre voulait que le Jourdain coulât sur les terres de son fief, avec jouissance de ses francs bords. Un autre aspirait à rétablir les ruines d'Àscalon si on consentait à lui abandonner toutes les terres environnantes, et d'autres encore désiraient la su-* zeraineté de la mer Asphaltique et de tous ses rivages, à la charge d'aveux et d'hommages envers la couronne. Enfin , chacun, après avoir bâti son

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château en Palestine , remplissait les antichambres du prétendant, ce jour-là de grand matin.

Cependant l'heure était déjà fort avancée, et on ne se levait point. On avait les yeux fixés sur les sonnettes, et elles demeuraient immobiles. Les chambellans, avec leurs clés d'argent, grattaient à la porte, et on ne répondait point. On regardait par le trou des serrures, et on ne voyait rien. Cependant nul n'osait ouvrir, ni pénétrer dans l'appartement royal sans un ordre formel. Aucun antécédent n'autorisait une telle liberté; elle était au contraire défendue par le règlement qui avait prescrit l'étiquette. Les inquiétudes augmentent à mesure que le temps s'écoule. On tient à ce sujet un conseil de cabinet. Entrera-t-on, n'entrera-t-on pas ? la question, réduite à ses plus simples termes , est ainsi posée. Après une longue délibération , on se décide pour l'affirmative, et en conséquence on entre. On trouve la chambre vide, le lit froid, les habits royaux de grande tenue déposés dans un coin. On sort, on court, on cherche, on s'informe par toute la ville, et, après en avoir parcouru tous les quartiers, on apprend, d'un témoin oculaire, qu'on avait vu de fort bonne heure sire Arthur , sous un costume fort simple , entrer à la préfecture, accompagné par un seul garde de la Manche. On se présente chez le préfet; on n'y est pas reçu. On crie à la perfidie. Tous les grands et petits dignitaires de Palestine, à la tête d'un jattroupe-

^8l MANUSCRIT DE M, JEROME.

ment tumultueux, font le blocus de la maison préfectoriale , en criant : « Rendez-nous notre « biau sire. Si vous l'emmenez à Séville, nous fe- « rons notre Trocadéro. » Déjà on s'était saisi de quelques conseillers de préfecture , que Ton retenait comme otages, lorsqu'un parlementaire assura que sire Arthur allait se montrer sur le balcon, Et en effet, on y voit arriver un homme vêtu d'une manière fort élégante, coiffé à la Titus, et saluant les attroupés avec une grâce toute moderne. On reconnaît la taille, la figure, les traits, et jusques au son de voix de sire Arthur qui dit : Messieurs, je suis Musson.

On se demande alors quel était ce Musson qui avait pu se donner ainsi pour un Lusignan, On apprend alors que Musson est un citoyen de Paris , et l'un des plus agréables et des plus spirituels convives , soit que dans un festin ou dans une fête il se donne pour archimandrite grec , ou muphti de Constantinople , pacha de Maroc ou autocrate de toutes les Russies ; et que nul n'est plus vrai et plus naturel que lui dans tous les rôles qu'il joue. Gastronome infatigable, pareil à ces guerriers qui se signalent à tous les sièges et dans toutes les tranchées ; on était sûr de le trouver dans la capitale à l'ouverture de toutes les terrines renommées, et sur la brèche de tous les pâtés de distinction. Les habitués du casino furent honteux et confondus lorsqu'ils virent qu'on les avait ainsi joués, et

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