CHAPITRE X
Cette dernière aventure fut pour le préfet un véritable coup de parti. Il était parvenu à obtenir par deux traits de malice un succès qu'il n'aurait pu espérer de deux coups d'état. Il avait plus fait que de dissoudre les partis , il les avait avilis. Le café Jean- Jacques et le casino de Jérusalem furent tout- à -fait abandonnés. Les agitateurs n'eurent plus de point central pour leur donner le mouvement, et où ils pussent se réunir. Le terrein fut entièrement déblayé, il n'y eut plus ni coteries, ni cabales, ni mouvemens politiques, parce qu'il n'y avait plus de passions. Une obéissance passive, un silence absolu succédèrent aux agitations. Que nous importe? telle fut la pensée générale. La patrie deviendra ce qu'elle pourra, dirent les uns, nous n'avons plus à nous en mêler; le trône se soutiendra comme il voudra , dirent les autres , on ne veut plus de nous pour le défendre. Dans cet état de découragement universel, il y eut, entre les deux partis, une sorte île convention tacite. On passa aux uns les jésuites
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qui se montraient dans la ville à condition qu'ils toléreraient les déserteurs qui se cachaient dans les campagnes; et les missions passèrent en compensation des pamphlets démocratiques qui circulaient dans le pays.
Les deux partis ayant ainsi cessé de se surveiller, de se dénoncer et de se neutraliser l'un par l'autre , les agens subalternes de l'autorité profitèrent de cette trêve pour se livrer aux plus déplorables excès , sans que personne osât se plaindre , ni en informer le préfet. La partie intolérante du clergé refusa d'assister aux funérailles des chrétiens morts déconfès , de bénir les fiancés dépourvus de billets de confession et de baptiser les nouveauxnés sans une enquête préalable sur la foi de leurs parrains. Les habitans , trouvant ainsi les cérémonies religieuses environnées de tant d'épines et hérissées de tant de difficultés , prirent le parti de s'en passer, et ils se jetèrent dans cette incrédulité qui ne trouve que du vide dans la vie, et qui ne voit que le néant dans la mort. Les usuriers, les praticiens, les percepteurs, les porteurs de contrainte, certains de n'être plus dénoncés, couvrirent les campagnes de deuil et de misère. A cette époque la guerre fut déclarée, la campagne fut ouverte ; le gouvernement demanda au préfet des hommes , de l'argent , il frappa le département de conscription et de réquisitions.Les conscrits se cachèrent, les propriétaires et les voituriers n'obéirent pas aux réquisitions ;
on ne paya plus qu'en vertu de contraintes, on ne partit plus qu'emmené par des gendarmes. Ce fut le règne de la force, de cette puissance, seule loi des sauvages. Il n'y avait plus de croyance politique, ni de vie sociale dans le département. Il était comme un cadavre que les vers dévorent, et sur lequel la pile galvanique est impuissante.
Le préfet, voyant son département dans cet état fâcheux, commença à comprendre qu'il avait imprudemment agi en congédiant les partis , en étouffent les idées libérales, sous prétexte de libéralisme, et les idées monarchiques, sous prétexte drultracisme. Il sentit que les partis et leurs mouvemens sont, dans un état, ce que sont les besoins et les passions pour les individus, et qu'on n'a de prise sur eux que lorsque l'on met ces ressorts en activité. Voulant rendre la vie à son administration, il appela à son secours un tiers -parti composé d'hommes modérés et sages, partisans connus de la tranquillité publique, et il les invita à se réunir dans les deux cafés demeurés déserts par la disparition des exaltés.
Ces nouvelles recrues du pouvoir se trouvant ainsi réunies, commencèrent par se regarder les uns, les autres avec une curiosité pleine de défiance, et, durant plusieurs jours, ils prirent leur café dans le plus profond silence; à peine entendait-on murmurer ces mots : « Après vous, s'il vous « plaît, Monsieur, le journal de Paris; après vous,