LIVRE V. CHAPITRE IV
rencontre, et à qui son grand âge n'avait point permis de venir à la foire. Nous profitâmes de cette occasion pour nous entretenir avec elle. Sa conversation annonçait un esprit élevé , un âme forte et un jugement sain, enveloppé dans un langage moitié français , moitié piémontais. Nous apprîmes d'elle que, devenue veuve de fort bonne heure, et veuve fort malheureuse , elle avait consacré toute sa jeunesse à élever ses enfans dans la crainte de Dieu, le respect des lois et l'amour de leurs semblables; que, devenue vieille, et ses enfans ayant reçu de l'avancement dans les imbroglio de l'Europe, elle avait employé sa vieillesse à faire des économies pour donner un jour du pain à ses descendans, quand ils cesseraient d'être empereurs, rois ou reines, altesses ou majestés. Un homme encore jeune , d'une élocution brillante et facile, donnait le bras à cette respectable douairière. Nous apprîmes que c'était celui de ses fils , qui, durant plus de quinze années, avait seul résisté à une volonté accoutumée à briser tous les obstacles, et qui avait mieux aimé subir l'exil et la proscription , que d'accepter une couronne. Ce citoyen, qui n'eût été qu'un individu distingué parmi les rois, nous parut être grand parmi les hommes.
Arrivés dans la salle des bains de Briggs, chacun des souverains convint qu'il ne se rappelait de son règne passé que comme d'un cauchemar dont on
4 l4 MANUSCRIT DE M. JÉRÔME.
se félicite d'être délivré au réveil ; que la discordance des opinions , le mouvement des grandes ambitions, les intrigues des petites prétentions, toutes les faiblesses qui caractérisent la pauvre humanité etp'esprit!de ^sédition qui l'entraîne, rendent l'art de gouverner aussi pénible que difficile. Sur quoi le souverain qui s'était amusé à traiter les maladies pécorales sur la montagne, fit observer qu'il ne fallait souvent qu'un mouton pris de vertige pour faire sauter tout un troupeau au fond d'un précipice. Le royal écuyer, si éminemment versé dans la science hippiatrique , dit qu'un cheval morveux suffit quelquefois pour empoisonner tout un escadron, et la dame aux champignons, qu'il était encore plus difficile de connaître les hommes que de distinguer l'oronge de l'agaric mouchetée. Elle ajouta que l'azur d'une couronne de gentiane cueillie sur la montagne, sied mieux à une jeune femme qu'un diadème qui fatigue et tient le corps courbé; que l'on est plus agréablement assis sur un siège de mousse et de fleurs que sur un trône d'acajou; que ceux ou celles qui sont condamnés par leur naissance ou par la victoire à gouverner leurs semblables, sont plus dignes de compassion que propres à exciter l'envie, et que les peuples qui sont tentés de se gouverner par eux-mêmes n'ont qu'un parti à prendre, c'est de renoncer d'abord à leurs intérêts personnels, à leurs passions, au besoin qu'ils éprouvent de se remuer