LIVRE V. CHAPITRE Y
séance serait terminée par la proclamation des noms des vainqueurs dans le concours et par la distribution des couronnes à ceux qui seraient présens.
Nous approchâmes de l'un de Messieurs et nous lui demandâmes pourquoi on n'ouvrait pas la séance par la chose même qu'on annonçait devoir la terminer , puisque la distribution des prix était l'objet capital et le but véritable de la séance. Il nous fit l'honneur de nous répondre que la distribution des lectures dans une Académie doit être réglée comme le service d'un repas ordonné avec intelligence. Il s'agit, nous dit-il, de retenir le plus longtemps possible des convives à table ; si on servait d'abord les entremets les plus délicats, chacun d'eux se retirerait à la vue des grosses pièces que le premier appétit est seul capable de digérer.
M. le rapporteur des hommages succéda à la tribune à M. le secrétaire perpétuel. Il y trouva une liasse de papiers fort élégamment attachés ensemble. Il coupa avec les ciseaux académiques le lien qui les unissait, et après avoir délié cette espèce de fagot, il gratifia l'auditoire de la lecture suivante :
M. Isaac Heslinger fait hommage à la Société des recherches archéologiques auxquelles il s'est livré sur l'origine de la tulipe. Il part de ce point de fait généralement admis parmi tous les savans de l'Europe, qu'elle fut découverte en Cappadoce et envoyée à Conrad Gesner, qui en publia la pre-
mière gravure. Il démontre que cette fleur fut cultivée dans les jardins de Thalestris , reine des Amazones ; qu elle fit long-temps après les délices des jardins d'Alcinoûs ; qu'elle passa ensuite dans les parterres les plus voluptueux d'Athènes, et que les Turcs, ces barbares héritiers des Grecs, solennisent la fête des tulipes tous les printemps dans les jardins du Sérail, qu'ils en couronnent leurs turbans ou tulipan , d'où est venu par corruption le nom à jamais illustre de tulipe.
L'honorable M. James Vansbergborg, fleuriste à Harlem, adresse à la Société l'arbre généalogique des descendans de mère-brune , belle tulipe dont Fognon fut échangé au seizième siècle contre un moulin d'une valeur considérable. Il est parvenu, après beaucoup de recherches, à s'assurer que cette mère de famille eut durant sa vie mortelle soixantequatre cayeux ou descendans, dont vingt-deux s'établirent et se soutinrent sur un pied honorable en Hollande, quatorze en France, six en Allemagne et six en Italie ; le surplus mourut sans héritiers connus. Le savant auteur suit avec une rare sagacité la filiation de tous les illustres descendans de cette race fleurie. Il démontre , contre l'opinion commune , que l'Apolline , l'Eudoxe , la Cléodore , la Catirèle, appartiennent à la branche aînée par ordre de primogéniture ; que la vineuse, la cardière , la rose prieurale proviennent d'une race croisée et flétrie de bâtardise, et qu'elles doivent