LIVRE I. CHAPITRE VII
l'ambition des forts , la turbulence des faibles , et à pourvoir aux besoins de tous.
Quant aux bonnes mœurs, il est peut-être sans exemple qu'on y ait manqué dans les établas. La volupté perce difficilement les neiges ; son absence est une cause principale de santé, de» force, de tranquillité et de bonheur. D'ailleurs, tous sont sous les regards de tous. Si la modestie venait à se perdre on la retrouverait dans les ètables des AU pes. Les cœurs y parlent; mais les sens y sont muets.
S'amutiscono le lingue, parlan sol i cori.
J'ai vu un homme du Val-Gaudemar, excellent pâtre d'été, habile tisserand d'hiver, adorateur d'une beauté d'établa, qui l'ajourne d'herbe en herbe depuis 27 ans, et qui entretient une flamme si belle par quelques soufflets qu'elle lui donne le dimanche*. Eh bien , ils en sont encore à glancer comme disent les Anglais, ou à susurrer comme disent les Italiens. Cet homme pousse, durant l'hiver, toute la journée, une navette languissante à côté de cette belle qui répond à de si tendres sentiment par l'agilité de l'infatigable genou qui fait tourner son rouet. Eh bien cet homme attend, il est heureux en attendant et il n'est pas tellement
* Brama assai , poco spera , nulla chiede.
Le Tasse.
échauffé qu'il ne puisse attendre encore. Mais qui est-ce qui a donc appris à ce rustaut qu'espérer c'est jouir, qu'imaginer est le plaisir des dieux et que posséder est chose casuelle, triviale et embarrassante.
Pendant que le ruisseau gazouille dans l'étable, que le sapin pétille dans le foyer; que les mécaniques donnent leur mélodie ordinaire ; que les moutons bêlent, que les bœufs mugissent et que bêtes et gens remplissent leur tâche, on chante des romances, on conte de vieilles histoires, on dit de bons mots; et c'est ainsi que tout près de la nature et remplissant sa destination on accomplit le songe de la vie qui, en haut est heureux et tranquille , et qui , en bas est tellement rempli de fantômes et de sursauts qu'on peut dire que vivre c'est endurer un long cauchemar.
A présent que vous savez ce que c'est qu'un chalet ou une è tabla , que vous êtes au courant de la vie qu'on y mène et que vous connaissez à fond l'étiquette du palais pastoral, je vous apprendrai que c'est dans un palais de ce genre, situé au pied du Viso et un peu au dessous du village de la Monta que nous vînmes passer la nuit. Ceux qui jouissent de leurs petites entrées peuvent venir nous voir coucher, je mets entre leurs mains le bougeoir.
Le chapitre des préséances fut agité avec profondeur et décidé avec sagesse. Le bayle prit le