LIVRE I. CHAPITRE II. 3l
vallée, s'élèvent des obélisques de granit dont le sommet se perd dans les nuages; remparts que la Providence avait placés entre les Gaules et l'Italie, afin qu'elles n'eussent jamais rien à démêler ensemble.
En portant nos regards sur ces sommités que les fureurs de la guerre ont souvent abreuvées de sang, et que le printemps couronne tous les ans de fleurs, combien nous déplorâmes l'ambition des princes qui portent leurs armes dans des contrées éloignées, et l'aveuglement des peuples , qui , pour un peu de gloire se forgent de honteuses chaînes.
Nous évoquâmes tous les souvenirs de l'histoire, nous appelâmes à comparaître devant nous les perturbateurs de la terre , et ceux qui à diverses époques ont, sans nécessité, franchi ces barrières et se sont débordés comme des torrens dévastateurs. Nous accusâmes Brennus et les Gaulois; César et la république romaine. Nous accusâmes Rome de retenir encore aux jours de sa faiblesse l'empire qu'elle dut jadis à sa haute civilisation et à l'habileté de ses armes.Nous sommâmes ces grands coupables de paraître , de s'expliquer, de nous répondre : nul ne comparut; mais fidèles au code éternel de la morale , nous les jugeâmes dans la rigueur du droit comme des contumaces obligés.
Après avoir rendu un jugement solennel et être descendus de notre tribunal , deux des juges eurent ensemble au parquet une conversation sin-
gulière. Ce dialogue en style lapidaire et sur un ton élevé , réunissant ainsi les deux caractères convenables au genre et au local, fut par nous sténographié de la manière suivante :
Demande, Que font les peuples durant une longue paix? Réponse. Ils s'énervent et s'abâtardisseiit. Dem. Que font-ils durant la guerre? Rép. Ils s'égorgent et se fortifient. Dem. Que fait-on sous le pouvoir arbitraire? Rép. On se corrompt. Dem. Que fait-on sous un gouvernement libre ? Rép. On se divise. Dem. A quoi servent les religions intolérantes? Rép. A fanatiser. Dem. Que produit l'absence de toute religion ? Rép. Une immoralité générale. Dem. Que nous apprend l'histoire? Rép. Des crimes et la punition de ces crimes. Dem. A quoi sert l'histoire? Rép. A rien. Dem. Est-il vrai quel'homme soit une énigme? itép.Non. Dem. Estil vrai que les hommes soient fous ? Rép. Hélas ! Oui.
Pendant que nos deux compagnons de voyage causaient d'une façon si désespérante, nous aperçûmes, du haut de notre tribunal, des troupeaux paissans dans la vallée , des chèvres broutans sur les hauteurs et une multitude de gens vaquant à des travaux champêtres , et nous entendîmes en même temps le bruit de la coignée des bûcherons et les sonnettes des mulets qui traversaient le col de la montagne pour déboucher en Italie.
E pero si muovel S'écria le docteur. Il y a en-