LIVRE II. CHAPITRE I. I
extrémités duquel le despotisme et l'anarchie se renvoient continuellement l'espèce humaine qui leur sert de balle. J'ai examiné avec attention la nature même de cette balle, et son élasticité m'a paru telle qu'elle ne peut demeurer en repos, ni sur la raquette, ni sur la terre. J'ai parié pour le premiers des joueurs, et c'est l'Anarchie qui a gagné la partie. Telle fut la prédiction de Bonaparte. Désolé de l'exagération et de la fausseté des doctrines de ceux de mes fils qui avaient embrassé des partis politiques, j'interrogeai avec plus de confiance les deux plus jeunes qui avaient suivi la carrière moins périlleuse et plus positive des sciences. La nature, me dit le chimiste, a été longtemps un sanctuaire impénétrable, nous venons d'en trouver toutes les clés. Nous connaissons actuellement les élémens de tous les êtres physiques, et la nature des forces qui attirent, réunissent, et font mouvoir ces élémens. La vie n'est qu'une opération chimique, et rien ne s'oppose à ce qu'en agglomérant les molécules constituantes, et en les plaçant dans des milieux convenables, nous ne produisions de nouvelles espèces sur un monde nouveau. L'économiste me dit : L'homme est fou, lorsqu'il attache son existence à un brin d'herbe, il expose ainsi sa vie au hasard d'une gelée; Cérès a beaucoup vieilli, il est temps qu'elle cède la place à une autre. Il faut changer tout ce vieux système alimentaire, et un jour, nos neveux ne
l56 MANUSCRIT DE M. JEROME.
pourront pas plus concevoir que nous ayons vécu de pain, que nous ne concevons nous-mêmes que nos aïeux aient pu vivre de glands.
Le libre arbitre a tout gâté me dit le zoologiste. Lliomme agit comme le hasard et ses fantaisies le mènent. Il n'a ni principe fixe dans le caractère, ni instinct sûr dans la conduite. Plus heureux que lui , . les autres êtres animés obéis? sent à des lois constantes et immuables. Les Germanicus et les points de Hongrie * se coftduisent aujourd'hui comme faisaient leurs ancêtres, il y a six mille ans , tandis que les Carthaginois et lçs Romains d'aujourd'hui ne ressemblent pas plus à ceux d'autrefois que les singes ne ressemblent à des hommes. Comment prescrire des règles à ce qui ne veut ni ne peut en supporter aucune^ assujétir à une marche fixe un élément si variai ble; et comment enfin constituer ce qui est par sa nature même inconstituable? Les Bélon, les Réaumur , les deux Geoffroy, les Latreille, les Virey ont écrit des vérités incontestables. Les Platon, les Aristote, les Jean-Jacques, les Montesquieu ont publié des rêveries. La philosophie qui s'applique à l'art social est un roman , la zoologie est seule une histoire.
Je compris par toutes ces extravagances que le siècle qui avait exagéré la politique, avait aussi
* Insectes coléoptères.