LIVRE II. CHAPITRE III. I
Jacques Robinier a ramoné en Piémont, décroté en Toscane, colporté en France; il a fait à Paris des commissions au coin des rues, il a été ensuite porteur d'argent, puis caissier, et soit qu'il ait appartenu à la sellette, à la brosse, à la balle, à la commission, au sac ou à la caisse, il a toujours eu pour principe la vigilance et la fidélité.
La philosophie de ce brave homme n'a pas une bien haute portée, mais un sens droit renfermé dans des organes fermes, lui a fait voir le fond des choses mieux que n'aurait pu le faire un génie transcendant.
Il a trouvé que la morale consiste à se mettre en harmonie avec toutes les existences sociales, que le vice n'est autre chose qu'une discordance à l'ordre établi; mais comme le vice lui a paru être une conséquence nécessaire de notre organisation ou des positions dans lesquelles on se trouve, il le pardonne à ses semblables en attendant qu'ils puissent se réformer , et persuadé qu'il est qu'ils trouvent dans leurs vices mêmes un châtiment infaillible.
Ses principes ont confirmé en lui le besoin qu'il éprouve d'aimer et de servir premièrement sa propre famille, secondement ses voisins, puis les gens de sa paroisse, puis les gens de son canton et de sa province , puis les habitans de son pays entier ; et il a fait cette grande découverte que si chacun procédait de cette manière dans le coin
l66 MANUSCRIT DE M. JEROME.
où la Providence l'a placé , l'espèce humaine toute entière se trouverait heureuse sans qu'on fût obligé de se livrer à de savantes recherches sur le bonheur commun. Il a jugé qu'il n'était pas fort naturel de commencer un cours d'affection par le genre humain et de le terminer par sa famille. Il porte en lui quelque chose qui paraîtra extraordinaire à bien des gens, c'est un sentiment de malaise quand il voit ses semblables souffrir, et un sentiment de plaisir lorsqu'il les voit jouir de quelque bonheur ; en sorte qu'il est conduit naturellement, par l'effet d'une organisation qui lui est particulière, à l'exercice perpétuel de cette bienfaisance dont nous trouvons les préceptes dans les Offices de Cicéron et la pratique dans les romans. Quant à la politique , il a fait cette découverte échappée jusqu'à présent à nos publicistes; c'est que le premier besoin est d'exister, le second r d'exister dans l'ordre, le troisième, d'exister dans l'aisance, et le quatrième d'exister dans la liberté. Il a ainsi retourné le système de ceux qui mettent la liberté la première. Il n'aime pas les guerres , parce qu'elles détruisent les existences; il n'aime pas les révolutions, parce qu'elles détruisent l'ordre ; il n'aime pas la violence des partis, parce qu'ils ébranlent la confiance et diminuent les moyens d'aisance ; mais il aime et il aime beaucoup la liberté parce qu'il sent que , sans elle , Tordre public n'est qu'une trêve que le gouvernement ac-