LIVRE II. CHAPITRE III
corde , et que l'anarchie accepte, jusqu'à ce qu'elle trouve l'occasion de la rompre. Il abhorre le pouvoir arbitraire , moins à cause du mal qu'il fait , en avilissant notre espèce , que parce qu'il amènera nécessairement la dissolution de la société qui lui est soumise , et la composition d'une société nouvelle , et il n'aime pas qu'on décompose et qu'on recompose ainsi le monde, parce qu'il résulte toujours de cette analyse un déchet déplorable.
Dans les jugemens divers qu'il porte sur les actes des gouvernemens , il emprunte ses idées , et même plusieurs de ses expressions, de ses mines, de ses fourneaux et de ses exploitations rurales. Il juge les hommes d'état sur les mêmes règles que les hommes de ses domaines, et avec un tel discernement, que ses jugemens s'appliquent aux uns comme aux autres , en changeant seulement les noms.
Ainsi, lorsque ses mineurs, après avoir profondément fouillé le terrein, n'ont fait que l'ébranler et le dévaster, en retirant peu de minerai et de grands amas de décombres : ce sont des maladroits, dit-il, ils ont manqué le filon, et il change de chefs d'atelier jusqu'à ce qu'on soit parvenu à le retrouver.
Et lorsque les hommes de la forge viennent lui dire : « Maître, le minerai est de mauvaise qualité, « il est chargé de pyrites et de souffre , et il rend « plus de mâche-fer que de métal. » Il appelle d'au»
l68 MANUSCRIT DE M. JEROME.
très forgerons qui , employant une autre espèce de fondant, le font abondamment couler.
Il juge les sociétés humaines comme il juge les prés, qui sont des sociétés d'herbes, et quand on ne lui rapporte que cinquante bottes par arpent, il pressent que les herbes gourmandes ont pris la place des herbes utiles, que les joncs et les iris occupent toute la place^ que les bêtes souterraines ont dégradé le terrein ; il envoie alors le taupier , il fait répandre des engrais qui font pousser les bonnes herbes , et qui détruisent les mauvaises , et ces moyens ingénieux le dispensent de recourir aux saignées.
La littérature de Jacques Robinier est aussi bornée que sa politique. Elle se réduit à la lecture de quelques journaux agronomiques ou minéralogie ques, et, lorsqu'il apprit que cette espèce de journaux était comprise dans les lois sur la censure, il lui échappa de dire : « Ces gens-ci commencent « par l'asservissement des plumes, et ils finiront « par l'infibulation des langues. » Mais, lorsqu'il s'aperçut que plusieurs de ses fils s'enflammaient sur ce propos, et qu'ils se livraient à de vaines déclamations, il ajouta: «Et cette dernière pré- « caution serait ici très nécessaire, puisqu'on n'y « ouvre la bouche que pour dire des sottises.»
N'estimant les choses que par leur valeur naturelle et directe , il place la maison rustique audessus de tous les livres, les sociétés d'agriculture