LIVRE II. CHAPITRE VIII. 2o
subordonnées les unes aux autres à la charge d'aveux, reconnaissances, prestations et hommages, et d'arranger cette hiérarchie féodale de telle sorte que l'autorité suprême elle-même eût été possédée comme un grand fief dont les autres auraient relevé; érigeant les mines en duchés, les hautsfourneaux en marquisats, les forges en comtés, les taillanderies en baronies et les pâturages en chevaleries , de manière que la gueuse eût coulé sous le manteau ducal , qu'on eût battu le fer au nom du comte, aiguisé les socs sous les ordres du baron et gardé les moutons sous une bannière chevaleresque substituée à la houlette.
Puis passant aux terres arables, il les concédait par son projet à titre de domaines congèables 9 le seigneur suzerain concédant le fond très fond en se réservant les édifices et superjîces , et quant aux glaciers, rochers, cascades et torrens, il les laissait en franc-alleu.
À côté de cette iigue féodale , il proposa l'établissement d'une ligue monastique combinée de telle sorte qu'il y eût un couvent de jésuites dans chaque duché, de carmes dans chaque marquisat, et de capucins dans chaque bergerie.
Lorsqu'il eut achevé la composition et l'agencement de son plan, iî le porta au quaker qu'il avait jugé devoir lui être favorable d'après les sentimens de tolérance et l'esprit d'ordre et de subordination dont il faisait une constante profession. Il lui
développa tout le système et le mécanisme de cette bizarre machine.
Le quaker fumant sa pipe le laissa parler durant plusieurs heures sans lui répondre un seul mot, et lorsqu'il eut enfin achevé , il lui dit : Dieu a permis que toutes les idées vraies ou fausses pussent passer par la tête de tous les hommes, tout comme il a voulu que les herbes tant bonnes que mauvaises végétassent sur la terre; et personne n'a le droit de se dire propriétaire exclusif de telle herbe ou de telle idée , car tu sais que la figue appartient autant au bec-figue qu'à l'homme et le chardon autant au chardonneret qu'à l'âne; ainsi, ton idée n'est pas plus à toi que la figue n'est à l'oiseau et le chardon au grison.
Mais lorsque je cherche l'avantage qui doit résulter de tes institutions pour la prospérité des divers domaines de cette montagne, je ne le trouve pas; et je vois au contraire que le travail et l'industrie resserrés dans les doubles liens d'une hiérarchie religieuse et féodale ne pourront acquérir aucun développement, et que tous les mouvemeris en seront gênés, lorsqu'à côté de chaque atelier il y aura des moines pour vous excommunier et des seigneurs pour vous exproprier. La nature n'a-t-elle pas déjà assez apporté d'inégalité parmi les hommes par la distribution des forces intellectuelles et matérielles qu'elle a départies à chacun d'eux, sans y ajouter encore des, inégalités factices ? Chaque