XL VI
2 octobre.
« Je suis à Saint-Point depuis hier matin avec Alphonse, Cécile et Eugénie. Cette course a fait une grande joie à ces enfants. Alphonse y est venu sur une mule; il était dans l'ivresse. Nous y avons vendangé notre longue treille; il y a eu assez de grappes pour faire deux tonneaux de vin. Mon mari vient d'acheter
un joli domaine attenant à Milly, de M. Aubel; sa sœur, Mmr de Villars, lui prête cinquante mille francs pour cette acquisition. Si notre petite fortune s'augmente ainsi pour tant d'enfants, Dieu veuille que nous en fassions un saint usage! J'avais apporté avec moi les Confessions de saint Augustin : c'est un livre que j'aime beaucoup, et j'ai vu ce matin avec plaisir qu'Alphonse l'avait ouvert et le lisait avec intérêt. »
28 octobre.
« J'ai ramené tristement mon fils à Lyon. Ma mère, qui est dans sa petite terre de Rieux^ auprès de Montmirail, et qui a trouvé toutes ses affaires ruinées à son retour, me presse lettre sur lettre d'aller la rejoindre et la consoler à Rieux. J'irai seule, sans enfants et sans domestique, afin de ne pas multiplier les dépenses : ne serait-il pas bien mal à moi de rechercher mes commodités et mes vanités, pendant que ma mère et tant d'autres personnes, qui valent mieux que
moi, souffrent les cruels embarras de leur fortune perdue?
« J'ai mis ma petite fdle en nourrice chez une jolie paysanne à Milly, afin d'être libre de faire ce grand voyage. Je me sens assez de force, je suis légère comme à quinze ans. Hier j'allai entendre la messe à pied, à Bussières, village encore assez éloigné de Milly. 11 faisait mauvais temps et il y avait mauvais chemin, mais je me sentais une extrême élasticité qui est la meilleure preuve de la santé. Gela me rappelait mes jeunes ans, et entre autres une promenade que j'ai faite avec mon père et ma sœur de Rochemont, du château de Saint-Cloud au château de Meudon, et où il me semblait vraiment que je marchais en l'air et ne touchais la terre que pour rebondir.
« Ma pauvre tante, qui m'a élevée dans ma première enfance, est morte. Je suis tourmentée du sort de la vieille Jacqueline, sa femme de chambre, qui a été une seconde mère pour moi, et qui va se trouver dans l'isolement et peut-être dans l'indigence. Je voudrais à tout prix la recueillir chez moi. La famille s'y oppose ; mon mari craint avec raison de mécontenter en ceci ses frères et ses sœurs de qui nous dépendons beaucoup pour nos enfants. 11 me propose de payer en secret une pension à Jacqueline dans une maison à Lyon, où elle sera à l'abri de la misère et de l'abandon; mais je voudrais remplir mes devoirs de reconnais-
sance envers cette pauvre fille dans toute leur étendue : si j'étais à sa place et elle à la mienne, rien ne l'aurait empêchée de me recueillir , jusque dan? son lit. »
17 décembre 1802.
(( Alphonse vient de s'échapper de son collège avec deux de ses camarades qu'il a entraînés, MM. de Veydel. On les a rattrapés à six lieues de Lyon. La réclusion du collège lui était depuis quelque temps insupportable. Je suis bien attristée de cet événement. Son caractère d'indépendance m'effraye. Je crains de l'avoir gâté. On a eu de la peine à lui faire écrire une lettre d'excuse et de repentir à son père.
a Je lis toujours les Confessions de saint Augustin; c'est bien à propos. Je veux imiter, autant qu'il sera en moi, sa mère, sainte Monique, et, à son exemple, prier et prier sans cesse pour mes enfants. »
LE MANUSCRIT DE MA MÈRE. il»
14 janvier 1803.
« Je suis arrivée hier à Rieux, après un voyage bien pénible et un séjour de quelques jours à Paris. De Oulommiers à Rieux, j'ai été obligée de faire la route à cheval, sur un cheval de fermier qu'un enfant menait par la bride. Il faisait un vent du nord glacial ; j'ai souffert sur les neiges ce qu'on doit souffrir en Sibérie. Jamais je ne peindrai la joie que j'ai eue de revoir ma pauvre mère : elle a été bien saisie elle-même d'émotion en m'embrassant. Ce moment m'a fait oublier toutes mes peines. Me voilà établie dans ma chère maison de Rieux, où j'ai passé quelques mois d'été dans mon enfance. Ah î si l'on retrouvait avec les lieux tout ce qui les animait et les vivifiait autrefois ! Ma pauvre mère est bien changée par les adversités, les exils, les voyages, les soucis d'existence qui la dévorent, pour elle, pour mon frère et mes sœurs !
a Elle me raconte le soir mille choses intéressantes, soit relatives à notre famille, soit relatives aux voyages qu'elle vient de faire avec les princesses. J'admire tou-
jours davantage son esprit, sa résolution, son bon conseil dans les choses difficiles, son ménagement habile et convenable, mais cependant honnête et ferme, des caractères ! Il est bien cruel à son âge d'être dans une situation aussi embarrassée et aussi précaire. Elle est bien vieillie de visage, mais elle est toujours vive et gaie de conversation. Que je voudrais être assez riche et assez indépendante pour l'aider efficacement dans le rétablissement de sa fortune! Mais, hélas! je ne puis que si peu de chose, pris sur le superflu de ma propre maison et de mes enfants! Je veux écrire ici tout ce qu'elle me dira de remarquable. Elle m'a appris hier que notre famille venait du Yivarais, et qu'une demoiselle des Roys y possède encore, à Montfaucon, le fief de Rubec en qualité d'héritière de la branche aînée de la maison. Ce fief doit revenir après elle à ma mère. Je désire tout ce qui pourrait adoucir la fin de sa vie. Elle est obligée à son âge de se priver de femme de chambre. Je songerai à elle quand je croirai avoir à me plaindre de mon sort. Mon Dieu, venez à son secours, adoucissez sa vieillesse après une vie si agitée et si pleine !
« Elle m'a conté ce soir beaucoup de choses de Mme de la Reynière , la veuve du fermier général, dont file est parente et avec laquelle elle est restée intimement liée. M. d'Orsay. est notre parent par cette même famille ; il a épousé une princesse d'Allemagne,
parente du roi de Prusse. M. d'Orsay, fils de celui-là, a épousé une princesse italienne, mais d'une moins illustre maison. Ces entretiens au coin du feu nous rappellent successivement toutes les personnes avec lesquelles ma mère a vécu et que j'ai vues avec elle dans mon enfance. Hélas! il en reste peu après la secousse qui a dispersé toutes ces famifes.
a Je consigne ici une anecdote bien étrange sur J. J. Rousseau et la maréchale de Luxembourg, avec laquelle ma mère était fort liée. La maréchale de Luxembourg, très-amie aussi de Rousseau, sut que la femme avec laquelle il vivait était enjeinte. Elle craignit que Rousseau ne voulût jeter, comme il avait déjà fait trois fois, cet enfant aux En%its trouvés. Elle alla trouver M. Tronchin, de Genève, ami particulier de J. J. Rousseau, et le pria instamment de lui faire apporter cet enfant dont elle prendrait soin. M. Tronchin en parla à Rousseau, qui parut y donner son consentement. Il le dit aussi à la mère, qui fut ivre de joie. Aussitôt qu'elle fut accouchée, cette pauvre femme fit avertir Tronchin. Il vint :il vit un bel enfant qui était un garçon plein de vie. Il prit l'heure avec la mère pour revenir le lendemain chercher l'enfant; mais à minuit Rousseau, vêtu d'un manteau de couleur sombre, s'approcha du lit de l'accouchée, et, malgré ses cris, emporta lui-même son fils pour le perdre, sans marque de reconnaissance, dans un hospice ! Voilà l'homme
dont tant de gens exaltent la sensibilité! disait ma mère. Moi, je dis : Yoilà un insensé dont la tête malade a égaré le cœur! Hélas! le génie n'est souvent, quand il ne repose pas sur le bon sens, qu'un premier accès de délire! Le Tasse et Rousseau en sont la preuve. Acceptons le génie si Dieu le donne, mais souhaitons le bon sens à nos enfants !
a II fait un froid extrême; il tombe de la neige à gros flocons : toute cette campagne, aussi loin que portent les yeux, en est couverte. Je lis Tacite et d'autres historiens de l'antiquité dont ma mère a eu le goût toute sa vie. Elle a pris ce goût, je pense, dans la société des hommes de lettres et des philosophes, qui remplissaient son salon au Palais-Royal.
a Ce matin, un prêtre qui tient compagnie à ma mère, l'abbé Chauveau, homme de beaucoup de mérite et de piété, nous a dit la messe. Il y a eu un baptême. J'ai été bien émue. Les baptêmes m'attendrissent toujours, parce qu'ils me rappellent mes enfants.
a J'ai été visiter une pauvre femme en couches, malade, mais privée des secours qui ont adouci pour moi cet état. En réfléchissant à son dénûment et aux délicatesses dont je suis entourée, j'ai pris la ferme résolution de ne m'épargner en rien, ni en fatigue, ni en bonne nourriture, ni en fagots pour le feu, ni même en argent, quand j'en puis économiser un peu, pour soulager celles de ces pauvres paysannes qui seront à
ma portée. Comme on est plus sensible aux souffrances qu'on a éprouvées soi-même ou qu'on voit de ses propres yeux! La charité indirecte est bien bonne, mais la charité directe de la main à la main, du cœur au cœur, est bien plus efficace. Mon Dieu, rappelez-moi souvent ces bonnes résolutions; point de légèreté, d'oubli, de langueur dans le devoir !
«Ce soir j'ai lu Tacite. Cet historien me plaît bien plus que les autres : il m'émeut et il m'édifie presque en racontant; les autres ne font que m'instruire. La bibliothèque de mon père ici est riche en histoire; cela dégoûte heureusement des romans et des lectures légères : temps perdu.
« J'ai écrit aujourd'hui dans la lettre de ma mère un petit mot à Mlle d'Orléans, en Espagne. Ma mère l'a voulu. Elle m'a donné le portrait de cette charmante jeune princesse, que Mnie la duchesse d'Orléans lui a donné à elle-même, en reconnaissance des voyages que ma mère a faits pour lui ramener sa fille à Rosas.
« Nous sommes allées hier, ma mère et moi, par un beau temps, à Montmirail et dans les environs, rendre des visites aux anciens amis de la famille. J'ai revu une vieille demoiselle appelée M11* de Champagne: c'est une fille de qualité, qui vit pauvrement dans une petite chaumière, cultive elle-même son jardin avec
une servante, mène ses vaches aux champs, fait sa
moisson, et est très-contente.
<( A Montmirail, tout le monde nous a dit un bien infini de M. et Mme de Larochefoucauld-Doudeauville, <]iii y ont un beau château, et qui y répandent d'immenses charités. Ils viennent de perdre leur fille, il ne leur reste qu'un fds qu'on dit un charmant jeune homme de dix-huit ans à peu près. On nous en a cité une foule de traits de bonté bien touchants pour les paysans du voisinage (aujourd'hui le duc de Larochefoucauld).
a Mon pauvre frère est arrivé hier. Il a fait sa paix avec ma mère ; tout est pardonné. Il a l'air très-raisonnable à présent. Son projet est d'aller en Angleterre, où ma mère le recommandera aux jeunes princes d'Orléans. J'espère qu'ils lui seront utiles. »
Notre mère revint à Milly au printemps ; elle y reprend son journal par l'expression de son bonheur de rejoindre son mari, ses enfants, sa retraite. Elle va à Lyon s'informer par elle-même des mo-
tifs qui ont engagé son fils à se sauver de son coliége. Elle compatit vivement à ses ennuis et à ses répugnances d'enfant; elle prend la résolution d'employer toute son influence sur la famille pour obtenir qu'on lui fasse achever ses études dans une maison plus religieuse et plus paternelle.
« J'ai fait hier, dit-elle, quelques emplettes à Lyon pour me faire un lit : j'ai acheté l'étoffe deux francs l'aune ; elle n'est pas trop jolie, mais c'est égal, je suis décidée à n'avoir aucun luxe. Je ne veux rien dépenser pour moi, afin d'avoir un peu le moyen de faire du bien à ceux qui manquent de tout. Hélas! je n'en fais guère.
« Mon frère m'écrit qu'il est placé assez avantageusement en Angleterre; mais si l'on déclare la guerre, que deviendra- t-il? On en parle beaucoup.
« Je lis un livre nouveau qui me charme, c'est le Génie du christianisme par un M. de Chateaubriand. Le style m'éblouit et m'enchante, je ne sais si je suis bon juge. »
Trois mois de détails intérieurs et d'examens pieux de ses fautes ou de ses imperfections,
125 LE MANUSCRIT f»t MA MENE.
Bclley, 23 octobre 1803.
« J'ai obtenu avec peine, de mon mari et de ses frères, de retirer Alphonse de sa maison d'éducation à Lyon, et de le placer au collège tenu par les Jésuites à Belley, sur les frontières de Savoie. Je l'y ai conduit moi-même. Hier, en le confiant à ces ecclésiastiques, j'étais trop en larmes pour pouvoir écrire. J'ai passé la moitié de la nuit à pleurer. »