LA CLOCHE DU VILLAGE
Oh! quand cette humble cloche à la lente volée Épand comme un soupir sa voix sur la vallée, Voix qu'arrête si près le bois ou le ravin ; Quand la main d'un enfant qui balance cette urne En verse à sons pieux dans la brise nocturne Ce que la terre a de divin ;
Quand du clocher vibrant l'hirondelle habitante S'envole au vent d'airain qui fait trembler sa tente Et de l'étang ridé vient effleurer les bords; Ou qu'à la fin du fil qui chargeait sa quenouille, La veuve du village à ce bruit s'agenouille Pour donner leur aumône aux morts ;
Ce qu'éveille en mon sein le chant du toit sonore, Ce n'est pas la gaîté du jour qui vient d'éclore, Ce n'est pas le regret du jour qui va finir; Ce n'est pas le tableau de mes fraîches années Croissant sur ces coteaux, parmi ces fleurs fanées Qu'effeuille encore mon souvenir.
Ce n'est pas mes sommeils d'enfant sous ces platanes, Ni ces premiers élans du jeu de mes organes, Ni mes pas égarés sur ces rudes sommets, Ni ces grands cris de joie en aspirant vos vagues, 0 brises du matin pleines de saveurs vagues, Et qu'on croit n'épuiser jamais !
Ce n'est pas le coursier atteint dans la prairie, Pliant son cou soyeux sous ma main aguerrie, Et mêlant sa crinière à mes beaux cheveux blonds, Quand, le sol sous ses pieds sonnant comme une enclume, Sa croupe m'emportait, et que sa blanche écume Argentait l'herbe des vallons !
Ce n'est pas même, amour, ton premier crépusculer Au mois où du printemps la sève qui circule Fait fleurir la pensée et verdir le buisson, Quand l'ombre ou seulement les jeunes voix lointaines Des vierges rapportant leurs cruches des fontaines Laissaient sur ma tempe un frisson.
Ce n'e?t pal vous non plus, vous que pourtant je pleure, Premier bouillonnement de l'onde intérieure, Yoix du cœur qui chantait en s'éveillant en moi, Mélodieui murmure embaumé d'ambroisie, Qui fait rendre à sa source un vent de poésie!... 0 gloire, cVst encor moins toi!
De mes jours sans regret que l'hiver vous remporte Avec le chaume vide, avec la feuille morte, Avec la renommée, écho vide et moqueur! Ces herbes du sentier sont des plantes divines Qui parfument les pieds ; oui, mais dont les racines Ne s'enfoncent pas dans le cœur!
Guirlandes du festin que pour un soir on cueille, Que la haine empoisonne ou que l'envie effeuille, Dont vingt fois sous les mains la couronne se rompt, Qui donnent à la vie un moment de vertige, Mais dont la fleur d'emprunt ne tient pas à sa tige, Et qui sèche en tombant du front.
C'est le jour où ta voix dans la vallée en larmes donnait le désespoir après le glas d'alarmes, Où deux cercueils passant sous les coteaux en deuil, Et bercés sur des cœurs par des sanglots de femmes, Dans un double sépulcre enfermèrent trois âmes, Et m'oublièrent sur le seuil!
De l'aurore à la nuit, de la nuit à l'aurore, 0 cloche, tu pleuras comme je pleure encore, Imitant de nos cœurs le sanglot étouffant. L'air, le ciel résonnaient de ta complainte amère, Comme si chaque étoile avait perdu sa mère, Et chaque brise son enfant 1
Depuis ce jour suprême où ta sainte harmonie Dans ma mémoire en deuil à ma peine est unie, Où ton timbre et mon cœur n'eurent qu'un même son, Oui, ton bronze sonore et trempé dans la flamme Me semble, quand il pleure, un morceau de mon âme Qu'un ange frappe à l'unisson !
Je me dis : Cet écho de ce bronze qui vibre, Avant de m'arriver au cœur de fibre en fibre, A frémi sur la dalle où tout mon passé dort; Du timbre du vieux dôme il garde quelque chose : La pierre du sépulcre où mon amour repose Sonne aussi dans ce doux accord!
Ne t'étonne donc pas, enfant, si ma pensée, Au branle de l'airain secrètement bercée, Aime sa voix mystique et fidèle au trépas ; Si, dès le premier son qui gémit sous sa voûte, Sur un pied suspendu je m'arrête, et j'écoute Ce que la mort me dit tout bas.
El toi, saint porte-voix des tristesses humaines, Que la terre inventa pour mieux crier ses peines, Chante! îles cœurs brisés le timbre est encor beau ! Que ton gémissement donne une âme à la pierre, Des larmes aux yeux secs, un signe à la prière, Une mélancolie au tombeau!
Moi, quand des laboureurs porteront dans ma bière Le peu qui doit rester ici de ma poussière; Après tant de soupirs que mon sein lance ailleurs, Quand des pleureurs gagés, froide et banale escorte, Déposeront mon corps endormi sous la porte Qui mène à des soleils meilleurs,
Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne; ISe va pas mendier des pleurs à l'horizon ! Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison!
La saison elle-même dans laquelle le calendrier place cet anniversaire des morts est en consonnance avec le deuil et les terreurs de tous ces
sépulcres : la nature y sanglote avec toutes ses voix comme le cœur ; les éléments, à l'expiration de Tannée, s'y torturent dans une lugubre agonie; l'équinoxe prolongé ou renouvelé y ramène dans la nuit ce coup de vent qu'on appelle par sa périodicité régulière le coup de vent des morts ; les rafales furieuses battent les murs ; les tourbillons emportent ensemble on ne sait où des nuages de feuilles mortes, au milieu desquelles on entend, comme des cris de détresse, les croassements sinistres des corbeaux éveillés par la chute des branches. Les secousses de la tempête ébranlent le toit : on croirait que des esprits nocturnes échappés des tombes s'entre-choquent et gémissent dans l'air. Il y a des voix distinctes dans le mugissement universel qui nous appellent par nos noms; il y a des coups qui frappent aux vitres et aux portes, comme pour se faire rouvrir par pitié ou par violence les chambres désertes que ces âmes ont habitées. Je me complais dans ce tumulte et je me recueille dans ce frisson, à demi couché, aux lueurs du feu d'hiver, sur ces mêmes dalles de pierre qu'ont polies les pas de ceux qui sont maintenant couchés non loin d'ici. Je m'entoure à dessein, pendant cette nuit, des souvenirs,
de tout ce qui me reste de leurs chères traces dans la maison. Dix-huit petits livrets reliés en carton de diverses couleurs sont épars autour de moi sur le tapis; j'ouvre tantôt l'un, tantôt l'autre; je lis, je referme, je rouvre au hasard ces années et ces dates ; je lis, je relis, je souris tristement ou je pleure : c'est le manuscrit de notre mère.
« Notre mère, ai-je dit dans les Confidences, n'écrivait jamais pour écrire, encore moins pour être admirée, bien qu'elle écrivît beaucoup pour elle-même, et pour retrouver, dans un registre de sa conscience et des événements domestiques de sa vie, un miroir moral d'elle-même où elle se regardait souvent pour se comparer avec ce qu'elle avait été à d'autres époques, et pour s'améliorer sans cesse. Cette habitude d'enregistrer son âme, habitude qu'elle a conservée jusqu'à la fin, a produit quinze à vingt petits volumes de confidences intimes d'elle à Dieu, que j'ai eu le bonheur de garder, et où je la retrouve toute vivante et tout aimante quand j'éprouve le besoin de me réfugier encore dans son sein I
« Elle n'écrivait pas avec cette force de conception et avec ce relief d'images qui caractérisent le don de l'expression. Elle parlait et elle écrivait
LE MANUSCRIT DE MA MÈRE. 2r>
avec cette simplicité sobre, claire, limpide, d'une personne qui ne se recherche jamais elle-même, et qui ne demande aux mots que de rendre avec justesse sa pensée, comme elle ne demandait à ses vêtements que de la vêtir et non de la parer. Sa supériorité n'était pas dans son style, mais dans son âme : c'est dans le cœur que la nature a placé le génie des femmes, parce que les œuvres de la femme sont toutes des œuvres d'amour. Ce n'est que par l'attrait qu'on se sentait dominé auprès d'elle. C'était une supériorité, d'abord inaperçue et inoffensive, qu'on ne reconnaissait et qu'on ne subissait qu'en l'adorant. »
Possesseur de ce trésor intime de souvenirs, j'ai souvent pensé à dépouiller à loisir ce manuscrit enfoui dans le tiroir le plus profond de mon secrétaire, et à en faire un petit extrait accompagné d'un court commentaire pour la famille, afin que ce qui reste ici-bas de l'âme de cette mère ne s'évapore pas sans avoir été au moins respiré par ses petits-enfants. Cette pensée me ressaisit plus
fortement ce soir, au glas de cette cloche qui vibre sur sa tombe et qui semble me reprocher de rester muet, quand le bronze lui-même prend une voix pour s'en souvenir. Les années s'accumulent, le soir de la vie approche, la poussière du temps commence à ternir ces feuillets dont l'encre jaunit. Je .-uis dans un de ces moments de solitude, de recueillement, de loisir, de crépuscule où la pensée se détend des soucis de la vie active et remonte à sa source comme une eau dormante, sans vent et sans pente, dont il est impossible de discerner le courant ; c'est l'heure d'accomplir enfin mon pieux dessein et d'exhumer pour moi et pour mes proches cette sainte relique. Ces lignes ne seront jamais lues qu'à la lueur du foyer de cette mère de famille, et par des yeux qui onl pleuré; les autres n'y ont aucun intérêt. Cependant, de tous les spectacles que la nature ou l'histoire présentent aux regards de l'homme sensible et attentif, il n'y en a point au fond de plus intéressants que le spectacle d'une âme aux prises avec les circonstances, les joies, les peines, les vicissitudes de la vie, cette âme fût-elle celle d'une femme ignorée au fond de son obscurité domestique entre son mari et ses enfants. Le
drame n'est pas dans la scène, il est dans le cœur; qu'une larme tombe pour la chute d'un empire ou pour l'écroulement d'une chaumière, c'est la même eau 1
On aime à connaître l'extérieur de la personne dont on écoute parler l'âme. Voici le portrait de ma mère, tel que je le retrouve dans mes notes confidentielles des premières pages de sa vie.
<l Alix des Roys, c'est le nom de notre mère, était fille de M. des Roys, intendant général des finances de M. le duc d'Orléans. Mme des Roys, sa femme, était sous-gouvernante des enfants de ce prince, favorite de cette belle et vertueuse duchesse d'Orléans, que la révolution respecta, tout en la chassant de son palais et en conduisant ses fils dans l'exil et son mari à l'échafaud. M. et Mme des Roys avaient un logement au Palais-Royal l'hiver, et à Saint-Gloud l'été. Ma mère y naquit ; elle y fut élevée avec le roi Louis- Philippe, dans la familiarité respectueuse qui s'établit toujours entre les enfants à peu près du
même âge participant aux mômes leçons et aux mêmes jeux.
c Combien de fois ma mère ne nous a-t-elle pas entretenus de l'éducation de ce prince qu'une révolution avait jeté loin de sa patrie, qu'une autre révolution devait porter sur un trône ! Il n'y a pas une fontaine, une allée, une pelouse des jardins de Saint-Gloud que nous ne connaissions par ses souvenirs d'enfance avant de les avoir vues nousmêmes. Saint-Cloud était pour elle son Milly, son berceau, le lieu où toutes ses premières pensées avaient germé, avaient fleuri, avaient végété et grandi avec les plantes de ce beau parc. Tous les noms sonores du xvnie siècle étaient les premiers noms qui s'étaient gravés dans sa mémoire.
c Mme des Roys, sa mère, était une femme de mérite. Ses fonctions dans la maison du premier prince du sang attiraient et groupaient autour d'elle beaucoup depersonnagescélèbresdel'époque. Voltaire, à son court et dernier voyage à Paris, qui fut un triomphe, vint rendre visite aux jeunes princes. Ma mère, qui n'avait que sept à huit ans, assista à la visite, et, quoique si jeune, elle comprit, par Timpression qui se révélait autour d'elle, qu'elle voyait quelque chose de plus qu'un roi. L'attitude
de Voltaire, son costume, sa canne, ses gestes, ses paroles, étaient restés gravés dans cette mémoire d'enfant comme l'empreinte d'un être antédiluvien dans la pierre de nos montagnes.
« Dalembert, Laclos, Mrae de Genlis, Buffbn, Florian, l'historien anglais Gibbon, Grimm, Morcllet, M. Necker, les hommes d'État, les gens de lettres, les philosophes du temps, vivaient dans la société de Mme des Roys. Elle avait eu surtout des relations avec le plus immortel d'entre eux, Jean-Jacques Rousseau. Ma mère, quoique très-pieuse et très-étroitement attachée au dogme catholique, avait conservé une tendre admiration pour ce grand homme, sans doute parce qu'il avait plus qu'un génie, parce qu'il avait une âme. Elle n'était pas de la religion de son génie, mais elle était de la religion de son cœur.
XIÎ
a Le duc d'Orléans, comte de Beaujolais aussi, avait la nomination d'un certain nombre de dames au chapitre de Salles qui dépendait de son duché. C'est ainsi et c'est par lui que ma mère y fut nom-
mée à l'âge de quinze à seize ans. J'ai encore un portrait d'elle fait à cet âge, indépendamment du portrait que toutes ses sœurs et que mon père luimême nous en ont si souvent tracé de mémoire. Elle est représentée dans son costume de chanoinesse. On voit une jeune personne grande, élancée, d'une taille flexible, avec de beaux bras blancs sortant, à la hauteur du coude, des manches étroites d'une robe noire. Sur la poitrine est attachée la petite croix d'or du chapitre. Par-dessus ses cheveux noirs tombe et flotte, des deux côtés de la tête, un voile de dentelles moins noires que ses cheveux. Sa figure, toute jeune et toute naïve, brille seule au milieu de ces couleurs sombres.
t Le temps a un peu enlevé la fraîcheur du coloris de quinze ans. Mais les traits sont aussi purs que si le pinceau du peintre n'était pas encore séché sur la palette. On y retrouve ce sourire intérieur de la vie, cette tendresse intarissable de l'âme et du regard, et surtout ce rayon de lumière si serein de raison, si imbibé de sensibilité, qui ruisselait comme une caresse éternelle de son œil un peu profond et un peu voilé par la paupière, comme si elle n'eût pas voulu laisser jaillir toute la clarté et tout l'amour qu'elle avait dans ses beaux
yeux. On comprend, rien qu'à voir ce portrait, toute la passion qu'une telle femme dut inspirer à mon père, et toute la piété que plus tard elle devait inspirer à ses enfants.
« Mon père lui-même, à cette époque, était digne par son extérieur et par son caractère de s'attacher le cœur d'une femme sensible et courageuse. Il n'était plus très-jeune : il avait trentehuit ans. Mais pour un homme d'une forte race, qui devait mourir jeune encore d'esprit et de corps à quatre-vingt-dix ans, avec toutes ses dents, tous ses cheveux et toute la sévère et imposante beauté que la vieillesse comporte, trente-huit ans, c'était la fleur de la vie. Sa taille élevée, son attitude militaire, ses traits mâles, avaient tout le caractère de l'ordre et du commandement. La fierté douce et la franchise étaient les deux empreintes que sa physionomie laissait dans le regard. Il n'affectait ni la légèreté ni la grâce, bien qu'il y en eût beaucoup dans son esprit. Avec un prodigieux bouillonnement du sang au fond du cœur, il paraissait froid et indifférent à la surface, parce qu'il se craignait lui-même et qu'il avait comme honte de sa sensibilité.
« 11 n'y eut jamais un homme au monde qui se
doutât moins de sa vertu et qui enveloppât davantage de toute la pudeur d'une femme les sévères perfections d'une nature de héros. J'y fus trompé moi-même bien des années. Je le crus dur et austère, il n'était que juste et rigide. Quant à ses goûts, ils étaient primitifs comme son âme. Patriarche et militaire, c'était tout l'homme. La chasse et les bois, quand il était en semestre dans la province; le reste de l'année, son régiment, son cheval, ses armes, les règlements scrupuleusement suivis et ennoblis par l'enthousiasme de la vie de soldat: c'étaient toutes ses occupations. Il ne voyait rien au delà de son grade de capitaine de cavalerie et de l'estime de ses camarades. Son régiment était plus que sa famille. Il en désirait l'honneur à l'égal de son propre honneur. Il savait par cœur tous les noms des oiïïciers et des cavaliers. Il en était adoré. Son état, c'était sa vie. Sans aucune espèce d'ambition ni de fortune ni de grade plus élevés, son idéal, c'était d'être ce qu'il était, un bon officier : d'avoir l'honneur pour âme, le service du roi pour religion ; de passer six mois de Tannée dans une ville de garnison et les six autres mois dans une petite maison à lui, à la campagne, avec une femme et des enfants. L'homme primitif, enfin,
un peu moditié par le soldat, voilà mon père.
« La révolution, le malheur, les années et les
idées le modifièrent et le complétèrent dans son
âge avancé. Je puis dire que moi-même j'ai vu sa
t grande et facile nature se développer après soixantedix ans de vie. Il était de la race de ces chênes qui végètent et se renouvellent jusqu'au jour où l'on
^ met la cognée au tronc de l'arbre. A quatre-vingts ans il se perfectionnait encore.
c Tous les obstacles de fortune et les préjugés de famille qui s'opposaient à son mariage, sa constance et celle de ma mère les surmontèrent. Ils furent unis au moment même où la Révolution allait ébranler tous les établissements humains et le sol même sur lequel on les fondait.
« Déjà l'Assemblée constituante était à l'œuvre. Éîfe sapait avec la force d'une raison pour ainsi dire surhumaine les privilèges et les préjugés sur lesquels reposait l'ancien ordre social en France. Déjà ces grandes émotions du peuple emportaient
3i LE MANUSCRIT DE MA MÈRE.
comme des vagues que le vent commence à soulever, tantôt Versailles, tantôt la Bastille, tantôt l'Hôtel de ville de Paris. Mais l'enthousiasme de la noblesse môme pour la grande régénération politique et religieuse subsistait encore. Malgré ces premiers tremblements du sol, on pensait que cela serait passager. On n'avait pas d'échelle dans le passé pour mesurer d'avance la hauteur qu'atteindrait ce débordement des idées nouvelles. Mon père n'avait pas quitté le service en se mariant; il ne voyait dans tout cela que son drapeau à suivre, le roi à défendre, quelques mois de lutte contre le désordre, quelques gouttes de sang à donner à son devoir. Ces premiers éclairs d'une tempête qui devait submerger un trône et secouer l'Europe pendant un demi-siècle au moins se perdirent pour ma mère et pour lui dans les premières joies de leur amour et dans les premières perspectives de leur félicité. Je me souviens d'avoir vu un jour une branche de saule séparée du tronc par la tempête et flottant le matin sur un débordement de la Saône. Une femelle de rossignol y couvait encore son nid à la dérive, dans l'écume du fleuve, et le mâle suivait du vol ses amours sur un débris.
« A peine avaient-ils goûté leur bonheur si longtemps attendu, qu'il fallut l'interrompre et se séparer, peut-être, hélas ! pour ne plus se revoir. C'était le moment de l'émigration. A cette époque, l'émigration n'était pas, comme elle le devint plus tard, un refuge contre la persécution ou la mort. C'était une vogue universelle d'expatriation qui avait saisi la noblesse française. L'exemple donné par les princes devint contagieux. Des régiments perdirent en une nuit leurs officiers. Ce fut une honte pendant un certain temps de rester là où étaient le roi et la France. Il fallait un grand courage d'esprit et une grande fermeté de caractère pour résister à cette folie épidémique qui prenait le nom de l'honneur. Mon père eut ce courage, il se refusa à émigrer. Seulement, quand on demanda aux officiers de l'armée un serment qui répugnait à sa conscience de serviteur du roi, il donna sa démission. Mais le 10 août approchait, on le sentait venir. On savait d'avance que le château des Tuile-
ries serait attaque, que les jours du roi seraient menacés ; que la constitution de 1791, pacte momentané de conciliation entre la royauté représentative et le peuple souverain, serait renversée ou triomphante dans des flots de sang. Les amis dévoués de ce qui restait de monarchie et les hommes personnellement et religieusement attachés au roi se comptèrent et s'unirent pour aller fortifier la garde constitutionnelle de Louis XVI et se ranger, le jour du péril, autour de lui. Mon père fut du nombre de ces hommes de cœur.
« Ma mère me portait alors dans son sein. Elle n'essaya pas de le retenir. Même au milieu de ses larmes, elle n'a jamais compris la vie sans l'honneur, ni balancé une minute entre une douleur et un devoir.
« Mon père partit sans espoir, mais sans hésitation. Il combattit avec la garde constitutionnelle et avec les Suisses pour défendre le château. Quand Louis XVI eut abandonné sa demeure, le combat devint un massacre. Mon père fut blessé d'un coup de feu dans le jardin des Tuileries. Il s'échappa, fut arrêté en traversant la rivière en face des Invalides, conduit à Vaugirard et emprisonné quelques heures dans une ca\e. Il fut réclamé et sauvé par le jar-
dinier d'un de ses parents qui était officier municipal de la commune, et qui le reconnut par un hasard miraculeux. Échappé ainsi à la mort, il revint auprès de ma mère et vécut dans une obscurité profonde, retiré à la campagne, jusqu'aux jours où la persécution révolutionnaire ne laissa plus d'autre asile à ceux qui tenaient à l'ordre ancien que la prison ou l'échafaud.
x Le peuple vint arracher, une nuit, de sa demeure, mon grand-père, malgré ses quatre-vingtquatre ans, ma grand'mère, presque aussi âgée et infirme,mes deux oncles, mes trois tantes, religieuses et déjà chassées de leurs couvents. On jeta pêlemêle toute cette famille dans un char escorté de gendarmes, et on la conduisit, au milieu des huées et des cris de mort du peuple, jusqu'à Autun. Là une immense prison avait été destinée à recevoir tous les suspects de la province. Mon père, par une exception dont il ignora la cause, fut séparé du reste de la famille et enfermé dans la prison
de Mâcon. Ma mère, qui me nourrissait alors, fut laissée seule dans l'hôtel de mon grand -père, sous la surveillance de quelques soldats de l'armée révolutionnaire. Et l'on s'étonne que les hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté en naissant un goût de trisîe.-se et une empreinte de mélancolie dans le génie français! Virgile, Cicéron,Tibulle, Horace lui-même, qui imprimèrent ce caractère au génie romain, n'étaient-ils pas nés, comme nous, pendant les grandes guerres civiles de Rome, et au bruit des proscriptions de Marius, de Sylla, de César ? Que l'on songe aux impressions de terreur ou de pitié qui agitèrent les flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans leur sein ! Que l'on songe au lait aigri de larmes que je reçus moi-même de ma mère pendant que la famille entière était dans une captivité qui ne s'ouvrait que pour la mort I pendant que l'époux qu'elle adorait était sur les degrés de l'échafaud, et que captive elle-même dans sa maison déserte, des soldats féroces épiaient ses larmes pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter à sa douleur.
» Sur les derrières de l'hôtel de mon grand-père, qui s'étendait d'une rue à l'autre, il y avait une petite maison basse et sombre qui communiquait avec la grande maison par un couloir obscur et par de petites cours étroites et humides comme des puits. Cette maison servait à loger d'anciens domestiques retirés du service de mon grand-père, mais qui tenaient encore à la famille par de petites pensions qu'ils continuaient de recevoir, et par quelques services d'obligeance qu'ils rendaient de temps en temps à leurs anciens maîtres ; des espèces d'affranchis romains, comme chaque famille a le bonheur d'en conserver. Quand le grand hôtel fut mis sous le séquestre, ma mère se retira seule, avec une femme ou deux, dans cette maison. Un autre attrait l'attirait encore.
«Précisément en face de ses fenêtres, de l'autre côté de cette ruelle obscure, silencieuse et étroite comme une rue de Gênes, s'élevaient et s'élèvent encore aujourd'hui les murailles hautes et percées
de rares fenêtres d'un ancien couvent d'Ursulines. Édifice austère d'aspect, recueilli comme sa destination, avec le beau portail d'une église adjacente sur un des côtés, et, sur le derrière, des cours profondes et un jardin cerné de murs noirs et dont la hauteur ôtait tout espoir de les franchir. Gomme les prisons ordinaires de la ville regorgeaient de détenus, le tribunal révolutionnaire de Mâcon fit disposer ce couvent en prison supplémentaire. Le hasard ou la Providence voulut que mon père y fût enfermé. Il n'avait ainsi, entre le bonheur et lui, qu'un mur et la largeur d'une rue. Un autre hasard voulut que le couvent des Ursulines lui fût aussi connu dans tous ses détails d'intérieur que sa propre maison. Une des sœurs de mon grandpère, qui s'appelait Mme de Lusy, était abbesse des Ursulines de Mâcon. Les enfants de son frère, dans leur bas âge, venaient sans cesse jouer dans le couvent. Il n'y avait pas d'allées du jardin, de cellules, d'escaliers dérobés, de mansardes, de greniers ni de soupiraux de cave qui ne leur fussent familiers et dont leur mémoire d'enfant n'eût retenu jusqu'aux plus insignifiants détails.
« Mon père, jeté tout à coup dans cette prison, s'y trouva donc en pays connu. Pour comble de
bonheur, le geôlier, républicain très-corruptible, avait été quinze ans auparavant, cuirassier dans la compagnie de mon père. Son grade nouveau ne lui changea pas le cœur. Accoutumé à respecter et à aimer son capitaine, il s'attendrit en le revoyant, et, quand les portes des Ursulines se refermèrent sur le captif, ce fut le républicain qui pleura.
«Mon père se trouva là en bonne et nombreuse compagnie. La prison renfermait environ deux cents détenus sans crime, les suspects du département. Ils étaient entassés dans des salles, dans des réfectoires, dans des corridors du vieux couvent. Mon père demanda pour toute faveur au geôlier de le loger seul dans un coin du grenier. Une lucarne haute, ouvrant sur la rue, lui laisserait du moins la consolation de voir quelquefois à travers les grilles le toit de sa propre demeure. Cette faveur lui fut accordée. Il s'installa sous les tuiles à l'aide de quelques planches et d'un misérable grabat. Le jour, il descendait auprès de ses compagnons de captivité pour prendre ses repas, pour jouer, pour causer des affaires du temps, sur lesquelles les prisonniers étaient réduits aux conjectures, car on ne leur laissait aucune communica-
tion écrite avec le dehors. Mais cet isolement ne dura pas longtemps pour mon père.
« Le môme sentiment qui l'avait poussé à demander au geôlier une cellule qui eût jour sur la rue, et qui le retenait des heures entières à regarder le toit de sa petite maison en face, avait aussi inspiré à ma mère la pensée de monter souvent au grenier de sa demeure, de s'asseoir près de la lucarne, un peu en arrière, de manière à voir sans être vue. Elle contemplait de là, à travers ses pleurs , le toit de la prison où était enlevé à sa tendresse et dérobé à ses yeux celui qu'elle aimait. Deux regards, deux pensées qui se cherchent à travers l'univers finissent toujours par se retrouver. A travers deux murs et une rue étroite, leurs yeux pouvaient-ils manquer de se rencontrer? Leurs âmes s'émurent, leurs pensées se comprirent, leurs signes suppléèrent à leurs paroles, de peur que leur voix ne révélât aux sentinelles dans la rue leurs communications. Ils passaient ainsi régulièrement plusieurs heures de la journée assis lun en face de l'autre. Toute leur âme avait passé dans leurs yeux. Ma mère imagina d'écrire en gros caractères des lignes concises, contenant en peu de mots ce qu'elle voulait
faire connaître au prisonnier. Celui-ci répondait par un signe. Dès lors les rapports furent établis. Ils ne tardèrent pas à se compléter. Mon père, en qualité de chevalier de l'Arquebuse, avait chez lui un arc et des flèches avec lesquels j'ai bien souvent joué dans mon enfance. Ma mère imagina de s'en servir pour communiquer plus complètement avec le prisonnier. Elle s'exerça quelques jours dans sa chambre à tirer de l'arc, et, quand elle eut acquis assez d'adresse pour être sûre de ne pas manquer son but à quelques pieds de dislance, elle attacha un fil à une flèche et lança la flèche et le fil dans la fenêtre de la prison. Mon père cacha la flèche, et, tirant le fil à lui, il amena une lettre. On lui fit passer par ce moyen, à la faveur de la nuit, du papier, des plumes, de l'encre même. Il répondait à loisir. Ma mère, avant le jour, venait retirer de son côté les longues lettres dans lesquelles le captif épanchait sa tendresse et sa tristesse, interrogeait, conseillait, consolait sa femme et parlait de son enfant. Ma pauvre mère m'apportait tous les jours dans ses bras au grenier, me montrait à mon père, m'allaitait devant lui, me faisait tendre mes petites mains vers les grilles de la prison, puis, me pressant le front contre sa
poitrine, elle me dévorait de baisers, adressant ainsi au prisonnier toutes les caresses dont elle me couvrait à son intention.
« C'était le temps où les proconsuls de la Convention se partageaient les provinces de la France et y exerçaient, au nom du salut public, un pouvoir absolu et souvent sanguinaire. La fortune, la vie ou la mort des familles étaient dans un mot de la bouohe de ces représentants, dans un attendrissement de leur âme, dans une signature de leur main. Ma mère, qui sentait la hache suspendue sur la tête du mari qu'elle adorait, avait eu plusieurs fois l'inspiration d'aller se jeter aux pieds de ces envoyés de la Convention, de leur demander la liberté de mon père. Sa jeunesse, sa beauté, son isolement, l'enfant qu'elle portait à la mamelle, les conseils même de mon père, l'avaient jusqu'alors retenue. Mais les instances du reste de sa famille, enfermée dans les cachots d'Autun, vinrent lui demander impérieusement des démarches de
suppliante qui ne coûtaient pas moins à sa fierté qu'à ses opinions. Elle obtint des autorités révolutionnaires de Mâcon un passe -port pour Lyon et pour Dijon. Combien de fois ne m'a-t-elle pas raconté ses répugnances, ses découragements, ses terreurs, quand il fallait, après des démarches sans nombre et des sollicitations repoussées avec rudesse, paraître enfin toute tremblante en présence d'un représentant du peuple en mission! Quelquefois c'était un homme grossier et brutal qui refusait même d'écouter cette femme en larmes et qui la congédiait avec des menaces, comme coupable de vouloir attendrir la justice de la nation. Quelquefois c'était un homme sensible que l'aspect d'une tendresse si profonde et d'un désespoir si touchant inclinait malgré lui à la pitié, mais que la présence de ses collègues endurcirait en apparence, et qui refusait des lèvres ce qu'il accordait du cœur. Le représentant Javogues fut celui de tous ces proconsuls qui laissa à ma mère la meilleure impression de son caractère. Introduite à - Dijon, à son audience, il lui parla avec bonté et avec respect. Elle m'avait porté dans ses bras jusque dans le salon du représentant, afin que la pitié eût deux visages pour l'attendrir, celui d'une
jeune mère et celui d'un enfant innocent. Javogues la fit asseoir, se plaignit de la mission de rigueur que ses fonctions et le salut de la République lui imposaient. Il me prit sur ses genoux, et comme ma mère faisait un geste d'effroi dans la crainte qu'il ne me laissât tomber : «Ne crains rien, citoyenne, lui dit-il, les républicains ont aussi des fils. » Et comme je jouais en souriant avec les bouts de son écharpe tricolore: «Ton enfant est bien beau, tjoutf-t-il, pour un fils d'aristocrate. Élèvele pour la patrie et fais-en un citoyen. » Il lui donna qu'algues paroles d'intérêt pour mon père et quelque^espérances de liberté prochaine. Peutêtre e^t-ce à lui qu'il dut d'être oublié danslaprison; car un ordre de jugement à cette époque était un arrêt de supplice.
« Revendu Mâcon et rentrée dans sa maison, ma mère vécut emprisonnée elle-même dans son étroite demeure, en face des Ursulines. De temps en temps, quand la nuit était bien sombre, la lune absente, et les réverbères éteints par le vent d'hiver, la corde à nœuds glissait d'une fenêtre à l'autre, et mon père venait passer des heures inquiètes et délicieuses auprès de tout ce qu'il aimait.
« Dix-huit longs mois se passèrent ainsi.
« Le 9 thermidor ouvrit les prisons; mon père fut libre. Ma mère alla à Autun chercher ses vieux parents infirmes et les ramena dans leur maison longtemps fermée. Peu de temps après ce retour, mon grand-père et ma grand'mère moururent en paix et pleins de jours dans leur lit. Us avaient traversé la grande tempête, secoués par elle, mais non renversés. Us n'y avaient perdu aucun de leurs enfants, et ils pouvaient espérer, en fermant les yeux, que le ciel était épuisé pour longtemps d'orages, et que la vie serait plus douce pour ceux à qui ils la laissaient en quittant la terre.
c La fortune de mon grand-père, dans les intentions comme dans les usages du temps, avait dû passer tout entière à son fils aîné. Mais les lois nouvelles ayant annulé les substitutions et supprimé le droit d'aînesse, et les vœux de pauvreté faits par mes tantes, sœurs de mon père, se trouvant non avenus devant la loi, la famille dut procéder au partage des biens. Ces biens étaient con-
as LE MANUSCRIT DE MA MÈRE.
sidérables, tant en Franche-Comté qu'en Bourgogne. Mon père, en demandant, sa part comme ses frères et ses sœurs, pouvait changer d'un mot son sort et obtenir une des belles possessions territoriales que la famille avait à se partager. Sa scrupuleuse déférence pour les intentions de son père l'empêcha même de songer à les violer après sa mort. Les lois révolutionnaires qui supprimaient le droit d'aînesse étaient toutes récentes; elles avaient encore à ses yeux, bien qu'il les trouvât très-justes, une apparence de compression et de violence faite à l'autorité paternelle. En demander l'application en sa faveur contre son frère aîné lui paraissait un abus de sa situation. Il prit, sans se faire valoir, le parti de renoncer à la succession de son père et de sa mère, et de s'en tenir à la trèsmodique légitime que son contrat de mariage lui avait assurée. Il se fît pauvre, n'ayant qu'un mot à dire pour se faire riche. Les biens de la famille furent partagés, chacun de ses frères et sœurs eut une large part. Il n'en voulut rien ; il resta, pour tout bien, avec la petite terre de Milly, qu'on lui avait assignée en se mariant, et qui ne rendait alors que deux à trois mille livres de rente. La dot de ma mère était modique. Les traitements des places
que son père et ses frères occupaient dans la maison d'Orléans avaient disparu avec la révolution. Les princesses de cette famille étaient exilées. Elles écrivaient quelquefois à ma mère. Elles se souvenaient de leur amitié d'enfance avec les filles de leur sous-gouvernante. Elles ne cessèrent pas de les entourer de leur souvenir dans l'exil et de leurs bienfaits dans la prospérité.
« Mon père ne se croyait pas relevé par la Révolution de sa fidélité d'honneur à son drapeau. Ce sentiment fermait toute carrière à sa fortune. Trois mille livres de rente et une petite maison délabrée et nue à la campagne, pour lui, sa femme et les nombreux enfants qui commençaient à s'asseoir à la table de famille, c'était quelque chose de bien indécis entre l'aisance frugale et l'indigence souffreteuse. Mais il avait la satisfaction de sa conscience, son amour pour sa femme, la simplicité champêtre de ses goûts, sa stricte mais généreuse économie, la conformité parfaite de ses désirs avec
50 LE MANUSCRIT DE MA MÈItE.
sa situation, entin sa religieuse confiance en Dieu. Avec cela, il abordait courageusement les difficultés étroites de son existence. Ma mère, jeune, belle, élevée dans toutes les élégances d'une cour splendide, passait avec la même résignation souriante et avec le même bonheur intérieur, des appartements et des jardins d'une maison de prince dans la petite chambre démeublée d'une maison vide depuis un siècle, et dans le jardin d'un quart d'arpent, entouré de pierres sèches, où allaient se confiner tous les grands rêves de sa jeunesse. Je leur ai entendu dire souvent depuis, à l'un et à l'autre, que, malgré l'exiguïté de leur sort, ces premières années de calme après la secousse des révolutions, de recueillement dans leur amour et de jouissance d'eux-mêmes dans cette solitude, furent, à tout prendre, les plus douces années de leur vie. Ma mère, tout en souffrant beaucoup de la pauvreté, méprisa toujours la richesse. Combien de fois ne m'a-t-elle pas dit plus tard, en me montrant du doigt les bornes si rapprochées du jardin et de nos champs de Milly : « C'est bien petit, c mais c'est assez grand, si nous savons y proporc tionner nos désirs et nos habitudes. Le bonheur c est en nous; nous n'en aurions pas davantage en
« étendant la limite de nos prés ou de nos vignes. « Le bonheur ne se mesure pas à l'arpent, comme « la terre, il se mesure à la résignation du cœur; car « Dieu a voulu que le pauvre en eût autant que le t riche, afin que l'un et l'autre ne songe assent pas « à le demander à un autre qu'à lui I »
Je retrouve ici le portrait de ma mère à trentehuit ans ; le voici :
«Il est nuit; les portes de la petite maison de campagne sont fermées. Unchien ami jette de temps en temps un aboiement dans la cour. La pluie d'automne tinte contre les vitres des deux fenêtres basses, et le vent, soufflant par rafales, produit, en se brisant contre les branches de deux ou trois platanes et en pénétrant dans les interstices des volets, ces sifflements intermittents et mélancoliques qu'on entend seulement au bord des grands bois de sapins, quand on s'assoit à leur pied pour les écouter. La chambre où je me revois ainsi est grande, mais presque nue. Au fond est une alcôve
profonde avec un lit. Les rideaux du lit sont de - ge blanche à carreaux bleus; c'est le lit de ma mère. Il y a deux berceaux sur des chaises de bois au pied du lit: l'un grand, l'autre petit; ce sont les berceaux de mes plus jeunes sœurs qui dorment déjà depuis longtemps. Un grand feu de ceps de vigne brûle au fond d'une cheminée de pierres blanches dont le marteau de la Révolution a ébréché en plusieurs endroits la tablette en brisant les armoiries ou les fleurs de lis des ornements. La plaque de fonte du foyer est retournée aussi, parce que, sans doute, elle dessinait sur sa surface opposée les armes du roi; de grosses poutres noircies par la fumée, ainsi que les planches qu'elles portent, forment le plafond. Sous les pieds, ni parquet ni tapis; de simples carreaux de briques non vernissés, mais de couleur de terre et cassés en mille morceaux par les souliers ferrés et les sabots de bois des paysans qui en avaient fait leur salle de danse pendant l'emprisonnement de mon père. Aucune tenture, aucun papier peint sur les murs de la chambre ; rien que le plâtre éraillé à plusieurs places c-t laissant voir la pierre nue du mur, comme on voit les membres et les os à travers un vêtement déchiré. Dans un angle, un petit clavecin ouvert,
avec des cahiers de musique du Devin du villa (je de Jean-Jacques Rousseau, épars sur l'instrument ; plus près du feu, au milieu de la chambre, une petite table à jeux avec un tapis vert tout tigré de taches d'encre et de trous dans l'étoffe ; sur la table, deux chandelles de suif qui brûlent dans deux chandeliers de cuivre argenté, et qui jettent un peu de lueur et de grandes ombres agitées par l'air sur les murs blanchis de l'appartement.
« En face de la cheminée, le coude appuyé sur la table, un homme assis tient un livre à la main. Sa taille est élevée, ses membres robustes. lia encore toute la vigueur de la jeunesse. Son front est ouvert, son œil bleu ; son sourire ferme et gracieux laisse voir des dents éclatantes. Quelques restes de son costume, sa coiffure surtout et une certaine roideur militaire de l'attitude, attestent l'officier retiré. Si l'on en doutait, on n'aurait qu'à regarder son sabre, ses pistolets d'ordonnance, son casque et les plaques dorées des brides de son cheval qui brillent suspendues par un clou à la muraille, au fond d'un petit cabinet ouvert sur la chambre. Cet homme, c'est notre père.
« Sur un canapé de paille tressée est assise, dans l'angle que forment la cheminée et le mur de l'ai-
côve , une femme qui paraît encore très-jeune, bien qu'elle touche déjà à trente-cinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse et toute l'élégance de celle d'une jeune fille. Ses traits sont si délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisse tellement apercevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions ; ses cheveux très-noirs, mais trèsfins, tombent avec tant d'ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu'il est impossible de dire si elle a dix-huit ou trente ans. Personne ne voudrait effacer de son âge une de ses années qui ne servent qu'à mûrir sa physionomie et à accomplir sa beauté.
« Cette beauté, bien qu'elle soit pure dans chaque trait si on les contemple en détail, est visible surtout dans l'ensemble par l'harmonie, par la grâce et surtout par ce rayonnement de tendresse intérieure, véritable beauté de l'âme qui illumine le corps par dedans, lumière dont le plus beau visage n'est que la manifestation en dehors. Cette jeune femme, à demi renversée sur des coussins, tient une petite fille endormie la tête sur une de
ses épaules. L'enfant roule encore dans ses doigts une des tresses noires des cheveux de sa mère avec lesquels elle jouait tout à l'heure avant de s'endormir. Une autre petite fille, plus âgée, est assise sur un tabouret au pied du canapé ; elle repose sa tête blonde sur les genoux de sa mère. Cette jeune femme, c'est ma mère; ces deux enfants, mes plus grandes sœurs. Deux autres sont dans leurs berceaux. »
Telle était l'existence de la famille au moment où ma mère recommence son journal, le 11 juin 1S01. Il paraît que dans sa jeunesse, et dès son enfance, elle avait pris l'habitude de ces espèces de confidences enregistrées pour elle-même, sans doute par émulation d'enfant avec les élèves de Mme de Genlis au Palais-Royal, où elle était ellemême élevée, car le journal commence ainsi :
« J'avais commencé, dans ma première jeunesse. à écrire un journal exact de tout ce qui se passait en
moi on autour de moi, de toutes les réflexions que les divers événements de ma vie me suggéraient. Je l'ai brûlé et j'ai perdu cette habitude depuis longtemps; je m'en repens et je m'en afilige, parce que je crois que cela peut être utile. Mon intention est de recommencer, avec la grâce de Dieu, à écrire simplement, autant que je le pourrai tous les jours, les différentes choses qui pourront me survenir, ce que j'aurai fait de mal ou de bien. Je pense que cela m'aidera dans l'examen que j'ai à faire de ma conscience, et me fera mieux connaître les dispositions habituelles de mon àme ; je peofe aussi que, si une fois mes enfants lisent par hasard ce journal, il ne sera pas sans intérêt pour eux seuls. Il pourrait peut-être leur être même de quelque service après moi, parce que j'y parlerai souvent d'eux et de leurs différents caractères.
« J'en ai déjà cinq actuellement, après en avoir perdu un : quatre filles, et un garçon qui s'appelle Alphonse. Il est loin de moi à présent pour commencer son éducation classique à Lyon. C'est un bon et aimable enfant; Dieu le rende pieux, sage, chrétien, c'est ce que je désire pour lui avec le plus d'ardeur ! L'aînée de mes filles s'appelle Cécile, elle a sept ans et demi; elle est extrêmement vive, mais elle est bien bonne. Eugénie, sa sœur, a cinq ans et demi ; elle est d'une sensibilité excessive et d'un cœur excellent. Césarine a deux ans ; Suzanne a neuf mois, je l'allaite
encore. L'éducation de ces quatre filles ne sera pas mie petite tâche ; si ce n'était l'assistance de Dieu, en qui je mets toute ma force et toute ma confiance, je désespérerais de jamais la remplir. Mais je peux tout »mi celui qui me fortifie, et qui se plaît à tirer sa gloire des plus humbles créatures... J'ai chez moi encore une parente infirme, et très-faible de corps et d'esprit; je dois la regarder comme mon sixième enfant et la traiter avec les mêmes soins et la même tendresse. J'ai en outre six domestiques à gouverner : mon Dieu! combien j'ai besoin de votre secours! Nous vivons, mon mari et moi, presque toujours à Milly, où je me plais. Nous avons de plus, depuis peu, Saint-Point ; c'est un bon bien, et un pays agréable par sa solitude et son recueillement derrière les montagnes : quelles grâces ne devons-nous pas à la Providence!
« Ma sœur (Mme de Vaux) est arrivée aujourd'hui de Lyon ; c'est la douceur angélique et la vertu surnaturelle sans effort. Elle m'a parlé de mon Alphonse ; ses maîtres en disent de bonnes choses. Dieu le bénisse comme je le bénis du cœur! Je commence demain mes leçons à mes petites filles, il m'y faudra bien de l'assiduité et de la patience. On est venu me dire après le dîner qu'un pauvre vieillard abandonné, dont je prenais soin, dans une hutte de la montagne où il n'avait pour compagnie que sa chèvre, venait
de mourir. Cela m'a fait beaucoup de peine, parce que je me suis reproché d'avoir négligé d'aller le visiter si loin dans ces derniers jours. Il est vrai que je le croyais guéri ; cependant je n'aurais pas dû m'en fier à une amélioration à cet âge, j'aurais dû m'en occuper davantage. J'en ai un remords sur le cœur. En tout je ne mets pas assez de suite dans le peu de bien que je fais ; je me lasse trop vite et trop souvent; je me laisse trop facilement entraîner à des distractions ou à des lassitudes, qui ne sont pas des fautes mais qui sont des faiblesses, et qui nuisent à un saint emploi du temps. Pourquoi ce temps nous a-t-il été donné? n'est-ce pas pour qu'il rapporte tous les jours, toutes les heures, quelque chose à Dieu, aux autres et à nous?...
« Nous nous sommes promenés ce soir avec mon mari et mes deux filles aînées dans nos vignes en fleur; tout l'air était parfumé par leur bonne odeur. Nos vignes sont tout notre revenu, pour nous, nos enfants, nos domestiques et nos pauvres. Si tout ce qui est en fleur se tourne en grappes, nous serons bien à l'aise cette année. Que la Providence les préserve de la grêle !
« Nous nous sommes approchés de la hutte au-dessus des vignes où le pauvre vieillard était mort le matin. Je voulais y entrer pour le voir encore, et pour prier auprès de son lit ; mon mari ne l'a pas voulu,
pour écarter do mes yeux et des yeux des petites un spectacle qui nous aurait fait trop d'impression. J'aurais demandé pardon à son âme de n'avoir pas été là pour lui réciter des paroles de consolation et d'espérance pendant l'agonie, et pour recevoir son dernier soupir. La porte était ouverte, sa chèvre ne faisait qu'entrer et sortir en bêlant, comme pour appeler du secours dans sa détresse ; la pauvre bête nous a fait pleurer. J'ai obtenu de mon mari que nous l'enverrions chercher demain après la sépulture, et que nous lui donnerions asile avec notre vache et les deux moutons des enfants. »
On voit par cette première page du premier volume de ce journal, quelle était l'existence de cette jeune femme élevée c\ans les maisons de plaisance du plus riche prince de l'Europe, et transplantée par l'amour pour son mari et pour ses enfants dans la plus étroite médiocrité, à la campagne, à cent lieues de Paris. Si l'on veut avoir une idée exacte de cette petite maison de Milly, où elle était reléguée l'hiver et l'été parles douces nécessités domestiques, on en trouvera la description prosaïque dans mes propres confidences, et la description poétique dans une de mes harmonies très-répandue, intitulée : la Terre natale.
Voici ce que j'en disais, il y a huit ans, dans les Confidences :
« En quittant le lit de la Saône, creusé au mi- Heu de vertes prairies et sous les fertiles coteaux de Mâcon, et en se dirigeant vers la petite ville et vers les ruines de l'antique abbaye de Cluny, où mourut Abailard, on suit une route montueuse à travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante. A droite et à gauche blanchissent des hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent en pentes rapides et rocailleuses des pelouses grises où l'on distingue comme des points blancs de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les dents usées parle temps et par les vents présentent à l'œil les formes et les déchirures de vieux châteaux démantelés. En suivant la route qui circule autour de la base
de ces collines, à environ deux heures de marche de la ville, on trouve à gauche un petit chemin étroit voilé de saules, qui descend dans les prés vers un ruisseau où l'on entend perpétuellement battre la roue d'un moulin.
« Ce chemin serpente un moment sous \q^ aunes, à côté du ruisseau qui le prend aussi pour lit quand les eaux courantes sont un peu grossies parles pluies; puis on traverse l'eau sur un petit pont, et l'on s'élève par une pente tournoyante, mais rapide, vers des masures couvertes de tuiles rouges, qu'on voit groupées au-dessus de soi, sur un petit plateau. C'est notre village. Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sept ou huit maisons de paysans. Le chemin pierreux s'y glisse de porte en porte entre ces chaumières. Au bout de ce chemin on arrive h une porte un peu plus haute et un peu plus large que les autres: c'est celle de la cour au fond de laquelle se cache la maison de mon père.
« La maison s'y cache en effet, car on ne la voit d'aucun côté, ni du village ni de la grancTroute. Bâtie dans le creux d'un large pli du vallon. dominée de toutes parts par le clocher, par les bâtiments rustiques ou par des arbres, adossée à une
assez haute montagne, ce n'est qu'en gravissant celte montagne et en se retournant qu'on voit en bas cette maison basse, mais massive, qui surgit, comme une grosse borne de pierre noirâtre, à l'extrémité d'un étroit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu'un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les murs n'en sont point crépis ; la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'abbaye. Du côté de la cour, on entre dans la maison par une haute porte de bois sculpté. Cette porte est assise sur un large perron de cinq marches de pierres de taille. Mais les pierres, quoique de dimension colossale, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y dépose, qu'elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas, que les orties, les pariétaires humides, y croissent çà et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.
« On entre d'abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de
blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille. A gauche est la cuisine, dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. Il est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui on offre habituellement le pain, le vin et le fromage, dans des campagnes éloignées des villes et qui n'ont ni auberge ni cabaret. A gauche, on entre dans la salle à manger. Rien ne la décore qu'une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et à nombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, et que le goût actuel vient de rajeunir en les recherchant. De la salle à manger, on passe dans un salon à deux fenêtres, l'une sur la cour, l'autre au nord, sur un jardin. Un escalier alors de bois, que mon père fit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à l'étage unique et bas où une dizaine de chambres presque sans meubles ouvrent sur des corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes et aux domestiques. Voilà tout Tintérieur de cette maison qui nous a si longtemps cou-
vés dans ses murs sombres et chauds ; voilà le toit que ma mère appelait avec tant d'amour, sa Jérusalem, sa maison de paix! Voilà le nid qui nous abrita tant d'années de la pluie, du froid, de la faim, du souffle du monde; le nid où la mort est venue prendre tour à tour le père et la mère, et dont les enfants se sont successivement envolés, ceux-ci pour un lieu, ceux-là pour un autre, quelques-uns pour l'éternité!... J'en conserve précieusement les restes, la paille, les mousses, le duvet; et, bien qu'il soit maintenant vide, désert et refroidi de toutes ces délicieuses tendresses qui l'animaient, j'aime à le revoir, j'aime à y coucher encore quelquefois, comme si je devais y retrouver à mon réveil la voix de ma mère, les pas de mon père, les cris joyeux de mes sœurs, et tout ce bruit de jeunesse, de vie et d'amour qui résonne pour moi seul sous les vieilles poutres, et qui n'a s que moi pour l'entendre et pour le perpétue; un peu de temps.
XXIIÎ
« L'extérieur de cette demeure répond au dedans. Du côté de la cour, la vue s'étend seulement sur les pressoirs, les bûchers et les étables qui l'entourent. La porte de cette cour, toujours ouverte sur la rue du village, laisse voir tout le jour les paysans qui passent pour aller aux champs ou pour en revenir; ils ont leurs outils sur une épaule, et quelquefois sur l'autre un long berceau où dorl leur enfant. Leur femme les suit à la vigne, portant un dernier né à la mamelle. Une chèvre avec un chevreau vient après, s'arrête un moment pour jouer avec les chiens près de la porte, puis bondit pour les rejoindre.
« De l'autre côté de la rue est un four banal qui fume toujours, rendez-vous habituel des vieillards, des pauvres femmes qui filent et des enfants qui s'y chauffent à la cendre de son foyer jamais éteint. Voilà tout ce qu'on voit d'une des fenêtres du salon.
« L'autre fenêtre, ouverte au nord, laisse plonger le regard au-dessus des murs du jardin et des tuiles de quelques maisons basses, sur un horizon de montagnes sombres, presque toujours nébuleux, d'où surgit, tantôt éclairé par un rayon de soleil orangé, tantôt du milieu des brouillards, un vieux château en ruine, enveloppé de ses tourelles et de ses tours. C'est le trait caractéristique de ce paysage. Si l'on enlevait cette ruine, les brillants reflets du soir sur ses murs, les fantasques tournoiements des fumées de la brume autour de ses donjons disparaîtraient pour jamais avec elle. Il ne resterait qu'une montagne noire et un ravin jaunâtre. Une voile sur la mer, une ruine sur une colline, sont un paysage tout entier. La terre n'est que la scène; la pensée, le drame et la vie pour l'œil sont dans les traces de l'homme. Là où est la vie, là est l'intérêt.
« Le derrière de la maison donne sur le jardin, petit enclos de pierres brunes d'un quart d'arpent. Au fond du jardin, la montagne commence à s'élever insensiblement, d'abord cultivée et verte de vignes, puis pelée, grise et nue comme ces mousses sans terre végétale qui croissent sur la pierre et qu'on n'en distingue presque pas. Deux ou trois
roches ternes aussi tracent une légère dentelure à son sommet. Pas un arbre, pas même un arbuste ne dépasse la hauteur de la bruyère qui la tapisse. Pas une chaumière, pas une fumée ne l'anime. C'est peut-être ce qui fait le charme secret de ce jardin. 11 est comme un berceau d'enfant que la femme du laboureur a caché dans un sillon du champ pendant qu'elle travaille. Les deux flancs du sillon cachent les bords du berceau, et, quand le rideau est levé, l'enfant ne peut voir qu'un pan du ciel entre deux ondulations du terrain.
« Quant au jardin en lui-même, il n'en a guère que le nom. Il n'eût pu compter pour un jardin qu'aux jours primitifs où Homère décrit le modeste enclos et les sept prairies du vieillard Laërte. Huit carrés de légumes coupés à angle droit, bordés d'arbres fruitiers et séparés par des allées d'herbes fourragères et de sable jaune; à l'extrémité de ces allées, au nord, huit troncs tortueux de vieilles charmilles qui forment un ténébreux berceau sur un banc de bois; un autre berceau plus petit au fond du jardin, tressé en vignes grimpantes de Judée sous deux cerisiers: voilà tout. J'oubliais, non pas la source murmurante, non pas même le puits aux pierres verdâtres et humides : il n'y a
pas une goutte d'eau sur toute cette terre; mais j'oubliais un petit réservoir creusé par mon père dans le rocher pour recueillir les ondées de pluie; et autour de cette eau verte et stagnante douze sycomores et quelques platanes qui couvrent d'un peu d'ombre un coin du jardin derrière des murs, et qui sèment de leurs larges feuilles jaunies par l'été la nappe huileuse du bassin.
f Oui. voilà bien tout. Et c'est là pourtant ce qui a suffi pendant tant d'années à la jouissance, à la joie, à la rêverie, aux doux loisirs et au travail d'un père, d'une mère et de huit enfants ! Voilà ce qui suffit encore aujourd'hui à la nourriture de leurs souvenirs. Voilà l'Éden de leur enfance où se réfugient leurs plus sereines pensées quand elles veulent retrouver un peu de cette rosée du matin de la vie, et un peu de cette lumière colorée de la première heure, qui ne brille pure et rayonnante pour l'homme que sur ces premiers sites de son berceau. Il n'y a pas un arbre, un œillet, une mousse de ce jardin, qui ne soit incrusté dans notre âme comme s'il en faisait partie ! Ce coin de terre nous semble immense, tant il contient pour nous de choses et de mémoires dans un si étroit espace. La pauvre grille de bois toujours brisée qui y conduit,
et par laquelle nous nous précipitions avec des cris de joie; les plates-bandes de laitues qu'on avait divisées pour nous en autant de petits jardins séparés et que nous cultivions nous-mêmes; le platane au pied duquel notre père s'asseyait avec ses chiens à ses pieds au retour de la chasse ; l'allée où notre mère se promenait au soleil couchant en murmurant tout bas le rosaire monotone qui fixait sa pensée à Dieu, pendant que son cœur et ses yeux nous couvaient près d'elle; le coin de gazon, à l'ombre et au nord, pour les jours chauds; le petit mur, tiède au midi, où nous nous rangions, nos livres à la main, au soleil, comme des espaliers en automne; les trois lilas, les deux noisetiers, les fraises découvertes sous les feuilles, les prunes, les poires, les pêches trouvées le matin toutes gluantes de leur gomme d'or et toutes mouillées de rosée sous l'arbre; et plus tard le berceau de charmilles que chacun de nous, et moi surtout, cherchait à midi pour lire en paix ses livres favoris; et le souvenir des impressions confuses qui naissaient en nous de ces pages, et plus tard encore la mémoire des conversations intimes tenues ici ou là, dans telle ou telle allée de ce jardin ; et la place où l'on se dit adieu en partant pour de longues absences.
celle où l'on se retrouva au retour, celles où se passèrent quelques-unes de ces scènes intimes, pathétiques, de ce drame caché de la famille, où Ton vit se rembrunir le visage de son père, où notre mère pleura en nous pardonnant, où l'on tomba à ses genoux en cachant son front dans sa robe ; celle où l'on vint lui annoncer la mort d'une fille chérie, celle où elle éleva ses yeux et ses mains résignés vers le ciel ! toutes ces images, toutes ces empreintes, tous ces groupes, toutes ces figures, toutes ces félicités, toutes ces tendresses, peuplent encore pour nous ce petit enclos, comme ils l'ont peuplé, vivifié, enchanté pendant tant de jours, les plus doux des jours, et font que, recueillant par la pensée notre existence extravasée depuis, dans ces mêmes allées nous nous enveloppons pour ainsi dire de ce sol, de ces arbres, de ces plantes nées avec nous, et nous voudrions que l'univers commençât et finît pour nous avec les murs de ce pauvre enclos !
« Ce jardin paternel a encore maintenant le même aspect. Les arbres un peu vieillis commencent seulement à tapisser leurs troncs de taches de mousses; les bordures de roses et d'oeillets ont empiété sur le sable, rétréci les sentiers. Ces bor*
dures traînent leurs filaments où les pieds s'embarrassent. Deux rossignols chantent encore les nuits d'été dans les deux berceaux déserts. Les trois sapins plantés par ma mère ont encore dans leurs rameaux les mômes brises mélodieuses. Le soleil a le même éclat sur les nues à son couchant. On y jouit du même silence, interrompu seulement de temps en temps par le tintement des angélus dans le clocher, ou par la cadence monotone et assoupissante des fléaux qui battent le blé sur les aires dans les granges. Mais les herbes parasites, les ronces, les grandes mauves bleues s'élèvent par touffes épaisses entre les rosiers. Le lierre épaissit ses draperies déchirées contre les murs. Il empiète chaque année davantage sur les fenêtres toujours fermées de la chambre de notre mère; et, quand par hasard je m'y promène et que je m'y oublie un moment, je ne suis arraché à ma solitude que par les pas du vieux vigneron qui nous servait de jardinier dans ces jours -là, et qui revient de temps en temps visiter ses plantes comme moi mes souvenirs, mes apparitions et mes regrets. »
Voici quelques-uns des traits par lesquels je peignis le même séjour en vers à une époque où
I'éloignement de la patrie en rendait les images plus vaporeuses par le lointain :
Mais il est sur la terre une montagne aride Qui oe porte en ses Hancs ni bois ni Ilot limpide, Dont par l'effort des ans l'humble sommet miné, Et sous son propre poids jour par jour incliné, Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines, Garde à peine un buis sec qui montre ses racines, Et se couvre partout de rocs près de crouler, Que sous son pied léger le chevreau fait rouler. Ces débris, par leur chute, ont formé d'âge en âge Un coteau qui décroit, et, d'étage en étage, Porte, à l'abri des murs dont ils sont étayés, Quelques avares champs de nos sueurs payés; Quelques ceps dont les bras, cherchant en vain l'érable, Serpentent sur la terre ou rompent sur le sable; Quelques buissons de ronce où l'enfant des hameau. y Cueille un fruit oublié qu'il dispute aux oiseaux, Où la maigre brebis des chaumières voisines Broute, en laissant sa laine en tribut aux épines : Lieux que ni le doux bruit des eaux pendant l'été, Ni le frémissement du feuillage agité, Ni l'hymne aérien du rossignol qui veille, Ne rappellent au cœur, n'enchantent point l'oreille ',
Mais que, sous les rayons d'un ciel toujours d'airain, La cigale assourdit de son cri souterrain. Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre Que la montagne seule abrite de son ombre, Et dont les murs, battus par la pluie et les vents, Portent leur âge écrit sur la mousse des ans. Sur le seuil désuni de trois marches de pierre, Le hasard a planté les racines d'un lierre Qui, redoublant cent fois ses nœuds entrelacés, Cache l'alTront du temps sous ses bras élancés, Et, recourbant en arc sa volute rustique, Fait le seul ornement du champêtre portique. Un jardin qui descend au revers d'un coteau
Y présente au couchant un sable altéré d'eau; La pierre sans ciment, que l'hiver a noircie, En borne tristement l'enceinte rétrécie;
La terre, que la bêche ouvre à chaque saison,
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gazon; Ni tapis émaillés, ni cintres de verdure,
Ni ruisseau sous des bois, ni fraîcheur, ni murmure ; Seulement sept tilleuls par le soc oubliés, Protégeant un peu d'herbe étendue à leurs pieds,
Y versent dans l'automne une ombre tiède et rare, D'autant plus douce au front sous un ciel plus avare; Arbres dont le sommeil et des songes si beaux
Dans mon heureuse enfance habitaient les rameaux ! Dans le champêtre enclos qui soupire après l'onde,
Un puits dans le rocher cache son eau profonde,
Où le vieillard qui puise après de longs efforts,
Dépose en gémissant son urne sur les bords;
I De aire où le fléau sur l'argile étendue
Bat à coups cadencés la gerbe répandue,
< lù la blanche colombe et l'humble passereau
Se disputent l'épi qu'oublia le râteau ;
Et sur la terre épars des instruments rustiques,
Des jougs rompus, des chars dormant sous les portiques,
Des essieux dont l'ornière a brisé les rayons,
Et des socs émoussés qu'ont usés les s'ilons.
Rien n'y console l'œil de sa prison stérile,
Ni les dômes dorés d'une superbe ville,
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain,
Ni les toits blanchissants aux clartés du matin :
Seulement, répandus de distance en distance,
De sauvages abris qu'habite l'indigence,
Le long d'étroits sentiers en désordre semés,
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés,
Où le vieillard, assis au bord de sa demeure,
Dans son berceau de jonc endort l'enfant qui pleure.
Enfin un sol sans ombre et des cieux sans couleur,
Et des vallons sans onde! — Et c'est là qu'est mon cœur !
Ce sont là les séjours, les sites, les rivages,
Dont mon âme attendrie évoque les images,
Et dont pendant les nuits mes songes les plus beaux,
Pour enchanter mes yeux, composent leurs tableaux I
Là, chaque heure du jour, chaque aspectdes montagnes, Chaque son qui le soir s'élève des campagnes ; Chaque mois qui revient, comme un pas des saisons, Reverdir ou faner les bois ou les gazons; La lune qui décroît et s'arrondit dans l'ombre, L'étoile qui gravit sur la colline sombre; Les troupeaux, des hauts lieux chassés par les frimas, Des coteaux aux vallons descendant pas à pas; Le vent, l'épine en fleur, l'herbe verte ou flétrie, Le soc dans le sillon, l'onde dans la prairie, Tout m'y parle une langue aux intimes accents, Dont les mots, entendus dans l'âme et dans les sens, Sont des bruits, des parfums, des foudres, des orages, Des rochers, des torrents, et ces douces images, Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous, Qu'un site nous conserve et qu'il nous rend plus doux. Là mon cœur en tout lieu se retrouve lui-même ; Tout s'y souvient de moi , tout m'y connaît, tout m'aime ! Mon œil trouve un ami dans tout cet horizon; Chaque arbre a son histoire, et chaque pierre un nom. Qu'importe que ce nom, comme Thèbe ou Palmyre, Ne nous rappelle pas les fastes d'un empire, Le sang humain versé pour le choix des tyrans, Ou ces fléaux de Dieu que l'homme appelle grands! Ce site où la pensée a rattaché sa trame, Ces lieux encor tout pleins des fastes de notre âme, Sont aussi grands pour nous que ces champs du destin
Où naquit, où tomba quelque empire incertain.
Rien n'est vil ! rien n'est grand ! l'âme en est la mesure,
Un cœur palpite au nom de quelque humble masure,
Et, sous les monuments des héros et des dieux,
Le pasteur passe et siffle en détournant les yeux.
Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père, La salle où résonnait sa voix mâle et sévère, Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés, Ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire, De 1 echafaud des rois il nous disait l'histoire, Et, plein du grand combat qu'il avait combattu, En racontant sa vie enseignait la vertu ! Voilà la place vide où ma mère à toute heure Au plus léger soupir sortait de sa demeure, Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain, Revêtait l'indigence ou nourrissait la faim. Voilà les toits de chaume où sa main attentive Versait sur la blessure ou le miel ou l'olive, Ouvrait, près du chevet des vieillards expirants, Ce livre où l'espérance est permise aux mourants, Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée, Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée, Et, tenant par la main les plus jeunes de nous, A la veuve, à l'enfant, qui tombaient à genoux, Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :
(. Je vous donne un peu d'or, rendez-leur vos prières î » Yoilà le seuil, à l'ombre, où son pied nous berçait, La branche du figuier que sa main abaissait. Voici l'étroit sentier où, quand l'airain sonore Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore, Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur Offrir deux purs encens, innocence et bonheur ! C'est ici que sa voix pieuse et solennelle Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle, Et, nous montrant l'épi dans son germe enfermé, La grappe distillant son breuvage embaumé, La génisse en lait pur changeant le suc des plantes, Le rocher qui s'entr'ouvre aux sources ruisselantes, La laine des brebis, dérobée aux rameaux, Servant à tapisser les doux nids des oiseaux, Et le soleil, exact à ses douze demeures, Partageant aux climats les saisons et les heures, Et ces astres des nuits, que Dieu seul peut compter, Mondes où la pensée ose à peine monter, Nous enseignait la foi par la reconnaissance, Et faisait admirer à notre simple enfance Gomment l'astre et l'insecte invisible à nos yeux Avaient, ainsi que nous, leur père dans les deux!
Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies, Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries. Là mes sœurs folâtraient, efc le vent dans leurs jeu*
Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux ;
Là, guidant les bergers aux sommets des collines,
J'allumais des bûchers de bois mort et d'épines,
Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,
Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
Là, contre la fureur de l'aquilon rapide,
Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,
Et j'écoutais siffler dans son feuillage mort
Des brises dont mon âme a retenu l'accord.
Voilà le peuplier qui, penché sur l'abime,
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime;
Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
Submergeaient lentement nos barques de roseaux ;
Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
Et le mur au soleil où, dans les jours d'automne,
Je venais sur la pierre, assis près des vieillards,
Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards.
Tout est encor debout, tout renaît à sa place ;
De nos pas sur le sable on suit encore la trace :
Rien ne manque à ces lieux qu'un cœur pour en jouir.
Mais, hélas! l'heure baisse et va s'évanouir !
La vie a dispersé, eomme l'épi sur l'aire, Loin du champ paternel les enfants et la mère, Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts D'où l'hirondelle a fui pendant de longs hivers. Déjà l'herbe qui croît sur les dalles antiques
Efface autour des murs les sentiers domestiques. Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil, Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil. Bientôt peut-être...— Écarte, ô mon Dieu! ce présage! Bientôt un étranger, inconnu du village, Viendra, l'or à la main, s'emparer de ces lieux Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux, Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes S'enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts, Et qui ne savent plus où se poser après!
Je demande pardon à mes sœurs et à mes neveux de m'être complu à recopier ces vers dans ce journal; mais ils n'y feront pas dissonance pour eux : ce sont des fruits de la même sève. Rouvrons le manuscrit, de ma mère.
16 juin 1801,
« J'étais si fatiguée hier d'une course à Saint-Point, moitié à pied, moitié sur des ânes, car les chemins sont impraticables autrement, que je n'ai pas eu le
courage d'écrire notre voyage. Il a été bien agréable, nous nous sommes beaucoup promenés. J'ai mené le soir mes filles à l'église, où j'ai prié Dieu de nous bénir. Je l'ai bien remercié de nous avoir donné cette possession sur laquelle mon mari ne comptait pas. Le château est fort dévasté, tous les murs sont nus, le? écussons et les cheminées sont brisés à coups de barres de fer par les paysans venus de loin, dans les journées des brigands en 1789. Rien ne peut y flatter l'amourpropre. Tant mieux ! j'en ai to îjours trop. Tout me sourit, pays, parents, amis, voisins, paysans toujours à ma porte comme si j'étais la Providence ! Je suis trop heureuse, quelquefois cela m'effraye : ce qui est si doux ne dure pas en ce bas monde. Il faut me fortifier dans le bonheur en ne m'y attachant pas, si ce n'est par ma reconnaissance envers le Dispensateur divin, pour les jours de sécheresse et d'adversité. •
7 juin.
i Ma belle-sœur, que j'aime beaucoup, Mlle de Lamartine , nous a donné à dîner aujourd'hui au château de Monceau, qu'elle possède indivis avec le
frère aîné de mon mari, M. de Lamartine, le chef de la famille. Ni l'un ni l'autre n'ont voulu se marier. Ce sont des attachements de cœur qui en sont cause. M. de Lamartine, destiné à posséder seul, avant la Révolution, l'immense fortune de la famille, aimait Mlle de Saint-Huruge, qu'on ne trouva pas assez riche pour lui. Il a préféré rester célibataire au chagrin d'épouser une autre personne. Maintenant Mlle de Saint- Huruge est trop âgée pour songer au mariage : c'est la sœur du fameux Saint-Huruge, si célèbre comme tribun démagogue dans les troubles à Paris aux journées d'octobre et du 20 juin. C'est, comme Mirabeau, un gentilhomme qui s'est jeté avec frénésie à la cause de la Révolution. Il n'est pas méchant, il est même généreux, et il se dit royaliste, mais il est souvent hors de lui et comme dans le délire. Je pense que c'est sa mauvaise réputation et le fâcheux éclat de son nom qui a empêché mon beau-frère d'épouser Mlle de Saint-Huruge. Elle est bonne, douce, pieuse, intéressante. On voit sur ses traits les traces d'une beauté attrayante et voilée de tristesse. Mon beaufrère et elle se voient tous les soirs à Mâcon, dans le salon de la famille, et paraissent conserver l'un pour l'autre la plus pure et la plus constante amitié. M. de Lamartine est un homme du plus grand mérite, très-instruit, savant même, dit-on, dans les sciences naturelles, écrivant avec talent, très-estimé et très-
consulté par tous les partis politiques dans le pays; c'esl l'homme le plus éminent de toute la province. Sa mauvaise santé l'empêcha seule d'accepter sa nomination comme député de la noblesse aux états généraux. Il aurait été même plus tard nommé à la Convention par les républicains raisonnables, s'il n'avait été retenu par la prévision des excès dans lesquels cette assemblée serait emportée par les démagogues.
(( Après quelques mois de prison comme modéré, il est rentré dans ses biens, et habite le château de Monceau, l'été, avec sa sœur. Cette tendre sœur s'est entièrement consacrée à Dieu et à son frère. Elle était faite pour rendre un mari heureux. Elle était aussi gracieuse que douce, on le voit encore à sa figure, qui est toute bonté. On dit dans la famille qu'elle avait avant la Révolution une inclination payée de retour pour M. de Marigny, homme très-séduisant, poëte et musicien distingué, voisin et parent assez rapproché de la famille.
« M. de Marigny émigra en 1791; ses biens furent vendus; il est rentré seulement pour mourir dans un hospice à Màcon , en 1799. Depuis sa mort, M1Ie de Lamartine n'a pas voulu entendre parler de mariage. Elle a un voile de tristesse douce sur la physionomie. On croit qu'elle a fait secrètement des vœux religieux, bien qu'elle soit restée dans le monde. Elle
a confondu sa fortune, qui est considérable, avec celle de son frère ; elle l'emploie tout entière en bonnes œuvres; le gouvernement de sa maison, la méditation et la prière se partagent sa\ie. C'est une sainte, mais une sainte sans appareil et sans rigorisme, qui fait du bien à contempler. Elle m'aime beaucoup, et je m'édifie auprès d'elle toutes les fois que nous passons une journée ensemble. »
49 juin 1801.
« J'ai réfléchi encore aujourd'hui sur le danger des lectures frivoles. Je crois que si je faisais bien, je m'en priverais tout à fait; ce serait d'abord un sacrifice qui ne pourrait être qu'agréable à Dieu, car c'est un des plaisirs dangereux du monde. D'ailleurs, quand je suis distraite par une de ces lectures entraînantes, celles qui sont sérieuses et utiles me fatiguent et m'ennuient, et cependant j'aurais bien besoin d'en faire de sérieuses pour devenir capable d'instruire mes enfants. Je me suis enfin décidée à me priver pour eux de ce plaisir des lectures futiles.
« J'ai reçu hier une lettre de ma mère, venant d'Al-
Si LE MANUSCRIT DE MA MÈRE
lemagne. Elle ne me nomme pas l'endroit où elle est. Je la crois toujours auprès de Mlle d'Orléans. Je pense qu'elle s'occupe d'un mariage pour cette princesse. Que Dieu la protège dans ses pérégrinations et dans ses malheurs! »
Il faut savoir, pour l'intelligence de ce passage du journal, que Mme des Roys, sa mère, était sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans avant l'époque où Mme de Genlis avait été nommée gouverneur de ces mêmes enfants. Après le supplice du duc d'Orléans (Égalité) et la dispersion de sa famille hors de France, Mme des Roys, notre grand'mère, adversaire de Mme de Genlis, et dévouée par le plus tendre attachement à Mme la duchesse d'Orléans , fille du duc de Penthièvre, avait été rappelée de France en Espagne, où cette princesse, veuve de Philippe -Égalité, s'était réfugiée avec l'autorisation de la Convention. Mme de Genlis, suspecte à la duchesse d'Orléans, avait été éloignée, et Mme des Roys avait été chargée d'aller chercher MUe d'Orléans, sou ancienne élève, dans un couvent de Suisse ou d'Allemagne, où elle s'était abritée, pour la ramener à sa mère. C'est cette princesse, très-jeune
alors et très-distinguée de caractère, de cœur et d'esprit, qui fut connue depuis sous le nom de Mme Adélaïde, et qui exerça, dit-on, une grande influence politique sous le règne de Louis-Philippe, son frère et son ami. Notre mère pensait qu'il s'agissait d'un mariage pour cette princesse, mais le seul objet du voyage de Mme des Roys en Allemagne était d'enlever la jeune princesse à l'influence de Mme de Genlis et à l'action politique de ce qu'on appelait alors le parti d'Orléans, et de la ramener en Espagne. Mme la duchesse d'Orléans, veuve de Philippe-Égalité, avait séparé depuis longtemps sa cause de celle de son mari. Elle n'avait jamais trempé dans les menées révolutionnaires du parti d'Orléans à Paris, ni dans les intrigues dynastiques et ambitieuses de ce même parti à l'armée de Dumouriez, où Mme de Genlis avait conduit son élève. C'était la beauté, la candeur et la vertu dans le palais de l'intrigue. La cour d'Espagne honorait en elle la double victime des égarements de son mari et des proscriptions de la Révolution.
i>8 LE MANUSCRIT DE MA MÈRE.
3 juillet 1801.
« Nous nous sommes établis hier ici (à Saint-Point). J'ai eu bien de la peine tout le jour à y loger tout mon petit monde. J'étais bien lasse. Le soir, je suis allée faire ma prière à l'église qui touche au jardin. Je vis, en traversant le cimetière, que l'on creusait une fosse, ce qui me fit faire des réflexions sur le néant de cette vie pour laquelle nous nous donnons tant de trouble. On fit l'enterrement. Une jeune fille de l'homme qui venait de mourir s'évanouit en entendant tomber la première pelletée de terre sur le cercueil de son père. Je lui ai porté un flacon de sels, puis je l'ai emmenée à la maison, où je lui ai fait prendre une goutte de vin avec un biscuit, ce qui l'a ranimée. Mais ce qui l'a vraiment consolée, c'est que j'ai pleuré avec elle, et que mes petites, me voyant pleurer, ont pleuré avec moi. Ainsi ce pauvre homme a été regretté par des <œurs qui ne le connaissaient même pas de nom. Sa tille disait des choses qui fendaient le cœur. Il n'y a rien qui touche autant les pauvres gens de la cam-
pagne que de voir leurs peines comprises et partagées par des gens qu'ils regardent comme d'une autre nature qu'eux. Nous avons reconduit, à la nuit tombante, la pauvre fille jusqu'à sa maison, au bord du bois, où ses petits frères l'attendaient sur le seuil de la porte, et lui demandaient si leur père n'allait pas revenir. J'ai été bien aise que mes petites filles comprissent ainsi par ce hasard ce que c'est que ces séparations de la mort qu'elles auront tant à ressentir un jour ! Il ne faut pas masquer la vie aux enfants. 11 faut la laisser voir telle que Dieu nous l'a faite avec ses douceurs et ses amertumes. Apprendre à souffrir, n'est-ce pas apprendre à vivre? »
3 juillet 1801.
« J'ai été faire une visite à une vieille demoiselle de quatre-vingts ans, à qui on a laissé une petite pension et une chambre à habiter pour sa vie, dans le haut du château. Elle n'y a pour toute compagnie qu'une poule qui lui est aussi attachée que l'oiseau le plus privé. Elle s'appelle Mlle Félicité. Sous ses rides et sous ses cheveux aussi blancs que la laine de sa que-
nouille, on voit qu'elle a dû être bien belle. J'ai obtenu de mon mari que nous ne la délogerions pas, malgré l'incommodité que cela peut nous causer. Il ne faut pas transplanter les vieilles plantes. Une chambre à cet âge, c'est un monde. Les lieux dont nous avons l'habitude deviennent véritablement une part de nous. Elle est visitée et servie par la femme du marguillier, nommée Jeannette, qui a servi autrefois dans le château et qui en sait toutes les histoires. On aime à savoir ce qui occupait ceux qui vivaient avant nous dans une demeure. Cela fait aussi faire des réflexions. Un jour on parlera de moi comme ayant été, et ce jour n'est peutêtre pas loin! Mon Dieu, où habiterai-je alors? Faites que ce soit dans votre sein paternel!
« Après le dîner, qui est à une heure après midi, j'ai lu, j'ai travaillé à l'aiguille, j'ai fait une lecture de Y Évangile médité, à mes domestiques. Je vais aller tout à l'heure achever le jour à l'église, dont les ténèbres m'inspirent plus de piété et de recueillement. C'est ainsi que je remplis le vide laissé par l'absence démon mari. Nous irons ensuite, mes enfants et moi, nous promener à la fraîcheur sur la lisière du grand bois. Voilà une vie bien douce, bien exempte de peines physiques ou morales. 0 mon Dieu! je ne mérite pas d'être si heureuse; je vous remercie mille et mille fois, ne permettez pas que l'inquiétude de mon esprit m'empêche de goûter les vrais biens dont vous me comblez. Dans
mon enfance, je ne me figurais pas qu'on pût vivre ailleurs qu'à la cour, dans un palais comme le Palais- Royal ou comme le parc de Saint-Cloud, que j'habitais avec ma mère. Maintenant, mon Dieu! je veux toujours me plaire dans tous les lieux où votre volonté me fixera. Quand je compare cette maison délabrée t mais saine, vaste, bien exposée au soleil et à l'ombre, dans une vallée aussi pastorale que celle de la Suisse, où j'ai vécu aussi les premières années de mon mariage; quand je la compare avec ces maisons enfumées des villes , avec ces cabanes mal couvertes de genêts, et quand je pense à tant d'autres femmes plus laborieuses et plus résignées que moi, qui n'ont ni maison ni cabane à elles pour leurs pauvres petits enfants, ne suis-je pas encore trop privilégiée de votre bonté? »
9 juillet.
« Je suis aujourd'hui dans un état de tristesse et d'abattement que je ne sais à quoi attribuer, si ce n'est à l'absence de mon mari, car ma situation n'a changé en rien. Mais il ne faut qu'un changement de
vent pour troubler notre bonheur dans ce misérable monde et dans ce corps impressionnable à tout. Je vois tout en noir. Je me trouvais délicieusement ici, et. il me semble que je ne pourrai pas y supporter quelques semaines de la mauvaise saison.
a J'ai lu le journal d'éducation de M"' de Genlis, j'en ai été beaucoup plus contente que je ne l'aurais cru. J'y ai trouvé beaucoup de bonnes directions dont je veux profiter pour mes enfants. Cela m'a fait conclure qu'il ne fallait jamais se laisser dominer par des préventions. J'ai dit, sur la foi d'autrui, du mal de l'ouvrage et de l'auteur, sans connaître assez ni l'un ni l'autre, J'avais tort, je m'en repens. »
10 juillet.
« Hier, on m'a parlé d'une femme du village qui manquait de pain, et qui avait plusieurs enfants à nourrir. J'allai tout de suite pour la voir, mais il y avait déjà plusieurs personnes auprès d'elle. Cela m'intimida, et, par une mauvaise honte de vouloir mettre de l'ostentation dans la charité, je n'osai rien
lui donner. Je pensai que je lui enverrais de la maison. Quand je fusa la maison, je trouvai qu'il était trop tard, je n'osai pas non plus envoyer si loin, dans la soirée, les domestiques. Bref, la pauvre femme passa peut-être la nuit sans nourriture, ainsi que ses enfants. Je me le suis cruellement et justement reproché. Ce matin, de grand matin, j'ai couru lui porter tout ce que j'ai pu, mais ce n'était pas la même chose! Pourquoi a-t-on honte quelquefois de faire du bien autant que si l'on faisait du mal? C'est une faiblesse dans laquelle je prends la résolution de ne plus retomber. «
U juillet.
« Cette journée se passe bien paisiblement. Je souhaite que ce soit de même partout pour ceux qui m'intéressent tant. J'ai beaucoup pensé à mon mari, qui doit être aujourd'hui à Lyon avec Alphonse; je pense bien qu'il l'aura fait sortir de son collège. Ah! que je voudrais être là avec eux! je prie Dieu de les bénir tous les deux. J'ai reçu ce matin une lettre de
ma mère, ce qui m'a fait une extrême joie. Ma mère est toujours en Allemagne : que Dieu l'entoure de sa protection !
« J'ai lu ce matin, dans Mn,e de Genlis, une peinture de la vie des religieux de la Trappe qui m'a vivement impressionnée. Ce qui m'y frappe le plus, c'est qu'ils ne se trouvent point malheureux dans ce monde de privations, et qu'ils voient approcher avec joie la mort. Gela m'a convaincue que ce ne sont pas les plaisirs du monde qui rendent heureux, mais la sécurité de la conscience et l'accomplissement de ses devoirs, quelque pénibles qu'ils soient. On est toujours content à la fin de la journée quand on l'a employée utilement selon sa condition et ses forces. On se sent dans l'ordre actif de la volonté de Dieu. Si l'on était bien convaincu de cette vérité, que tout ce qui concourt avec soumission et même avec peine à la portion d'ordre dans laquelle il est placé, s'unit et participe ainsi à la divine volonté, on se trouverait bien partout, on se laisserait, sans s'agiter, conduire doucement par les circonstances et par les personnes qui ont droit de nous gouverner. Depuis que j'ai commencé à nrendre ce parti, je suis infiniment plus heureuse. Il y a eu un temps où je voulais que tout me cédât, où je voulais absolument tout subordonner à ma volonté ; j'étais alors sans cesse tourmentée du jour et du lendemain. J'ai souvent reconnu depuis
que, si ma volonté eût été faite, c'eût été pour mon malheur. A présent que je m'abandonne à la sagesse infinie et souveraine, je me sens en paix extérieure et intérieure! Dieu soit loué éternellement! Il est le seul sage, il doit régner. »
19 juillet.
(( Mon mari est arrivé. Nous avons été avec les enfants faire une longue promenade jusqu'au sommet le plus élevé des montagnes qui séparent notre profonde vallée de la grande vallée de la Saône. Ces sommets qui fléchissent et se relèvent tour à tour comme de la terre pétrie, sous la main pesante de Dieu, sont couverts de sapins, de hêtres, et dans quelques endroits de genêts dont les fleurs jaunissent comme une dorure des plaques du paysage ; ailleurs, ce sont des bruyères violettes ou des pelouses grises sur lesquelles on voit d'en bas blanchir des moutons qui ne paraissent pas plus gros que des poules ; çà et là on voit briller Técume des petites cascades dont le lit se dessine, du haut en bas des montagnes, par des haies de hêtres, de châtaigniers, de saules, plus verts et plus toulTus.
Comme tout cela inspire bien le sentiment de la grandeur et de la bonté de son Créateur! Comme l'âme est un miroir animé, qui réfléchit vivement et chaudement toutes ces belles choses, et Dieu au fond, quand nous ne laissons pas interposer, entre la nature et ce miroir, les ombres, les nuages, les petites passions de la vie !
a Quand on est en haut, on voit le mont Blanc et toute la chaîne des Alpes couverte de neiges éternelles. Mon mari était à pied avec son garde ; les enfants et moi nous étions sur des ânes conduits par de petits garçons. Le vieux marguillier, notre ami, qui possède les ânes et qui connaît les sentiers, nous dirigeait tous. Il nous fallut trois heures pour arriver à la dernière crête, bien qu'en la regardant de ma fenêtre je crusse y monter aisément en une demi-heure. Mais la distance dans les montagnes est comme le temps dans la vie, elle trompe. Seulement le temps trompe en sens inverse des distances : on croit les unes basses, et elles sont hautes ; on croit le temps long et il est court; il semble infini, et il est déjà passé.
« Nous avons passé tout le jour avec les enfants, en marchant ou assis sur l'herbe, à contempler la merveilleuse vue qu'on a de ces hauteurs : le Maçonnais avec ses collines blanches de villages d'où le son lointain des cloches montait à midi jusqu'à nous ; la Bresse avec ses prairies sans fin, semblable à cette
Hollande dont mon frère aîné, qui l'habitait comme secrétaire d'ambassade, nous envoyait des vues et des tableaux quand nous étions petits ; enfin le mont Blanc qui paraît tour à tour, selon l'heure et le soleil, blanc, rose, violet, comme un coin de fer qui blanchit, rougit, se colore et se décolore au feu du forgeron.
« Nous avons dîné ensemble,, maîtres et paysans, sur l'herbe. Après le dîner, nous sommes remontés sur nos ânes, pour revenir par un autre sentier qui suit entre des noisetiers sauvages le faîte de la montagne.
« Le sabot des ânes sur le rocher, les cris des enfants, le sifflement des merles qui s'envolaient, les coups de fusil de mon mari et du garde qui tiraient sur des volées de perdrix rouges, la conversation du marguillier et des petits garçons, faisaient un grand bruit devant notre caravane : on aurait pu croire que c'était une bande de maraudeurs qui parcourait la montagne. Il y avait de quoi épouvanter les petits bergers qui gardent leurs chèvres et leurs moutons sur les lisières des noisetiers que nous traversions. C'est ce qui arriva. Nous aperçûmes bientôt, dans une clairière nue au-dessus du sentier, de petits troupeaux de brebis et de chèvres sans berger, sous la garde de deux chiens noirs qui aboyaient avec eflroi contre nous. Un peu plus loin, nous vîmes les cendres d'un
petit feu entre deux grosses pierres au milieu du sentier. Le feu était éteint, mais il y avait à côté deux paires de petits sabots de bois comme en portent les enfants du pays. Nous comprîmes que ces enfants, gardiens des brebis de leur chaumière, n'étaient pas bien loin ; nous supposâmes, ce qui se trouva vrai, qu'effrayés par le bruit inusité des voix et des coups de fusil sous les noisetiers, ils s'étaient enfuis et cachés dans les bruyères, sans avoir le temps de chausser leurs petits pieds nus. L'idée me vint de leur faire une surprise, qui parut charmante à mes petites filles. Nous fîmes halte auprès des cendres du petit foyer éteint; mon mari plaça une pièce d'argent de douze sols dans chacun des quatre petits sabots ; mes filles y ajoutèrent une poignée de dragées qu'elles avaient emportées pour leur goûter. Puis nous repartîmes en nous entretenant de la surprise et de la joie des petits bergers fugitifs, quand, longtemps après que nous aurions passé, ils se rassureraient assez, en n'entendant plus rien, pour revenir à leur poste et pour y reprendre leurs sabots. Ils croiraient sans doute que les fées, qui passent dans le pays pour hanter cette partie de la montagne, qu'on appelle la Fa ou la Fée, leur avaient fait ce don en passant dans la brume du soir qu'elles habitent. La descente par les ravins creux et sonores retentissait des éclats de rire de nos enfants en pensant à la peur des petits bergers, à leur éton-
nement, et puis à leur ravissement et à tout ce qu'ils raconteraient le soir à leur mère.
a Ce que nous avions prévu arriva. Les petits bergers, en retrouvant leurs sabots pleins de sucreries et de pièces de douze sols, s'y trompèrent et crurent à l'intervention des fées. Mais leur mère et leur père ne s'y trompèrent pas, et, avec une délicatesse de procédés qu'on trouve souvent dans les gens de la campagne, ils nous rendirent surprise pour surprise, afin de nous montrer qu'ils étaient sensibles à notre bonté.
« Le domestique, en ouvrant le lendemain matin la porte de la maison qui donne sur une cour sans clôture, trouva sur le seuil en dehors quatre petits paniers de jonc tout remplis de noisettes, de fromages de chèvre et de petits pains de beurre façonnés en forme de sabots. Les enfants, qui avaient déposé là leur présent, s'étaient sauvés en nous rendant énigme pour énigme, mystère pour mystère, offrande pour offrande. La délicatesse anonyme de ce petit présent nous a enchantés; nous ne saurons vraisemblablement jamais à quelle chaumière appartiennent ces enfants, et de qui viennent ces remerciments timides comme une reconnaissance qui craint de se tromper d'objet, mais qui aime mieux se tromper que de manquer ce retour.
« De tels échanges d'égards entre les paysans et
ceux qu'ils appellent les riches sont bien propres
à former et à attendrir le cœur de nos enfants. »
22 juillet.
« Nous voilà revenus à Milly, notre séjour ordinaire. Je suis fâchée d'y être si loin de toute église ; mais je veux tâcher de prier aussi souvent et avec autant de ferveur dans ma chambre et dans l'allée de mon jardin que dans le saint lieu. »
Ici détails exclusivement domestiques jusqu'au 30 juillet. Le journal reprend le 30 :
« Nous sommes partis de Milly hier à dix heures pour aller passer la journée à Changrcnon, chez M. et Mme de Rambuteau, nos voisins. M. de Rambuteau, leur fils, est un beau jeune homme qui annonce de la noblesse, de l'élévation et de la franchise dans la ionomie. On dit qu'il promet d'être un homme distingué. Mlle de Rambuteau (celle qui fut depuis célèlre par sa beauté à la cour de Bonaparte sous le
LE MANUSCRIT Dli MA MÈRE. 99
nom do Mnie de Mesgrigny) est ravissante. Je désire bien que mes filles aient d'aussi charmantes manières quand elles auront son âge. Elle nous fit de la musique avec un talent précoce. Elle a un maître qui joue parfaitement de la basse. Il s'appelle Bréval, il passe l'été à Ohangrenon, et retourne l'hiver à Paris. On ne néglige rien pour l'éducation de cette jeune personne, mais elle y fait honneur; seulement on l'occupe trop, elle en est pâlie.
« En revenant, j'ai trouvé une lettre de ma sœur (Mme de Vaux), qui me donne des nouvelles de mon Alphonse; elles sont bonnes de toutes façons. Elle me raconte aussi qu'un des fermiers de sa terre de Vaux, qui avait acheté sa ferme pendant la Révolution et qui l'avait payée en assignats, a reconnu de lui-même qu'il n'avait pas assez payé ; il s'est taxé de sa propre volonté à vingt mille francs de plus et à une rente de vin tous les ans pendant trente ans. Ce sont des exemples de probité et de conscience bien rares, et dont on aime à conserver le souvenir. »
31 juillet.
< La journée a été bien funeste pour notre petite aisance ; il y a eu plusieurs orages, et la grêle a écrasé nos vignes. C'est d'autant plus cruel qu'elles étaient chargées de grappes. J'ai eu le cœur bien serré pour nous et pour nos pauvres vignerons cette nuit. Cela m'a prouvé combien je suis involontairement attachée aux choses de la terre ; il me semble que le bonheur m'est dû , et la plus petite afiliction m'abat surle -champ. Mon Dieu! faites-moi donc enfin sentir le néant des biens de ce monde, afin que j'estime seulement les biens éternels! »
10 août 1801.
« Je suis enceinte, j'en suis bien affligée, mon mari s'en afflige aussi; comment avec si peu de fortune élever une si nombreuse famille ? Mais je tâche de
me résigner : qui sait? cet enfant sera peut-être celui de tous qui me donnera le plus de satisfaction. »
Cet enfant fut une fille appelée Sophie, qui épousa le comte de Ligonnès, gentilhomme de la Lozère, et qui eut elle-même une famille nombreuse et accomplie en grâces et en vertu. Le père, la mère, les enfants, vivent à Mende dans l'estime et dans l'affection de la contrée.
Ici plusieurs dates, toutes consacrées aux circonstances exclusivement domestiques, avec beaucoup de notes médicales sur l'état des paysans malades, qu'elle avait appris à soigner dans les livres de médecine de M. Tissot. D'autres petits faits insignifiants à la ville et qui font événement à la campagne, comme par exemple celui-ci :
26 août
« Hier il vint un marchand colporteur. Ils annoncent l'automne en paraissant, comme les hirondelles en partant. Ce fut un événement pour les enfants. Nous allâmes bien loin panser un petit enfant -que sa mère avait laissé tomber dans l'eau chaude en faisant la lessive. J'espère le sauver. »
2 septembre 1801.
« La volonté de Dieu soit faite ! C'était la dernière phrase par laquelle je terminai ce journal à sa dernière date; c'est la première par laquelle je rouvre cette page aujourd'hui. Nous avons été hier horriblement maltraités par un grand orage ; la grêle a achevé de détruire toute notre récolte. Nous devions faire une année superbe; à peine nous restera-t-il de quoi subsister et faire exister nos pauvres familles de cultivateurs! J'en suis malade de saisissement et d'inquiétude. Ce malheur nous oblige à bien des retranchements et des privations : tous nos projets d'aller passer les hivers à Màcon pour l'éducation de nosiilles sont renversés; nous vendrons probablement notre cheval et notre char-à-banc. Mais Dieu le veut : cette pensée doit me suffire pour me consoler de tout. Moins j'aurai d'agrément dans ce monde, moins je m'y attacherai, plus je songerai au seul monde important et impérissable, le monde éternel. Rien n'endurcit et rien n'illusionne autant que la prospé-
rite, et ce qui paraît dur à la nature est peut-être une très-grande grâce de Dieu, qui veut nous attacher aux vrais biens en nous privant de ceux qui ne sont que poussière. Je suis plus capable aujourd'hui de goûter ces réflexions; hier le coup était trop fort. Mon mari a eu un bien grand courage, plus grand que le mien, bien qu'il souffrît davantage dans le moment. Il m'a dit : « Pourvu que ni toi ni nos enfants ne me soyez enlevés, j'accepte tout : mes biens sont dans vos cœurs. » Puis il a prié avec moi au bruit des grêlons qui cassaient les branches et les vitres et des sanglots des paysans qui se désespéraient dans la cour.
« J'ai lu ce soir un voyage aux Pyrénées par M. Dusaux. Il m'a fort intéressée parce qu'il a été écrit en 1788, et que justement cette même année je devais y aller avec ma mère. Nous n'allâmes que jusqu'à Limoges, et là nous nous arrêtâmes, à mon grand regret, chez un de nos parents, le comte des Pcoys, qui a une terre à six lieues de Limoges. La saison nous ayant surpris, nous y passâmes l'hiver. Nous devions en repartir au printemps pour Baréges; mais la duchesse d'Orléans rappela ma mère à Paris pour la révolution qui commençait et qui lui faisait sentir la nécessité des bons conseils. J'ai bien regretté ce voyage aux Pyrénées : j'aime tant en idée les montagnes et la mer, que je n'ai jamais vues pourtant! Ceux qui sont nés en face de ces belles œuvres de
Dieu doivent en avoir des images plus grandes que nous et un sentiment plus immédiat de son infini ! Enfin n'importe ; nous verrons une fois tout cela do là-haut, et bien d'autres merveilles. Quand je plonge pendant les belles nuits dans le firmament, et que je me fatigue à y compter autant de mondes qu'il y a d'étoiles, et que je pense que, derrière et encore derrière ces milliers de mondes, il y en a encore des milliards dont chacun, dit-on, est plus grand que la terre et le soleil, je me console de n'avoir pas vu ces petites mottes de terre et ces petites flaques d'eau qu'on appelle les Alpes, les Pyrénées, l'Océan.
» C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma première communion. 11 y a déjà vingt-quatre ans! Comme la vie fuit ! Pourquoi donc ne m'occupé-je jamais assez de ce qui doit la suivre? Ce n'est que songe. Mon Dieu, donnez-moi un beau réveil et rendez le songe aussi pénible que vous voudrez ! »
11 septembre.
a Mon beau-frère et M,le de Lamartine, sa sœur, sont venus passer la journée avec nous. Ils m'ont
apporté des nouvelles de mon pauvre frère et d'Alphonse : il a eu deux prix, ses maîtres en sont satisfaits. J'avoue que j'ai eu un peu d'orgueil de tout le bien qu'on me dit de cet enfant; je demande pardon à Dieu de cette vanité, je n'ai contribué en rien à ce qu'il peut avoir de bon dans l'âme.
« Le soir, Mme de Lavernette est venue nous voir à son retour de Lyon; elle a vu Alphonse. Ses maîtres lui ont dit que cet enfant faisait tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il voulait. Son père cache sa fierté, mais il est en secret aussi fier que moi. Cela durcrat-il? Quelle distance n'y a-t-il par d'un petit enfant à un homme! Cet enfant m'écrit par Mme de Lavernette qu'il a grande impatience de venir. Je tremble de le voir arriver pâle, maigre, en mauvais état. Voilà comme les mères empoisonnent même leur bonheur î
18 septembre.
« Je suis venue à Mâcon attendre Alphonse. Le cœur me bat quand je pense que dans quelques heures
je verrai ce cher enfant! Enfin, le voilà! Il est
arrivé bien tard. J'avais été prier dans le petit oratoire de mesdames Focard, religieuses décloîtrées qui ont fait un couvent de leur maison; j'avais besoin de ce recueillement au pied des autels pour calmer mon agitation. Enfin, il est arrivé à la nuit, et je trouve mon Alphonse en très-belle santé, grandi, engraissé, embelli; il me paraît qu'il n'a rien perdu de la piété que j'avais taché de lui communiquer, et c'était toute ma crainte. »
23 septembre.
a Nous eûmes toute la famille et M. Blonde], l'ami de la maison, à dîner. Nous parlâmes à table beaucoup d'Alphonse, trop peut-être... Nous lûmes un extrait de ses lectures fait par lui et une petite composition que son père lui avait donné à faire. On en fut très-content, et mon orgueil de mère trop caressé. »
Dates remplies de détails trop intérieurs, relatifs à la gêne de la maison.
6 octobre 1801.
« Hier j'avais envie d'écrire sur ce journal. Un peu de langueur m'en a empêchée; je me rappelais vivement ce que j'éprouvais à pareil jour, il y a douze ans. Comme le temps coule! C'était ce fameux 6 octobre si désastreux pour la famille royale à Versailles. Je me trouvais ce jour-là à Chatou près de Versailles avec ma mère. Nous revenions du Mesnil , nous comptions aller jusqu'à Paris; mais les chevaux manquant, nous fûmes obligés de coucher à Chatou, chez Mme Duperron, amie de ma mère. Ce fut un bonheur pour nous, parce que Paris était dans un tumulte extrême et que l'on arrêtait toutes les voitures. Nous avions aussi beaucoup d'alarmes à Chatou, parce que M. de Lambert, gendre de Mme Duperron, était pour son service militaire à Versailles. Sa femme et ses filles, qui étaient avec nous, tremblaient pour sa vie. Nous passâmes quelques jours à Chatou, et nous en partîmes avec Mme de Montbriand , qui était comme moi chanoinesse de Salles en Beaujolais, pour venir
à Lyon sans rentrer à Paris. Ce fut ce voyage qui acheva de déterminer mon mariage avec le chevalier de Lamartine que j'aimais et qui m'aimait depuis que nous nous étions rencontrés au chapitre de Salles, chez la comtesse de Lamartine de Yillars, sa sœur et mon amie. Ayant été forcées, Mme de Monthriand et moi, de nous arrêter vingt-quatre heures à Màcon, pour faire réparer notre voiture, nous vîmes dans cette ville toute la famille de mon mari, qui nous fit mille politesses. Le chevalier de Lamartine était alors à son régiment. Nous passâmes dans l'hôtel de sa famille à Màcon toute la journée. Il paraît que je plus à son père, à sa mère, à ses frères à ses sœurs; cela renoua le mariage entre le chevalier et moi, dont il avait été question depuis longtemps et que mille obstacles éloignaient toujours. J'aime à me rappeler en détail toute cette semaine d'octobre, qui devint l'origine de mon bonheur, et à en rendre de nouveau grâces à Dieu, qui me conduisit d'accidents en accidents jusqu'à Mâcon, où il voulait que notre amour contrarié fût béni et que je fusse heureuse en mari et en enfants! »
7 octobre et jours suivants sans intérêt pour nous.
11 octobre.
a J'ai reçu une lettre de ma mère. Elle revient des eaux d'Allemagne avec Mlle d'Orléans, qui se porte beaucoup mieux. Ma mère est toujours auprès de cette jeune princesse; elle me dit qu'elle est indécise si elle la conduira jusqu'en Espagne, parce qu'elle craint horriblement la mer et que Mlle d'Orléans ne veut pas traverser la France.
« Mon beau-frère, M. de Lamartine, m'a menée hier au hameau de Champagne, près du château de Péronne, qui appartient aussi à la famille. Il m'a fait visiter une jolie maison qu'il vient de construire à Champagne, pour faire de cette propriété maintenant bâtie un lot pour un de nos enfants. Il m'a parlé d'eux en vrai père de famille. Mes enfants ont, dans toutes ces terres qui doivent leur revenir après leurs oncles et tantes, vraiment une belle perspective selon
le monde ; mais c'est bien peu de chose : Dieu veuille les rendre riches en piété et en honneur! 11 sait que au fond la vraie fortune que je lui demande pour eux.
« Je fais lire à Alphonse tous les matins un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand, pour bien lui enseigner le sentiment religieux émané de toute la nature. Je suis contente de son intelligence; mais j'ai à lui reprocher de manquer souvent de patience, avec ses sœurs surtout. Je craindrais qu'il n'eût le caractère un peu trop fier et trop impérieux s'il ne s'en corrige pas ! »
9 novembre 1801.
« Il y a ici une grande lacune, l'excès des occupations et des indispositions de mes enfants m'ont empêchée d'écrire. Aujourd'hui je suis à Lyon, où je ramène Alphonse dans sa maison d'éducation. Le cœur m'en saigne. J'ai été ce matin assister à la messe dans cette maison. Je ne cherchais que ses beaux cheveux blonds au milieu de toutes ces petites tètes. Mon
Dieu ! que c'est affreux de déraciner ainsi cette jeune plante du cœur où elle a poussé, pour la jeter dans ces maisons mercenaires! J'avais l'âme malade en sortant. Ni la vue des belles montagnes de la Saône, de l'ile Barbe et de Fourvières, inondées du dernier soleil, ni le bruit de la ville en descendant du plateau de la Croix-Rousse à Lyon, n'ont pu me distraire. J'étais comme Abraham quand il se retournait pour contempler Agar et son fds abandonnés aux hasards du désert. Et encore le désert est moins dangereux que la foule où la société force les mères d'abandon ner leurs fils innocents! J'ai passé la journée avec Mm: de Vaux, ma sœur, qui habite maintenant Lyon. Nous nous sommes consolée;? ,m mêlant nos larmes; car elle a bien des chagrins et des revers de fortune aussi !
« Je passe huit jours à Lyon, chez ma sœur, pour revoir plusieurs fois mon pauvre Alphonse, qui ne peut s'accoutumer à sa prison, et pour m'accoutumer un peu moi-même à cette déchirante séparation.
« L'abbé de Lamartine, qui habite sa terre auprès de Dijon, nous prête pour cet hiver sa petite maison de la rue des Ursulines à Màcon; elle est contiguë au grand hôtel de la famille, habité par mon beau-frère, M. de Lamartine, et par ses deux sœurs; elle donne sur une autre rue bien étroite et bien sombre, mais
elle a une communication intérieure avec la grande maison. Je me réjouis daller à la ville pour pouvoir donner des maîtres à mes enfants. »
La date du 1er janvier 1802 est signalée dans le journal par de touchantes actions de grâces pour les dons reçus pendant l'année écoulée, et par de vives résolutions de profiter de l'année qui commence, en faisant d'énergiques efforts sur ellemême pour se perfectionner dans la piété.
7 janvier 1802.
« Bonaparte a passé ici en se rendant à Lyon pour y présider les Cisalpins. On ne sait ce qui arrivera de cette réunion.
« Je viens d'écrire à ma mère. Elle est à Livourne où elle va s'embarquer pour l'Espagne avec Mlle d'Orléans. Dieu protège leur trajet et donne à ma pauvre mère un voyage moins pénible qu'elle ne le redoute! Elle m'écrit de venir la joindre et me dit des choses très-belles sur Mlle d'Orléans. M. de Pierreclos, qui
vient d'être rayé de la liste des émigrés, est venu nous voir. Il arrive de Lyon ; il a été savoir des nouvelles d'Alphonse, qui a été voir la revue passée par Bonaparte sur la place de Bellecour à Lyon. Ses maîtres l'y ont conduit pour récompenser sa bonne conduite avec douze de leurs meilleurs écoliers. J'ai été bien contente de cette petite distinction : c'est bon signe. »
Le journal n'est diversifié pendant tout l'hiver de \ 802 que par les impressions tantôt tièdes, tantôt plus ferventes , d'une âme qui se recherche avec scrupule, et qui s'étudie à lutter contre les faiblesses de notre nature.
Le 17 avril, notre mère revient à la campagne, elle y reçoit des lettres d'Espagne.
« J'ai reçu ces jours-ci une lettre de ma m?re qui m'annonce enfin son arrivée à Barcelone. Elle a éprouvé beaucoup d'événements, entre autres une tempête dans la traversée de Livourne au port de
Rosas, qui a duré trois jours et deux nuits. Peu de temps après leur débarquement à Rosas, leur frégate a disparu. On n'en avait pas encore de nouvelles lorsque ma mère écrivait. Je dois bien remercier Dieu de la protection qu'il a accordée à ma mère. L'entrevue entre Mme la duchesse d'Orléans et sa fille a été touchante : il y avait onze ans que la Révolution les avait séparées. Je ne sais quand ma mère reviendra en France. »
5 septembre 1802.
«J'ai interrompu longtemps ce journal; je suis accouchée le 18 août d'une fille. Ma sœur, qui était venue pour ma couche, ma comblée de soins. Je nourris comme à l'ordinaire mes enfants.
« Nous venons d'établir chez nous la prière en commun. C'est un usage bien touchant et bien utile, si l'on veut que sa maison soit, suivant l'expression de l'Écriture, une maison de frères. Rien ne relève autant l'esprit des serviteurs que cette communion quotidienne avec leurs maîtres par la prière et par l'hu-
miliation devant Dieu, qui ne connaît ni grands ni petits. Gela est bien bon aussi pour les maîtres, qui sont ainsi rappelés à l'égalité chrétienne avec leurs inférieurs selon le monde; et cela accoutume les enfants de penser à leur vrai père qu'ils ne voient pas, mais à qui l'on s'adresse ainsi avec respect et confiance devant eux. u
7 septembre.
a Ma mère est en route pour revenir d'Espagne à Paris. »