LUI
29 octobre.
« Je trouve à Mâcon de bien tristes nouvelles de ma mère. La guerre avec l'Angleterre a forcé mon frère de quitter Londres, où il avait trouvé l'emploi de ses talents. Le voilà retombé à la charge de ma pauvre mère, qui est elle-même si gênée, et qui vend la plus grande partie de notre petite terre de Rieux pour payer les dettes contractées dans ses voyages en Allemagne et en Espagne.
(( J'ai dos nouvelles de ma sœur; j'ai été assez heureuse pour l'aider dans ses embarras, et pour lui envoyer mille écus que l'excellente Mme de Yillars, ma belle-sœur, lui a prêtés sans intérêts pour plusieurs années. Mme de Yillars, économe pour ellemême et se refusant tout pour accomplir son vœu de pauvreté, dont la Révolution et le pape l'ont relevée en détruisant son chapitre, prodigue toute sa fortune, qui est considérable, à sa famille et à ses anciennes compagnes pauvres, les chanoinesses de Salles. Elle fait des pensions à cinq ou six d'entre elles. Le monde raille son esprit d'ordre et d'économie, mais Dieu et les pauvres la louent et ne la loueront jamais assez. »
6 mars 1804.
« J'ai envoyé aussi, en me retranchant tout, vingt louis d'or à mon pauvre frère.
« C'est l'anniversaire de mon mariage. Il y a au< jourd'hui quatorze ans que j'ai eu le bonheur d'épouser un homme selon le cœur de Dieu. Je le savais bien aimable, mais je ne le savais pas si parfait. Il n'a
pour défaut que les scrupules de l'honneur et une probité qui prend ombrage de la moindre indélicatesse ; mais c'est un bien beau défaut. Il ne vit que pour moi et pour ses enfants. Il a souvent bien des soucis pour une si nombreuse famille avec une si étroite fortune. Ah ! c'est à moi de le soulager et à la Providence de nous assister. Je me ûe\ à elle. Cette confiance est peut-être ma seule vertu; pour tout le reste je suis bien imparfaite. »
16 mars 1804.
« On a trouvé ce matin dans le cimetière de Bussières, qui est notre paroisse quand nous sommes à Milly, un corps de femme parfaitement conservé et qui y était enseveli, on ne sait depuis combien d'années. On ignore qui elle était. C'était une très-jeune femme d'après les apparences. Elle avait un anneau nuptial au doigt et un chapelet dans la main; elle semblait seulement dormir en attendant le réveil éternel. J'aime à me figurer 'que c'était une sainte à qui Dieu a fait la grâce extraordinaire de la préserver du sort commun. »
20 mars.
« Hélas! hélas! j'ai eu bien du chagrin mercredi; j'ai trouvé sur ma cheminée en rentrant une lettre de ma sœur, elle était adressée à mon mari. Dans mon impatience, j'ai cru pouvoir la décacheter comme il m'a autorisée à le faire. Qu'ai-je vu, grand Dieu! la mort tragique de mon pauvre frère! Ma mère s'occupait de lui faire un sort! que deviendra-t-elle en apprenant ce malheur? Oh, mon Dieu ! faites-le-lui vousmême? Ayez pitié de lui, pardonnez à ses fautes de jeunesse, déployez sur lui toute l'étendue de vos miséricordes! Depuis cette affreuse nouvelle, je ne suis sortie que pour aller à l'église pleurer et prier pour lui ! Ma sœur me mande que notre pauvre frère est mort résigné et chrétiennement. J'espère qu'il est làhaut! l'autre monde est la seule explication de celui-ci.
« J'ai employé tous ces jours en exercices de piété à l'occasion du jubilé. Mon âme ne trouve de repos que dans ce qui la rapproche de Dieu. Quatre de mes filles me suivaient. Il y avait quantité déjeunes filles vêtues
de blanc qui chantaient des cantiques, des pénitents dans leur ancien costume, beaucoup de jeunes garçons en file et très-recueillis. Cela m'a beaucoup touchée et édifiée. J'espère que Dieu, compatissant à ses créatures, aura pitié de nous tous.
« J'ai de nouveaux chagrins à cause de ma mère qui en a tant. On a imaginé à Paris que mon pauvre frère mort était impliqué dans une conspiration contre Bonaparte. Il n'avait ni la volonté ni les moyens de conspirer. C'est une ressemblance de nom qui a fait prendre cette idée, et aussi parce qu'il revenait d'Angleterre. On est allé faire des visites domiciliaires chez ma sœur pour examiner ses papiers. Il n'y avait rien du tout que des essais littéraires. »
21 mars.
« Je lisais ce matin un nouveau roman de madame de Genlis sur mademoiselle de la Vallière. C'est un roman historique fort bien fait, mais toujours dangereux pour déjeunes personnes. Quant à moi, il ne m'a fait faire que des réflexions salutaires sur le néant des
choses humaines et sur l'insuffisance de toutes les grandeurs de la terre pour le bonheur d'une âme élevée et qui sent combien elle est au-dessus de tout ce qui se passe. Rien ici-bas ne peut la satisfaire. C'est en vain qu'elle se tourne et retourne ; tout la rappelle à son Dieu : ce n'est que là qu'elle peut se reposer et trouver la fin de son agitation et de ses inquiétudes. Oui, mon Dieu, par votre grâce je sens tous les jours davantage ce besoin d'être à vous uniquement, de vous tout sacrifier pour tout retrouver en vous. Rien autre, ô mon Dieu! n'est digne de moi ; je peux me livrer à cette orgueilleuse pensée sans crime. Mon âme est une émanation de la vôtre, elle ne peul trouver de paix et de bonheur qu'en se réunissant à son principe et à sa dernière fin. Faites, Seigneur, que j'y tende sans cesse et que plus rien ne m'en éloigne !
u J'ai péché ce matin contre la charité en brusquant un peu une pauvre fille qui me demandait un service. J'en ai été fâchée ensuite, et j'ai tâché de réparer ma faute en obligeant autant qu'il était en mon pouvoir cette personne. J'ai eu aussi hier un peu d'orgueil, pardonnez-moi, mon Dieu! Cent fois le jour je devrais renouveler cette prière, i»
24 mars 1804.
« Je viens de m'apercevoir que quelques-uns de mes cheveux devenaient blancs. Quel avertissement de l'éternité! Le temps s'en va : qu'ai-je fait de ma jeunesse? Mes jours à présent doivent compter double, pour mon salut et pour le bonheur que je puis donner à ce qui m'entoure. »
17 juin 1804, à Milly.
« J'étais paisible et heureuse; j'avais reçu une lettre de ma sœur, il y a trois jours, qui me donnait de meilleures nouvelles de ma mère. Je la croyais tout à fait en convalescence, elle parlait même d'aller s'établir à Montmirail, et hier mon mari en a reçu une autre de ma sœur qui me donne avec raison les plus vives in-
quiétudes. Elle dit qu'en deux jours la maladie de ma mère s'est prodigieusement aggravée. Il paraît qu'elle est fort mal.
« Cette cruelle lettre est arrivée au moment où mademoiselle de Monceau et mes enfants se préparaient à me donner un bouquet. Elle a bien empoisonné le plaisir que m'aurait fait leur fête. Je devais aller aujourd'hui dîner à Monceau, mais je n'ai pas voulu y aller, j'y ai envoyé mes enfants avec mon mari. »
« Dieu veuille avoir pitié de mon excellente mère! sa grande charité, sa bienfaisance et mille autres vertus qu'elle a pratiquées pendant sa vie doivent bien la tranquilliser à présent. Hélas! sa position actuelle était pénible. Beaucoup d'inquiétudes et de peines sont des motifs de consolation. Elle a succombé au chagrin plus qu'à l'âge. La pensée déchirante que je ne la reverrai plus dans ce périssable monde m'épouvante quand j'y fixe ma pensée.
a Ma grand'mère avait vécu quatre-vingt-douze ans, j'espérais le même sort pour ma mère. Elle a avantagé ma sœur dans son testament qu'elle n'a pas pu signer.
Ma conscience ne serait jamais tranquille si on n'accomplissait pas cette volonté exprimée, quoique non écrite. On fait des difficultés; heureusement mon mari pense comme moi.
a J'ai écrit ce matin à Mademoiselle d'Orléans cette fatale nouvelle, pour qu'elle la communique avec ménagement à madame la Duchesse d'Orléans sa mère. Mon mari vient de faire la renonciation que je désirais pour ma sœur; elle va acheter Rieux où nous avons été si heureuses dans notre enfance. Je crains bien que cette piété pour l'héritage de notre mère n'accroisse ses embarras de fortune déjà si pénibles. »
14 septembre 1804.
« Je suis à Belley, d'où je dois ramener Alphonse pour ses vacances. Je l'ai vu dans la cour en arrivant, il a été aussi ému que moi : il est devenu tout à coup si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Ah ! comme nous nous sommes embrassés !
« Il doit jouer un rôle d'orateur demain, dans les exercices que les Jésuites font faire à la fin de l'année
d'étude, en publie, à tous les meilleurs écoliers. Cela me trouble autant que si c'était moi qui devais faire le discours. »
Longue interruption.
5 février 1805.
« J'ai assisté aujourd'hui à une prise d'habit de religieuses hospitalières, à l'hôpital de Mâcon. On leur a fait un discours : on leur a dit qu'elles embrassaient pour la vie un état de pénitence et de mortification ; on leur a mis une couronne d'épines sur la tête. J'ai beaucoup admiré leur dévouement; mais j'ai réfléchi que l'état d'une mère de famille, si elle remplit ses devoirs, peut approcher de la perfection de celui-là. On ne pense point assez, quand on se marie, qu'on fait aussi vœu de pauvreté, puisqu'on remet sa fortune entre les mains de son mari, et qu'on ne peut exposer que de ce qu'il nous permet de dépenser. On it vœu d'obéissance à son mari, et vœu de chasteté aà ce qu'il n'est pas permis de chercher à plaire à aucun autre homme. L'on se voue aussi à l'exercice
de la charité vis-à-vis de son mari, de ses enfants et de ses domestiques ; à l'obligation de les soigner dans leurs maladies, de les instruire autant qu'on le peut et de leur donner de sages conseils. Je n'ai donc rien à envier aux hospitalières; je dois tâcher de remplir fidèlement mes devoirs tout aussi difficiles que les leurs, et peut-être même davantage en ce que l'on n'y est point engagé par l'exemple, mais au contraire que tout tend à nous en distraire. Ces réflexions m'ont fait grand bien à l'àme ; j'ai renouvelé mes vœux devant Dieu, et je le prie de me faire la grâce d'y être très-fidèle. »
Dimanche des Rameaux 1805.
« Nous voici dans un grand mouvement de la ville 3t du pays. L'Empereur arrive aujourd'hui avec toute sa cour. Ma sœur est encore ici près de moi ; nous sommes très-gênés, parce que nous devons loger Mgr dePradt, évêque de Poitiers (aumônier de l'Empereur, depuis archevêque de Malines, si célèbre par sa courtisanerie alors, par son ingratitude depuis envers
Napoléon après sa chute;. Je préfère cet hôte à tout autre de cette suite. Tout le monde autour de nous est dans l'agitation. »
Lyon, 26 avril 1805.
« Je suis venue ici avec ma sœur pour voir le pape. Je le vis passer de la terrasse d'un jardin très-voisine de l'archevêché, où il loge. Hier, j'assistai à la messe du pape dans l'église de Saint-Jean, je vis très-bien toutes les cérémonies, mais j'eus beaucoup de peine à arriver jusqu'à son trône pour baiser sa mule; cependant j'ai eu ce bonheur. Ce vieillard a vraiment la physionomie d'un saint, ainsi que quelques-uns des prélats romains qui sont avec lui, surtout son confesseur. »
hXV
12 mai 1805.
« Notre fortune s'améliore ; mon mari vient d'acheter l'hôtel de' M. d'Ozenay; il y a un petit jardin et
il est vaste : nous le meublons et nous nous y établirons cet été.
« Mon mari me donne six cents francs par mois, et toutes les provisions en nature venant de nos deux terres, pour tenir le ménage et pour payer la pension d'Alphonse. Cela est bien plus que suffisant. Je suis toujours dans l'admiration de toutes les providences de Dieu pour nous, et toujours dans la disposition de lui rendre, quand il voudra et comme il voudra, tout ce qu'il me donne.
« Mon appartement est fini. Il est vraiment fort joli. Je suis trop bien en ce monde ; malgré les fréquentes^ épreuves que Dieu m'envoie, j'ai plus de bonheur et de paix intérieure que je n'en mérite! Toute ma confiance est dans le Dispensateur suprême. Je viens de lire un traité mystique sur cette vertu si douce de la confiance, qui m'a fait grand bien. C'est le trésor par excellence que ce doux abandon à la céleste volonté, »
20 août 1805.
<( Cette jolie chambre où je me suis établie hier est probablement le dernier changement d'appartement
que je ferai; j'y mourrai sans doute. (Elle y mourut en effet.) Alphonse est arrivé hier. Je vais avoir bien de la peine avec cet enfant, difficile à gouverner, et ses deux sœurs déjà grandes. Cependant, quand je me vois entourée de ces six beaux enfants, je me sens fière et contente! Je supplie le bpn Dieu de me donner les lumières et le caractère nécessaires pour accomplir ma tâche envers eux. »
9 novembre 1805.
« Nous sommes venus passer «ne semaine au château de Monceau, chez mon beau-frère aîné, M. de Lamartine. Mes deux belles-sœurs, mademoiselle de Lamartine, l'ange de la famille, et madame de Yûlm notre providence, y sont. Il y a aussi plusieurs hommes tres-aimables des environs, et entre autres M. Blondel l'abbé Bourdon, le commandeur de Félin, vieillards intarissables en anecdotes instructives. Nous menons une vie fort douce; il fait beau, nous nous promenons; le soir on conte des histoires. Mais je ne suis pas très-contente de ma santé, j'ai un peu de feu au visage, je m'aperçois que mon teint se gâte, et je ne
disconviens pas que cela m'est très-sensible. Cependant, si c'est une humiliation, c'est peut-être aussi une grande grâce, parce que cela me détache du monde, en me rendant moins propre à y plaire aux yeux. Je me soumets, mais j'en souffre, j'aurais voulu être dispensée de la loi commune, et conserver en vieillissant les agréments de la jeunesse ; j'oublie souvent que j'ai trente-huit ans, et ce qui me le rappelle ne m'est pas agréable. Mon Dieu , ramenez-moi à la pensée du néant du monde par quelque chemin que ce soit, et compatissez à ma faiblesse ! »
Milly, 6 juillet 1806.
(( Me voilà de nouveau ici dans la retraite ; je m'y touve toujours plus en paix aussi avec moi-même. J'aime le monde, mais j'aime aussi à m'en reposer dans un recueillement absolu et occupé, comme celui que mon jardin et ma chambre me donnent ici.
« Nous allons avec mes filles sur des ânes visiter les sites et les ruines du voisinage ; nous y buvons du lait, nous y causons avec les paysannes qui me con-
naissent, et qui semblent m'aimer parce que je leur donne des conseils pour leurs enfants et des remèdes : ce qui me fait un grand plaisir. On aime tant à être aimé, et il est si aisé de l'être de ces pauvres femmes de la campagne ; et le temps s'écoule. »
7 septembre.
« Mon mari est revenu de la terre de l'abbé de Lamartine, près de Dijon, où il passe une partie des étés. Nous voici à Saint-Point, séjour que je préfère encore à tous, malgré le délabrement du château ; je veux y faire une retraite morale plus profonde. Il faut se faire de temps en temps une solitude et du silence dans son cœur. »
Dimanche 24 septembre.
« Ces jours-ci se sont passés en retraite comme je l'imaginais ; nous n'avons que notre curé à dîner tous
les jours ; il a fait assez mauvais, mais je ne me suis pas ennuyée. La journée n'est jamais assez longue pour tout ce que je voudrais faire, et mes forces sont épuisées avant que mon goût pour mes occupations le soit.
« Je vais à la messe tous les jours à sept heures, comme je le projetais, avec mes enfants; nous déjeunons ensuite, puis quelques soins du ménage, puis le travail, en lisant tour à tour la Bible, ma leçon de grammaire et la lecture de l'histoire de France, toujours en travaillant : tout cela nous conduit jusqu'au dîner sans que personne ait trouvé le temps long. Après le dîner, je donne récréation au moins une heure, ici même un peu plus. Nous reprenons ensuite l'ouvrage et une lecture agréable que je tâche toujours de rendre instructive jusqu'au goûter ; après lequel on apprend par cœur des vers, de l'histoire de France et de la grammaire. Nous allons ensuite dire notre chapelet à l'église ou dans notre chambre, puis nous nous promenons jusqu'à la nuit, et, à la veillée, pendant que je joue aux échecs avec mon mari, les enfants s'amusent et apprennent quelques vers des fables de La Fontaine. Dès que je suis un peu tranquille avec mes enfants quelque part, c'est toujours là le plan ordinaire de notre vie, à quelques petites différences près, suivant les lieux et les temps ; mon grand objet est de leur inspirer beaucoup de piété
et do les occulter beaucoup. J'ai eu hier une lettre (PAlphonsi assez bonne quant à sa santé ; il parait toujours sage. »
25 septembre, Milly.
« Mon mari vient de subir une nouvelle banqueroute, de vingt et un mille francs, de son marchand devin. C'est un terrible coup qui nous frappe; mais mon mari le supporte sans se plaindre, parce que le marchand, qui est de Nuits, n'est que malheureux; c'est un très-honnête homme. Il est venu lui-même nous annoncer qu'il suspendait ses payements et qu'il convoquait tous ses créanciers pour se partager tout ce qu'il a. Il ne se réserve rien. Comment ne pas estimer une pareille conduite et ne pas plaindre celui qui nous ruine involontairement? Mais nous allons être bien pauvres cette année; nous n'avions que cette somme, elle est perdue! La volonté de Dieu soit faite ! J'admire le calme de mon mari dans ces revers; il souffre pourtant bien dans ses enfants et dans moi, mais c'est un homme d'acier pour les choses de la vie.
« Alphonse devait arriver de son collège ; j'allai le 17 le recevoir à Màcon. Il arriva seul le soir. Je l'ai trouvé beaucoup mieux que je ne l'espérais ; il est plus grand que moi d'une main, un peu maigre et un peu pâle, mais fort quoique élancé. C'est d'ailleurs un excellent enfant ; les Jésuites, ses maîtres, se louent de ses facultés ; il revient chargé de premiers prix et de couronnes, discours latin, discours français, version latine, poésie latine, et il est malgré cela trèsmodeste. Ce qui me fait plus de plaisir encore, c'est qu'il parait avoir de l'inclination maintenant à la piété. Que Dieu le bénisse et lui conserve ces précieux dons, seuls capables de le rendre heureux ! J'ai couru, après l'avoir bien embrassé, à l'église pour remercier Dieu avec larmes de son retour et de tant de faveurs qu'il me fait.
« J'ai présenté Alphonse à toute la famille à Monceau avec un peu d'orgueil. Seulement je ne lui trouve pas le ton aussi doux que je voudrais ; je crains de l'éloigner de moi qu'il aime tant en le grondant là-dessus, et d'un autre côté je crains de le gâter par trop de condescendance. Mon Dieu, qu'il est difficile de faire un homme ! Nous sommes, mon mari et moi, bien tourmentés de ce que nous allons en faire. Il adore l'état militaire qui est celui de son père ; mais
cette guerre contre la Prusse dévore tant et tant de
jeunes gens ! et puis la licence des armées est si mortelle à l'innocence ! que Dieu nous éclaire ! »
Notre mère revient à la ville le 25 décembre 1806. Et voici ce qu'on lit dans son journal du 2 janvier 1807 :
« Ce jour m'avertit que je vais à grands pas vers le jour éternel. Les vertus que je veux m'appliquer particulièrement à acquérir cette année sont la douceur et l'humilité plus parfaite. Il me semble que ce sont celles dont le monde aie plus besoin. Je veux très-peu parler de moi, supporter avec patience les contradictions, les humiliations que je pourrais éprouver, n'avoir aucune recherche dans ma toilette, ne jamais reprendre ni mes enfants ni personne avec humeur, n'en mettre jamais dans la discussion ; je veux aussi ne jamais rien dire qui puisse faire de la peine au prochain soit présent , soit absent. Voilà mes résolutions ; c'est assez pour un an ; il sera bien rempli si j'y suis fidèle. »
Rien de remarquable dans ses notes jusqu'au mois de septembre où je lis :
« Je jouis de ma solitude. Je suis seule à Milly avec mes enfants et mes livres; ma société est madame de Sévigné. J'ai fait une grande promenade ce soir sur la montagne de Craz, qui est derrière la maison audessus de nos vignes. J'étais toute seule; c'est mon plaisir dans ce temps-ci, le soir, de m'égarer seule ainsi bien loin. J'aime le temps d'automne et les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme l'horizon et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille réflexions et une espèce de mélancolie qui me plaît; je ne sais ce que c'est, si ce n'est une consonnance secrète de notre âme infinie avec l'infini des œuvres de Dieu! Quand je me retourne, et que je vois du haut de la montagne la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les touverl
« Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend; mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement de ces insectes dans cette petite forêt de bruyères que je foule sous mes pieds. »
Le journal de toute cette année 1807 n'est rempli que de mystérieux examens d'une conscience délicate jusqu'au scrupule ; des transes d'une mère sur le danger de son fils, dont les mœurs et la foi sont exposées aux souffles du monde. Revenue à la ville pour y passer l'hiver de 1808, elle reprend la plume çà et là, mais la plume est plus lourde dans sa main. 1808 et une partie de 1809 manquent. Voici ce qui s'était passé dans ma famille.
11 y avait à Mâcon une jeune personne de famille respectable, d'une beauté élégante et d'un esprit cultivé, qui avait inspiré à son fils une de ces inclinations presque enfantines et très-innocentes, qui sont les pressentiments bien plus que les explosions de l'amour. Néanmoins la disparité d'âge faisait craindre aux deux familles que cette inclination légère n'entraînât des conséquences qui
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n'étaient pas dans les convenances des deux maisons. On résolut d'éloigner le jeune homme par un voyage en Italie. On pensa, avec raison, que le vent des Alpes emporterait cette fantaisie d'imagination.
Nous reprenons ici le manuscrit de notre mère. On y entrevoit à peine cette pensée de prudence ; sa pensée à elle était de faire un bonheur à son fils ; elle connaissait, sa passion pour les voyages qui lui feraient voir les grandes choses dont le rêve obsédait son adolescence dans sa petite ville. Lisons ;
Dimanche, 26 novembre 1809.
« Je lis les Mémoires de madame Roland, dont le mari a été ministre dans le commencement de la Révolution, et qui, elle, madame Roland, a été guillotinée. C'était une femme de beaucoup d'esprit, d'un grand caractère et qui aurait eu toutes les vertus possibles, si dans sa jeunesse elle n'avait pas donné dans le faux bel esprit qui l'a entraînée dans cette détes-
table philosophie si à la mode alors, et qui a fait notre perte et la sienne ; car ce sont ses opinions qui l'ont conduite à l'échafaud. Ses Mémoires sont bien écrits, ils m'ont intéressée, mais en sautant tous les endroits où il est question de religion, parce qu'elle en parle très-mal. Je n'ai pas voulu que mon fils lût ces Mémoires, quoiqu'il en eût très-grande envie. J'ai tenu bon. Je sais bien qu'il peut se procurer à mon insu tous les livres qu'il voudra, mais au moins je n'aurai pas à me reprocher de l'avoir autorisé à cela. J'ai réfléchi aussi que l'on se permettait trop à un certain âge de lire toutes sortes de livres, sous prétexte qu'il n'y a plus de danger; c'est toujours fort mal fait, la foi peut être ébranlée à tout âge, et pour les choses libres il est toujours défendu d'y attacher volontairement son esprit. L'on finit par se mettre beaucoup trop à son aise sur toutes sortes de lecture ; c'est à la privation de celles qui, quoique agréables, peuvent avoir du danger qu'il faut faire consister une partie de la circoncision de l'esprit.
« M. Sigorgne vient de mourir, âgé de quatre-vingtdix ans, à Màcon. C'était un homme très-savant; il avait été en correspondance avec J.-J. Rousseau sur la religion et sur la philosophie. Il était l'ami de M. de Lamartine, mon beau-frère; il donnait par amitié des leçons de mathématiques à Alphonse. C'est un de ces monuments du temps passé qu'on regrette de voir s'é-
crouler. On aime le temps quand il est jeune, mais on le vénère aussi quand il est vieux.
« Alphonse ira passer l'hiver à Lyon, pour le dépayser un peu et l'habituer au grand monde. Il est parti avec M. de Balathier, un jeune homme d'excellents principes; nous sommes bien aises de cette liaison qui le préservera des mauvaises compagnies de jeunes gens. Je suis seule ici avec mes cinq filles, elles sont faciles à conduire au bien. Notre vie est celle d'un couvent : nous faisons ensemble le matin une lecture de piété, puis nous étudions ensemble l'histoire ancienne, elle m'intéresse autant que mes enfants. Après le dîner, on travaille à l'aiguille ; à la tombée de la nuit, nous récitons ensemble le chapelet, et le soir, à la veillée, nous lisons quelquefois une comédie de Molière. Il me semble qu'il n'y a pas de mal ; je passe en lisant les mots dangereux. Nous faisons ensuite la prière en commun, que j'accompagne d'une petite méditation improvisée à haute voix. C'est ainsi que s'écoulent mes journées avec une rapidité extrême. Dieu veuille que ce soit avec innocence et profit pour nos âmes ! Il me semble que si j'étais libre, je me consacrerais entièrement à Dieu dans la retraite. Mais on désire toujours autrement que Dieu ne veut ; le mieu\ n est-il pas de ne désirer que sa volonté ?
« Mon mari est à Mâcon au conseil général du département, présidé par M. Denon. M. Denon est un homme âgé, mais jeune d'esprit, étourdissant de conversation. Il est venu, il nous a raconté ses voyages en Egypte avec l'Empereur; il dessinait les batailles sous le feu. Il comble mon mari de distinctions et lui a proposé de le faire nommer législateur; mais mon mari m'a dit qu'il pourrait se trouver là placé entre sa conscience et sa fortune , et qu'il préférait, sacrifier tout avantage mondain à la sécurité et à la paix de sa conscience. Je l'admire, et j'ai trop respecté ses motifs pour le presser d'agir différemment, quoique mon amour-propre, déguisé sous la couleur de la fortune de mes enfants, me portât plutôt à désirer ces honneurs et ce crédit. »
7 janvier 1810.
« Alphonse m'inquiète toujours beaucoup dans cette oisiveté dangereuse où la famille le laisse. C'est
bien pour lui à présent que j'ai besoin des secours de Dieu ! Ses passions commencent à se développer ; je crains que sa jeunesse et sa vie ne soient bien orageuses : il est agité, mélancolique ; il ne sait ce qu'il désire. Ah ! s'il pouvait connaître le seul bien capable de le contenter ! On nous blâme de le laisser aller passer l'hiver à Lyon sur sa bonne foi, mais on ne connaît pas nos raisons. Il faut laisser dire le public et faire ce qu'on croit le mieux. Il paraît bien altéré de connaissances , bien enclin à l'étude; nous espérons qu'avec plus de ressources , dans une grande ville, il pourra mieux s'occuper et échapper aux dangers de l'oisiveté, que dans une petite ville où il n'y a d'occasions que pour le mal : d'ailleurs nous sommes bien aises qu'on ne le voie pas trop ici, parce qu'il est d'une taille remarquable et qu'il pourrait tenter les agents de l'Empereur pour nous contraindre à le faire entrer dans l'armée et nous refuser le remplaçant que nous lui achetons. »
15& LE MANUSCRIT D:-: MA MÊIîE.
Milly, 11 avril 1810.
« Je vins hier coucher ici avec Cécile et Eugénie; le temps était beau; j'ai voulu venir jouir d'une belle matinée de printemps, et j'en ai joui délicieusement. Aujourd'hui, dès que j'ai été levée, j'ai été dans mon jardin où jai passé trois heures à lire, à prier, à réfléchir, à remercier Dieu de ses bienfaits et à tâcher d'en bien profiter. Il faisait très-doux, les arbres sont chargés de fleurs ou de boutons qui parfument l'air. Les feuilles commencent à pousser, les oiseaux à chanter, de petits insectes à bourdonner; tout se ranime, tout renaît dans la nature; et je suis heureuse d'une manière inexprimable lorsque je peux être paisiblement à la campagne, à cette douce époque des premiers jours du printemps. Malheureusement il faut que je retourne encore à la ville je ne sais pour combien de temps; mais je veux tout ce qui plaît à Dieu, et mon unique désir est de remplir mon devoir quelque part qu'il m'appelle.
« Dimanche, j'eus à dîner M. Morel, artiste distingué, bon architecte, bon dessinateur et bon musicien ;
c'est lui qui a dessiné la plupart des jardins anglais qu'on admirait le plus dans les environs de Paris. Il est venu dans ce pays-ci pour en dessiner un chez M. de Rambuteau. J'ai eu occasion de le voir, il m'a dit qu'il avait été fort ami de mon père et de ma mère, ce qui m'a fait grand plaisir ; en conséquence, je l'ai engagé à dîner, et j'ai été extrêmement contente de faire connaissance avec lui. Malheureusement il est fort âgé, mais il a conservé parfaitement l'usage de toutes ses facultés à quatre-vingt-quatre ou cinq ans, ce que j'attribue à une grande sobriété; il n'a jamais bu de vin. Cela m'a bien confirmée dans l'intention où je suis de n'en jamais boire.
« M. de Rambuteau est venu passer quelques jours ici. Il a assisté au mariage de l'Empereur; je compte le voir demain. Je serai bien aise d'avoir quelques détails sur cette cérémonie que l'on a tâché de rendre si magnifique ; il y a eu des illuminations qui passent tout ce qu'on avait jamais vu dans ce genre. C'est une chose qui me faisait réfléchir encore sur le peu d'importance de ce qui occupe les hommes , puisqu'un de leurs grands plaisirs consiste à réunir quelques petits lampions les uns à côté des autres. C'est bien le cas de dire : vanité des vanités, un peu de lueur, un peu de bruit, un peu de fumée; voilà donc la gloire ! Est-ce la peine d'en désirer pour mon enfant? »
Milly, 17 avril 1811.
« J'ai passé seule une journée délicieuse à Milly. Il faisait un temps superbe. Je me promenai beaucoup. Je lus le premier volume d'un livre très-intéressant, c'est l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, par M. de Chateaubriand. C'est un excellent ouvrage.
« Je fus hier à Changrenon faire une visite à madame de Rambuteau , qui a dans ce moment-ci auprès d'elle M. de Narbonne son père, son mari et sa sœur. J'étais curieuse de revoir M. de Narbonne qui était autrefois fort lié avec mon frère aîné (secrétaire d'ambassade en Hollande et homme si distingué). Il m'en a parlé; c'est un homme fort aimable et en faveur auprès de l'Empereur. On parle même de lui pour ministre des relations étrangères. Il a fait beausoup d'accueil à Alphonse, il l'a engagé à aller le voir quand il serait à Paris; mais tout cela peut avoir plus de danger peut-être encore que d'utilité. Je ne demande point pour les miens les grandeurs de ce monde, je demande un établissement honnête pour mes enfants, qui; après les avoir rendus paisiblement
heureux dans ce monde, les conduise surtout au bonheur de l'autre. »
41 octobre 1811.
« Alphonse m'écrit de Rome une lettre d'enthousiasme sur les monuments de cette ville célèbre ; je voudrais bien être avec lui, mais je suis trop pauvre. Ses oncles et ses tantes nous aident à payer les frais de son voyage, il nous ont donné hier pour lui 72 louis. S'il est économe , il pourra avec cent louis passer l'hiver à Rome et à Naples ; mais qu'il est jeune et débordant d'imagination pour être ainsi livré à luimême dans ces pays lointains ! J'aspirais à le voir partir, j'aspire maintenant à le voir de retour; je le recommande le soir et le matin et vingt fois par jour à la protection divine. Quel malheur qu'un fils inoccupé ! Malgré la répugnance de la famille à le voir servir Bonaparte, nous aurions dû penser à lui et non à nos répugnances ou à nos opinions.
« J'espère que son ami M. Aymon de Virieu ira le rejoindre : c'est un jeune homme plus mûr et qui lui serait utile dans bien des circonstances. »
C'était le moment où je quittai Rome pour aller à Naples et où j'y menais cette vie errante et poétique, retracée dans l'épisode, vrai au fond, de Graziella. Voir le premier volume des Confidences.
Il y a ici une grande lacune. Le journal ne reprend qu'après le retour de son ûls de ses voyages, le U juillet 1812.
« Il y a eu mardi quinze jours que je suis ici, c'est le 7 juillet que je suis venue m'y établir; mon mari y était de la veille avec Cécile. Je craignais de m'ennuyer un peu les premiers jours, je ne me sentais pas ce plaisir que j'éprouve ordinairement en m'établissant à la campagne ; cependant, dès que j'y ai été, je m'y suis trouvée à merveille. Mes promenades solitaires, le travail et la lecture avec mes enfants, le soin de quelques malades, tout a repris pour moi son intérêt ordinaire, et j'ai été heureuse, quoique je mérite si peu de l'être ; il n'y a que Dieu qui sache combien je le mérite peu. Mais cette solitude a tout de suite été troublée par une circonstance domestique. »
10 août 1812.
« Me voilà dans cette belle demeure de mon beaufrère, l'abbé de Lamartine, à Montculot, au milieu de» bois et des fontaines, dans un désert semblable à une abbaye. Je devrais être bien en paix et je ne le suis pas ; les soucis de la mère de famille me suivent partout, même ici. Ah! que j'ai de reproches à me faire! Je suis extrême en tout ; dans le monde toute mondaine, dans la retraite, trop austère ; les objets présents agissent avec trop de force sur mes sens, enfin je souffre. J'offre mes peines à Dieu , je prie un peu, je lis beaucoup ; je suis extrêmement frappée de la brièveté de la vie , de la nécessité de se préparer à l'éternité. Je tâche souvent de me bien pénétrer de ce que je me rappelle d'avoir écrit une fois : que je ne voulais plus considérer cette vie que comme un purgatoire, et que, quelques peines que le bon Dieu m'y envoie, je dois les trouver bien douces en comparaison de ce que j'ai mérité. Ce qui me fait trembler, c'est l'établissement de mes six enfants et de toutes les
peines que je prévois à cet égard; mais le tourment que me cause cette prévoyance est condamnable, parce que j'ai éprouvé tant de fois que le secours de Dieu ne m'avait pas manqué dans aucune circonstance , qu'à plus forte raison dois-je l'attendre dans celle-ci, le vrai but de ma vie. »
17 décembre 1812.
« Revenue aujourd'hui de Milly pour m'établir à la ville ; dîné en passant à Ghangrenon chez madame de Rambuteau qui me plaît beaucoup, parce que nous parlons des personnes de Paris que nous avons connues dans notre jeunesse. »