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31 janvier 1813.
« Enfin on annoncera demain le mariage de ma première fille , Cécile , avec un gentilhomme de
Franche-Comté, M. de Cessia. Cécile est bien belle et bien jeune pour lui; mais elle est raisonnable et il est si bon ! Il a été blessé à seize ans à l'armée de Condé, il boite un peu, il a un père de quatre-vingt-sept ans, très-absolu, et deux frères non mariés. C'est un excellent mariage qui me donne bien des soucis, mais dont j'attends le bonheur de ma fille.
« Alphonse est à Paris ; il a été fort bien accueilli par M. de Pansey, conseiller d'État et président à la Cour de cassation. La cousine d'Alphonse, madame de Pré, qui demeure avec M. de Pansey, son oncle, l'a aussi fort amicalement traité. M. de Pansey est un homme fort aimable, mais très-âgé. Je suis étonnée qu'à ia fin de la vie , où l'on va tout perdre de ce qui est de ce monde, on soit encore sensible à l'ambition!
a J'ai été dans la chambre d'Alphonse pour y visiter ses livres et brûler ceux que je croirais mauvais : j'y ai trouvé Y Emile de J. J. Rousseau; je me suis laissée aller à en lire plusieurs passages ; je ne me le reproche pas, car ils étaient magnifiques, ils m'ont fait du bien, je veux même en copier quelque chose. C'est trop dommage que cela soit empoisonné de tant d'inconséquences et même d'extravagances , propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens. Je brûlerai ce livre, et surtout la Nouvelle Béloïse, encore plus dangereuse parce qu'elle exalte les passions autant
qu'elle fausse l'esprit Quel malheur qu'un tel talent
touche à la folie ! Je n'en crains rien pour moi dont la foi est inébranlable et au-dessus de toute tentation ; mais mon fils?...
h Je viens d'avoir bien du chagrin à cause de lui : on a envoyé de Lyon et d'Italie, à son oncle et à ses tantes, des notes assez considérables de dettes qu'il a faites pendant ses voyages; la famille, qui sait que je le gâte, m'a rendue responsable de ces dérèglements; on m'a bien grondée, j'ai beaucoup pleuré; hélas ! en effet, les torts de mon enfant sont mes torts. Pourquoi n'ai-je pas été plus sévère envers lui dès la première faute? Il aurait craint avant tout de me déplaire ; il est vrai qu'il ne m'aimerait peut-être pas avec la même passion, et que plus tard, pour des circonstances plus graves, la douleur de m'affliger ne serait pas une seconde conscience pour ce jeune homme. On payera tout, mais on me fait payer, à moi, en reproches fondés et en larmes amères, les légèretés de mon pauvre enfant !
a II est à Paris. M. de Larnaud, homme excellent et très-distingué d'esprit, qui loge dans le même hôtel que lui, est ami intime de mon beau-frère. M. de Larnaud a écrit à mon beau-frère confidentiellement, pour l'avertir que la santé de son neveu donnait des inquiétudes, qu'il était entraîné par ses amis àla passion du jeu, qu'il passait ses nuits chez M. de Livry, maison où l'on pouvait perdre sa fortune ; qu'il travail-
lait ensuite, il est vrai, avec beaucoup de suite et de talent une partie du jour ; mais que le jeu, l'étude, l'insomnie, ruinaient sa jeunesse, et qu'il était temps pour la famille de le rappeler à tout prix de Paris.
u Je suis partie à l'instant pour Paris avec ma seconde fille Eugénie que je mis dans ma confidence ; je pris dans le secrétaire de mon mari tout l'argent qu'il y avait laissé en quittant la maison pour aller en Bourgogne chez l'abbé de Lamartine. Mon amie, madame Paradis, mon beau-frère, M. de Lamartine, et mes belles-sœurs m'en donnèrent encore. J'écrivis à mon mari pour le prévenir et pour lui éviter la scène des reproches qu'il aurait eu lui-même à faire à son fils. Arrivée à Paris, je ne voulus pas aller descendre à son hôtel de peur de lui causer une émotion de surprise trop forte et trop pénible ; d'ailleurs je tremblais, d'après la lettre de ce bon M. de Larnaud, que mon enfant ne fût trop changé de figure, et que son changement ne me fit évanouir si je le voyais sans préparation. Je résolus de voir avant en secret M. et madame de Larnaud pour tout expliquer et tout préparer. Je descendis dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, assez voisin de son propre hôtel ; il était encon grand jour: Dieu, que je souffrais de retarder ainsi le plaisir de l'embrasser et d'attendre jusqu'au lendemain, peut-être, la visite ou la réponse de M. et de madame de Larnaud ! J'étais anéantie d'inquiétude, pleurant et
priant sur un canapé, la fenêtre ouverte. Eugénie se mit à cette fenêtre pour voir passer les voitures qui se rendaient à l'Opéra ou au Théâtre Français; tout à coup Eugénie jeta un cri et me dit : « Maman, venez, « je crois bien que je vois Alphonse ! » Je courus et je le reconnus effectivement : il était dans un élégant cabriolet qu'il conduisait lui-même avec un autre jeune homme à côté de lui ; il avait l'air fort gai et fort animé, ce qui me rassura beaucoup ; c'était bien lui. Toutes mes inquiétudes tombèrent à sa vue ; je ne voulus pas troubler sa soirée. Je passai une assez bonne nuit.
« Je me levai matin, impatiente de voir mon fils, et cependant troublée de l'effet que lui ferait mon arrivée imprévue, ou de la crainte de le trouver souffrant et peu disposé à revenir avec moi, et peut-être avec de bien mauvaises affaires. Enfin, je lui écrivis mon voyage et mes motifs : il accourut tout de suite, il parut enchanté de nous voir et très-sensible à la démarche que nous avions faite. Sa santé me parut moins mauvaise que je ne le craignais; il me dit qu'à cause de moi il reviendrait à Màcon, qu'avec tout autre il ne serait pas revenu; il me demanda quelques jours pour arranger ses affaires. Je lui en accordai huit, ce dont je ne fus pas fâchée pour montrer un peu Paris à Eugénie. »
Descriptions de Paris, des musées, des promenades, désir d'aller au spectacle, mais elle s'en abstient par scrupule du piété.
«A midi Alphonse nous mena en cabriolet
à Saint-Cloud ; c'est un lieu où j'ai passé tant de mois dans ma grande jeunesse, lorsque ma mère élevait les enfants de M. le duc d'Orléans ; j'y ai été dans ce tempslà extrêmement heureuse ; je l'avais quitté à quinze ans et je ne l'avais jamais revu depuis, quoique j'en eusse un grand désir et que j'en eusse conservé un souvenir délicieux. Je me suis promenée avec Alphonse et Eugénie dans tout le parc, leur faisant remarquer arbre par arbre les endroits où j'avais tant joué moi-même quand j'étais jeune ; mais j'aurais voulu revoir tous les appartements ; cela n'a pas été possible parce que l'impératrice Marie-Louise les habitait en ce moment.
a J'ai donné tout mon argent à Alphonse, pour le dégager des dettes qu'il a contractées au jeu après avoir d'abord beaucoup gagné.
« Je me suis laissé entraîner à l'Opéra par M. et madame de Larnaud qui m'ont affirmé que ce spectacle, qui n'est qu'une académie de musique, n'était pas compris dans l'interdiction de l'Église. Je suis bien aise maintenant de l'avoir vu, car je m'en faisais une plus grande idée ; je n'ai pas éprouvé l'éton-
nement et l'ivresse dont on m'avait tant parlé, j'ai même éprouvé un sentiment de pitié pour les hommes quand je me suis dit : Yoilà donc la réunion de tous les arts, de tous les prestiges, de tous les talents ; voilà ce qui a tant de célébrité par tout le monde! Ce n'est que cela? Un peu plus que des marionnettes. Mais au fait, des jeux d'enfant, des diables, des feux avec de l'esprit-de-vin. contorsions de toutes les sortes, des machines dont on voit bien le jeu, voilà tout! 0 hommes, que vous êtes bornés en tout, même en folie ! Et quand j'ai vu là des gens qui mouraient d'ennui, qui s'y endormaient tous les jours, oh ! c'est alors qu'ils m'ont fait pitié! Mais, je le répète, je suis bien aise d'avoir vu cela et de savoir au juste ce que c'est que les grands plaisirs de ce monde. Le spectacle a duré trois heures.
« Enfin j'arrachai Alphonse de ce gouffre de séductions. Je suis revenue par Rieux, terre de mon père, où j'ai passé quinze jours avec ma sœur. La veille de mon départ, j'y ai fait célébrer le saint sacrifice, en mémoire de mon père et de ma mère, tout près de leur tombe.
o La réception de mon mari et de la famille a été très-tendre pour moi, très-froide pour Alphonse. Nous sommes rentrés à Milly. Il se résigne bien à notre solitude, il travaille, il lit, il écrit tout le jour dans sa chambre; le soir, auprès de notre feu, nous nous en-
tretenons avec les voisins des désastres de nos armées et des malheurs que la folie de Bonaparte a amenés sur la France. Toute l'Europe reflue contre lui : que deviendrons-nous si la France est envahie par ces innombrables armées étrangères qu'il a été provoquer jusqu'en Espagne, en Russie, en Allemagne ? Mon Dieu, comme les peuples payent cher la prétendue gloire des conquérants !
« On fait partir tous les hommes qui ne sont pas mariés, on augmente considérablement les impôts, et il parait qu'on va les surcharger encore. Nous avons vendu notre cheval par économie. »
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31 décembre 1813.
« Nous voici réfugiés à Mâcon ; tous les jours on nous annonce les ennemis; ils ont, dit-on, passé déjà Genève. Je suis allée à Milly pour cacher un peu de blé pour dernière ressource à tout hasard. Qu'allons-nous devenir? Quelle année que celle-ci qui finit ainsi ce rêve sanglant de Bonaparte! Et quelle année que celle qui commence demain, si ce n était l'espérance de.... »
A travers cette réticence on voit l'espoir de la chute de Bonaparte et du retour des Bourbons, les rois de son enfance.
9 janvier 1814.
a Les ennemis sont à Besançon et près de Lyon ; on s'attend à devenir ici un champ de bataille : cependant je ne suis pas si troublée que je le croyais, le danger donne du sang-froid, le cœur recueille ses forces éparses ; je crois et j'espère en Dieu.
« Tout le monde est d'une agitation extrême, l'on se prend même à partie les uns les autres suivant les opinionsprésumées, ce qui rend la société moins agréable pour moi. Je fais ce que je peux pour ne rien dire de contraire à l'esprit de charité et de paix que doit avoir une chrétienne. Cependant quelquefois le respect humain l'emporte, je rougis d'être modérée, et malgré cela je vois que je suis aussi quelquefois mal jugée. Je me soumets à cela comme à autre chose. J'ai des occupations très-multipliées, des dépenses énormes à faire à cause de tout mon monde, peu d'argent, mon
voyage m'ayant ruinée, et mon mari étant contraint de réduire notre ménage. »
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Tout le journal jusqu'au 10 mars 1814 n'est qu'un récit troublé des manœuvres des armées autrichienne et française, qui prennent et reprennent tour à tour la ville de Mâcon et les villages voisins. La bataille du 10 mars, entre les t.roupes d'Auge reau et celles du général autrichien Bianchi, aux portes de la ville, se répercute heure par heure dans le pauvre foyer de la mère de famille tremblant pour ses enfants. Nous copions :
« Le jeudi 10, grand nouveau combat ; les Français au nombre de douze mille pour repousser les Autrichiens. La bataille a duré depuis 7 heures du matin jusqu'à h heures du soir avec une égale ardeur des deux côtés ; mais enfin les Français ont été repoussés. Il y a eu une perte à peu près égale des deux parts; on faisait monter à quatre mille hommes les tués et les blessés. Nous n'avons cessé d'entendre le canon et de voir passer des blessés. Cette journée a été affreuse!
« Au retour de la bataille, la nuit qui l'a suivie et le endemain, toutes les maisons ont été pillées dans presque tous les villages environnant Màcon, et plusieurs même dans la ville, presque toutes dans les faubourgs
Saint-Antoine et la Barre. Beaucoup d'excès de tout genre ont été commis: malheureux fruits de la guerre! « Nous allâmes chez le général Bianchi, plusieurs dames, M. le curé et moi, le prier de faire cesser ces désordres. Il nous reçut bien, mais n'eut pas l'air de se croire absolument maître d'arrêter le pillage : cependant, depuis hier, je crois qu'il fait punir les pillards. Toute la nuit, nous entendons beaucoup de cavaliers passer en silence sous nos fenêtres. »
17 mars 1814.
« Ma fille Cécile, réfugiée de Franche-Comté chez moi, est accouchée le 9 mars, au bruit de la canonnade et des cris des blessés dans la rue. Il y a toujours beaucoup de troupes ici ; nous sommes accablés de gens à nourrir; nous avons un général dans la maison, nous nourrissons tous ses gens qui sont au nombre de 28 et souvent davantage. Nous sommes absolument ruinés.
« Alphonse est à Milly où il y a aussi trois cents hommes de troupes ; quatre officiers logent à la maison avec leurs chevaux et leurs domestiques. L'on craint
toujours de nouvelles batailles, cependant j'espère qu'elles s'éloignent de nous. Les troupes françaises sont auprès de Villefranche , et les troupes autrichiennes ici et dans les environs.
«Alphonse est allé, le 10, avec le fils de M. de Pierreclos, assister à la grande bataille près de Villefranche. Ils ont été un moment cernés par un corps autrichien qui s'avançait à l'abri d'une colline. La vitesse dé leurs chevaux les a sauvés, mais ils ont eu des balles dans leurs habits ; un de leurs chevaux a été blessé. Ils ont pu rentrer à Pierreclos et de là à Milly qui était évacué par les ennemis.
« Hier il y a encore eu une bataille auprès de Villefranche, les Français ont été repoussés; on dit que la perte a été fort grande des deux côtés. Il est arrivé beaucoup de blessés. Mon Dieu ! quand apaiserez-vous votre colère ? Pardonnez-nous, faites cesser nos maux !»