ÉPILOGUE
C'était à la fin de l'automne de 1829. Tout était trouble, fièvre et délire dans les esprits en France, dans le gouvernement aussi bien que dans les factions. Le prince de Polignac, premier ministre, avait tellement insisté dans ses lettres amicales pour me faire venir à Paris , où il s'obstinait à me réserver sous lui la direction des affaires étrangères, que je m'y étais rendu, en effet, non pour accepter, mais pour expliquer avec convenance et avec reconnaissance les motifs de mon refus. J'aimais le prince, mais je redoutais sa politique ; je voulais, en lui parlant , distinguer l'homme du ministre et le sentiment de l'opinion. Je venais de caractériser nettement dans mon discours de réception à l'Académie française mon opposition respectueuse, mais décidée, au coup d'État contre
la Charte et aux projets trop avérés du gouvernement contre la liberté légale de la pensée et contre l'indépendance nationale des élections. Cette péroraison politique, qu'on attendait peu de moi, travesti en royaliste rétrograde par les journaux républicains, bonapartistes ou orléanistes, avait été accueillie par un immense applaudissement. M. Laine et M. Royer-Collard avaient reconnu leur disciple. En sortant de la salle de l'Institut, que la foule remplissait encore, le duc de Rohan, mon ancien ami, m'avait murmuré à l'oreille : « Dites adieu à tout avancement dans votre carrière, vous venez de tromper toutes nos espérances et de donner des gages aux factieux. » Peu m'importait mon avancement dans ma carrière , mais je voyais l'abîme sous les pas de Charles X, et je voulais autant qu'il était en moi l'en détourner.
Le prince de Polignac, plein d'espérance en moi, m'avait entretenu un an auparavant avec une familiarité politique dont j'étais profondément ému. J'avais entrevu dans ses confidences, comme dans ses réticences, une âme véritablement royale, mais un esprit prévenu par l'émigration et un cœur alarmé par sa conscience.