ÉPILOGUE
notre mère. Oh ! que ce lien de la domesticité est un noble et saint échange entre le serviteur qui sert par amour et la famille qui rétribue ce service en reconnaissance, en tendresse et en égalité devant le cœur ! C'est la parenté des conditions sur la terre, diverses par la fortune, nivelées par le sentiment. »
11 y avait trois jours que je n'avais plus de mère quand j'arrivai pour revoir au moins son cher visage sous le linceul à Mâcon. J'étais accompagné d'un ami, véritable Samaritain, qui s'est toujours trouvé là à toutes mes heures d'angoisses, Amédée de Perseval, qu'un souvenir, auquel il est fait allusion dans le manuscrit , attachait pieusement à notre mère dont il avait désiré vainement devenir aussi le fils. Il n'était plus temps. Le cercueil reposait déjà sous des monceaux de neige dans la terre glacée du cimetière de la ville. Dans l'absence de mon pauvre père arraché mourant de sa maison, au moment du dernier soupir, et dans l'absence des enfants éloignés dans leurs différentes résidences, on avait oublié que la morte avait exprimé souvent sa préférence pour le cimetière de Saint-Point, à l'ombre de la petite église du village, où sa piété aimait tant à se recueillir
pendant ses résidences d'été dans cette vallée de la paix. Je ne trouvai à baiser que le bois de son lit défait par la mort, le plancher de sa chambre, le seuil de la porte par laquelle son cercueil avait passé pour aller, au bruit des sanglots de la ville, reposer dans le champ banal des morts. Mon cœur se révolta contre l'idée d'un désir non accompli de cette sainte après sa transfiguration, et aussi contre l'idée de ne pouvoir visiter cette chère dépouille qu'à travers la foule des morts inconnus ou indifférents. Je résolus, pendant qu'il était temps encore, de réparer, autant qu'il était en moi, cette négligence d'un vœu secret, et d'exhumer le cercueil pour le rapporter à son lieu de prédilection. Il me semblait que l'éternelle distance se raccourcirait entre cette âme et nous, si ce cercueil reposait entre le seuil de notre demeure et le seuil si rapproché de l'église de Saint-Point. S'il faut tout dire, il y avait aussi dans cette exhumation un prétexte et une occasion de revoir une dernière fois ce visage avant que le temps l'eût réduit, comme il réduit tout, en une pincée de cendre. Le cercueil, qui ne portait aucun signe distinclif des autres cercueils, et dont le fossoyeur n'avait pas même marqué la place effacée par la neige sous sa