EPILOGUE
des mains grelottantes du froid extrême de cette nuit de décembre. Arrivés dans la cour de la maison, les porteurs, suivis de tous les habitants du village, gravirent les cinq marches du perron et déposèrent le cercueil dans le vestibule, là où elle avait l'habitude de recevoir, tous les matins, les nécessiteux ou les malades, de faire ses distributions d'aliments, de bouillon, d'onguents, de hardes, et de panser à genoux les plaies des blessés. Ces mêmes bancs en noyer, sur lesquels ils étendaient leurs jambes entourées de linge et de charpie, servaient précisément aujourd'hui à supporter son cercueil. Elle était étendue, couchée sur les instruments de sa charité. Un grand sanglot sortit alors de la cour remplie de tout ce peuple des chaumières. Chacun s'approcha pour tremper un rameau de buis dans le bénitier de son lit et pour jeter autant de larmes que d'eau sainte sur son cercueil. Pendant cette halte sous le toit de sa jeunesse et de son amour, je m'étais retiré seul dans sa chambre, le visage collé contre les couvertures de son lit vide, et j'entendais de làle long retentissement des sabots des hommes et des femmes qui montaient et descendaient sans cesse les degrés du perron en dalles, pour venir à leur tour s'agenouil-
1er dans le vestibule. Nous attendîmes ainsi les premières lueurs de l'aurore, avant de nous engager dans le défilé des hautes montagnes encombrées de neige en poudre, labourée par le vent du nord, qui effaçait les sentiers et comblait les ravines. Ces sentiers pouvaient être périlleux dans les ténèbres au petit cortège qui devait porter le corps de sa maison de Milly au cimetière de Saint-Point.
Dès que l'aube rougit la cime lointaine des Alpes, qu'on aperçoit de Milly, nous repartîmes escortés jusqu'au sommet de la première colline qui domine le jardin et les vignes par le village en pleurs. Nous congédiâmes, au tournant de la haute vallée, cette foule à qui on semblait arracher sa providence, et nous nous enfonçâmes, avec un petit groupe de huit hommes vigoureux, dans le défilé étroit et âpre qui monte au'faîte de ces montagnes, et qu'on appelle la Croix-d'es-Signaux. Quatre de ces hommes marchaient en avant du cercueil pour sonder la neige et tracer le sentier, quatre autres portaient ma mère. Je marchais seul derrière eux, mon pied dans leurs pas. La neige dans quelques endroits s'élevait jusqu'à nos genoux; elle assoupissait tous les bruits, excepté les sifflements aigus de la bise. Deux petits oiseaux égarés, ne voyant aucun point