Epilogue. Sis
solide pour prendre terre, vinrent une fois se poser sur le drap noir du cercueil que les porteurs avaient couché sur le rebord d'un ravin, pendant qu'ils détachaient avec leur couteau la neige amoncelée aux semelles de leurs souliers. Je ne sais pourquoi ces pauvres petits oiseaux, cherchant asile et secours sur un cercueil, me firent fondre en larmes 1 Cela me rappela sans doute toutes les misères et toutes les tristesses dont ce cœur avait été l'asile pendant qu'il battait encore 1 Les oiseaux y gazouillèrent pendant quelques minutes un ou deux petits cris plaintifs , puis ils reprirent leur vol et voletèrent du côté de Saint-Point au-devant de nous. Je pensai à ces deux âmes de Césarine et de Suzanne, et je me figurai qu'elles venaient sous le symbole de ces ailes accueillir leur mère et la précéder au lieu de son repos. On conçoit les superstitions du cœur quand on est ému au delà des forces de la raison. Il y a des heures où tout homme est femme et où toute virilité s'amollit dans son esprit sous ses larmes.
Notre route, qui n'est dans la belle saison que de deux heures, fut de sept heures dans cet océan de neige à grandes vagues, prêtes à chaque instant à tout engloutir. Il y eut des pas dans des ravins
très-creux, en redescendant vers la vallée de Saint- Point, où nous ne fûmes guidés que par les grands cadavres noirs des châtaigniers penchés sur les abîmes, et où nous aurions péri sans l'adresse et la vigueur de ces robustes paysans de Milly. Leur fardeau leur donnait force et confiance. Nous arrivâmes au jour déjà pâlissant. Nous déposâmes, comme nous avions fait à Milly, le cercueil dans la chambre et sur le lit même de ma mère, devenu depuis quelques années le mien. Je m'enfermai dans une tour qui sert de cabinet à la chambre, j'y étendis un matelas sur le plancher et je veillai seul, la porte de communication ouverte, sur la dernière nuit que cette chère dépouille avait à passer sous son ancien toit. Je ne sais pourquoi je me figurais que je prolongeais ainsi sa présence sur moi en prolongeant ma vigilance sur elle ! Dieu seul connaît les larmes, les invocations, les bénédictions, les révélations de cette nuit ! Je m'endormis de lassitude vers le lever de l'aurore, la cloche appelait déjà de tous les hameaux lointains des deux hautes chaînes de montagnes les habitants des chaumières à la cérémonie de la seconde sépulture. Ce n'était pas encore la dernière de ses sépultures, car, par une étrange coïncidence de circonstances non pré-