ÉPILOGUE
dis sur le plancher, les mains sur le front, les yeux sur l'église, l'oreille involontairement attentive au glas mélancolique de la cloche dont elle aimait tant l'harmonie et qui la pleurait maintenant aussi loin que le son portait ses sanglots à toutes les collines, l'esprit plein de ces pensées qu'on ne redit pas à la terre. Je me souviens seulement que ces pensées maladives et fiévreuses, par suite de tant de jours d'émotion et d'insomnie, retentissaient dans ma tête vide du bruit du battant (jle fer sur le bronze, et vibraient, tout en pleurant en moi, en cadence et à l'unisson de la cloche, en sorte que mes hymnes intérieurs pleuraient comme des sanglots, et que mes sanglots chantaient comme des hymnes; étrange contradiction de notre nature à la fois matérielle et intellectuelle, où les sens prennent le vertige et où l'oreille tinte pendant que l'âme sanglote !
Un court sommeil m'assoupit vers le matin. Je repris avec mes guides, sous un soleil glacial d'hiver qui semblait une dérision à la douleur et à la saison, les sentiers neigeux de la montagne, où nous faillîmes rester ensevelis. J'étais pressé de revenir consoler mon père. Notre hiver fut plus qu'un hiver.
o22 LE MANUSCRIT DE MA MÈRE.
C'est ainsi que nous perdîmes notre mère, et que notre petite contrée perdit sa Providence, sa sainteté et sa grâce dans une même femme. Demandez au premier vieillard ou à la première veuve que vous rencontrerez sur nos chemins !
Conservons pour nous cette mémoire ! C'est pour cela que je vous ai transcrit son manuscrit. Nous disparaîtrons bientôt un à un nous-mêmes, emportant chacun un lambeau de cette tendresse et de ces regrets. Ces pages en garderont un peu de temps la trace à la famille ; puis elles deviendront cendres comme nous. Voilà ce que c'est qu'un livre, voilà ce que c'est qu'une génération.