ÉPILOGUE
tapissé de lierres, afin que ce mur fût une borne suffisante entre le cimetière et le jardin, mais qui nous permît de nous accouder du dedans sur le sépulcre et d'y répandre nos souvenirs, nos prières, nos invocations, nos larmes, sans être vus des indifférents. C'est pendant cette veille lugubre, à côté du cercueil, dont le matin allait me dessaisir, que l'instinct de la tendresse, qui résistait en moi à la séparation sans retour, me fit concevoir et combiner machinalement cette sépulture; je l'avais entrevue déjà de loin àMâcon, et j'avais obtenu du gouvernement l'autorisation d'entreposer le cercueil sous les dalles de l'église, dans le vaste caveau des anciens seigneurs de Saint-Point, de l'illustre maison de Rochefurt. Que n'aurais-je pas donné de ma vie pour que le miracle qui s'était produit un siècle avantdans ce caveau, se reproduisît pour nous! Une jeune marquise de Saint- Point, dont on avait pris l'évanouissement prolongé pour la mort, venait d'être ensevelie dans un cercueil ouvert sous la voûte du caveau, et la pierre qui le ferme sous les pieds du prêtre dans le chœur était scellée sur son sépulcre. Le soir de son enterrement, le sonneur de cloches, en venant tinter V Angélus, entendit des gémissements sous les dalies. Il s'enfuit
éperdu et alla raconter au château sa terreur. Le mari et les serviteurs éplorés accoururent. La voix souterraine frappa leurs oreilles : on enleva la pierre scellée, on descendit dans le caveau, on trouva la morte vivante. On la rapporta dans les bras des siens à sa demeure ; jeune et belle, elle donna de longues années de félicité à son mari avant de redescendre pleine de jours dans son sépulcre. J'avais souvent entendu dans mon enfance le sonneur luimême et sa vieille femme raconter ce miracle, dont ils avaient été les témoins, et dont les anciens du village se souvenaient comme eux. Mais, hélas ! les prodiges ne se répètent pas pour toutes les douleurs.
A l'aurore, le cercueil transporté de son lit à l'église, et suivi de douze hameaux en deuil et en pleurs, traversa le jardin par cette même allée des noisetiers, où j'avais vu si souventla pieuse femme revenir de l'autel le visage tout noyé de componction, de rêverie, de bonheur et de piété. Mes propres mains aidèrent à le descendre et à le coucher dans sa demeure éternelle. Je revins seul à la maison, où je m'enfermai à clef dans ma tour. Les larmes ont leur pudeur comme toutes les choses cachées dans le plus profond de l'âme. Je m'éten-