AVERTISSEMENT. XI
chaumières voisines, qui descendent de la montagne les jours de prière en pèlerinage, et dont les pas ont empêché, depuis vingt-huit ans, l'herbe des morts de pousser sur le sentier qui mène à son tombeau
Saint-Poist, 2 novembre 185S.
LE
C'est aujourd'hui le 2 novembre, le jour qu'on appelle à la campagne le Jour des morts. Quand je suis libre, je passe ce jour dans le recueillement à Saint-Point, le plus près possible du petit cimetière du village, sur lequel s'ouvre une petite porte dérobée de mon jardin.
Là repose dans la terre qu'elle aimait le cercueil de ma mère, tout auprès d'un cercueil plus petit que le sien, qu'elle semble avoir entraîné avec elle, comme le lit qui s'écroule fait écrouler le berceau à côté du lit... Celui-là, mon imagination même n'en soulève pas le linceul, de peur de revoir... ce que je ne veux plus voir que dans le ciel !...
Pendant cette courte et frissonnante journée de l'automne, je m'efforce de n'être distrait par aucun commerce avec les vivants du commerce silencieux de mon âme avec les âmes de ceux qui ne sont plus. Je m'égare à plaisir dans les sentiers les plus ténébreux des bois, qui conservent encore assez de feuilles jaunissantes pour intercepter les pâles rayons de soleil, et qui en laissent pleuvoir assez de mortes sous les pas pour nous signifier que tout est mort, que tout meurt, que tout va mourir. La nature dans ce mois n'est qu'une vaste élégie qui s'associe amicalement à l'éternelle élégie du cœur de l'homme.
Je vais, je viens, je traîne mes pas sur l'herbe mouillée, sans autre but que de repasser sur les traces des êtres chéris qui marchaient naguère devant moi, derrière moi, ou à côté de moi dans ces mêmes allées. Mes pieds s'arrêtent d'euxmêmes et semblent me clouer à chaque instant au sol, devant les gros arbres isolés de la lisière du bois, au pied desquels le hasard ou l'habitude
groupait ordinairement les vieillards, les mère-, les enfants, les oncles, les tantes, les nièces, les amis de la famille. Je crois encore entendre leurvoix confuses, graves ou enfantines, dans le gazouillement tour à tour sourd et argentin de la source voisine. Hélas ! ils se sont levés pour jamais de ces racines où ils s'asseyaient dans les belles matinées de" septembre; mais ils ont laissé là une telle présence de souvenir, que je crois par moments qu'ils ne se sont éloignés que de quelques pas, que je me suis trompé d'arbre ou de clairière pour les rejoindre, et que je vais les apercevoir et les entendre au détour du sentier !
Il y a un de ces sites surtout où mes regards ne peuvent se lasser de venir chercher ceux qui n'y reviendront plus. C'est à quelques centaines de pas de la maison. On suit, pour aller vers la forêt, un chemin de troupeaux muré par deux haies d'épines vives, entre une grande terre semée de cailloux et un pré en pente où des groupes de
bœufs ruminants réfléchissent sur leurs flancs marbrés de blanc et de roux les rayons luisants et fumeux du soleil d'été. Ce sentier sans ombre et sans herbe fait aspirer à la voûte fraîche et sombre des bois qu'on voit ondoyer sous la brise aux flancs de la montagne, à l'extrémité de la terre nue et du pré. On s'y glisse enfin tout haletant sous un premier rideau de trembles et d'aunes qui croissent sur la lisière, où le suintement des fondrières et des rigoles de la colline désaltère leurs racines. On y respire la moite humidité d'un lit de ruisseau dans une prairie. Bientôt les aunes disparaissent à mesure que le sol pierreux s'élève et s'échauffe : les vieux troncs de charmille creusés comme des ruches, les grands hêtres dont l'écorce est tigrée comme d'une toison de mousses dorées, les châtaigniers aux bras étendus comme le cèdre et à la feuille aiguë comme un fer de lance, bordent le chemin. Ce chemin s'arrête tout à coup devant une descente abrupte et déboisée, qui s'inonde de nouveau de tous les éblouissements et de toutes les ardeurs du ciel d'été. C'est un vallon très-creux et en pente roide, qui se plonge d'un côté dans les ténèbres de la forêt, et qui glisse de l'autre côté à découvert jusqu'aux
champs cultivés et jusqu'aux prairies lumineuses de la grasse vallée.
L'herbe banale, sans cesse broutée par les chèvres et les moutons, y croît fine et jaune, comme ces duvets rares qui végètent, semés et battus par les vents, sur les rochers presque nus des escarpements des Alpes. Les fleurs des champs ne s'y élèvent pas plus haut qu'une toison d*e mouton, il faut se baisser pour les voir; mais leur senteur est délicieuse, et, quand on les cueille et qu'on les étale sur la paume de sa main pour examiner leur tissu, leurs corolles, leurs étamines et leurs couleurs en miniature, on voit que la Providence s'est donné autant de souci de ces imperceptibles germinations dans la mousse que des plus gigantesques végétaux de nos serres ou de nos forêts. Les abeilles, les bourdons, les papillons, les insectes ailés sans nom, qui les aiment et qui les sucent au soleil, se complaisent dans cette tiédeur parfumée du sol et remplissent le creux de ce petit vallon méridional de vols entrecroisés, de mouvements terre à terre, de vie et de bourdonnements.
Sur la pente opposée au chemin interrompu par cette clairière, quarante-cinq vieux chênes oubliés depuis des siècles par le bûcheron sont groupés en désordre et à de larges distances les uns des autres au bord du ravin. Les bruyères blanches, violettes et roses tapissent d'un tissu aussi velouté et aussi varié que les laines de Smyrne l'espace qui se découvre dans la demiombre entre eux. Leur tête, battue depuis tant d'années par les vents du midi, est à demi chauve; leurs branches inférieures, et surtout celles des chênes du milieu du groupe, se noircissent, se dessèchent, ne laissent pendre à leur extrémité qu'un petit flocon de feuilles jaunâtres et tombent de temps en temps aux bouffées des vents d'équinoxe avec un bruit sec et soudain qui fait fuir en décriant d'effroi les geais et les merles. Mais sur le rebord qui regarde le ravin, les sept chênes formant la façade du bois se penchent sur des troncs sains et musculeux, comme les verts vieillards de leur race. Leur tête, plus chevelue, ne
laisse voir aucune de ces flèches noires, chères aux grives, qui servent d'observatoire aux oiseaux et qui attestent la caducité des arbres ; ils étendent des branches solidement coudées sur la pente du vallon, et leurs racines presque à fleur du sol font renfler le gazon et la mousse qui les couvrent.
C'est au pied du plus gros de ces chênes et du plus rapproché du bois que j'allumais des feux de berger dans mon enfance ; la fumée, quoique lavée par la pluie de tant d'hivers, en noircit encore la rude écorce. C'est là que, dans ma jeunesse plus avancée, j'ai écrit au crayon tant de mélodies poétiques, qui traversaient en chantant mon imagination, en l'ébranlant, comme la brise tiède des mois de printemps traversait, en les rendant harmonieuses, les branches de l'arbre sur ma tête. C'est là que, dans des jours plus heureux et plus pleins encore, nous venions, avec les vieillards et les berceaux de la famille, passer les heures tièdes du jour comme dans un salon d'été. Rien n'y
manquait à l'ameublement naturel d'un lieu de repos et de délices : ni les piliers rustiques formés par les quarante-cinq chênes disséminés sur la pelouse ; ni les lambris verts du feuillage agité par l'haleine intermittente du grand bois voisin; ni la musique variée des pinsons ou des rossignols chantant auprès des nids où couvaient les mères ; ni les coussins de mousse sèche et molle adossés aux troncs des arbres ; ni Tégouttement sonore de la rigole du bois, filtrant à travers les touffes de petits joncs d'un vert plus sombre et plus lustré, pour aller se perdre dans les prés inférieurs ; ni enfin les lointains fumants de montagnes groupées comme celles de la Grèce, et entrevues sous les branches comme un paysage à travers les fenêtres ouvertes entre des rideaux flottants.
Une scène de ce doux lieu et de ce doux temps me remonte aux yeux et au cœur, en revoyant jaunir sous un dernier rayon de soleil les branches à demi effeuillées du bois de chênes.
Sur les racines du plus vieux et du plus penché
LE MANUSCRIT î)E MA MÈRE. 9
des arbres qui forment la lisière, une femme âgée et pliée par les années, comme l'arbre, est assise; ses mains distraites filent une quenouille chargée d'une laine qui n'est pas plus blanche que ses cheveux. Elle échange de temps en temps avec une jeune suivante quelques mots dans une langue étrangère. Sa physionomie a la paix d'une journée finie, qui attend son salaire dans le ciel et qui renaît sur la terre dans d'autres générations sous ses yeux.
Une autre femme, encore dans la saine maturité de l'âge, tient à la main un livre à demi fermé qu'elle rouvre par moments pour en lire un passage; elle le referme bientôt après, comme pour réfléchir à ce qu'elle a lu. On voit au recueillement de ses traits que le livre l'entretient des choses éternelles ; la méditation pieuse abaisse de temps en temps ses paupières longues et transparentes, puis soulève vers le ciel le globe pensif de ses yeux noirs. Son visage, un peu ascétique est pâle; on y voit les lignes délicates d'une exquise beauté morale. C'est l'enveloppe d'une âme plutôt qu'un corps ; mais l'habitude d'un gracieux et tendre sourire en tempère l'austérité, même dans la prière. Elle promène ses regards rayonnants
d'une céleste lumière sur tout ce qui l'entoure ; quand ils tombent sur moi, ils s'y arrêtent et s'y attendrissent. On voit que c'est une mère qui contemple le bonheur d'un fils.
Plus bas, dans l'herbe tachetée d'ombre et de jour, une jeune femme aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la taille souple et élancée des filles de l'Océan, dessine sur ses genoux ; elle reproduit un coin de paysage vivifié par les accidents de la lumière et de l'ombre, par la fumée des chaumières, par les groupes des chèvres suspendues aux rochers. Elle est interrompue à chaque trait par les cris de joie d'une belle enfant de quatre ans. L'enfant s'extasie en découvrant et en cueillant pour sa mère une petite fleur de bouton d'or dans la mousse; elle vient jeter sa moisson à poignées sur la page et recevoir un baiser en récompense, puis elle retourne à sa mousse en courant, et, quand elle s'agenouille dans l'herbe pour saisir un insecte ailé sur la fleur, elle disparaît tout entière sous le voile épars de ses cheveux dorés
par la lumière. On ne croit plus voir à sn place qu'un de ces écheveaux de soie dorés et dévidés, que les laveuses de cocons suspendent à la haie des prés pour les sécher au soleil.
Dans la demi-ombre du fond le plus obscur du bois de chênes, un jeune homme observe de loin cette scène de loisir domestique à la campngne; il marche à pas inégaux d'un chêne à l'autre, la mousse amortit le bruit de ses pieds ; il tient à la main un livre dont les pages sont blanches, il s'arrête par intervalles pour y crayonner quelques lignes.
Ce que j'y écrivais ce jour-là. le voici : hélas I je ne me doutais pas que ces vers seraient sitôt des larmes l