‹ Le manuscrit de ma mèreChapitre 8 sur 32 · PENSÉE DES MORTS · texte numérisé non relu

PENSÉE DES MORTS

Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon;

V< ilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de l'aile L'eau dormante des marais ; Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forets.

L'onde n'a plus le murmure Dont elle enchantait les bois> Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n'ont plus de voix.

Le soir est près de l'aurore ; L'astre à peine vient d'éclore Qu'il va terminer son tour :

Il jette par intervalle Une lueur, clarté pâle Qu'on appelle encore un jour.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon ;

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison.

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amours.

Toute herbe aux champs est glanée.

Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents.

Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l'aigle abandonne aux airs Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissés mûrir!

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison;

Et quand je dis en moi-même :

a Où sont ceux que ton cœur aime? »

Je regarde le gazon.

L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau.

Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau ; Tous ceux enfin dont la vie, Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière :

« Yous qui voyez la lumière, De nous, vous souvenez-vous ? »

Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ? Yont-ils peupler ces îles de lumière, Ou planent-ils entre le ciel et nous ? Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de sœur, et d'amante, et de femme ? A ces appels ne répondront-ils pas?

Non, non, mon Dieu! Si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire :

I\os pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah! dans ton sein que leur âme se noie! Mais garde-nous nos places dans leur cœur. Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?

LE MANUSCRIT DE MA MÈRE. i :>

Étends sur eux la main de ta clémence! Ils ont péché, mais le ciel est un don ! Ils ont souffert, c'est une autre innocence! lis ont aimé, c'est le sceau du pardon!

Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent; Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, 0 Père, ô juge suprême, Ah! ne les vois pas eux-même; Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix ;

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts ;

Si ton œil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront;

Si tu dis à l'innocence :

« Monte et plaide en ma présence 1 »

Tes vertus se voileront.

iG LE MÀMSCr.IT DE MA MÈRE.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité; Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité.

Tu dis au soleil d'éclore, Et le jour ruisselle encore!

Tu dis au temps d'enfanter, Et l'éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les épand sans les compter!

Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir.

Tu vis! et tu vis! Les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main ; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas ! ces trois mots de l'homme ; Hier, aujourd'hui, demain!

0 père de la nature, Source, abime de tout bien, Ilicn à toi ne se mesure ; Ah! ne te mesure à rien 1

Mets, ô divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant!

Triomphe, ô vertu suprême, En te contemplant toi-même !

Triomphe en nous pardonnant !

Quand le jour baisse, je rentre à pas lents à la maison; je m'enferme dans la petite chambre haute et voûtée, dont la fenêtre qui fait face au clocher du village recueille comme une oreille articulée et répercute sous la voûte sonore les tintements de la cloche et les lourdes rafales du vent. Car la nature et la religion semblent d'accord, dans cette saison et dans cette journée, pour rappeler la pensée des survivants à la tombe. Le sonneur, suspendu à la corde du clocher depuis le matin du 1er novembre jusqu'à l'aube du jour suivant, répand infatigablement dans le jour et dans les ténèbres ce tocsin gémissant des souvenirs, qui évoque du cœur de chacun les mémoires sur lesquelles la pelletée du fossoyeur a

été jetée dans le champ des morts. Cette cloche, échauffée par les coups incessants du battant, semble se torturer et se briser par instants comme une fibre humaine. C'est cette impression que j'exprimai ici même, et au même jour que celuici, il y a peu de temps, dans des strophes qui me remontent à la mémoire.

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