‹ Le manuscrit du chanoineChapitre 2 sur 6 · PASSAGE CHOISEUL, 3]-)I · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 3]-)I

Le

Manuscrit du Chanoine

, bande des a Compagnons du Cyclamen » s'était formée d'une façon for:

peu épique, à table d'hôte et le long des routes, pendant une saison aux eauxd'Aix- > en-Savoie. Parmi ta société mélangée de mon- ^ dains, d'artistes, de joueurs et de malades, qui ^-. villégiature au bord du lac du Bourget, quatre ~" personnes d'âges, de conditions et de sexes diffé- : rents, se rencontrèrent par hasard pendant l'été --: de 1898. Attirées par de secrètes affinités, elles

se rapprochèrent, et voici comme cette heureuse conjonction se produisît :

Celui qui servit de centre d'attraction s'appelait Claude Lézian. Ses amis l'avaient surnommé a le Poète », non qu'il fût un professionnel, mais parce qu'il possédait vraiment une âme de poète, imaginative et crédule, très éprise de beauté, toujours prête à s'étonner, à s'enthousiasmer et à se laisser piper en matière de sentiment. Bien qu'appartenant au monde des affaires, il avait les goûts d'un lettré; c'était un garçon sensible, généreux, chevaleresque et par conséquent prédestiné à devenir souvent la dupe de son cœur. On racontait qu'il avait passionnément aimé une femme dont il s'était ensuite séparé, parce qu'elle le trompait. On ne savait au reste rien de précis sur cette mystérieuse histoire; Claude n'en parlait jamais. Il se consolait de sa solitude en voyageant, en collectionnant des œuvres d'art et en aimant la nature qui, du moins, ne le trahissait pas. Â cette époque, Lézian avait passé la quarantaine; mais ses déboires, tout en le teintant de mélancolie, n'avaient ni desséché son cœur, ni tari son enthousiasme. Maigre et d'apparence frêle, il demeurait alerte et résistant. Une barbe blonde, mêlée de fils blancs, encadrait son visage

aux traits fatigués; un sourire bienveillant et résigné effleurait ses lèvres un peu boudeuses; ses yeux gris dardaient un regard droit, fier et néanmoins sympathique; de toute sa personne émanaient une dignité courtoise, une noblesse et une réserve qui faisaient dire sur son passage : Voilà un gentleman.

Venu à Aix pour une cure d'eau, Lézian s'était vite fatigué du monde désœuvré, équivoque et bruyant qui s'agitait autour de lui. Il songeait déjà à fausser compagnie à son médecin et à s'enfuir dans la montagne, quand il se trouva placé, au dîner, près d'un nouvel arrivant, dont la tournure lui rappelait quelqu'un de déjà vu. Au milieu des femmes en toilette de soirée et des hommes en frac, qui enguirlandaient la longue table, ce convive au veston gris et à la cravate de couleur semblait détonner. Les maîtres d'hôtel impeccables le considéraient avec des mines choquées, mais lui n'en avait cure. Il continuait d'expédier son potage, comme s'il eût mangé seul, au coin d'un bois. Il flottait entre trente-huit et quarante ans. Trapu, mais bien râblé, les épaules larges et solides, le teint coloré, le nez aux narines mobiles, orné d'un binocle, il portait ses moustaches brunes en brosse et ses favoris en côtelettes; son

front carré surmonté d'une forêt de cheveux drus et moutonnants, ses yeux fouilleurs séparés par des plis verticaux creusés entre d'épais sourcils, indiquaient Thabitude de l'observation attentive et de la réflexion. Ayant vidé son assiette au moment où Claude Lézian s'asseyait à côté de lui, il releva la tête, ses yeux rencontrèrent ceux de son voisin, et tous deux eurent en même temps le sursaut de gens qui se retrouvent après s'être perdus de vue.

— Comment, c'est vous, mon cher « Poète », s'écria l'homme au binocle, voilà ce que j'appelle une bonne fortune, dies albo notanda lapilloL..

Lézian, lui aussi, avait vite reconnu dans le nouveau convive un ancien élève de l'École des Chartes, Marins Colombier, paléographe et collectionneur passionné, avec lequel il s'était souvent rencontré chez les marchands de curiosités.

— L'agréable surprise est pour moi, mon cher « Savant », répondit-il, que faites-vous à Aix? Êtes-vous malade ou êtes-vous devenu joueur?

— Ni l'un ni l'autre... J'avais simplement besoin d'éclaircir un point douteux à propos d'une inscription de VQ4rc de Campanus... Maintenant je suis fixé et je pars demain matin pour le Châtelard, afin de visiter les ruines de l'ancien château

des ducs de Savoie; après quoi je reviendrai à pied par les Bauges... L'excursion est intéressante, voulez-vous être de la partie?

— Avec joie... Aix m'ennuie, et je méditais précisément une fugue en montagne.

Et ce fut ainsi que, le lendemain matin, une voiture les conduisit au Châtelard. Quand ils eurent passé deux jours dans l'ancienne petite ville forte des ducs, et que Marius Colombier en eut employé une bonne partie à compulser les poudreuses archives municipales, ils décidèrent de parcourir pédestrement les pastorales montagnes des environs. Par une bleue matinée de la dernière quinzaine d'août, ils s'acheminèrent, bâton en main et sac au dos, sur la route de la Motte, gravirent les flancs gazonneux du mont Chabert et se trouvèrent en plein massif des Bauges. Tout autour d'eux, dans une lumière argentée, des croupes vertes de la base au sommet s'arrondissaient, coupées de profondes vallées et limitées à l'horizon par les crêtes du Semnoz ou les murailles abruptes du Trélod. Parmi ces cimes mamelonnées, les clarines des troupeaux vaguant dans les hauts pâturages tintinnabulaient et résonnaient comme les accords d'un orgue invisible; le vent matinal apportait de toutes

parts des odeurs d'herbes fauchées. Sur ce paysage alpestre planait une allègre sérénité. Claude Lézian, surexcité par Tair pur et les notes mélodieuses qui semblaient pleuvoir du ciel, se sentait ragaillardi et devenait presque lyrique. Il avait arraché une touffe d'herbes aromatiques et les respirait voluptueusement :

— Comme ça sent bon! s'écriait-il, j'ai vingt ans de moins sur les épaules. Cette musique éparse dans Tair, ces vertes odeurs de sève, me remettent la joie et la jeunesse au cœur.

— O poète! murmurait indulgemment Colombier, vous vous laissez prendre par les beautés extérieures et purement matérielles.

— La beauté des choses, comme dit Keats, répliquait Lézian, n'est-elle pas une source de joie éternelle ?

— Oui, éternellement changeante et caduque... Il n'y a de durables et vraiment substantielles que les jouissances de l'esprit. L'ivresse passagère que donne le spectacle de la nature ne vaudra jamais la volupté qu'on goûte à retrouver le a Livre de raison :b d'un bourgeois du xviii® siècle ou les lettres originales d^une honneste dame du xvi^. Sur ces pages jaunies une main vivante s'est posée, une main toute palpitante

et enfiévrée par les émotions de ce temps-là. A mesure qu'on déchiffre chaque ligne, on sent un siècle défunt ressusciter avec ses plaisirs et ses chagrins intinies, ses vices et ses vertus, ses passions et ses ridicules. C'est de la vie humaine qu'on recrée, et il n'y a pas de joie comparable à celle-là, parce qu'elle est purement intellectuelle. Les âmes sont autrement curieuses, autrement entrecoupées d'abîmes que les montagnes. La nature verdit et fleurit machinalement ; l'homme a conscience de ses grandeurs et de ses misères...

— La nature me console, repartait Lézian, tandis que vos exhumations du passé me troublent et m'attristent... J'y retrouve le reflet des peines, des préoccupations et des déceptions qui m'ont désolé moi-même et qui sont le lot de l'humanité.

— Pouvez-vous dire ça, vous, un amateur de portraits et de bibelots rares?... Pourquoi les collectionnez-vous alors?

— Parce qu'ils me donnent une jouissance d'art et une impression de beauté.

— Une beauté relative et conventionnelle, car le Beau d'hier ne sera peut-être plus le Beau de demain... Non; à mes yeux, bibelots et portraits

n*ont de véritable valeur que parce qu'ils sont les témoins de l'existence d'autrefois, parce qu'ils me renseignent sur la façon de vivre et de penser, sur les âmes des gens qui les ont créés, maniés, associés à leur intimité... Voilà ce qui me les rend précieux et désirables...

Pendant que s'agitait cette discussion, ils avaient insensiblement descendu les pentes herbeuses de la montagne. Us cheminaient maintenant dans un sentier caillouteux, bordé de saules et de viornes, parmi lesquels çà et là des chênes dressaient leurs troncs noueux et leurs cimes étêtées. Le soleil au zénith dardait d'aplomb sur cette sente sans ombre et faisait brasiller, dans un repli de vallée, les brunes toitures d'un petit village, tapi à la fourche de deux routes. Au même moment, midi sonna à un clocher d'ardoise qui scintillait en pleine lumière. Les deux touristes, alourdis par la chaleur, traînaient le pas et devenaient silencieux. Marius Colombier consulta sa carte :

— Ce village doit être Bellecombe , déclarat-il; j'aime à croire que nous y dénicherons une auberge ou un cabaret... Je meurs de faitn et de soif...

Ils atteignirent enfin le village, dont l'unique

rue en pente dévalait vers un ruisseau, et ils découvrirent non sans peine l'auberge située à l'angle d'une étroite ruelle. Seulement la porte était close; les hôtes étaient « en champs 9, dit une voisine qui s'offrit pour aller quérir la cabaretière. Au bout d'un quart d'heure d'attente sur les degrés du seuil, ils virent en effet l'hôtesse qui accourait en nage et qui les introduisit dans une salle fraîche, meublée d'une longue table et de bancs, éclairée par une étroite fenêtre où fleurissait un géranium rouge. Les murs blanchis à la chaux étaient décorés d'un portrait du Présisident de la République et de chromolithographies aux couleurs criardes. Pendant que Claude les examinait distraitement, Colombier discutait le menu avec la cabaretière.

— Ma fi, monsieur, disait celle-ci, je n'ai pas grand'chose à vous servir... Nous voyons si peu de monde ici que nous ne faisons pas de provisions... Je puis vous fricasser une omelette... Avec une salade et un quartier de jambon, aurez-vous à votre suflisance?

— Va pour le jambon et l'omelette, répondait le « Savant », mais que cette dernière soit copieuse... N'épargnez ni les œufs ni le beurre!... Et le vin... ne l'oubliez pas !

lO LE MANUSCRIT DU CHANOINE

— Je vous monterai du vieux vin de Montmélian en bouteille...

— Parfait!... Et maintenant pressez-vous, car nous avons Festomac dans les talons.

Adossés au mur et allongés chacun sur un banc, ils attendaient impatiemment le déjeuner. Une fillette de douze ans vint couvrir le bout de la table d'une nappe de toile bise et y dressa le couvert. Déjà l'appétissant fumet des œufs répandus sur la poêle leur parvenait à travers la porte entre-baillée, quand ils perçurent au dehors le bruit d'un dialogue fort animé :

— Non, mes pauvres dames, s'écriait l'hôtesse avec des intonations effarées, impossible!...

— Nous avons faim et il n'y a pas d'autre auberge, objectait une voix musicale.

— J'en ai bien du regret, mais il n'y a plus rien dans notre garde-manger.

— Allons donc, et cette omelette?...

— Elle est retenue par deux messieurs à qui je vais la servir.

— Peut-être, insinuait gaiement une seconde voix féminine, vos voyageurs consenteraient-ils à la partager avec nous?

— Ça, répliqua l'hôtesse, ce n'est pas mon affaire...

Marius Colombier ne bougeait pas, mais Claude Lézian, qui avait prêté plus d'attention à ce colloque, s'était hasardé dans l'allée où il aperçut deux jeunes femmes en tenue d'alpinistes... bâton en main, jambes guêtrées, jupes courtes découvrant de fines chevilles et des brodequins de cuir jaune, chapeaux de paille ornés de bouquets de cyclamens fraîchement cueillis. — Sur la baie lumineuse de la porte d'entrée les élégantes silhouettes des deux voyageuses se découpaient nettement. La plus âgée, souple, élancée et mince, touchait à la vingt-huitième année. Sur un cou flexible son visage au teint mat, encadré dans des bandeaux noirs crêpelés, faisait penser aux figures des vierges de Luini. Il en avait le délicat ovale allongé, les lèvres voluptueusement spirituelles, les grands yeux bruns virginalement baissés, avec une flamme fîirtive entre la frange des cils. — La plus jeune et la moins grande ressemblait à sa compagne, mais avec des traits plus accusés, quelque chose de massif dans le bas du visage et de résolument volontaire dans le front. Elle avait moins de grâce et plus de force; sa physionomie très ouverte, ses yeux clairs, sa bouche Êicilement rieuse avaient le charme d'un bon fruit sain et fondant.

Au bruit de la porte brusquement poussée, l'aînée se retourna et Claude eut une agréable surprise en reconnaissant Sylvie Alassio, une artiste qu'il avait jadis entendue chanter à la S cala et à Monte-Carlo, et dont il avait admiré le jeu expressif ainsi que la caressante voix de mezzosoprano.

— Mesdames, dit-il en saluant, nous serons trop heureux de vous offrir la moitié de notre déjeuner, si vous voulez bien l'accepter.. .

— Eh! s'écria la chanteuse en reconnaissant à son tour son interlocuteur, va hene, c'est monsieur Lézian... Si nous acceptons? mais avec joie, cher monsieur! Sauvées, Francine, nous sommes en pays ami...

Claudf prenait à part l'aubergiste et lui enjoignait de se procurer à tout prix un supplément de victuailles dans le village; il introduisit les voyageuses daus la salle basse où son compagnon restait paresseusement étendu sur son banc. A l'aspect des deux dames, ce dernier tressauta, puis se leva en fronçant les sourcils, tandis que Lézian procédait aux présentations :

— M. Marius Colombier, chef aux Archives nationales; mademoiselle Sylvie Alassio, du théâtre de la Scala, et...

— Francine, ma sœur, ajouta Sylvie... Nous sommes confuses, messieurs, de venir, comme des rogne-porrions, prendre une part d'un repas peut-être déjà trop court pour vous.

— Et nous, nous sommes enchantés de cette bonne fortune... déclara Lézian; votre charmante compagnie donnera une saveur exquise à notre déjeuner.

— D'ailleurs, dit en riant Francine Alassio, nous le mangerons de si bon appétit que vous aurez plaisir à nous voir y faire honneur...

Le rire épanoui de la jeune fille gagna sans doute le cœur de Marius, car son visage se désembrunit. Avec une galanterie un peu gauche, il s'empressa de débarrasser les deux sœurs de leurs alpenstocks qu'il alla soigneusement ppser dans un coin, tandis que celles-ci enlevaient leurs chapeaux et lissaient leurs cheveux devant un étroit miroir étoile. Les cyclamens roses fixés au corsage des. dames répandaient dans la salle leur sauvage odeur de muguet; ils faisaient rêver d'ombre fraîche et de bois mouillés par l'eau des torrents.

La petite servante avait apponé deux nouveaux couverts, puis l'omelette dorée, épaisse, onctueuse, fît son apparition et les convives l'expédièrent vivement. Quand la première faim fut

calmée, Francine Alassio, qui aimait à se rendre utile, remplit les verres à la ronde. Sylvie coupa son vin d'une eau limpide que maintenait glacée un broc de faïence, et vida son verre d'un trait :

— Ah I dit-elle avec béatitude, quel délice de boire frais quand on a fait quatre lieues au grand soleil!

Elle passait le bout de sa langue sur ses lèvres humides, et derrière son pince-nez, Marius Colombier observait, non sans plaisir, ces façons de chatte gourmande :

— Vous étiez dans la montagne, mesdemoiselles? demanda-t-il.

— Nous venons d'Allèves, répondit Francine, mais nous avons pris le chemin des écoliers... En voyage, Sylvie est très fantaisiste.

— Oui, ajouta l'aînée, je déteste la ligne droite et les grandes routes... Dans notre association, ma petite sœur représente la sagesse et moi la folie... Bien qu'elle soit de cinq ans ma cadette, c'est elle qui administre la communauté.

— Heureusement ! interrompit en riant Francine, sans quoi on déjeunerait de pain sec et on dînerait d'une chanson...

— Elle est méthodique comme une petite bourgeoise et moi je suis un peu bohème, avoua

LE MANUSCRIT DU CHANOINE If

Sylvie... Que voulez-vous? J'ai été déplorablement élevée. Mon père était d'origine italienne, ma mère était Parisienne; j'ai hérité des embal-" lements de l'un et de l'esprit capricieux de l'autre. Tous deux appartenaient au théâtre et ne s'occupaient de moi que pour me gâter. Dans les commencements, nous courions la province et nous vivions insoucieusement comme des oiseaux sur la branche; il m'en est resté je ne sais quelle humeur légère et vagabonde. En dehors de mon art, je ne prends rien au sérieux, je suis la femme du premier mouvement... Il m'en a cuit et il m'en cuira encore, je le sais, mais je reste incorrigible. Quand j'ai commis une sotdse, ma sœur c Sagesse 9 intervient, raccommode tout du mieux qu'elle peut et trouve encore le moyen de m'égayer et de me remonter, pendant les heures de dépression qui suivent immanquablement mes coups de tête. Parmi cent autres qualités, elle a le rare mérite d'être raisonnable et de ne pas en abuser pour m' accabler de sa raison.

— Bah I déclara Francine, quand le mal est fait, à quoi bon l'exaspérer en s'obstinant à mettre le doigt sur la plaie ?... Ainsi, ce matin j'avais prévu que nous risquerions de déjeuner par cœur et je l'avais engagée à se munir de

l6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

quelques provisions, mais elle déteste se charger de paquets, et quand, vers midi, son estomac a commencé à crier la faim, j'aurais été bien avancée en lui reprochant son imprévoyance!...

— Tu vois pourtant que tout finit toujours par s'arranger, observa Sylvie.

— Oui, grâce à ces messieurs ; mais s'ils n'avaient pas été là I

— S'ils n'avaient pas été là, nous aurions eu l'omelette à nous toutes seules, répliqua légèrement Sylvie en découpant le jambon.

— Et, dit Claude Lézian qu'amusait la conversation des deux sœurs, vous ne craignez pas de vous avenmrer ainsi en pleine montagne?

— Nenni; les Savoyards sont les plus honnêtes gens du monde, et il ne nous est jamais rien arrivé... J'ai horreur d'être pilotée par un guide qui empiète sur ma liberté, et j'adore voyager à pied... C'est le seul point sur lequel, ma sœur et moi, nous nous entendons complètement. Courir la montagne, à l'aventure, sans trop savoir quel gîte on trouvera le soir, escalader les sommets, se griser d'air pur, découvrir des paysages inconnus et inattendus, c'est le rêve... Nous ne sommes ni l'une ni l'autre petites-maî- >/ tresses, nous grimpons comme des chèvres et

savons aussi bien que vous autres hommes nous accommoder de tout, en voyage. Nous emploierons nos vacances à bien voir ce pays-d qui esc admirable; demain nous visiterons le lac d'Annecy... Y êtes-vous déjà allé?

— Oui, répondit Claude dont le visage prit soudain une expression de mélancolie, j'y ai passé plusieurs étés au temps de ma jeunesse... Je n'y suis plus revenu depuis...

— Pourquoi n'y retourneriez-vous pas? insinua Marius Colombier; je n'y suis jamais allé, moi, mais je me suis laissé dire qu'il y a là- bas une ancienne abbaye de bénédictins, où on pourrait peut-être faire quelques trouvailles intéressantes, et cela me met l'eau à la bouche... Lézian, puisque vous êtes libre, laissez vous tenter, servez-moi de cicérone... Puis il ajouta, en s'adressant aux deux jeunes femmes :

— Même, si vous n'y voyez pas d'indiscrétion, mesdames, nous pourrions excursionner en votre compagnie... Nous sommes assez mûrs, Lézian et moi, pour être des chaperons peu compromettants. Vous avez bien voulu partager notre omelette, accordez-nous la grâce de partager avec vous les plaisirs d'un voyage en zigzag autour du lac...

l8 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

— Au fait, déclara de prime-saut Sylvie, nous formerions une caravane et ce serait amusant... Qu^en penses-tu, Francine?

— Moi, repartit la cadette après un moment de réflexion, je trouve la proposition à la fois très pratique et tout à fait acceptable...

— Bravo! s'exclama Colombier, du moment que la sage Minerve a parlé, l'affaire est entendue!...

Il remplit les verres, éleva le sien à la hauteur de l'œil et reprit :

— Mesdames, je bois à l'heureuse fortune qui a amené cette rencontre et aussi à la future caravane!... Ne serait-il pas à propos de lui donner un nom et un emblème qui nous serviraient de ralliement?...

— En ce cas, dit Sylvie, détachant de sa ceinture le petit bouquet de cyclamens sauvages qui exhalaient encore leur fine odeur de muguet, choisissons-lui pour emblème et pour marraine cette fleur, qui est le charme des forêts savoyardes et que les gens du pays appellent « la violette des Alpes... ]>

Elle dénouait le bouquet de fleurs roses et en offrait une touffe à chacun des deux convives masculins :

— Messieurs, déclara-t-elle, je vous fais compagnons du Cyclamen !

— Donc, poursuivit Marius Colombier en balançant de nouveau son verre, je bois aux prochaines excursions de la bande du c Cyclamen... » Puisse-t-elle, grâce à la magique influence de nos aimables compagnes, me conduire vers quelque vieux logis où je découvrirai des documents inédits sur l'histoire de la Savoie!... Voyons, ami Lézian, déridez- vous... Vous serez le poète de la bande et vous la célébrerez en prose et en vers...

— c^/iiwm'/ chanta Sylvie, comme la Zerline de Von Juan... Et vive la Bohème en voyage!

On trinqua gaiement. Il fut convenu que par le plus court chemin on regagnerait Aix, où l'on se munirait des bagages strictement indispensables; le lendemain on prendrait ensemble le train d'Annecy.

Et le long des routes déjà plus ombreuses, réconfortés par la perspective de cette fugue pleine de promesses, les quatre compagnons s'acheminèrent vers Alby, d'où une voiture de louage les ramena à Aix à la nuit tombante.

>^rv^

ROIS heures après midi. Le ciel est d'un k^ l^jWi bleu méridional, à peine ouaté çà et %fj^y là de minces nuages blancs presque immobiles. Lézian et Colombier arpentent déjà le trottoir de la gare d* Aix. Il fait très chaud ; Marius tient son chapeau d'une main et de l'autre s'éponge le front. Bientôt Sylvie et Francine Alassio, en claires robes de serge, apparaissent sur le seuil de la salle d'attente.

— Nous ne sommes pas en retard? dit l'aînée en tendant la main aux deux amis.

— Le train n'est pas encore formé, répond

Claude; nous arriverons juste à Annecy pour le bateau de six heures...

— Et où couchera-t-on? demande la prévoyante Francine.

— Je propose de faire d'abord le tour du lac et de ne choisir qu'au retour la station la plus attrayante.

— Adopté, approuve Sylvie, je suis en tout pour l'imprévu... Nous prendrons d'abord un bain de fraîcheur sur le bateau et nous nous déciderons d'inspiration...

— A condition cependant que l'auberge soit propre et logeable, objecte Francine... Je regrette de ne pas m'être renseignée d'avance sur les hôtels qu'on peut trouver au bord du lac et sur l'itinéraire à suivre...

Le train vient se ranger au long du quai. Les voyageurs sont peu nombreux; parmi les derniers arrivants, Claude aperçoit une figure de connaissance, et se tournant vers Francine Alassio :

— Parbleu, mademoiselle, vous allez être servie à souhait... Je vois là-bas un des hommes qui connaissent le mieux le pays que nous voulons visiter... C'est un alpiniste infatigable, un botaniste plein d'expérience et le plus aimable des célibataires... S'il consent à être des nôtres,

nous aurons un guide précieux et un charmant compagnon...

Ayant achevé, le « Poète » se dirige vivement vers le personnage signalé, lui frappe sur l'épaule et, après les exclamations de surprise, les congratulations et les shake-hands de rigueur, le met au courant des intentions de la bande.

Le voyageur sourit, examine du coin de Toeil les deux jeunes femmes, et paraît agréablement impressionné. C'est un homme de taille moyenne, vêtu d'une jaquette bleue et d'un gilet de piqué blanc. Bien qu'il touche à la cinquantaine, il a la tournure juvénile et la mine avenante. A l'abri du feutre gris cabossé, ses clairs yeux bleus ont une expression amène et sympathique; ses moustaches blondes retombent sur des lèvres gourmandes et malicieuses; sa finesse savoyarde se dissimule sous un air de bonhomie joviale. Lézian, lui saisissant la main, l'entraîne vers ses amis dont il décline les noms.

— Je vous présente, continue-t-il ensuite, le docteur César Lettraz, médecin à ses heures, grand coureur de montagnes le reste du temps... La flore des Alpes n'a pas de secret pour lui; les chaléians et les bergers, qu'il médicamente gratis, le portent dans leur cœur... Je lui ai dit quel

plaisir nous aurions à l'enrôler dans notre bande et il consent à nous piloter à travers une contrée qui lui est familière...

— Tout le plaisir sera pour votre serviteur, mesdames, réplique le docteur en s'adressant aux deux soeurs avec un sourire qui découvre ses dents blanches... Je vous demanderai seulement, quand nous débarquerons à Annecy, la permission de passer chez moi pour y revêtir le costume de rigueur.

— En attendant, s'écrie Marius Colombier, nous allons vous décorer de notre ordre.

Il fait signe à la marchande de fleurs qui stationne près de la boutique aux journaux, dévalise son éventaire, distribue des bouquets de cyclamens à la ronde et en plante un dans la boutonnière du docteur...

— Ha! ha! observe celui-ci d'un ton narquois, vous aussi, vous favorisez une oeuvre de destruction?... Pour peu que le gaspillage des cyclamens continue, nous verrons bientôt cette jolie fleur disparaître de nos forêts savoyardes. Si seulement on se contentait de cueillir les tiges épanouies; mais nos paysans, qui sont âpres au gain, s'attaquent maintenant aux bulbes de la .plante. Ils les arrachent par centaines, pour satisfaire les

caprices des étrangers et ils ne s'aperçoivent même pas qu'ils tuent la poule aux œufs d'or...

Le sifflet du train l'interrompt; on va partir, et toute la bande se hâte de monter dans un compartiment; mais dès que le convoi esc en marche, le docteur Lettraz recommence à parler de ia dilapidation des plantes alpines, qui paraît être un de ses dadas.

— Si nos administrateurs, poursuit-il, voyaient plus loin que leur nez, ils puniraient d'une force amende l'arrachement des bulbes *, mais ils ne s'occupent que de politique et se soucient comme d'une guigne de la disparition des espèces. Nos voisins de Suisse sont aucremenc perspicaces ec prévoyancs. Au lieu de colérer l'enlèvemenc de leurs plances rapes, ils en favorisenc le repeuplemenc. Chez nous autres botanistes, lorsqu'on se trouve en présence d'une plante qu'on désire emporter, il est de règle de ne jamais arracher tous les individus qui poussent au même poinc, et d'en laisser subsister au moins deux ou trois pour la reproduction. Mais les profanes, les Philistins n'ont point ce respect des végétaux, ni

* Depuis que ceci a été écrit, les préfets de l'Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie ont pris des arrêtés pour prohiber Tarrachement et l'exportation des plantes rares de la montagne.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 2f

ces Sages ménagements. Ils dévastent tout avec une déplorable insouciance. Et c'est ainsi que chaque année la montagne perd ce qui fait sa grâce et sa beauté. Il suffît qu'une fleur rare devienne un moment à la mode, pour qu'un tas de sacripans se permettent de saccager tout un canton. En ce moment, c'est l'edelweiss et le cyclamen qui sont menacés ; demain, on s'attaquera au sabot de Vénus, au lys martagon, à l'oreille d'ours et au chardon bleu ; toutes les plus nobles espèces y passeront. Et ce n'est pas seulement la flore alpestre qui s'appauvrit, la faune a le même sort. L'ours, chez nous, est devenu quasi un animal fabuleux, le chamois se fait rare, la gelinotte diminue et le coq de bruyère est presque introuvable...

— M. Lettraz a raison, déclare Marius Colombier, je comprends son émoi, quand je songe à la sauvagerie des gens qui brûlent les manuscrits.

D'un souriant clin d'œil, le docteur remercie son interlocuteur et continue :

— Les Romains ont eu tort de dire que la propriété est le droit d'user et d'abuser des choses, utendi et ahutendi. L'homme n'a pas le droit d'abuser de la nature... Il doit se conduire avec elle « en bon père de famille », et c'est le devoir des

particuliers comme de TÊtat d'y tenir la main, sans quoi nos montagnes n'auront bientôt plus ni fleurs, ni oiseaux, ni forêts.

— Docteur, vous me faites frémir, s'exclame Sylvie; désormais quand je me cueillerai un bouquet, je songerai à vous et je me souviendrai de vos conseils.

— S'ils vous inclinent à penser à moi, madame, répond galamment César Lettraz, je serai payé au centuple...

Pendant ce temps, le train file à toute vapeur. Il a déjà dépassé Rumilly, et tout à coup, par la baie ouverte de Tune des portières, on aperçoit, à droite, des cimes aériennes se détachant sur le bleu du ciel.

— Voici, murmure Lézian, les premières crêtes des montagnes qui entourent le lac... La plus haute est la Tournette.

Sylvie, assise en face de lui, prête seule attention à ses paroles; elle suit la direction de son regard et contemple les cimes argentées et fuyantes jusqu'à ce qu'elles aient disparu. Une demi-heure s'écoule et le train s'arrête enfin à Annecy. A l'exception du docteur qui court chez lui s'accoutrer pour le voyage, toute la bande saute dans le car qui fait le service du bateau.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE If

Le vapeur en partance, le éMont-lSlanc y encore immobile, mire dans le chenal du Thiou sa coque blanche et sa cheminée fumante. Le rauque bouillonnement de la chaudière gronde à Tintérieur et imprime une sorte de vibration au parquet du pont déjà grouillant de passagers : touristes en route pour Chamonix, habitants des villas riveraines, séminaristes en vacances, paysannes revenant du marché. Sur le quai baigné de soleil, les portefaix transbordent des marchandises et des bagages. A la lisière ombreuse du Jardin public, des promeneurs aux mines badaudes stationnent curieusement; des femmes et des enfants, qui ont accompagné quelques voyageurs, agitent leurs mouchoirs en signe d'adieu et redoublent ostensiblement leurs amicales démonstrations, tout en trouvant in petto que le Sfont-'Blanc tarde bien à démarrer. Au moment où trois coups de sifflet impatients annoncent enfin le départ, le docteur apparaît sur le quai. Guêtre jusqu'aux genoux, chaussé de gros souliers ferrés, portant sur le dos son sac surmonté d'une boîte verte de botaniste et tenant en main un noueux bâton à la pointe de fer, il franchit d'un pas alerte le pont volant et va rejoindre la bande qui commençait à s'inquiéter. Comme si

elles n'attendaient plus que lui, les roues à palettes se mettent à tourner en éparpillant des poussières de gouttelettes irisées, et le bateau sortant du chenal débouche dans le lac.

En arrière, la ville avec ses toitures aiguës, ses aiguilles de clochers, et plus haut, le château des ducs de Nemours aux lourdes tours quadrangulaires, se découpent nettement sur le fond d'or du ciel. A droite, les façades des villas éparses dans la verdure sèment de taches blanches les pelouses mamelbnnées des Marquisats et les châtaigneraies de la Puya. A la pointe du Jardin public, une éblouissante escadre de cygnes couleur de neige vogue lentement dans le sillage des barques de pêcheurs. En avant, le lac étale à perte de vue sa nappe d'un bleu piqueté d'étoiles diamantées, dans l'encadrement des montagnes aux nobles lignes, qui lui font comme une royale couronne. L'air est d'une si limpide transparence qu'on distingue de très loin leurs formes originales et variées. Le docteur nomme aux deux sœurs et à Marius toutes ces cimes l'une après l'autre: la haute muraille cyclopéenne du Parmelan, qui s'avance comme un bastion au-dessus de la vallée du Fier, et en face, le long fronton du Semnoz drapé de forêts; le mont sourcilleux

de Veyrier; la double croupe parallèle des montagnes d'EntreverneSy pareilles à d'immenses vagues figées; le front cornu du Charbon, les mamelons de la Sambuy, et, dominant ces sommets de toute sa hauteur, la géante du Lac, la Tournette, tachée de neige et semblable à une ville de Titans à demi démantelée. A l'horizon, borné par les dents du mont de l'Étoile, cinq ou six plans de montagnes s'étagent et fuient, noyés dans une claire vapeur lilas. Une poésie virgilienne imprègne ce paysage où les chaudes couleurs du Midi s'unissent à la verte fraîcheur des pays du Nord; où les champs de blé, les prés et les vignobles alternent avec les villages éparpillés au long des molles découpures des rives. Sylvie Alassio, dans un élan d'admiration, s'écrie :

— C'est beau, c'est un enchantement!

Void Veyrier avec ses vendangeoirs carrés qui se reflètent dans l'eau, ses rusdques manoirs que d'antiques noyers ombragent; voici, en face, Sévrier, dont la longue jetée court vers le lac parmi des roseaux frissonnants, et dont l'église élance sa flèche svelte entre un tertre de vignes et un bois de châtaigniers; on fait escale au ras des prairies où Menthon éparpille ses maisons autour d'un rocher boisé, dominé par la massive

architecture du château féodal de Saint-Bernard ; puis le bateau traverse le lac dans sa plus grande largeur, et à mesure qu'il s'avance vers Saint- Jorioz, le merveilleux décor du petit lac, masqué jusque-là par le promontoire du Roc de Chère, se découvre peu à peu. Il est sept heures; le soleil vient de s'enfoncer derrière le Semnoz, après avoir glissé à travers des archipels de nuages qu'il allume en passant et fait rutiler comme des îles d'or. Mais à peine a-t-il disparu à l'horizon, que toutes ces floconneuses nuées s'échevèlenc d'une montagne à l'autre et plafonnent le ciel ainsi qu'un immense treillis de feu où fleuriraient des milliers et des milliers de roses rouges. Cette féerique illumination empourpre le lac, dont la nappe mouvante apparaît teinte, ici d'une couleur vineuse, là d'une couleur de rubis. A leur tour, les cimes s'embrasent : les dents du Lanfont, les bastions de la Tournette, les murs crénelés du Charbon semblent éclairés par un incendie.

L'expansive Sylvie cherche Claude Lézian pour lui dire son enthousiasme et elle le trouve assis solitairement à l'avant du bateau, les yeux fixés sur le cirque radieux des montagnes du fond.

— Pourquoi faites-vous bande à parc? lui demande-t-elle en effleurant de la main son épaule.

— Parce que, répond-il en tressaillant, je suis dans un état d'esprit où Ton éprouve le besoin de s'isoler... Je ne puis me dérober aux ressouvenances du temps jadis et je me sens devenir morose. Quand vous m'avez parlé, j'étais en train de me répéter ces vers de Dante, que vous connaissez certainement :

Nessun maggior dolore, Che ricordarsi del tempo felice Nella raiseria...

— Ouï, répond Sylvie, je les connais, car j'ai joué jadis le rôle de Vesdemona... J'y mettais tout mon cœur. Je ne voyais plus le décor ni la rampe; je me croyais à Venise, avec la lagune au bas de ma fenêtre; je m'imaginais que ce c'était arrivé » et quand le gondolier passait en chantant les vers de Dante : a 11 n'est pire douleur que de se rappeler les jours heureux dans les jours de misère d, un frisson me glaçait tout le corps... Pourtant, quand j'y réfléchis, je trouve les paroles de l'Alighieri désolantes, et, si je m'en rapporte à mon expérience, elles ne me semblent pas vraies... Les minutes de joie s'envolent si

vite! le bonheur consiste surtout à les espérer ou à se les rappeler, et je serais plutôt de l'avis de Musset :

Un sotwenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur..,

— Croyez-vous?... Moi, je pense qu'il y a une part de vérité dans les vers des deux poètes... Oui, les minutes de bonheur n'ont que la durée d'une étincelle; oui, le souvenir est un enchanteur qui nous fait paraître à distance ces minutes de félicité plus belles qu'elles n'étaient réellement... Il nous donne l'hallucination du passé... Il n'y a qu'un instant, je l'avais encore; je perdais la notion du temps... Je voyais les vitres des maisons de Talloires s'illuminer au soleil couchant, les verdures d'Entrevernes s'assombrir, Jupiter descendre lentement dans le ciel vers la crête du Semnoz, et j'avais avec une rare intensité la sensation de me retrouver dans le milieu d'autrefois... Mais en même temps je savais que ce n'était qu'une illusion, et cela me plongeait dans une tristesse infinie. La satisfaction que j'éprouvais à revivre le passé était mêlée d'une amertume cruelle. Était-ce le regret de la jeunesse disparue? La conscience de la fuite irrévocable

du temps?... Un peu des deux, je suppose, mais la volupté du ressouvenir était misérablement gâtée par le sentiment de Tirretrouvable.,.

— Tout cela, déclare Sylvie, est trop subtil pouf moi... Voyez-vous, je suis une païenne... Je savoure passionnément les minutes heureuses... Il est vrai qu'elles s'envolent avec la rapidité d'une chevauchée de Valkyries, et qu'après... Eh bien, après, je les conserve dans mon souvenir comme des fleurs dans un herbier, et j'attends qu'il en passe d'autres, pour les saisir au vol et en jouir de même... A quoi bon remâcher des regrets ? Je préfère me nourrir de rêves...

— C'est que vous êtes jeune, soupire Claude, et que je ne le suis plus...

Le bateau vient de quitter Saint-Jorioz ; il oblique maintenant vers la rive opposée, en doublant la pointe du Roc de Chère. A ce moment, Sylvie et Lézîan sont rejoints par leurs compagnons qui poussent des exclamations admiratives. Le paysage du ce petit lac i> se hiontre dans toute sa beauté. A gauche, au fond d'une anse arrondie apparaît le village de Talloires, avec ses files de peupliers, ses vignobles étages, sa muraille de rochers semés de verdure, au-dessus desquels l'église de Saint-Germain est comme

suspendue en encorbellement. Plus haut, les deux Lanfont dressent leurs larges dents aiguës que le couchant colore d'une nuance lilas; plus haut encore, la formidable Toumette garde à la dme un chaud rayon de soleil, qui teint en mauve ses dernières plaques de neige. Près de la berge, comme un ouvrage avancé, les toits bruns et les façades jaune clair de l'ancienne abbaye, devenue un hôtel, enlèvent leur masse sur les vignes verdoyantes de la colline. — De l'autre côté du lac, très peu large en cet endroit, un petit village fume dans les arbres ; à l'extrémité d'une étroite presqu'île plantée de marronniers, le château de Duingt, reflétant dans l'eau sa tour blanche et ses toitures d'ardoise, semble faire pendant aux bàdments de l'ancienne abbaye.

— Voici l'anse de Talloires, dit le docteur Lettraz.

— Quel décor! s'écrie Marius Colombier ravi.

Pour la première fois peut-être la beauté du

paysage l'enthousiasme. Il s'anime, devient loquace, et des vers de Musset lui remontent à la mémoire. Il déclame en gesticulant :

Ei le bleu Titarèse et le golfe d'argent

Qui montre, dans ses eaux où le cygne se mire,

La blanche Oloossontie à la blanche Camyre!,,,

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 3f

— Mes amis, continue-t-il, Talloires a pris mon cœur, et surtout ceite vieille abbaye où les bénédictins ont vécu... A quoi bon chercher plus loin?... Voici le pays désiré; dressons-y nos tentes!...

— Puisque nous avons des retours, objecte la prudente Francine, ne vaudrait-il pas mieux pousser jusqu'au bout du lac, afin de tout voir avant de choisir un gîte?

— Désolé de vous contrecarrer, sage Minerve, . réplique impétueusement Colombier, mais où pourrions-nous giter mieux qu'en cet ancien monastère, peuplé de souvenirs suggestifs?...

— Je suis de l'avis de M. Colombier, ajoute Sylvie, le site est tout à fait prenant, et puisque nous voulons de l'imprévu, nous serons servis à souhait... Aux voix!

Francine est battue et l'on se prépare à la descente. Le bateau vient de stopper au minuscule ponton ombragé de peupliers. L'eau empourprée, qu'agitent les roues du éMonï''Blanc, semble remuer une jonchée de cyclamens roses. Sylvie, qui le remarque, affirme que c'est de bon augure et que ce petit port rustique souhaite à sa façon la bienvenue à la bande... D'un pied léger, faisant

résonner leurs bâtons sur les cailloux, les cinq compagnons s'avancent donc allègrement vers le massif de noyers qui sert de vestibule à la penâon de l'abbaye.

ORDÉE par les berges du lac et par un jardin, une cour herbeuse s'étendait devant l'hôtel, auquel on accédait par un large perron aux dalles disjointes. La façade nue, percée de hautes fenêtres; la cour négligée; les degrés usés par le va-et-vient de plusieurs générations d'hôtes divers; le frais clapotement de Teau contre le perré de la berge; tout cela était fait pour gagner le cœur de Marius Colombier. Le perron une fois gravi, la bande s'engagea dans un spacieux vestibule voûté, qui aboutissait au cloître. Les arcades trapues et très sobres d'ornementation subsistaient encore sur trois côtés de cette cour intérieure. Au milieu, un vieux

puits arrondissait sa margelle verdie par les capillaires. Au fond, un porche cintré laissait voir un second jardin dont un robuste figuier touffu décorait le seuil. Le crépuscule commençant veloutait de sa lumière assourdie Farmature du puits où s'entortillait un cep de vigne, les fûts des colonnes, les arcades massives. Au-dessus, le ciel semé de fines nuées se décolorait peu à peu.

— Ce cloître est charmant! s'écria Sylvie.

— Oui, accorda Marins, mais il est de construction relativement récente.

— En effet, expliqua Lettraz, il a été restauré au XVII* siècle; les offices, le réfectoire ainsi que les corridors et les cellules du premier étage datent de la même époque. Mais de l'autre côté du jardin dont ce figuier là-bas ombrage l'entrée, vous retrouverez les vestiges des constructions du X* siècle. De l'église élevée en l'an mille par la reine Ermengarde, il ne reste plus que quelques chapiteaux. En revanche, l'ancien prieuré, avec ses murs d'enceinte, ses tours ruinées, ses fenêtres à lancettes, garde encore la physionomie demi-monastique et demi-militaire des maisons religieuses du xi*. Des caves profondes forment la partie la mieux conservée de l'ancienne abbaye...

Pendant que Colombier rôdait autour des piliers du cloître, Francine, toujours pradque, réussissait à découvrir l'hôtesse et discutait avec elle la question du gîte et du souper... L'hôtel était plein. Il fut convenu qu'on logerait les nouveaux venus dans l'annexe et qu'on donnerait aux dames c la chambre du Prieur ». C'était l'appartement le plus confortable de la pension : Renan y avait couché et on y jouissait d'une très belle vue sur le lac. Quant aux hommes, ils se contenteraient de simples cellules. Colombier et la sage « Minerve » se chargèrent de l'installadon des bagages et de Texamen des locaux. — Après avoir constaté que tout était en ordre, ils allèrent rejoindre leurs compagnons dans l'ancien réfectoire, devenu une profane salle à manger.

Les pensionnaires de l'hôtel avaient déjà dépêché une bonne partie de leur dîner; les survenants y gagnèrent d'être servis à une table séparée. Tous cinq ayant l'appétit aiguisé par la traversée, dégustèrent d'abord silencieusement le menu substantiel, composé de canetons rôtis, de pommes de terre à la Savoyarde et de lottes au bleu, pêchées dans le lac.

— C'est le poisson favori des indigènes, dit

Lettraz, en éventrant le sien pour en extraire le foie... Il y a un dicton local qui traduit très énergiquement la passion des riverains pour ce gade d'eau douce : a Pour une lotte, femme vend sa cotte... ^

— Ne vous fiez pas aux proverbes, répliqua Colombier, les trois quarts de leurs affirmations ne sont déterminées que par une puérile recherche de la rime. Pour moi, cette chair fade ne vaut pas une épingle... Par exemple, si le menu est quelconque, la salle à manger est réjouissante... Avez-vous remarqué comme les solives de ce plafond sont artistement ajustées?... Vous ne sauriez croire combien je me réjouis de loger sous le toit des bénédictins de l'abbaye de Talloires. Ces doctes moines avaient certainement des archives et une bibliothèque fort riches.

— Heu ! heu ! repartit le botaniste avec son sourire narquois, détrompez-vous... En fait de bibliothèque, les moines de céans ne possédaient guère que les futailles de leur cave, rangées en bel ordre chronologique. Deux bénédictins, dom Martenne et dom Durand, qui visitèrent Tabbaye vers 171 2, constatent dans leur Voyage littéraire^ que leurs confrères de Talloires ne se piquaient pas autant d'érudition que ceux de

Saint- Maur, et qu'ils cultivaient mieux leurs vignes que les sciences historiques... Quant aux archives du couvent, en 1793, le populaire les entassa dans la cour du cloître et en fit un large feu de joie, autour duquel les patriotes du cru vinrent danser une farandole...

— Les misérables! grogna le « savant », plus je vais, plus je donne raison à La Fontaine qui nommait le peuple

U animal aux cent têtes frivoles.,.

Quand la bête n'est que frivole, passe encore, mais elle est souvent féroce et elle a la rage de détruire!...

Le dîner achevé, les pensionnaires, après s'être attardés à deviser autour des débris du dessert, s'essaimaient par groupes en manifestant l'intention d'aller respirer l'air au bord du lac.

— Les suivrons-nous? demanda Francine en pliant sa serviette.

— Oh! Dieu, non! déclara Claude, nous les gênerions et ils nous gêneraient... Réservons les promenades lacustres pour demain.

— En ce cas, messieurs, proposa Sylvie, je vous invite à prendre le thé dans notre chambre... D'après Francine, elle est grande, suffisamment

garnie de sièges, et nous y causerons à Taise en regardant la lune se lever.

— Vous n'avez que des idées heureuses, mademoiselle! s'exclama Marius Colombier...

Les compagnons acceptent avec reconnaissance rhospicalité offerte de si bonne grâce..,

La nuit était venue. On alluma les bougeoirs dans le vestibule et, précédée d'une servante, coiffée de l'immuable chapeau de paille savoyard, la bande, en file indienne, gravit le monumental escalier, arpenta les longs couloirs et gagna bruyamment oc la chambre du Prieur d.

La pièce d'apparat, aménagée peut-être pour Philibert de Mellarède, qui fut abbé commendataireen 1728, ou pour Florentin de Vieux, qui fut abbé régulier en 1778, était haute et spacieuse, éclairée au midi par deux fenêtres à petits carreaux. Les lambris avaient été jadis peints et dorés, et des fresques décoraient la frise qui courait autour des solives du plafond. En face du lit à baldaquin, un buffet de noyer curieusement sculpté, portant au fronton ce mot gravé : Silentiurriy faisait reluire, dans l'entre-deux des croisées, ses vantaux à moulures et ses cuivres ciselés.

Tandis que Francine commandait le thé et que Sylvie ouvrait les fenêtres pour laisser entrer

l'air frais de la nuit, Marius et Lézian haussaient leurs bougeoirs afin d'examiner les fresques de plus près et découvraient (proh pudor!), sur le champ azuré de la frise, de petits amours nus et dodus, qui se culbutaient parmi des guirlandes de roses, ou bien, l'arc bandé, lançaient des flèches à l'aventure.

— Mazette! murmura Colombier, le Prieur ne devait pas s'ennuyer ici!

— Dame ! reprit César Lettraz, les abbés étaient maîtres de la terre et de l'eau, ils avaient de beaux revenus et de nombreux loisirs et, pour rendre justice à la vérité, si l'abbaye dans les premiers temps a abrité quelques saints et quelques ascètes, elle a donné asile, à partir du xvi^ siècle, a beaucoup d' « ocieux j> moines qui préféraient à la prière et à la méditation le jeu, la musique, la table et le reste. Les bénédictins de Talloires eurent plusieurs fois besoin d'être réformés. D'illustres évêques, Claude Granier, François de Sales, y employèrent tout leur zèle, mais souvent en vain. Le couvent comptait peu de vrais religieux; on n'y voyait que des cadets de famille, ayant embrassé la vie monastique par force. Ces derniers, au dire du Père de Magny, de la Compagnie de Jésus,

ce étoient plus illustres en naissance qu'en piété » ; de sorte, ajoute ce père, a que ce couvent qui avoit esté autrefois un vrai paradis de délices, planté d'autant d'arbres au long des ruisseaux de la grâce qu'il y avoit de religieux, étoit devenu une forest .affreuse et un repaire de beaucoup de vices* ».

— Le bon père, observa Marius, aimait le langage figuré.

— C'est, repartit Lettraz, ce que j'appellerais volontiers « le style savoyard ». Tous les écrivains de chez nous et le premier de tous, saint François de Sales, ont un faible pour ce langage imagé, un peu mignard et fleuri, où les métaphores verdoient et s'épanouissent comme les plantes de nos montagnes... Ce style a pour nous un goût de terroir, et c'est pourquoi nous l'aimons et le cultivons... Honni soit qui mal y pense!

— Je n'en pense aucun mal, se hâta de déclarer Marius, pas plus que je ne veux médire des religieux de Talloires. Je me sens ce soir tout disposé à l'indulgence... N'importe! vos moines eussent fait de médiocres paléographes... Ils

* Histoire de Claude de Granier, par Constantin de Magny, de la Compagnie de Jésus, Lyon, 1640.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 4f

auraient mieux conservé leurs archives s'ils eussent été moins riches.

— Us l'étaient trop; ce fut la principale cause du relâchement de la règle et de leur magnifique oisiveté. L'abbaye possédait dix-sept maisons à Annecy et de beaux biens au soleil dans toutes les paroisses éparses autour du lac : Chevalines, Doussard, Duingt, Entrevernes, Veyrier et Menthon. Les hommes de ces paroisses payaient la dîme et étaient taillables à miséricorde. De plus, l'abbé avait droit de juridiction sur toutes leurs terres. En 1448, Louis, duc de Savoie, vendit au prieur Aimé de Charansonnay « le droit de punir du dernier supplice les gens de Talloires,risle, Vesone, Saint- Jorioz, et à cet effet de faire ériger fourches patibulaires, piloris, etc., le tout pour le prix de deux cents ducats d'or... ^ Naturellement, maîtres de la vie et de la fortune des paysans, les moines se croyaient tout permis et tout pardonné. De temps à autre, un saint évêque, scandalisé, élevait la voix pour les admonester.

Ainsi, le 31 août 1771, Ms^ de Biord, évêque de Genève, écrivait à l'abbé Florentin de Vieux : « Je sais qu'on n'est pas édifié de voir vos religieux courir hors du monastère, aller au cabaret et fréquenter certaines personnes du sexe, mais

VOUS en êtes instruit autant et plus que moi... Je sais que des personnes en qui vous avez confiance vous ont également averti, et l'on ne s'est pas aperçu que ces avis avoient mérité votre attention... » Vox damans in deserto; Tabbé faisait la sourde oreille et les <l ocieux moines d continuaient de danser après vêpres aux sons des flûtes et des violons...

— Eh bieni quoi? interrompit Sylvie, assise sur le rebord de la fenêtre, ces bons moines aimaient la musique, ce n'est pas un péché... Moi aussi, je Tadore et je les excuse d'autant mieux qu'ils habitaient un pays enchanteur, délicieusement suggestif.. S'ils jouissaient souvent de nuits aussi splendides que celle-ci, ma foi, je leur donne de tout cœur l'absolution... Est-ce assez beau, ce clair de lune sur le lac!

De la fenêtre on apercevait tout l'ensemble du petit lac. Dans le ciel très pur, la lune encore au premier quartier planait au-dessus du Semnoz. Elle répandait une blonde lumière sur les replis de la gorge d'Entrevernes, glaçait d'un rayon les frondaisons luisantes des châtaigniers, argentait la tour et les vitres du château de Duingt, puis, jetant un tremblant réseau d'or sur la nappe assombrie, elle bleuissait la façade de l'abbaye

et faisait paraître dans toute sa délicate gracilité le corps souple et mince de Sylvie, baignant dans la clarté lunaire Tovale i5n et allongé de son visage.

— Dites, continuait la chanteuse en s'adressant plus particulièrement à Claude, accoudé comme elle à la barre d'appui, n'est-ce pas une nuit et un pays à souhait pour savourer toutes les joies de la vie?... Ces montagnes là-bas, dans le fond, à demi noyées dans une transparente vapeur, ont le mystère et l'attraction d'une contrée élyséenne. Ces alternatives d'ombre et de lumière, ces découpures indécises du rivage, ce frémissement doré de l'eau silencieuse, me charment comme une musique entendue en songe. Cette nuit muette et pourtant harmonieuse me ravit. Il n'y a pas jusqu'à la lointaine chanson rustique de ce paysan perdu dans la montagne, qui ne me. donne une sensation non encore éprouvée. C'est peut-être la voix d'un ivrogne qui trébuche en quête de sa maison, n'importe, elle prend dans ce milieu et grâce à l'éloignement je ne sais quelle poésie...

Mais Claude tournait le dos au paysage et regardait pensivement la blanche figure et les yeux scintillants de son interlocutrice :

— Oui, répondit-il, je connais cette féerie de la lune sur le lac, mais elle ne me dit plus rien.

— Pourquoi ? demandait Sylvie étonnée et choquée.

— Parce qu'on ne rêve pas deux fois le même rêve...

— Vous savez, cria Francine, le thé va refroidir!

Ils quittèrent la fenêtre et rejoignirent leurs amis attablés autour d'un guéridon où fumait la théière. Pendant que Francine remplissait les tasses à la ronde, Marius Colombier, qui ne pouvait tenir en place, furetait dans tous les coins de la pièce. Il s'arrêta devant le buffet sculpté,' lut tout haut l'inscription : Silentiurtiy puis, avec l'indiscrétion des collectionneurs et des archéologues, entre-bâilla un des vantaux, avisa un tiroir et l'explora sans façon. En même temps, grâce à son flair de chercheur, il s'aperçut que le tiroir était à secret.

— Oh! oh! murmura- t-il, il y a un double fond.

Il fit jouer le secret et tout à coup poussa une exclamation joyeuse :

•^- Un manuscrit!

Il venait de mettre la main sur deux feuillets de papier verdâtre et grenu, couverts d'une écriture bâtarde. Les autres compagnons, prenant un médiocre intérêt à la découverte, continuaient à siroter leur thé; mais Marins avait empoigné un bougeoir, ajusté son binocle et déchiffrait minutieusement le texte des feuillets. Quand il fut au bout de sa lecture, il s'avança d'un air triomphant vers le reste de la bande et dit avec une intonation émue et grave :

— Mesdames et messieurs, c'est tout bonnement une mirifique trouvaille... Ecoutez ceci!

Et il commença de lire d'une voix discrète :

« Histoire savoyarde qui n'a que les apparences du roman, étant en tout très véritable, et comme telle écrite par François Févez, chanoine de Genève, en l'année 17^7.

a Dédicace servant de préface.

« A mon très cher arrière-neveu Joseph-Marie Févez, que j'aime de tout mon cœur, à cause qu'il me paroît être d'un très bon naturel, auquel je souhaite de longues, mais surtout de très chrétiennes années; et à son défaut, à Jean- François, son cadet, ou tel autre fils de mon neveu Emmanuel Févez, qui lui succédera, entre les mains duquel je souhaite que tombe unique-

fO LE MANUSCRIT DU CHANOINE

ment le présent manuscrit, Salut et éternelle Bénédiction.

« Ne pouvant me flatter, mon très cher neveu, que le Seigneur m'accorde le plaisir de vous voir dans un âge mûr et rassis, étant déjà dans ma cinquante-sixième année, je me vois contraint de prendre de grandes précautions pour que cette histoire, qui est celle du mariage d'Emmanuel Févez, votre cher père, qui par de bonnes raisons doit être tenue longtemps secrète dans notre famille, ne tombe jamais entre ses mains, parce que très sûrement il la jetteroit au feu, ayant toujours eu une honte infinie du personnage extraordinaire, pour ne pas dire extravagant, qu'il a fait durant ses légitimes amours. Personnage dont on peut dire cependant qu'il n'a point été totalement le maître, ayant été conforme à son génie très particulier, abstrait, peu affable, et du tout point prévenant, qui a produit une histoire tragi-comique, d'autant plus bizarre que la Josette, sa fiancée, étoit une fille sans éducation, habituée à faire toutes ses fantaisies, d'un naturel aussi particulier et peu poli que celui d'Emmanuel, quoiqu'ils eussent tous deux d'ailleurs bon fond, assez d'esprit... »

Ici, Marius Colombier s'arrêta.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE f I

— Comment, c'est tout? demanda Claude.

— Le premier feuillet finit sur cette phrase inachevée... répondit Marius.

— Tant pis ! ce brave chanoine commençait à m'intéresser, déclara en riant Francine; quel dommage qu'il en soit resté là de son histoire tragi-comique !

— Qui vous dit qu'il en soit resté là? répliqua Marius avec feu : d'après le préambule, cet ecclésiastique m'apparaît comme un homme sérieux, n'ayant mis plume en main qu'avec la résolution bien arrêtée de mener jusqu'au bout ce travail destiné à ses petits-neveux... Et la preuve qu'il ne s'en est pas tenu à la préface, je la trouve dans le second feuillet, qui ne contient, à la vérité, que des réflexions jetées un peu au hasard...

— Voyons ce second feuillet, s'écria à son tour Sylvie.

— Ce n'est qu'un brouillon informe, néanmoins il renferme des indications précieuses... Ecoutez plutôt :

a Les romans qui sont des histoires faites à plaisir, au coin du feu, par quelque beau génie, ne servent tout au plus qu'à amuser les jeunes gens; les gens sensés dédaignent de perdre leur

f2 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

temps à lire des fables... Mais quand ils peuvent trouver des cas pareils dans des histoires en tout véritables, ils les lisent alors avec un plaisir infini, pouvant y étudier à fond le cœur humain, qui est après la religion la science la plus nécessaire à l'homme... Sur ce principe, j'ose dire que cette histoire, dont je n'ay cherché à conserver que le fond, n ayant pas eu le temps de la polir, doit faire plaisir à tout le monde... Elle a tous les agrémens d'un vray roman, ayant d'un bout à l'autre une infinité de singularités qui paroissent des plus extraordinaires et qui, par la réalité des faits, attirent beaucoup plus l'attention du lecteur... Les fréquentes lettres qui s'y trouvent, composées par les personnes mêmes qui étoient dans le feu de leurs passions, font une peinture originale qui ne se trouve nulle part aussi fréquente... i^

— Et, ajouta Marius en s'interrompant, voici un dernier morceau qui démontre victorieusement que notre chanoine a poursuivi jusqu'au bout le récit qu'il voulait faire à ses petitsneveux, car on y lit ceci :

<c Je n'ay eu l'idée de choquer assurément personne, ainsi je prie ceux qui liront cet ouvrage d'entrer dans les vrais sentimens de celuy qui a eu assez de peine à l'écrire, et qui se recommande

LE MANUSCRIT DU CHANOINE f^

à leurs prières... Mes arrière-neveux peuvent donc, après la mort des principaux intéressés^ montrer avec discrétion cependant la présente histoire à de bons génies, sans s'en faire aucune peine ni scrupule. C'est du moins mon avis, s

— L'ouvrage a donc été terminé, conclut Colombier, et le manuscrit, que le chanoine n'a certainement pas jeté au feu, doit exister quelque part.

— Mais objecta sceptiquement César Lettraz, comment expliquez-vous que nous n'en trouvions ici que des lambeaux?

— Voici ce que je suppose, riposta le paléographe, dont l'imagination s'échauffait de plus en plus : le chanoine était sans douce lié avec cet abbé Florentin de Vieux, dont vous parliez tout à l'heure et qui se trouvait déjà en fonctions à l'époque où François Févez rédigeait son manuscrit... Le chanoine fréquentait amicalement à l'abbaye, et on le logeait dans la ce chambre du Prieur ». Un soir, tout comme aujourd'hui, plein de son sujet, il a jeté ici, au courant de la plume, le début de sa préface et ces réflexions fragmentaires qu'il se proposait de remettte au net ensuite, et dont il a oublié le brouillon dans un fond de tiroir.

f4 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

— Votre argumentation est ingénieuse, j'en conviens...

— Elle est plus qu'ingénieuse, elle est très intuitive! s'exclama Colombier... L'intuition est notre grâce d'état à nous autres hommes de science, et c'est elle qui nous achemine aux grandes découvertes... Or quelle plus belle trouvaille que celle d'un document inédit et consciencieux, faisant connaître par le menu la vie intime de la société bourgeoise en Savoie, pendant la seconde moitié du xviii® siècle!... Le manuscrit du chanoine Févez est précisément un document de cette nature. D'après l'honnête langage du rédacteur, je devine que son récit offre tous les caractères d'une scrupuleuse sincérité, d'autant plus qu'il n'a pas été écrit pour la publicité, mais uniquement pour l'édification de quelques parents. C'est une histoire racontée en famille et par conséquent abondante en détails domestiques, pris sur nature... Donc il est de mon devoir de me mettre à la recherche de cet inappréciable manuscrit, et je vous prie, mes amis, de m'aider en cette grave conjoncture.

— Pour ma part, répondit Claude Lézian, je ne demande pas mieux... Seulement, je ne vois

LE MANUSCRIT DU CHANOINE ff

pas bien comment nous arriverons à dénicher le mystérieux document.

— Je compte surtout, reprit Colombier, sur l'aimable docteur Lettraz qui connaît à fond le pays, qui y a des relations nombreuses et qui peut être pour moi un puissant auxiliaire.

— Vous me flattez, repartit le botaniste avec son fin sourire; mais, bien que vous exagériez fortement mon pouvoir, je vous suis tout acquis. Quelque aventureuse qu'elle soit, votre entreprise me touche à l'endroit sensible, moi qui sais comme on se passionne pour la recherche d'une plante déclarée introuvable... Toutefois, en admettant que le journal du chanoine n'ait pas été rongé par les souris ou jeté au feu par un héritier insoucieux, quelle méthode allons-nous suivre pour retrouver ce manuscrit perdu ?

— Parbleu ! la même que vous employez pour déterrer la plante rare dont vous désirez enrichir votre herbier... Vous savez dans quel sol elle pousse de préférence, et vous fouillez tous les terrains où il y a apparence qu'elle ait pu fructifier... Eh bien, nous savons que le chanoine avait des petits-neveux; ceux-ci ont dû faire souche à leur tour... Notre premier devoir sera donc de nous enquérir des héritiers de François

f6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

Févez et de fouiller les maisons où ils ont vécu, où leurs représentants vivent peut-être encore.

— Ah! mais, protesta Francine, voilà qui va singulièrement modifier nos plans d'excursion... Cela nous forcera à visiter des coins indifférents et à ne rien voir de ce que nous nous proposions d'admirer. Nous n'aurons plus notre libre arbitre, nous serons à la merci des destinées de ce manuscrit problématique.

— Tu n'y entends rien, s'écria Sylvie, ce sera charmant au contraire, le comble de l'imprévu!... Nous suivrons la piste du bon Chanoine et de ses héritiers à travers des paysages inattendus, loin des routes banales et battues... Monsieur Colombier, je suis des vôtres, je partirai demain, avec vous, pour cette conquête du manuscrit.

— Mademoiselle, répliqua Marius en lui baisant la main, vous étiez déjà une étoile, vous serez désormais ma bonne étoile, et je vous dédierai sous ce nom la première édition du document retrouvé... Car nous le retrouverons, grâce à votre bénigne influence! Vous serez notre guide et nous irons avec vous de surprises en surprises!...

— En attendant, si nous allions nous coucher, dit le docteur en clignant ses yeux caressants et

LE MANUSCRIT DU CHANOINE f7

malins; la nuit porte conseil... Bonsoir, mesdames, je vais gagner mon lit... J'y méditerai sur l'itinéraire de demain et sur la possibilité de prendre au vol la chimère de M. Colombier.

f8 LE MANUSCRIT DO CHANOINE

OU TE la nuit, j'ai feuilleté en imagination les mémoires du Chanoine, avoua Marius, le lendemain, quand la bande se trouva réunie vers onze heures dans la salle à manger de l'abbaye; et je me suis réveillé, ajouta-t-il, avec un plus lancinant désir de réaliser mon rêve... Et vous, docteur, avez-vous réfléchi aux voies et moyens ?

César Lettraz sourit et hocha le menton :

J'y ai pensé, ce matin, en me rasant, et il m'est venu une idée... oh! pas bien fameuse, mais enfin une idée qui nous permettrait de commencer nos explorations, tout en visitant un des coins les

LE MANUSCRIT DU CHANOINE fÇ

plus pittoresques du voisinage... Je vous la communiquerai tout à l'heure à table, car je me suis permis d'avancer le déjeuner et de le corser en vue de l'excursion projetée.

Lorsqu'ils furent attablés et qu'on eut servi : — Docteur, vous nous faites bouillir, s'exclama impatiemment Colombier... voyons, où comptezvous nous mener?... Existe-t-il encore des héritiers du chanoine Févez?

— Je ne crois pas; la famille semble éteinte et je ne connais à Annecy ou aux environs personne portant le nom de Févez... Seulement, en fouillant dans mes souvenirs, je me suis rappelé que, vers le milieu du siècle dernier, il existait un avocat Févez, très renommé à cette époque et qui a rendu de grands services à la ville. Il était parent de votre chanoine et il est mort célibataire, laissant tous ses biens à l'hospice d'Annecy.

— Quel rapport cela peut-il avoir avec notre affaire? grommela Marius désappointé.

— Minute!... repartit Lettraz, en clignant de l'œil... L'avocat Févez possédait, non loin du lac, dans la commune de La Thuile, une maison de campagne qui existe encore et que l'hospice a transformée en vendangeoir... Or, ces deux

6o LE MANUSCRIT DU CHANOINE

Févez étant proches parents, le chanoine, après avoir visité les moines de Talloires, a pu aller parfois vicarier à La Thuile, chez l'avocat; j'ai donc pensé que peut-être trouverions-nous làbas quelque indication qui nous mettrait sur une bonne piste... Ce n'est qu'une simple hypothèse, notez bien, mais, à mon avis, dans une enquête de ce genre, il ne faut rien négliger et il est nécessaire de pousser nos recherches dans toutes les directions.

— C'est, en effet, fort sagement pensé, observa Marius, car, ainsi que le dit je ne sais plus quel poète grec : « Celui qui néglige les petites choses s'expose à perdre les grandes... » Partons pour la maison de l'avocat !

— J'allais vous le proposer. Seulement, par égard pour ces dames, nous mêlerons l'agréable à l'utile et nous passerons par le chemin des écoliers, c'est-à-dire par la gorge d'Entrevernes, qui est un site merveilleux... Nous y grimperons jusqu'en vue du col, et de là, par un sentier de mulets, nous descendrons à La Thuile, où nous coucherons au cabaret. Toutefois, je ne vous garantis pas le confort du gîte. Les dames devront se précautionner en conséquence et les hommes feront bien d'emporter dans leur sac

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 6l

du pain frais, des viandes froides et même quelques fioles d'un vieux vin réconfortant.

— Vous êtes un gourmand, docteur! s'écria Sylvie... Mais votre programme est tellement séduisant que nous vous pardonnons ce mignon péché... Francine, tu veilleras à l'approvisionnement des sacs de ces messieurs...

Une demi-heure après, la bande ayant pris place dans un de ces bateaux plats en usage aux bords du lac^ traversait le bleu détroit qui sépare Talloires de Duingt. A mesure qu'ils se rapprochaient de la rive opposée, le château de Duingt grandissait au-dessus d'un fouillis d'arbres, et étalait en plein ses bâtiments composites, dans une minuscule presqu'île qu'une chaussée plantée de marronniers reliait à la route.

— Il a l'air de sortir de l'eau! remarqua Francine, enchantée de la fraîcheur du paysage et de l'originale situation de la blanche et seigneuriale demeure.

— Ce château, dit Lettraz, n'a qu'un défaut, c'est d'avoir été trop modernisé. On l'a élevé sur les ruines d'un vieux manoir qui, d'après la légende, avait été bâti par une fée. Un poète du pays a célébré la chose en vers. Je vous les cite, non pas à cause de leur valeur très contestable,

mais comme un échantillon de ce langage fleuri donc je vous parlais hier, et qui est la caractéristique de nos écrivains savoyards :

Un jour, d'un coup de haguelte, Sur le milieu du lac elle a jeté le faite Et les tours, le chdtel et le riant jardin.

Que de longs saules verts utte chaîne captive, Comnu Vanneau léger qui retient sur la rive La barque du pécheur de Duingt *,

La légende ajoute, plus prosaïquement, que la fée ayant, ainsi que sa sœur Mélusine, le goût de la bâtisse, proposa au comte de Duingt de jeter sur le lac un pont jusqu'à Talloires. Pour prix de ce service, elle ne demandait que le sel et le beurre; mais ce seigneur, qui était avare, refusa l'offre, et voilà comme les habitants des deux rives si rapprochées ne peuvent voisiner qu'en barque...

— J'aime, déclara Francine, cette bonne petite bourgeoise de fée, qui, malgré ses talents, ne laissait pas de penser a au sel et au beurre... d

— Ceci, répliqua Sylvie, est une pierre lancée dans mon jardin... Moi, j'aurais bâti le pont, sauf à manger après mon pain tout sec.

• Duingtf Menihon et MontroUer, çoème par J. Replat, Annecy.

Oa atterrissait et la bande, guidée par Lettraz, s^égaillait dans un chemin qui file derrière le village en contournant la base du Rougemont.

Un délice, ce chemin zigzagant et rocheux!

Les hautes parois de la montagne, d'où jaillit un ruisseau clair, y entretiennent en plein midi une précieuse fraîcheur. D'énormes cerisiers et de robustes châtaigniers aux branches torses y versaient une ombre salubre et, en contre-bas, les yeux se reposaient sur des prés d'un vert intense, sur des vergers de pommiers et de pruniers. Un savoureux parfum de fruits mûrs s'exhalait dans l'air, mêlé à l'odeur des sauges et des menthes. — Le long de ce sentier de chèvres, les compagnons défilaient, faisant résonner sur la roche leurs bâtons ferrés : — le botaniste, coiffe d'un feutre gris aux larges ailes, tenait la tête; derrière lui, la svelte et souple personne de Sylvie découpait son élégante silhouette sur la verdure foncée du talus; le ce poète 9 la suivait, en admirant la légèreté de sa démarche, et les jolies lignes de son corps onduleux; puis venaient, fermant la file, Marius Colombier, rêvant au manuscrit du chanoine, et Francine, portant en sautoir une sacoche gonflée de mystérieuses provisions.

Ils traversèrent le lit d'un torrent à sec et se

trouvèrent en face d'un porche béant, dans le centre duquel se profilaient sur le ciel bleu les ailes d'un second manoir savoyard.

— Celui-ci, dit Lettraz, est le vieux château d'Hérée, qui n'a pas été modernisé et dont le style est resté pur...

Ils franchirent le porche et pénétrèrent dans une cour semée de brins de paille, d'où l'oeil pouvait embrasser Fensemble des constructions. Le principal corps de bâtiment, flanqué de deux tours en saillie, offrait un échantillon très complet de ces gentilhommières du xvi® siècle, demi-rurales et demi-militaires. Le portail en ogive était garni de mâchicoulis et d'embrasures destinées à donner passage à de petites pièces d'artillerie; la tour centrale était percée de meurtrières; et la maison du granger elle-même avait été reliée au château par un mur crénelé. Derrière les meneaux des fenêtres, les volets intérieurs étaient clos; dans le jardin en terrasse, les rosiers et les chèvrefeuilles poussaient à l'aventure et la demeure paraissait depuis longtemps inhabitée.

— On dirait le château de la Belle au bois dormant, remarqua Sylvie en piquant à son cor-

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 6f

sage deux ou trois roses Niel, cueillies sans façon à la rampe de l'escalier.

— Voilà les logis que j'aime! s'écria Lézian; on y esc en pleine solitude, en face du lac et des montagnes... J'y voudrais vivre des années, oublié et oubliant le reste du monde.

— Pas moi ! riposta Francine, il y a trop de lézards le long des murs, sans compter que làhaut les rats doivent jouer aux barres sur le parquet des chambres délabrées...

— C'est une retraite à souhait pour y écrire un livre, murmura Colombier, rêveur; je me demande si, par hasard, le chanoine Févez n'y est pas venu et s'il n'y a pas oublié quelques feuillets de son journal.

— Je ne crois pas, répondit César Lettraz; les moines de Talloires ne s'accordaient guère avec les châtelains de Duingt; étant ami des religieux, le chanoine ne devait pas fréquenter chez les grands seigneurs d'en face...

Après avoir dit adieu à l'intimité du chemin creux et au silence recueilli du château inhabité, ils atteignirent la route blanche et montante qui coupait en lacets l'un des versants de la gorge d'Entrevernes. Une lumière crue y brasillait sur la chaussée aveuglante, et les hautes parois cal-

caires des deux montagnes parallèles la répercutaient violemment. Dans les fossés pierreux, d'énormes citrouilles chauffaient leur ventre jaune au soleil et, çà et là, un châtaignier trapu plaquait sa tache d'ombre sur le sol poudreux. Seul, le torrent qui bouillonnait au fond du ravin suggérait des idées de fraîcheur. Aussi les compagnons, le dos courbé sous le sac, cheminant sans parler, à petits pas, faisaient souvent halte pour souffler et s'éponger; mais quand ils se retournaient, quel ravissement et quelle compensation à la fatigue! De l'autre côté du lac bleuissant, ils apercevaient au-dessus de Talloires le cirque des montagnes de la rive opposée. Celles-ci se dressaient, drapées d'abord de forêts moutonnantes^ puis revêtues de pâturages et enfin couronnées par les cimes de la Tournette. Dans leur hautaine beauté, elles surgissaient éblouissantes et leur radieuse tranquillité mettait une réconfortante allégresse au cœur des touristes. En les regardant, Francine sentait moins le poids de sa sacoche gonflée et Sylvie fredonnait des bouts de chansons, sans souci de l'essoufflement. Néanmoins on ne se pressait guère, et, de temps à autre, Marius Colombier profitait de la rencontre d'un arbre touffu pour insinuer à la bande qu'une

petite sieste était nécessaire à l'admiration du paysage.

Quatre heures sonnaient quand ils débouchèrent dans Tunique et longue rue d'Entrevernes, où les maisons, coiffées de chaumes verdissants, tournent toutes le dos au nord pour ouvrir du côté du midi leurs fenils à claire-voie et leurs galeries en auvent. A Fabri des pommiers et des poiriers, des prairies constellées de blanches ombellifères bordaient ces chaumines trapues et y entretenaient une moiteur glacée. Uair devenait plus vif et on pressentait le voisinage des sommets. A la sortie du village, Lettraz montra à ses compagnons une sente caillouteuse qui dévalait vers la gauche :

— Voici, dit-il, le sentier qui nous conduira jusqu'aux prés de La Thuile.

— Comment! protesta Sylvie, on parle déjà de redescendre? Je rêvais de pousser jusqu'au haut de la gorge, afin d'avoir un avant-goût des altitudes sérieuses.

— Nous n'en aurions pas le temps, repartit le botaniste, et puis ce ne serait pas prudent...

— Voyons, docteur, insinua-t-elle de sa voix la plus câline, soyez conciliant et laissez-nous aller seulement jusqu'à ce bois de sapins, qui

nous fait signe là-bas... Nous y prendrons un bain d'ombre.

Lettraz appliqua sa main en abat-jour sur son front et guigna l'échancrure du col, où s'amassaient des nuages gris...

— Nous y prendrons peut-être bien même une douche écossaise, murmura-t-il, car voici le "Bauju qui souffle.

— Le "Bauju ?

— Oui, le vent des Bauges, celui qui d'ordinaire nous amène la pluie...

— Docteur, vous êtes une poule mouillée!...

En avant! Qui m'aime me suive! s'écria la jeune fille en s'engageant résolument dans un raccourci qui montait en droite ligne vers les sapins.

Et on la suivit... Lézian d'abord, entraîné par son humeur aventureuse; puis Francine, afin de faire entendre raison à sa grande sœur; puis Marius, tout en bougonnant, et enfin le docteur, avec un malin sourire au coin des lèvres. Le sentier, qui coupait les prairies en droit fil, était séduisant, du reste, avec ses bordures de sureaux à grappes rouges et ses talus fleuris de campanules. Mais quand, au bout d'une heure, on approcha de la lisière, le ciel s'ennuagea sérieusement, et dès qu'on chemina sous les sapins, de

larges gouttes commencèrent à rouler entre les branches.

— Cela ne sera rien! affirmait Sylvie en précipitant la marche et en continuant de glaner, çà et là, des clochettes bleues... ce n'est qu'une rosée. .

Néanmoins, cette rosée devenait de plus en plus dense et prenait le caractère d'une belle et bonne pluie battante. On s'en aperçut quand, les sapins s'éclaircissant, on se trouva dans une prairie enclavée de trois côtés par la forêt.

— Je me sens maintenant tout à fait une poule mouillée, déclara railleusement Lettraz, car mon veston est trempé.

— J'aperçois une espèce de chalet là-bas, dit Sylvie, un peu penaude, allons nous y garer, en attendant l'embellie.

Il n'y avait rien de mieux à faire, et l'on se dirigea à travers ce pré humide vers cet unique refuge, situé au rebord d'une pente gazonneuse.

Le chalet^ bâti avec des troncs d'arbres grossièrement équarris, était tout simplement une de ces granges isolées où les montagnards emmagasinent leur foin. La toiture formée de planches imbriquées débordait notablement de deux côtés et offrait ainsi un abri naturel. Les

compagnons s'installèrent en rang d'oignons sous l'auvent opposé à l'ouest et demeurèrent un moment silencieux. Le ciel était complètement pris; l'ondée tombait avec un bruit menu; les herbes de la prairie, sous cette bénédiction de l'eau, se courbaient, se relevaient, et tout en tremblotant jetaient des scintillements argentés. A vingt pas de la grange, une source coulait avec un son de flûte, et ce glouglou invisible ajoutait une note encore plus mélancolique au ruissellement de l'averse.

— Ça ne finira pas de sitôt, maugréa Marius Colombier.

— Je le crains, affirma Lettraz.

— Sac à papier! jura l'archiviste, si nous redescendions dare dare sur LaThuile!...

— N'y pensez pas... Avant d'arriver à michemin, nous serions transpercés jusqu'aux os et, je connais l'auberge, nous ne trouverions même pas de quoi nous sécher.

— Nous voilà propres! Qu'allions-nous faire dans ce bois de sapins ! geignait Marius en s'asseyant sur un pierre placée contre la paroi.

Il avait une mine si piteuse que Francine éclata de rire.

— Je vous conseille de vous moquer, grom-

mela-t-il en lançant un regard irrité à la rieuse, l'aventure n'a rien de plaisant.

— Et vous, riposta Francine, je vous conseille de vous fâcher; c'est uniquement pour vos beaux yeux que nous nous sommes fourvoyés dans ce pays sauvage 1...

Pendant ce temps, le botaniste secouait la porte du chalet et, voyant qu'elle cédait, pénétrait dans l'intérieur. La grange était séparée en deux parties par une cloison de planches. Le fenil à demi plein occupait un des compartiments; l'autre semblait destiné à la resserre des outils. Des hoyaux, des pelles et des faux y gisaient pêle-mêle avec des écuelles de bois et un chaudron; au milieu, un bloc taillé dans un tronc de noyer pouvait servir de table au besoin.

— Entrez donc, mesdames, dit le botaniste en reparaissant sur le seuil, vous serez plus à l'aise là dedans I...

D'un coup d'œil Sylvie inspecta le local, puis s'écria, saisie par une belle inspiration :

— Mes amis, ne nous laissons pas démonter par la mauvaise fortune et prenons le temps comme il vient... J'ai une idée I... Puisque la pluie continue, passons la nuit ici... Ce serait tout à fait neuf et amusant de bivouaquer comme des

bohémiens en pleine forêt, et de dormir sur le foin, avec la perspective d'une vue splendide au réveil... Qu'en pensez-vous?

— Absurde ! grogna Marins.

— Charmant! opina le « Poète ».

— Je ne sais si ce sera charmant, repartit à son tour le botaniste, mais ce n'est pas si absurde que ça en a l'air... La pluie semble vouloir durer et, dans ce cas, mieux vaut coucher ici, au sec, que de barboter dans des chemins transformés en cascatelles... Ces dames dormiront dans le fenil, de l'autre côté de la cloison; avec de belles jonchées de foin les hommes feront leur dortoir dans la première pièce...

— Et, interrompit maussadement Colombier, nous dînerons par cœur!

— Du tout, corrigea Francine, n'avons-nous pas des provisions dans vos sacs et dans ma sacoche?...

En même temps, prestement, elle débouclait les sacs et en déballait le contenu : trois morceaux de pain, trois bouteilles devin de Talloires, un jambonneau, une volaille froide et la moitié d'un fromage de 'R^hlochon.

— Avec ça, ajouta-t-elle en riant, vous ne mourrez pas de faim... Et puis j'ai aperçu, dans un

^»^^HM^— — *— — ■» Il I ^— ^— —— — ^— ^ I I I 11 ■ ■ I II ■ Il ■ I I I ■■ M» I — ■ ■ ■

coin, des pommes de terre que nous ferons cuire sous la cendre.

— Nous allumerons du feu! s'exclama Sylvie en battant des mains, bravo!... La forêt est à deux pas et nous ne manquerons pas de combustible... Allons, monsieur Lézian, si vous ne craignez pas de fondre, venez ramasser un fagot avec moi!

Ils partirent gaîment sous la bruine, comme des écoliers en maraude, et glanèrent sous bois des brassées de branches mortes que le ce Poète y> chargea sur son épaule, plus une cinquantaine de pommes de pins que la chanteuse portait dans les plis de sa jupe relevée. Claude paraissait ravi de cette corvée accomplie en compagnie de Sylvie Alassio. et il besognait avec une joie d'enfant.

— Si vous pratiquiez souvent cet exercice, dit la jeune femme en le regardant malicieusement en dessous, vous seriez vite guéri de votre mélancolie, je vous en réponds!

Au retour, ils remarquèrent une excavation dans le sable où un demi-cercle de pierres noircies indiquait que la place avait déjà servi de foyer aux propriétaires de la grange. Us y entassèrent artistement des branches mortes, allumèrent les

pommes de pin, et bientôt une flamme monta dans l'air humide avec une colonne de fumée.

Sylvie préposa Lézian à Tentretien du feu et courut chercher les pommes de terre.

Quand elle rentra dans la grange, la sage Minerve avait déjà dressé le couvert sur le bloc de noyer. Des écuelles de bois soigneusement lavées servaient de plats et d'assiettes, un broc plein d'eau fraîche arrondissait sa panse rebondie auprès des bouteilles, et des bottes de foin étaient rangées autour de la table en guise de sièges.

•; — Là, déclara la petite sœur, tout est en ordre... Je vais jeter les pommes de terre dans le foyer et nous pourrons commencer pendant qu'elles rissoleront sous la cendre. — Au bout d'une dizaine de minutes elle revint avec Lézian et s'écria :

— A table!... Messieurs, vous êtes servis.

— Nous n'avons pas seulement de verres!

grogna Colombier comme une dernière protestation.

— Pardon ! répliqua Francine en fouillant dans sa sacoche, il y en a deux : en voici un pour ma sœur et moi, les hommes se partageront l'autre.

Profitant d'un reste de jour, ils s'attablèrent avec un violent appétit et firent voler les miettes.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE yf

Arrosés par le pétillant Vin de Talloires, le jambonneau et la volaille disparaissaient comme par miracle. En guise de dessert, Lézian apporta triomphalement les pommes de terre, un peu trop rissolées d'un côté, un peu crues de l'autre, mais qui furent néanmoins trouvées succulentes. La gaîté était revenue, l'entrain aussi. On oubliait la pluie qui continuait son bruit menu sur l'herbe du pâtis.

— Ma foi, j'ai bien dîné! daigna avouer Marius Colombier, mis en belle humeur par une dernière lampée de vin blanc; il ne me manque plus que mon café...

— Vous l'aurez, répondit Francineen lui mettant plaisamment sous le nez un sac de moka en poudre qu'elle venait de tirer de sa sacoche, avec une cafetière russe.

— Parfait! s'exclama le botaniste dont les yeux bleus s'allumèrent d'une lueur gourmande, vous êtes notre providence, et votre sacoche a les vertus magiques du chapeau de Fortunatus!

La cafetière chanta bientôt sur la lampe à esprit de vin, un jet de vapeur s'en échappa et le café fut versé bouillant à la ronde. Quand arriva le tour de Colombier, il leva son verre fumant et en laissa tomber quelques gouttes à terre.

y6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

— Mesdames et messieurs, déclama-c-il> tout à fait épanoui, je fais cette libation en l'honneur de la très aimable, très prévoyante, très bonne ménagère Minerve ici présente... C'est grâce à elle que nous avons si allègrement dîné et je lui présente humblement mes excuses pour Tavoir un peu rudoyée, ce tantôt.

— Je les accepte, repartit la rieuse Francine; pour votre pénitence, monsieur le savant, vous allez m'aider à enlever le couvert et à préparer votre chambre à coucher.

Lézian se leva, mit le nez dehors et annonça que la pluie avait cessé. Le ciel, en effet, se découvrait par places et la brume se dissipait. Le botaniste Lettraz en profita pour aller fumer sa pipe à la lisière du bois, où les dernières lueurs du jour lui permettaient encore d'herboriser. Claude et Sylvie sortirent à leur tour et poussèrent jusqu'à leur feu de bois mort, réduit maintenant à une couche de cendres que le vent du soir éparpillait à leurs pieds. De même que le foyer, le soleil se mourait sous de fines buées; au-dessus de la forêt de sapins et dans la direction d'Entrevernes, le premier quartier de la lune émergeait de la brume. Ils s'étaient assis sur un tronc d'arbre et regardaient, au-dessous d'eux, la

gorge de La Thuile s'emplir d'ombre. Aux flancs de la montagne du Charbon, des nuées glissaient pareilles à de légères mousselines. Un brouillard d'argent montait des bois assombris de la combe d'Ire et un dernier rayon, flottant à travers les nuées, faisait briller les toits mouillés de Doussard et de Giez. Tout à fait dans le bas, on distinguait un coin de lac, dont la nappe unie et bleue s'endormait, rayée à peine par une barque à voile blanche qui filait obliquement vers la rive opposée, où des vapeurs fumaient çà et là. L'angelus d'Entrevernes sonna au loin. Sylvie respira largement et souleva les mèches ébouriffées de ses cheveux noirs, comme pour mieux entendre cette musique argentine qui s'enfuyait lentement dans l'air humide.

— Quelle bonne chose, murmura-t-elle voluptueusement, de humer la résineuse odeur des sapins et de jouir à son aise de cette soirée en pleine sauvagerie! Hein! avouez que j'ai eu raison de vous amener ici, et qu'il y a des jours où il est nécessaire d'avoir un grain de folie dans la tête!

— J'avouerai tout ce que vous voudrez, répondit Claude, eh contemplant la forme svelte, la blanche figure et les yeux noirs de la chanteuse...

Cette soirée me semble un joyeux songe d'une nuit d'été.

— Ha! ha! reprit coquettement Sylvie, vous ne dites plus maintenant qu'il ne faut pas rêver deux fois le même rêve!...

— C'est que ce n'est pas le même! protestat-il en s'échauffant; celui-ci, c'est à vous seule que nous le devons, et si nous sommes dans un paysage de féerie, c'est vous qui en êtes la fée.

— Savez-vous, dit-elle avec son fin sourire à la Luini, que c'est presque une déclaradon?

— Oui... et à mon âge, c'est ridicule, n'est-ce pas?

Elle hocha la tête et répliqua avec un mélange de sérieux et d'enjouement :

— Voyez- vous, cela détonnerait avec le paysage... Parlons d'autres choses... Croyez-vous que nous trouverons le manuscrit du chanoine?... Je le souhaiterais pour ce brave M. Colombier...

— Chacun a sa chimère, repartit-il brusquement, Colombier doit être heureux que vous vous intéressiez à la sienne...

Ils devinrent silencieux. La nuit descendait et les enveloppait d'ombre. Claude ne distinguait plus que vaguement le délicat profil de sa voisine. Seulement il percevait le léger bruissement

des plis de sa robe: dans le mystérieux enténèbrement de cette nuit vaporeuse, il était heureux de se sentir près de ce jeune et souple corps féminin, que son bras effleurait. Il n'osait plus bouger, de peur que Sylvie ne se doutât de la joie qu'il éprouvait et qu'elle ne s'en effarouchât. Subitement la voix de Marius monta gouailleuse, dans Fobscurité :

— Hou... oupl cria-t-il, on va fermer!

Sylvie se leva et Claude la suivit jusqu'au seuil

de la grange.

— Felicissima notte! dit-elle, en lui tendant la main.

— Merci, soupira-t-il.

Comme il se penchait pour lui baiser le bout des doigts, elle s'esquiva et rejoignit, derrière la cloison, Francine qui l'appelait.

Marius s'était jeté sur la jonchée de foin où le botaniste ronflait déjà.

Après être resté un moment debout sur le seuil, à écouter les trilles des grillons, Claude se décida à se coucher à son tour. Mais il était trop excité pour s'endormir et, pendant longtemps, ses yeux ouverts contemplèrent les rais de lune qui dansaient sur les prés mouillés...

8o LE MANUSCRIT DU CHANOINE

ES le fin matin, Sylvie fut réveillée par un rayon rose qui filtrait entre les rondins du toit. Elle secoua Francine qui se faisait prier, et toutes deux, marchant discrètement pour ne pas troubler leurs compagnons endormis, se glissèrent hors de la grange. Du côté de l'ouest, le ciel était encore embrumé; une coulée de blanches vapeurs cachait les toits du village d' Entre vernes, mais sur les versants boisés du Charbon, dans les futaies de Doussard, lavées par la pluie de la veille, le soleil criblait de flèches d'argent les buées plus claires et les chassait vers les hauteurs de l'Arcalod et de la Sambruy. Les deux sœurs se dirigèrent vers la

lE MANUSCRIT DU CHANOINE 8l

petite source voisine, pour y procéder à leur toilette matinale. Lorsque, recoiffées, tonifiées par les ablutions d'eau froide, elles regagnèrent le chalet, les trois hommes s'étaient décidés à se lever; avec leurs vêtements fripés et leurs cheveux semés de féfus de foin, ils s'étiraient et se dégourdissaient au soleil. En voyant les jeunes filles revenir, le teint frais, les yeux limpides et la bouche fleurie, ils eurent conscience de leur état d'infériorité, et le poète Lézian s'écria :

— Bonjour, mesdemoiselles !... On ne se douterait pas que vous avez passé une nuit sur la paille... Vous avez Fair de vous être trempées aux sources du printemps.

— La fontaine de Jouvence est là, à deux pas, répondit railleusement Sylvie, et vous avez le droit, messieurs, de vous y tremper à votre tour.

Tandis qu'ils suivaient ce conseil, Francine faisait de nouveau fonctionner sa cafetière russe. Toute la bande s'étant réconfortée de café bouillant, on mit sac au dos; on laissa en belle vue dans une écuelle quelques pièces blanches, destinées à payer l'hospitalité du maître inconnu de la grange, et les cinq compagnons défilèrent

à travers les prés qui dominent la gorge de la Thuile.

Sylvie ouvrait la marche. Ragaillardie par ce bleu matin, par l'odeur embaumée des sapinières et le clair paysage étalé à ses pieds, — prairies fumeuses, verdures lustrées, villages épars, routes fuyantes, — elle se trouvait en verve et, à l'égal des oiseaux, elle éprouvait le besoin de chanter dans la lumière. Sa belle voix flexible, éclatante et pure, entonna un couplet de chanson populaire :

Berger, herger, n* as-tu point vu, W as-tu point vu la beauté même ?...

— Comment est-elle donc vêtue.

Est-elle en soie ou bien en laine ?

— Elle est vêtue en satin blanc.

Sur ses doigts blancs, blanches mitaines ; Ses cheveux qui volent au vent Ont une odeur de mariolaine...

— Ha ! ha ! interrompit le botaniste après avoir applaudi, vous connaissez cette chanson ?... Nous l'avons, nous aussi, en Savoie ; la musique est la même, mais les couplets sont moins poétiques :

AUe^i donc dire à ce berger

S'il l'avait vue, qu'il nous renseigne.

— Berger, berger, aurais-tu vu Passer ici ma bien-aimée ?

Le berger répondit d* abord :

— Comment était-elle habillée ?

— Son mouchoir est en satin noir, Avec sa robe defutaine.,.

Ça ne vaut pas, comme lyrisme, la robe de <r saûn blanc i> et les cheveux <r qui ont une odeur de marjolaine ]), mais cela s'accorde mieux avec les habitudes économes et la simplicité de nos pauvres habitants de la montagne. Cette variante a été recueillie ici par un folkloriste savoyard *.

— On ne peut pas, déclara Marius Colombier, de son ton bourru et tranchant, on ne doit pas attribuer telle ou telle de ces chansons à tel ou tel coin spécial de la terre française ; les chansons populaires appartiennent à un fonds commun; on les retrouve un peu partout en France et à l'étranger... avec seulement de légères variantes.

— Parfaitement, répliqua Lézian, mais ce sont précisément ces versions locales qui nous renseignent sur les mœurs, l'état d'âme et l'imaginadon des populations qui les chantent, et c'est pourquoi il est bon de les recueillir dans chaque province.

* Chansons populaires de la Haute-Savoie, par M. Jean Ritz, Annecy,

— Oui, ajouta le docteur Lettraz, les mêmes espèces de plantes varient de dimensions et de nuance suivant le climat, Talûtude, la nature du sol. Ainsi des chants populaires; le sentiment en est plus ou moins intense et coloré, selon les milieux, les mœurs et les caractères... Chez nous^ les chansons paysannes sont d'une forme médiocre, mais souvent d'une émotion pénétrante et d'une bonhomie très fine. On y trouve de l'humour et une jolie fantaisie, comme dans celle-ci, qui a été récoltée à Naves :

Belle, dans ton jardin il y a de belles roses,

Il y a de belles roses

Qui ont si bonne odeur; Permettez-moi, la belle, d'en cueillir une fleur,

— Non, je ne permets pas que Von touche à mes roses;

ApporteT^-moi la lune,

Le soleil à la main.

Vous cueillere:(^ les roses qui sont dans mon jardin.

Le ieune amant s'en va là-haut sur la montagne.

Croyant prendre la lune.

Le soleil à la main.

La chos* fut impossible, la belle le savait bien,,.

Et en voici une autre, qui a également le goût de terroir et un tour très tendre :

Là-haut sur la montagne.

Il y a un ùré; Les perdrix et les cailles

Y vont chanter.

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 8f

Pat pris mon arbalète,

J'y suis allé; Croyant en tuer quatre,

J'ai tout manqué.

C*est le cœur de ma mie Que f ai blessé,

— Mie, ma douce amie, T'ai'ie fait mal ?

— Un petit peu, pas guère; Si fen mourais.

Un baiser de ta bouche Me guérirait,

— Elle est charmante ! s'écria Sylvie, vous me la redirez tantôt et je la noterai pour la mettre dans mon répertoire.

— Enfin, continua Lettraz, j'en sais une qui est certainement savoyarde et qui en même temps a une date précise. Elle a dû être composée sous Henri IV, après la mort très suspecte de Gabrielle d'Estrées :

Les dames de Taris sont habillées de gris.

N'y en a point d'aussi belle Que Madam' Gabrielle.

« Madame Gabrielle, allons nous promener; Là-bas sous ces beaux arbres Le souper se prépare,

« Madame Gabrielle, ah ! voulej^-vous danser, Danser la contredanse Avec le roi de France ?.,. »

Son maudit connétable la r^arde danser, *Et le faux traître pense :

(( C'est ta dernière danse,,. »

N*eut pas moitié soupe que la fièvre la prit. Une fièvre tremblante Agitant tous ses tnembres.

Aussitôt auprès d'elle accourt le médecin :

« Médecin, je t'en prie, Dis-moi ma maladie. »

a Madame, lui dit-il, vous êtes empoisonnée.

Dans trois jours, sans attendre.

Finiront vos soufirances. »

Hélas, ma fille est morte, tu Vas empoisonna, Va, maudit connétable, Tu mourras misérable !

— Oui, repartit le sceptique Colombier, cette chanson a été faite sans doute lorsque Gabrielie d'Estrées mourut subitement, après avoir mangé une orange. Mais où y voyez-vous un caractère purement local ?

— Où je le vois ? riposta le botaniste, dans cette allusion faite par deux fois au a maudit connétable. » Le poète anonyme a certainement voulu désigner le connétable duc de Lesdiguières, qui guerroya en Savoie en ij'91 et 1^92. Les Savoyards ne le portaient pas dans leur cœur, et l'imagination populaire, pour le mieux noircir,

lui â mis sur le dos rempoisonnemenc de la belle Gabrielle... Pendant ses opérations militaires, Lesdiguères a plus d'une fois côtoyé le lac d'Annecy. En ce temps-là, il n'y avait, pour aller de Talloires dans la direction d'Angon, qu'un chemin muletier, longeant le sommet des rochers en surplomb au-dessus de l'èau. Or, par une nuit noire, pendant que Lesdiguières suivait ce chemin avec ses équipages, les mulets qui portaient les bagages perdirent pied, et toute l'argenterie du duc dévala au fond du lac, près de la chapelle de la Madeleine.

— Est-ce qu'elle y est encore? demanda Francine.

— Probablement.

— Tout ça a l'air d'un conte bleu, grogna Marius Colombier; si le fait était vrai, on aurait pratiqué des sondages et retrouvé le trésor.

— Difficile, répliqua le docteur; en cet endroit, on a jeté dans le lac des centaines de tombereaux de blocailies, lorsqu'on a sapé le rocher pour établir la route actuelle... Les bagages de Lesdiguières dorment maintenant sous des mètres cubes de moellons, dont l'extraction préalable coûterait gros... Le jeu n'en vaudrait pas la

chandelle... Néanmoins, il y a des gens qui rêvent encore de repêcher l'argenterie du connétable...

Tout en fredonnant et discourant, la bande s'engageait sur un versant abrupt et broussailleux. Un sentier ou plutôt un escalier, taillé à fleur du roc, y zigzaguait en plein soleil.

La descente était pénible ; Marius Colombier, uniquement occupé à s'essuyer le front et à assurer son pied sur les cailloux roulants, était devenu muet. Sylvie, au contraire, en dépit des heurts et des glissades, chantait à gorge déployée. On atteignit enfin une prairie en pente et plantée de châtaigniers. Au sortir de la sente escarpée, ce gazon ombreux parut un tapis de velours aux pieds meurtris des compagnons. A la lisière des prés, sous la ramure étalée du premier châtaignier, un ecclésiastique, debout, l'oreille aux aguets, semblait fort intrigué par les éclats de cette voix féminine qu'il avait entendue de loin, et sa noire silhouette attentive s'enlevait vigoureusement sur le fond verdoyant de la prairie. C'était un homme entre deux âges, assez grand, de carrure robuste. Sa soutane retroussée découvrait ses gros souliers à boucles et ses mollets musculeux; le tricorne rejeté en arrière laissait

voir une massive et joviale physionomie de montagnard : de petits yeux d'un bleu pareil à celui du lac, un teint rose, un nez retroussé aux larges ailes, une bouche bien fendue aux bonnes lèvres épaisses. — Comme il se retournait pour examiner les survenants, le botaniste le reconnut :

— Eh ! s'exclama-t-il, c'est M. le curé d'Entrevernes!... Serviteur, monsieur Fabbé, vous voilà en route de bon matin !

— Bonjour, docteur, répondit le prêtre en serrant la main de Lettraz, je vais déjeuner chez M. le curé de La Thuile... puis, soulevant son tricorne et coulant un regard discrètement curieux vers les deux jeunes femmes : — Mesdames et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer... Des touristes, sans doute, en train de visiter notre Savoie ?

— Oui, repartit Lettraz, nous descendons de La Planche, où nous avons couché dans une grange...

Le curé ouvrait de grand yeux :

— Dans une grange I En vérité?... Heureusement, cette mauvaise nuit ne paraît pas vous avoir fatigués... car, si je ne me trompe, une de ces dames chantait fort joliment pendant la descente ?

— Au fait, monsieur l'abbé, permettez-moi de vous présenter la chanteuse : M^^® Sylvie Alassio, une des étoiles de l'Opéra italien.

— Hélas ! oui, monsieur le curé, dit gaiement Sylvie, j'appartiens à ce monde du théâtre que l'Eglise damnait autrefois...

— Mademoiselle, répondit le curé avec un fin sourire, nous ne damnons personne... Le ciel reste ouvert à tous ceux qui croient être dans la vérité et qui sont de bonne foi... D'ailleurs, ajouta-t-il courtoisement, les cantatrices ne sont point tout à fait des comédiennes et j'ai ouï dire que parfois elles se font entendre dans nos églises pour des oeuvres de piété et de charité...

— A votre service, monsieur le curé... Avant mon départ, je serai heureuse de chanter pour les pauvres de votre paroisse.

— Mille grâces, mademoiselle!...

Sans accepter ni décliner ouvertement l'offre de Sylvie, le prudent curé jugea à propos de détourner la conversation :

— Et vous allez sans doute, demanda-t-il au botaniste, rejoindre le bateau au Bout-du-Lac ?

— Nous allons à La Thuile, et si vous le voulez bien, nous ferons route ensemble...

— Très volontiers, je vous indiquerai même

un raccourci qui vous empêchera de trébucher dans de mauvais sentiers rocailleux....

Ils se remirent à cheminer de compagnie. Le seul Marius Colombier, un tantinet païen et libre-penseur et dont l'humeur contredisante s'était développée à mesure que le soleil dardait, demeura boudeusement à l'écart.

Le site était reposant et intime à souhait. Les châtaigniers touffus entre-croisaient leurs branches, de façon à intercepter les flèches de lumière qui pleuvaient sur leurs cimes horizontales. Sous cette voûte feuillue une herbe fine feutrait la pente onduleuse, au bas de laquelle un ruisseau chantait dans son lit rocheux. Entre les verdures, on le voyait bouillonner en écumes laiteuses. Le paysage boisé, verdoyant et mouillé, ensoleillé par places et néanmoins rafraîchi par le voisinage de Teau, fleuri partout de sauges violettes et de marguerites blanches, avait, comme le brave curé lui-même, une physionomie cordiale et accueillante. En arrivant à mi-côte, on rencontrait de temps à autre quelque vieux moulin au toit moussu, aux portes closes, à la roue silencieuse.

— Tous ces moulins sont maintenant déserts, observait le curé, on les a abandonnés, faute de

bras... Même dans notre Haute-Savoie où le paysan aime sa montagne, les jeunes gens qui consentent à travailler à la terre deviennent de plus en plus rares. Les filles sont attirées vers votre Paris, comme des alouettes aux scintillements d'un miroir. En quittant le service militaire, les garçons ne se soucient plus de porter la bennette dans les vignes ou de pousser des traîneaux par les couloires. Ils vont chercher fortune dans les grands centres. La ville les prend et ne les lâche plus. Les vieux demeurent seuls au village, face à face avec la terre qui redeviendra une friche, pour peu que ce mouvement d'émigration continue... II y a dix ans, dans ma paroisse d'Entrevernes, il y avait encore sept cents âmes; il n'y en a plus que trois cents aujourd'hui.

— Oui, acheva tristement le botaniste Lettraz, nos villages se vident de jeunes gens, comme nos forêts se dépeuplent de plantes rares... Et là-bas, à Paris, le monde s'amuse, politique, s'agite stérilement, frivolement, sans se préoccuper de cette question de vie ou de mort!...

Au sordr des moulins abandonnés, le ruisseau s'engageait sur d'étroits aqueducs de bois, soutenus par de rudimentaires charpentes. Son eau rapide coulait d'un trait dans ces aériennes ri-

goles, fusait parfois par d'imperceptibles fissures et se tamisait au-dessus des prés en poussières irisées. Incapable de résister à une fantaisie, Sylvie s'était élancée sous une de ces rigoles giclantes. Elle y baignait ses bras nus, tendait voluptueusement sa tête à la douche menue qui filtrait en jets argentés.

— Que j'aime l'eau! s'écriait-elle d'une voix enthousiaste, elle est limpide, elle est pure et virginale comme la neige des glaciers d'où elle tombe goutte à goutte. Sous sa bienfaisante rosée, l'herbe pousse et les fleurs s'épanouissent. Elle nous désaltère, elle nous guérit, elle nous charme et nous berce... Elle retrempe notre corps et réveille notre esprit. Elle brille comme le diamant, elle s'égrène plus blanche que les perles, et nous n'avons qu'à tendre la main ou le visage pour recevoir sa bénédiction ; qu'à ouvrir les yeux pour jouir de sa beauté. Elle jaillit, chantante et rafraîchissante comme une prière... J'aime l'eau !

— Vous avez raison, mademoiselle, reprit le curé étonné et presque édifié, vous vous rencontrez, sans vous en douter peut-être, avec notre grand saint, François d'Assise... N'est-ce pas lui qui a dit : « Soyez loué, Seigneur, pour notre

sœur Teau, laquelle esc moult utile et humble et précieuse et chaste!. . »

On était arrivé à La Thuile, sur la place déclive où une fontaine dans sa vasque de granit bouillonne en face de l'église blanche. D'un geste aimable le curé salua toute la bande et se dirigea vers le presbytère, tandis que les compagnons tiraient vers l'auberge. Bien qu'il fût talonné par un violent appétit, Marius Colombier aurait voulu, toute affaire cessante, se faire conduire à l'ancienne maison de campagne de l'avocat Févez. Mais il se trouva que le paysan possesseur des clefs était occupé à faucher dans le marais, et, faisant de nécessité vertu, Marius se résigna à déjeuner en l'attendant. Les Savoyards se meuvent avec lenteur et, bien que Francine eût mis la main à la pâte, midi sonnait à l'église quand on annonça que ce ces messieurs et dames étaient servis » . Ainsi que l'avait prévu le docteur Lettraz, ce fut un déjeuner frugal Le veau à la casserole, cuit en hâte, se défendait obstinément contre l'attaque des couteaux, et le lard de l'omelette sentait le rance. Colombier, assez porté sur sa bouche, bougonnait à tout propos et demeurait de méchante humeur.

— Je crois, insinua le docteur Lettraz, que le

LE MANUSCRIT DU CHANOINE Çf

curé d'Entrevernes dînera mieux que nous, chez son confrère de La Thuile.

— Parbleu! grogna Marius,

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu à* tire siens...

Si ce prêtre avait eu vraiment Tâme chrétienne, il nous aurait conviés à déjeuner au presbytère...

— Nous aurions été peut-être encore plus mal traités, répliqua péremptoirement Francine... Quand il y a pour deux, ce n'est pas une raison qu'il y ait pour sept... Et puis vous figurez- vous la tête de la gouvernante, en voyant la cure envahie par notre bande dévorante?

Vers deux heures seulement on annonça le retour du vigneron de l'hospice, et Ton s'achemina en troupe v«rs l'ancienne villa transformée en yendangeoir. La maison bâtie au xvi® siècle élevait, au revers d'un coteau de vigne et en vue du lac, sa façade orientée au midi. Un petit verger clos de murs et fort négligé l'entourait sur trois côtés. Au premier aspect de cette blanche construction aux lignes élégantes, sobres, harmonieuses, Marius Colombier se rasséréna et s'épanouit :

— Parfait ! s'écria- t-il, cette bâtisse a je ne sais

quoi d'italien et de suggesdf... La villa d'Horace devait ressembler à cela :

Hortus ubi et tecto vicinus jugis aquae fons Et paulum silvae super his...

Il s'était arrêté devant la façade exposée au midi. Le rez-de-chaussée aux arcades voûtées avait servi de tout temps de cellier et de pressoir; une tourelle abritait l'escalier de pierre accédant. à une loggia qui soutenait de ses sveltes colonnes la toiture en auvent et s'ouvrait sur les pièces en retrait de l'unique étage.

— On devait être bien ici, continua Marius, pour écrire en face du lac et des montagnes... Puis s'adressant au vigneron :

— Avez-vous, ajouta-t-il, entendu par hasard parler de l'avocat et du chanoine Févez?

— Jamais, monsieur, répondit l'homme ébaubi, personne ne les connaît au pays.,

— Tant pis!... Peut-on monter et visiter les pièces du premier ?

— Si vous le désirez, seulement vous ne verrez rien... C'est là que nous remisons notre foin et les chambres en sont pleines jusqu'aux poutres.

— Mais, insista le c savant » en fronçant le

sourcil, il devait y avoir là-haut de vieux meubles, un buffet, des armoires?...

— Non, mon pauvre inonsieur... Voilà tantôt vingt ans que je garde le vendangeoir de l'hospice, et je n'y ai jamais vu que les quatre murs...

— Alors, grogna Colombier désappointé, nous n'avons rien à faire ici. Bonsoir!...

Il tourna les talons, tandis que Sylvie et le docteur riaient souis cape :

— Je descends au ponton du Bout-du-Lac, déclara-t-il, et j'y attendrai le bateau... Venezvous?

— Pas moi! se récria Francine, le bateau n'arrivera pas avant une bonne heure... J'ai vu qu'on gaulait des noyers dans le village et j'y vais acheter des noix fraîches... Docteur, soyez gentil et accompagnez-moi...

Ils se séparèrent; Sylvie et Lézian suivirent seuls Colombier déçu, et par un sentier herbeux gagnèrent le bord du lac.

Le ponton était désert. Ils s'y assirent silencieusement, n'osant trop regarder la mine penaude de Marius, de peur d'éclater de rire. Pendant la visite à la villa de l'hospice, le ciel s'était peu à peu plafonné de nuées blanches; l'air s'était alourdi et la campagne semblait s'endor-

mir dans un profond recueillement. Le lac d'un bleu verc était uni comme une glace. Il reflétait très nettement les profils des montagnes, leurs couleurs foncées ou attendries, les villages aux toits rouges, et les fuseaux élancés des peupliers de la berge. Même un feu de roseaux, allumé là-bas dans le marais, reproduisait sa spirale de fumée bleue dans Teau ensommeillée; une petite barque fuyante s'y mirait également et sa coque blanche y apparaissait doublée. Derrière Doussard, les forêts se veloutaient d'une cendre violette; de 6nes buées argentaient les prés, et sur la nappe glauque du lac un aigle pécheur aux grandes ailes éployées planait, descendait, vîronnait silencieusement.

— On est bien ici, dit Sylvie, cet assoupissement de la nature doit mettre un peu de baume sur votre déconvenue, monsieur Colombier.

— Non, madame! gronda Marius, je me moque de la naturel... Je donnerais les arbres, le lac et les montagnes avec, pour une page du manuscrit du chanoine... Mais je ne l'aurai pas, je puis en faire mon deuil... C'était bien la peine de suer sang et eau, de dormir sur la paille et de déjeuner de lard rance, pour en arriver là!...

Peu soucieuse de recevoir une seconde ruade,

Sylvie, descendue sur la berge, s'amusait à se faire un bouquet de roseaux aux aigrettes violacées et de massettes aux épis bruns. Une demiheure se passa, le bateau écait déjà en vue à la hauteur de Bredannaz, quand Francine reparut au bras du docteur Lettraz. Elle avait un air de triomphe; ses yeux et ses lèvres riaient... Elle alla droit à Marius aifalé sur le banc du ponton et dit malicieusement :

— Monsieur l'archiviste, vous avez la bouche chagrine, la moustache hérissée et les sourcils en accent circonflexe... Je parie que vous broyez du noir en songeant au manuscrit perdu?...

— Parbleu! il y a de quoi, maugréa Colombier, votre ami le docteur Lettraz nous a engagés sur une fausse piste, et tous les chasseurs savent que lorsque les chiens ont perdu la voie, il est fort difficile de relever le défaut...

— Eh bien! que me donnerez-vous si je vous remets sur le bon chemin ?

— Vous, mademoiselle ?

— Moi-même, grâce à ce brave curé d'Entre-

vernes...

— Oh! le curé, murmura dédaigneusement le <K Savant }», en haussant les épaules.

— Le curé... parfaitement... Pendant qiie yous

lOO LE MANUSCRIT DU CHANOINE

jetiez le manche après la cognée, je suis encrée à la cure pour prendre congé de notre compagnon de voyage... Dans la conversation je lui ai conté votre embarras...

— Vous lui avez parlé du manuscrit?... Il va me voler ma trouvaille !

— Du tout... L'abbé est un homme discret et délicat et, de plus, en dépit de ses manières simples, c'est un érudit très au courant des menus détails de l'histoire locale... Il m'a renseignée sur la descendance de l'avocat et du chanoine Févez... Loin de vouloir vous couper l'herbe sous le pied, il m'a chargée de vous dire, avec ses compliments, que la maison du chanoine existe encore à Annecy, elle est occupée par un membre de la Société Florimontane, président du club alpin...

— Je le connais I s'écria le botaniste, un excursionniste enragé... Malgré son âge, tous les jours il avale une montagne... Il s'appelle Philibert Prestoz.

— Justement... Ce M. Philibert Prestoz a épousé une arrière-petite-nièce du chanoine Févez... La voilà, la bonne piste, et si le manuscrit existe encore, vous le trouverez chez lui... Qu'en dites-vous?

■r—. jeudis, s'exclama Colombier en serrant les

LE MANUSCRIT DU CHANOINE lOl

mains de Frâncine^ je dis que vous êtes notre Providence et que je vais vous embrasser!

— Pas la peine ! protesta Francine en riant, attendez que nous ayons le manuscrit.

— Partons pour Annecy!

Précisément, le éMont-'^lanc accostait le ponton, débarquait un lot de voyageurs et sifflait déjà pour annoncer qu'il allait virer de bord. Toute la bande s'engagea sur la passerelle.

— Prenons nos billets pour Talloires, conseilla le docteur; ce soir il serait trop tard pour nous présenter chez M. Prestoz.,. Il y faut mettre plus de cérémonie et agir diplomatiquement. . Nous Tirons voir demain dans Taprès-midi...

Prenez donc patience, monsieur Colombier...

Demain, comme dit Horace, votre poète favori :

Cras ingens iterabimus aequor...

huit heures, la bande du Cyclamen s'embarque de nouveau à bord du éMont-manc qui la ramène à Annecy, et Marius Colombier se pourléche déjà à l'idée de mettre la main sur M. Philibert Prestoz, dernier héritier du chanoine. Le beau temps est revenu ; le ciel est d'un bleu immaculé, le soleil luit partout; les deux rives baignent dans une chaude atmosphère d'or fluide, qui annonce l'approche de l'automne. Les champs moissonnés étalent leurs larges taches jaunes au milieu des vignobles chargés de raisins. La lumière caressante du matin répand ses nappes d'argent sur les versants boisés et poudroie aux cimes des montagnes. Au

LE MANUSCRIT DU CHANOINE lO]

moment où le bateau vient de quitter Chavoire, le docteur Letcraz montre à ses compagnons une langue de terre plantée de grands arbres, au-dessus desquels pointe une tourelle.

— Voici, dit-il, la maison de La Tour oîi vécut pendant quelques années et où mourut Eugène Sue, l'auteur des éMystères de Taris et du Juif Errant^ qui eut, de 183 f à 1848, le plus bruyant succès dont peut s'enorgueillir un romancier, et qui dort aujourd'hui, à demi submergé dans Toubli. Proscrit après le coup d'Etat de 185*1, il s'était réfugié à Annecy, chez son ami M. Masset. La Savoie faisait encore partie des Ëtats sardes et le libéral gouvernement piémontais avait accordé à l'exilé une généreuse. hospitalité. Eugène Sue s'installa, vers 18^4, dans cette modeste maison de La Tour d'où il pouvait apercevoir la chaîne grise du Jura, derrière laquelle était la France. Il y partageait son temps entre des excursions en montagne et de longues stations dans son cabinet de travail. Ce fut là qu'il écrivit sa dernière œuvre, Cornélia d'Q4Ifiy un roman descriptif où il avait voulu célébrer les beautés du paysage savoyard. Il comptait à peinealors cinquante ans, mais il avait produit plus de soixante volumes, et cet extraordinaire labeur joint aux agitations

énervantes de la politique, avait complètement ruiné sa santé. Il est mort d'une maladie de cœur en i8j'7; vous pourrez voir au cimetière d'Annecy sa tombe, hélas! fort abandonnée.

— J'ai lu cette Cornélia d'oélfi^ reprend Lézian, et j'ai été navré. Je ne m'attendais pas à constater un si rapide appauvrissement de l'imagination, une si prompte décadence d'un talent autrefois si fécond en inventions dramatiques. Cela semble écrit par un débutant médiocre et non par l'auteur de éMathilde et des ^Mystères de Taris. Il y a, notamment, une scène au sommet de la Tournette, qui est le comble du mélo sentimental, invraisemblable et enfantin; on croit lire un chapitre de Ducray-Duminil,

— Je ne sais rien de plus triste, déclare Sylvie, qu'un artiste ou un écrivain qui ne s'aperçoit pas de sa défaillance et continue à se livrer en pâture au public. Je me souviens d'avoir entendu, à Monte-Carlo, dans le "Barbier j une ancienne diva dont la voix flexible et pure, la grâce mignonne et la jeunesse avaient fait merveille, assurait-on, au temps du second Empire. Grâce, jeunesse, charme de la voix, tout cela s'était évanoui. Nous n'avions plus sous les yeux qu'une chanteuse insuffisante, à la tournure de gouvernante anglaise,

LE MANUSCRIT DU CHANOINE .lOf

essayant gauchement les sautillements enfantins et les minauderies fanées qui lui avaient valu les triomphes d'autrefois. C'était à la fois lamentable et touchant, cet amour obstiné du métier, cette vaine lutte pour tirer d'un instrument rebelle quelques pauvres notes chevrotantes. Les artistes devraient disparaître dans le plein de leur talent, comme Chopin et la Malibran. C'est surtout pour eux qu'il est vrai de dire : a Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux... :s>

Pendant ce colloque, \t éMont-'Blanc est entré dans le chenal. Il se range au long du quai et Ton procède au débarquement. L'heure étant encore trop matinale pour qu'on puisse, sans indiscrétion, se présenter chez M. Philibert Prestoz, on décide, malgré les impatiences de Marius Colombier, qu'on visitera d'abord le vieil Annecy.

La ville parcourue par le Thiou, qui s'y divise en canaux dérivatifs du lac, a, dans ses parties anciennes, un caractère italien; rues étroites et ombreuses, galeries à arcades où les boutiques du rez-de-chaussée s'ouvrent dans une obscurité et une fraîcheur de cave; allées voûtées et mystérieuses faisant communiquer les quartiers entre eux par des couloirs d'une propreté douteuse et

Io6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

d'une odeur nauséabonde. Dominant la dté, le château fort des ducs de Genevois-Nemours élève au-dessus des rues tortueuses ses murailles nues et ses tours carrées. Les compagnons y montent par une rampe que bordent d'humides rochers servant d'assises au mur à pic de la forteresse, transformée en caserne. La porte principale voûtée en ogive, surmontée d'une ligne de mâchicoulis et d'échauguettes, est d'une architecture sobre et élégante. Elle cache dans l'épaisseur de ses voussoirs une gaine destinée à recevoir la herse. A gauche de ce portail, règne un vaste corps de logis bâti en pierres blanches, percé de larges fenêtres à meneaux prismatiques, qui tranche, par la richesse de Tornementation et l'élévation des appartements lambrissés, sur les autres constructions plus anciennes. La façade porte la date de i j'32 ; on suppose que cette partie du château a servi de résidence aux ducs de Nemours, et, en effet, elle ressemble plutôt à rhôtel d'un grand seigneur du xvi* siècle qu'à une construction militaire.

— On croit, dit le docteur Lettraz, que Henri de Nemours y tenait sa cour; une cour modeste, car le duc était fort désargenté et vivait d'expédients. Saint François de Sales y fréquentait, et ce

fut là qu'il revit la belle madame de Charmoisy, celle qui devait être la Thilothée de V Introduction à la vie dévote. Il l'avait déjà connue à la cour de Henri IV. Ses prédications à Paris avaient produit une vive impression sur la jolie mondaine, et l'avaient acheminée à cette conversion, dont l'éloquent évêque du Genevois fut le principal auteur et demeura l'affectueux directeur. Je vais vous montrer, continue le botaniste, lorsque nous redescendrons vers les bas quartiers, l'hôtel qu'habitait la pénitente de saint François. Elle y a lu, fragment par fragment, ces lettres d'une psychologie si délicate, d'une charité si chrétienne, d'une fraîcheur si charmante, qui sont devenues le traité de V Introduction à la vie dévote.,.

Ils sont arrivés près de la rue Perrière, devant un sombre logis, dont le portail cintré et jadis armorié ouvre sur une cour encombrée de charrettes et bordée de façades crevassées.

^ Voici ce qui reste de l'hôtel Charmoisy...

Tous les seigneurs savoyards qui avaient des charges à la cour ducale logeaient dans le voisinage du château... Ces ruelles maintenant délabrées et pauvrement habitées formaient alors le quartier aristocratique. Au xviii® siècle, les bour-

Io8 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

geois cossus y possédaient encore pignon sur rue, et cette maison à tourelle, que vous voyez au n^ ^ de la me Perrière, appartenait à M^^ Galley, la jolie personne que Jean-Jacques rencontra au bord du Fier et accompagna jusqu'à Thônes. Toute cette partie de la ville est, du reste, pleine du souvenir de Rousseau et des Confessions. Tenez, le juge-mage Simond, dont il a tracé un portrait si vivant, demeurait à deux pas d'ici. Nous allons traverser le pont Morens et nous gagnerons la rue de FÈvêché, jadis rue Saint-François, où se trouvait l'hôtel de saint François de Sales, presque en face de la vieille maison louée par M™« de Warens à M. de Boëge...

Ils s'engagent sous des couloirs voûtés, passent le Thiou où de vieilles bâtisses ventrues mirent dans l'eau sombre leurs galeries de bois fuselé, garnies de loques séchant au soleil, et ils débouchent près de la cathédrale, à laquelle ils font une coune visite.

On y dit la messe des chanoines, une messe chantée. Çà et là, dans la nef sombre, des prieuses, dévotement agenouillées, égrènent leur chapelet. L'orgue résonne doucement et, à l'extrémité des stalles de noyer, trois chanoines, enveloppés dans leur manteau brun doublé de

rouge, suivent roffice d'un air somnolent. Celui du milieu, grand et solide, renifle force prises de tabac pour se tenir en éveil; les deux autres, gros et courts, serencognent en boule dans leur stalle. Les chantres psalmodient d'une voix de bourdon ; de temps en temps une sonnette tinte, et l'orgue continue sa musique doucement berceuse. Tout cet ensemble a une physionomie très intime et un peu vieillote.

— C'est curieux, chuchote .Lézian à l'oreille de Sylvie, il me semble que je suis transporté au temps de Rousseau et je me rappelle ce passage des Confessions où il décrit ses propres impressions dans cette même église : ce Le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens... le lambeau de soutane qu'après avoir déposé son épée, M. le Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il recouvrait les loques pour aller au chœur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à bec, m'établir dans Torchestre, pour un bout de récit que M. le Maître avait fait exprès pour moi; le bon dîner qui nous attendait ensuite... »

— Oui, répond Sylvie en trempant ses doigts dans l'eau bénite, rien ici ne semble avoir changé ;

dans cet aimable pays savoyard, on doit aujourd'hui encore mener la même vie simple, bonne enfant et innocemment sensuelle...

— Eh bieni demande Marius Colombier, quand on se retrouve sur le parvis, et la maison de M°^® de Warens, où est-elle?

— Elle n'existe plus, répond Lettraz, elle a été démolie lors de la construction de Tévêché actuel... Longtemps on a indiqué, comme l'habitation de M"® de Warens, ce logis en retrait qui est au n° 12 et qu'on désigne sous le nom de oMaison de la zMonnaie; c'était une erreur. Un de vos jeunes collègues, M. J. Serand, archiviste delà Préfecture, ayant contrôlé le récit de Rousseau avec le plan d'Annecy exécuté en 1730, vient d'établir péremptoirement que la nouvelle convertie, la jolie maman de Jean-Jacques, occupait, non pas la maison de la éMonnaie^raûs un bâtiment contigu au four des Cordeliers, et appelé a la petite maison »*• Le couvent des Cordeliers était situé entre un immeuble appartenant à M. de Boëge de Conflans et la cathédrale actuelle.

Or, dans les Confessions, on lit ce passage :

* L'habitation de A/"» de IVarem, à Annecy, par J. Serand, in-8°, Annecy.

OC Un dimanche que j'étais chez maman, le feu prit à un bâtiment des Cordeliers, attenant à la maison quelle occupait. Ce bâtiment, où était le four, était plein jusqu'au comble de fascines sèches. Tout fut embrasé en très peu de temps; la maison était en grand péril... Les flammes qui la couvraient^ entraient déjà par les fenêtres, etc, » L'incendie éclata en 1729. L'examen du plan de 1750 démontre que le four où le feu a pris (qo 2579 de la mappe) touchait à la « Petite Maison » et que cette dernière, par conséquent, pouvait <t être couverte par les flammes », tandis que le logis de la zMonnaie^ séparé du four par cette c Petite Maison y> même, par des jardins et des écuries, se trouvait à une distance de qua« rante-deux mètres, trop éloigné, par conséquent, pour être sérieusement en danger. Si M°^® de Warens l'eût habité, elle n'eût pas certainement été obligée à ce déménagement hâtif dont parle Rousseau : oc On se mit en devoir de déménager en hâte et de porter les meubles dans le jardin, qui était vis-à-vis de mes anciennes fenêtres*, et au delà du ruisseau dont j'ai parlé... d

* Rousseau, à cette époque, avait quitté la maison de M"*' de Warens et logeait au Séminaire.

— Cela me paraît parfaitement logique, observe Colombier.

— Cela vous sautera aux yeux, continue Lettraz en les entraînant sous le vestibule voûté de lÈvêché, quand vous serez sur le terrain : la a Petite Maison » a disparu en 1784 pour faire place au Palais de l'Evêché; mais passons dans la cour et vous vous rendrez compte de l'exactitude des indications de Jean- Jacques, si l'on adopte l'hypothèse de M. Serand... Voici le ruisseau, qui est un dérivé du Thiou, et voici, sur l'autre bord, les jardins sur lesquels donnaient ces ce anciennes fenêtres ». C'est là qu'était le passage, condui sant par une fausse porte à l'église des Cordeliers (la cathédrale), où Jean- Jacques rencontra pour la première fois M™^ de Warens.

— Ainsi, s'écrie Sylvie, en regardant curieusement l'eau qui gazouille entre les talu^, et le jardin dont les saules trempent leurs branches dans le courant, voici ce coin de terre que Rousseau voulait encadrer ce d'un balustred'or ».

— Oui, c'est par là que Louise-Êléonore, le jour des Rameaux de l'année 1728, se rendait à l'église, lorsqu'elle apparut à Jean- Jacques dans le bel épanouissement de sa jeunesse déjà mûre: « un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus

pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse... » Elle habitait cette maison depuis sa sortie de la Visitation, à l'automne de 1726. Elle méritait pleinement alors cette réputation de charme, d'esprit et de grâce séduisante que l'auteur des Confessions a célébrée dans son livre... Je crois néanmoins qu'il l'a légèrement poétisée.

— Pas toujours, réplique Sylvie; il s'est chargé lui-même et fort brutalement de dissiper l'atmosphère de voluptueuse poésie dans laquelle il l'avait d'abord enveloppée... Il a beau répéter « qu'elle était pour lui plus qu'une sœur, plus qu'une mère, plus qu'une amie », il aurait dû respecter davantage celle qui lui avait appris l'amour, et jeter un voile pieux sur les défaillances de la femme tant aimée...

— Je vous accorde, repart Lettraz, qu'après l'avoir adorée, il a parlé d'elle avec l'indélicatesse et la grossièreté d'un laquais... Mais nous autres, qui ne sommes pas retenus par les scrupules de discrétion et de reconnaissance qui auraient dû imposer silence à Rousseau, nous sommes obligés de convenir que, même avant cette année de 1728, la séduisante Louise- Éléonore était une dame d'une moralité douteuse, et que si elle

avait le cœur largement hospitalier, elle avait aussi la conscience démesurément large...

Ils ont quitté la rue de TÉvêché, et longeant l'un des quais, ils arrivent à un carrefour oii le Thiou, avant de pénétrer dans la ville, se divise en deux bras et étreint entre ses eaux rapides une antique bâtisse pareille à une proue de navire, dont les toitures en ruine s'effondrent sur de vieilles murailles crevassées. C'est le Palais de risle, une ancienne maison forte « à forme de galère », où, sous les ducs de Nemours, on rendait la justice et on enfermait les prisonniers.

En cet endroit les quais, en s' élargissant, laissent voir les montagnes ensoleillées et le sourire bleu du lac; au sortir des voûtes obscures et des noires bâtisses des vieux quartiers, on a comme un éblouissement. Le docteur Lettraz montre à ses amis, à l'angle d'une petite place qui s'ouvre à gauche, une nef d'église récemment restaurée :

— Voici, dit-il, ce qui reste des bâtiments de l'ancienne Visitation où M"^* de Warens se convertit à la religion romaine, ce qui lui valut, de la part de Victor-Amédée, une pension de i,yoo livres de Piémont, et une rente viagère de yoo livres, léguée par le respectable évêque

LE MANUSCRIT DU CHANOINE Ilf

M^ Bernex de Rossillon, qui avait reçu son abjuration et qu'elle avait su parfaitement embobeliner...

— Décidément, interrompt avec emportement Sylvie, vous êtes dur pour Eiéonore de Warens !

— Je suis, riposte Lettraz, moins dur pour elle que les historiens qui se sont récemment occupés de sa conversion... Tout à l'heure, en passant, je prendrai chez moi un petit livre, écrit d'après des documents inédits; il vous édifiera sur les véritables motifs qui poussèrent la belle Èléonore à rompre avec la religion protestante... Je vous en lirai quelques extraits pendant qu'on préparera notre déjeuner...

— C'est ça, allons déjeuner! s'exclame l'impétueux Marius Colombier, il n'est que temps !

Il bout d'impatience, piétine sur place et trouve qu'en cette affaire, il n'est plus assez question du manuscrit du chanoine...

Lorsque, une demi-heure plus tard, les compagnons sont réunis à l'Hôtel d'Angleterre autour d'une table fleurie de cyclamens, le docteur Lettraz tire de sa poche un volume in- 1 8 broché et le montre à ses amis :

— Voici, dit-il, le livre dont je vous ai parlé

Il6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

et qui remet au point l'histoire de la conversion de M'"* de Warens. L'auteur, M. Albert de Montet*, a fouillé les archives du pays de Vaud ; il a eu en communication des lettres de M. de Warens et des papiers de famille, qui lui ont permis de réduire à des proportions humaines la légende créée autour de l'amie de Jean- Jacques. Ce dernier avait laissé entendre que la conversion de Louise-Êléonore était due à des peines d'amour. On lit, en effet, au livre 1 1 des Confessions : a Elle avait épousé fort jeune M. de Warens, de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage n'ayant pas trop réussi, M°** de Warens, poussée par quelque chagrin domestique, prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian, pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi, j) D'après les biographes de M^"" Bernex, évêque du Genevois, l'abjuration de la jeune femme fut uniquement l'œuvre de la grâce divine; Èléonore aurait été brusquement éclairée par un coup de

* M"" de Warens et le Pays de Vaud, par Albert de Montet. Lau sanne, Georges Bridel, éditeur.

foudre, semblable à celui qui dessilla les yeux de saint Paul sur le chemin de Damas, oc Lorsque la baronne de Warens eut pris les eaux, dit le chanoine Claude Boudet *, elle se rendit à Vevey, sans autre dessein que celui de s^y amuser... Elle assista fortuitement à un sermon que Tévêque de Genève prêcha dans l'église d'Èvian, en présence de la Cour, où il traita quelques points de controverse... L'heure où elle entendit ce discours fut répoque de son entière conversion... Dès que M. Bernex se fut retiré chez lui, elle lui fît demander secrètement audience. Le Prélat, qui sçavoit qu'il est des momens précieux qu'il ne fau t point laisser échapper, lui accorda sa demande à l'instant et la détermina au sacrifice que sa conscience exigeoit. L'évêque de Genève attribua cette victoire à l'intercession de la Sainte-Vierge, ayant remarqué, durant l'entretien qu'il eut avec la baronne, qu'elle étoit placée sous un tableau représentant la mère de Dieu... j>

— Malheureusement, continue le docteur en feuilletant son livre, les documents inédits compulsés par M. de Montet établissent que le bon évêque se fit illusion et que la fugue de la ba-

* Claude Boudet, Vie de M. de RossilUon de Bernei, évéque et prince de Genève. Paris, chez Michel Lambert, 175 1.

Il8 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

ronne fut motivée par des raisons beaucoup moins édifiantes, beaucoup plus prosaïques.

Françoise-Louise-Êléonorede La Tour de Chailly, née à Vevey le 31 mai 1699, était fille d'un conseiller à la Tour de Peilz. Elle épousa, à quatorze ans (avril 1713), Sébastien-Isaac de Loys, âgé de vingt-quatre ans, ancien officier au service de Sardaigne, seigneur de Wuarrens. Le jeune ménage habita longtemps Lausanne où M. de Wuarrens, ou de Warens, remplit les fonctions municipales. On se fixa ensuite à Vevey, où le mari fut nommé assesseur-baillival et où la jeune femme charma par son esprit et sa gaieté la petite société locale, ce Sa maison, assure un biographe, était dans les beaux jours de dimanche le rendez-vous de tout ce qu'il y avait dans les environs de plus aimable et de meilleure société. )) Mais Louise-Èléonore n'aimait pas seulement le plaisir ; « elle avait, déclare Jean-Jacques, un fonds d'activité inépuisable, qui voulait sans cesse de l'occupation. Ce qu'il lui fallait, c'était des entreprises à faire et à diriger... »

Elle avait, hélas I le goût des affaires sans en avoir le talent, ainsi qu'elle l'expérimenta à ses dépens, tant en Savoie qu'en Suisse. A Vevey, elle établit une manufacture de bas de soie et

elle amena son mari à l'aider de son crédit pour conduire à bien cette entreprise à laquelle s'était associé un M. Saint-André. Elle-même emprunta de grosses sommes et, comme la manufacture périclitait, se trouva promptement acculée à une situation désastreuse dont elle n'osa faire l'aveu à M. de Warens. Ce fut alors que germa dans son cerveau l'idée de quitter le pays où son crédit était ruiné et d'aller chercher aventure en Savoie. Déjà, lors d'un premier voyage à Genève, on avait essayé de la dégoûter du canton de Vaud et de l'ébranler par des promesses et des caresses. Au printemps de 1726, elle se fit ordonner les eaux d'Amphion et disposa tout pour l'exécution de ses projets. Les détails de cette fugue depuis longtemps préméditée se trouvent détaillés dans un curieux mémoire rédigé par M. de Warens, afin de répondre à une requête présentée par la nouvelle convertie au Sénat de Chambéry, à l'effet d'obtenir le séquestre sur les biens que la famille de Loys possédait en Savoie *. a Sur la fin de juin 1726, écrit l'infortuné mari, un débordement d'eaux fit un dégât considérable à

* Étude sur M"* de Warens et son mari, par MM. Albert de Montât et Eugène Ritter. (Bibliothèque universelle et Revue suisse^ n** de mai 1884), Lausanne.

Vevey... Elle choisit justement ce temps-là pour celuy de son départ. L'occupation que me donnoit la réparation des dégâts faits par les eaux à notre maison et à notre campagne, m'empêchoit d'être du voyage. Tout sembloic concourir à faciliter son entreprise... Ma déserteuse disposa toutes choses pour partir pendant la nuit, sous prétexte d'éviter la chaleur du jour, trouvant apparemment que rien ne convenoit mieux à une oeuvre de ténèbres que les ténèbres mêmes. Ce fut la nuit du 13 au 14 juillet... Je sou pai ce soirlà avec M. le trésorier de Watteville chez M. Couvreu. Ma déserteuse prit cet intervalle pour transporter les coffres et bagages au bateau. Elle n'oublia pas la vaisselle d'argent qu'elle avoit enfermée ledit jour en ma présence et dont elle avoit eu soin de s'emparer, avant de me rendre la clef de Tarmoire. Sous prétexte de tenir son ménage à Ëvian, elle prit la batterie de cuisine, la vaisselle d'étain, tout le plus fin et le meilleur linge, couvertes, matelas, ses joyaux et ses nippes... Outre cela, elle emporta une bonne partie des marchandises de sa manufacture...

Sur les deux heures du matin, elle vint me dire adieu. Elle ne vouloit absolument point que je me levasse. Je le fis cependant, jetant seulement ma

robe de chambre sur mojr. Je la sentois trembloccer en la conduisant au bateau, tant elle craignoit apparemment d'être découverte... »

— Ainsi, vous le voyez, observe Lettraz, en fuyant, M°^® de Warens faisait maison nette.

Elle partait sans esprit de retour et elle avait si bien embobeliné son mari que ce pauvre Warens ne s'aperçut de la fourberie qu'en revenant d'un voyage à Èvian, où il alla, le 4 août, s'informer naïvement de la santé de la prétendue malade. Elle eut même le talent, pendant cette courte visite, de lui subtiliser a un dictionnaire de Bayle et une fort belle canne à pomme d'or ». Enfin ils se séparèrent... elle le conduisit, les larmes aux yeux, jusqu'au bord du lac. a Dans le temps que nous commencions à voguer, dit M. de Warens, nous aperçûmes le roy de Sardaigne à cheval, avec plusieurs seigneurs de sa cour, revenant de la promenade... L'on m'a assuré que comme Sa Majesté entroit dans Evian, ma déserteuse, qui logeoit dans une maison du sieur Buguet, s'alla jetter à ses pieds pour lui demander sa protection et du pain. A quoy le Roy avoif répondu : « Je vous accorde l'une et j'aurai soin que vous m ne manquiés pas de l'autre... »

Il n'apprit l'abjuration de sa femme que le

7 août, par une révélation de Saint-André, le gérant de la manufacture de bas, qui avait été à Evian porter à la voyageuse le dictionnaire de Bayle et la canne à pomme d'or I

a Je revins à la maison, écrit M. de Warens, et, en chemin faisant, je réfléchis qu'il n'y avoit point de fumée sans feu. Je m'avisai pour lors de chercher dans l'armoire des clefs celle du buffet où elle avoit serré la vaisselle d'argent en ma présence... Je la trouvai dans une vieille boëte à thé, avec celle de son garderobe. Cette vue me frappa et m'apprit mon malheur. Pour achever de m'en convaincre, j'ouvris le buffet et trouvai les oiseaux hors du nid. J'ouvre son garderobe : elle en avoit tout enlevé; à peine laissa-t-elle des guenilles... »

Le lendemain il était complètement édifié : la dame avait quitté Êvian, de bon matin, conduite par deux gentilshommes de la suite du Roi. a A la porte d'Allinges, elle étoit montée en carrosse, et huit gardes du Roy l'escortoient. » Il ne resta plus au mari que la triste consolation de faire constater dans un inventaire les effets emportés du domicile conjugal par la fuyarde Êléonore. Cette longue liste est fort détaillée et très suggestive. Elle donne une idée du train de maison

d'un bourgeois aisé du canton de Vaud, au commencement du XVI II® siècle. On y voit figurer au chapitre de la vaisselle d'argent : o: deux grandes cuillers potagères, quatre paires de chandeliers. Deux paires de mouchettes et portemouchettes, une douzaine de cuillers, autant de fourchettes et de couteaux ; un sucrier, une poire d'argent, deux salières, un moutardier, trois cafetières, une écuelle avec son couvert d'argent doré, deux douzaines de cuillers à café, plus une montre d'or à double boëte, ayant coûté à Londres quatre cents livres, » et enfin la fameuse canne « avec un pommeau d'or très propre, avec le chiffre de M. de Warens, ayant coûté à Londres 120 livres. » La prévoyante Èléonore n'avait rien oublié : service en porcelaine du Japon, lit complet, dessus de tapisserie pour deux fauteuils et douze chaises à dossier, toilettes de vernis des Indes, vaisselle d'étain, le plus beau linge tant de lit que de table... Elle avait de quoi faire bonne figure dans la oc Petite maison » d'Annecy, contiguë au Four des CordeliersI...

— Oui, s'écrie Marius Colombier, tout cela est d'un vif intérêt... N'empêche que la belle Eléonore était ce que, dans notre langage très moderne, on appellerait ce une rosse ».

— Sa rouerie, répond Lettraz, ou sa a rosserie » comme vous dices, ne se borna pas ià. Aux termes de la loi bernoise, les biens des sujets qui changeaient de religion étaient confisqués au profit de rÉtat. M^® de Warens eut vent de la mesure qu'on allait prendre, et sachant dans quels embarras cette confiscation pouvait jeter son mari, à cause des emprunts cautionnés par lui, elle se décida à l'informer de son changement de religion. Elle lui écrivit lettres sur lettres où elle lui promit de faire l'impossible pour lui assurer la possession tranquille de ses biens. Elle l'invitait en termes pressants à venir à Annecy se concerter avec elle, à ce sujet, et M. de Warens finit par consentir au voyage. Il arriva à Annecy le 24 septembre au soir et, comme 0: sa déserteuse :» logeait chez les dames de la Visitation, il se présenta au couvent le lendemain matin. « Je la trouvai au lit, écrit-il, situation qu'elle avoit apparemment choisie pour couvrir une partie de sa confusion. Elle me demanda pardon, toute en larmes. J'avois toujours été si aveuglé sur son compte et lui avoir laissé un tel ascendant, que j'avoue naturellement que cette scène m'attendrit. Elle abattit une partie de mon ressentiment et je fus même quelque temps sans

LE MANUSCRIT DU CHANOINE I2f

pouvoir prononcer une parole... » Elle lui proposa alors l'abandon de tous ses biens par donation et il demanda à réfléchir, a L'aveuglement où j'avois toujours été sur le compte de cette femme m'avoit empesché deconnoître tout ce de quoy elle étoit capable. Le peu de cas qu'elle me parut faire de toute sorte de religion, l'air cavalier sur lequel elle m'en parla, l'irrégularité des propositions qu'elle me fit, son subit changement de la tristesse à la joye et plusieurs autres circonstances achevèrent de m'ouvrir les yeux... Je conçus que quoyque une donation entre mari et femme fût nulle en droit, cependant, comme elle ne pourroit se dispenser de faire coucher cet acte en des termes qui me fussent favorables^ ce seroit une espèce de justice qu'elle me rendroit, une bride qui l'empêcheroit dans la suite de se répandre en invectives contre moy. Voilà ce qui me détermina à user de politique... 5) Donc il accepte la proposition; on prépare la minute de l'acte et Warens en prend lecture : « Cette minute étoit conforme à l'acte qui se passa le lendemain, à un article près par lequel je me serois engagé à fournir grassement à l'entretien de ma femme. Je n'eus garde de donner dans le piège. Cet article auroit donné prise contre moy

sans que l'acte même m'eût apporté aucun avantage réel. Je lui dis en lui rendant cette minute que je ne pouvois absolument pas me lier à cette clause... a Eh bien! me dit-elle, je ferai retrancc cher l'article qui vous a fait de la peine, mais « j'espère que vous aurez soin de moy. »

L'acte fut, en effet, passé le lendemain, 26 septembre 1726, par devant M*^ Mauris, notaire royal de la ville d'Annecy. Il contenait une donation pure et simple. Mais, le même soir, lorsque le baron retourna chez sa femme qui l'attendait à souper et qu'il trouva au lit, Êléonore, qui ne se tenait pas pour battue, revint à la charge :

a Vous partirez donc, me dit-elle, sans que je sache quand j'aurai le plaisir de vous revoir et sans me laisser aucune assurance d'avoir soin de moy? — Vous connaisses parfaitement, lui dis* je, nos circonstances, et que ma triste situation ne me permet pas de m'engager en aucune manière. » Après un long dialogue qu'il seroit inutile d'insérer ici, elle s^y prit d'une telle façon quelle me porta à avoir quelque condescendance pour elle. Pour couper court, je luy fis un billet portant en substance qu'en suite de la donation passée en ma faveur, je lui feroîs la rente annuelle de trois cents livres de Savoye.., Elle se leva, nous

soupâmes, et j'y restai jusqu'à une heure après minuit. Elle en eut le lendemain une censure de la supérieure... »

— Vous devinez, ajoute Lettraz avec son sourire narquois, de quels arguments irrésistibles se servit la dame pour arriver à ses fins.

— Shockingl s'écrie Sylvie, n'insistez pas, docteur, nous devinons... Je vous en veux de m'avoir gâté la figure d'Èléonore de Warens.

— Oui, soupire Lézian, pourquoi nous avezvous ôté nos illusions?... Je me rappelle avec quelles délices, au sortir du collège, je lisais et relisais dans les Confessions les scènes de l'intérieur d'Annecy et l'idylle des Charmettes... J'emportais mon livre dans les champs; après avoir dégusté un passage, je fermais les yeux, je revoyais la séduisante créature que Rousseau a immortalisée et qui a charmé tout son entourage par son naturel, par la grâce de son sourire, la gaîté de son humeur et la vivacité de ses yeux. Je rêvais de rencontrer un jour une M™* de Warens, et rien que l'idée de cette rencontre invraisemblable me faisait battre le cœur. L'intrigante que vous venez de nous montrer me désenchante tristement.

— Je lui pardonnais ses faiblesses, déclare

Sylvie, mais je suis indignée de sa duplicité et de ses fourberies.

— Elle les a douloureusement expiées, réplique Lettraz; après avoir trahi Rousseau pour cet aventurier qui se faisait appeler le chevalier de Courtilles, elle rêva d'exploiter une mine dans la Maurienne, puis fonda à Chambéry une fabrique de savon où elle acheva de se ruiner.

Finalement, perdue de dettes, elle mourut misérablement dans un taudis du faubourg Nézin, à Chambéry, le 29 juillet 1762.

— Et, demande Lézian, qu'est devenu M. de Warens?

— Après avoir réglé les difficultés financières dans lesquelles sa femme l'avait embourbé, il voyagea en Angleterre, fut nommé gouverneur du jeune prince d'Anhalt en Hollande, puis revint à Lausanne, où il remplit successivement les fonctions de conseiller de ville, maisonneur, haut forestier. Bien que le consistoire de Berne eût prononcé son divorce, il ne se soucia pas de se remarier. Il avait été trop échaudé une première fois pour être tenté de renouveler l'expérience. On a retrouvé dans les archives de sa famille de médiocres vers, assez légers, qu'il adressait à ce sujet à une M™^ Leigneux :

Non, je ne serai plus constant dans mes amours,

Et je fais vœu de badiner toujours.

Plutôt que de languir dans un cruel empire,

Vaut-il pas mieux de jour en jour changer ?

En liberté à présent je respire.

Et je mourrai plutôt que de me rengager.

Il mourut, en effet, sans compagnie conjugale, en octobre I7f4...

Tout en devisant, on a déjeuné et pris le café. Après avoir vidé sa tasse, Marius Colombier se lève brusquement :

— M'est avis, s'exclame-t-il, que nous nous sommes suffisamment occupés de M™® de Warens et de son malchanceux époux... Songeons au manuscrit du chanoine et allons visiter M. Prestoz,

no LE MANUSCRIT DU CHANOINE

uiDÉs par le docteur Lettraz, les compagnons tournaient le coin de la rue Royale et débouchaient dans la rue Notre-Dame, dont la physionomie est restée ce qu'elle devait être au xviii® siècle.

D'un côté, les façades reposent sur des arcades trapues où les boutiques sommeillent, enveloppées dans une demi-obscurité ; où les bou dquières, assises à l'ombre des piliers, voisinent, cousent et bavardent en plein air; de Tautre, les maisons, datant pour la plupart de la fin du xvi« siècle, ouvrent directement sur le trottoir leurs portes au cintre surbaissé et leurs fenêtres géminées. La rue, très courte, se termine par une petite place

en retrait, que décore un obélisque bizarre appuyé sur quatre tortues, et où Téglise Notre-Dame dresse son clocher romano-byzantin, dans lequel un énorme bourdon chante de sa grosse voix les quarts et les heures. M. Philibert Prestoz demeurait là, dans la maison d'angle.

Les cinq touristes s'engagèrent à la file dans une allée très sombre, conduisant à une étroite cour intérieure, d'où l'on apercevait comme du fond d'un puits un carré de ciel bleu. Dans une tourelle, un escalier en vis, aux marches de pierre usées, desservait les étages d'un second corps de logis, plus ancien encore que le premier.

— A en croire le curé d'Entrevernes, murmura Francine, s'arrêtant un moment pour reprendre son souffle, nous devons être ici dans la propre maison du chanoine Févez...

— Ça en a bien l'air, répondit Marius Colombier d'une voix étranglée; enfin nous touchons au but!...

Il contemplait avec une respectueuse attention les fenêtres en meurtrières, qui éclairaient la tourelle, les marches creusées par le va-et-vient des hôtes d'autrefois, les paliers irréguliers pratiqués dans l'épaisseur du mur et accédant à de vieilles portes de noyer aux moulures luisantes. Il lui

semblait voir le spectre du chanoine glisser discrètement dans l'ombre de ces mystérieuses encoignures. Encore un étage, puis on arriva à un nouveau palier, en face d'une massive porte brune. Au-dessous du pied de biche de la sonnette, on lisait sur une plaque de cuivre le nom de a Philibert Prestoz ».

— C'est ici! chuchota Marius en agitant nerveusement le cordon.

On entendit à l'intérieur un pas traînant et alourdi; l'huis s'entr'ouvrit et une vieille servante, apparue dans rentre-bâillement, regarda d'un air ébaubi les cinq personnages qui encombraient le palier.

— M. Prestoz est-il chez lui? demanda Lettraz.

— Non... M. Philibert est absent.

— Savez-vous quand il rentrera?

La servante haussa les épaules, examina d'un coup d'œil méfiant cette bande d'étrangers et marmonna :

— On ne sait jamais... Quand monsieur va en montagne, il ne sait pas lui-même au juste le jour où il reviendra... Il est parti hier pour le Parmelan et de là il ira à Thônes, peut-être ailleurs encore... Bien le bonjour, messieurs et dames I

Et la porte se referma au nez de la troupe désappointée.

— Elle n'est pas aimable, la gouvernante!

s'exclama Francine en éclatant de rire.

— Ce n'est pas risible, bougonna Marius, nous voilà renvoyés aux calendes grecques... Pourquoi diantre cet alpiniste a-t-il décampé?

— Il ne pouvait pas prévoir qu'il aurait l'honneur de votre visite! objecta plaisamment Francine.

Silencieux et déconvenus, ils redescendirent l'escalier, regagnèrent la rue et se dirigèrent du côté de la promenade du Pâquier, après avoir musé un moment devant la façade de l'ancien hôtel de Sales, où quatre bustes assez sommairement sculptés sont censés représenter les quatre saisons.

La double rangée de magnifiques platanes du Pâquier, dont les hautes branches feuillues s'entre-croisaient, versèrent sur les compagnons une ombre rassérénante. Sur un fond de verdure se détachait crûment la blancheur aveuglante du vaste hôtel Louis XIV, construit après l'annexion pour y loger la préfecture. En face, au delà d'une pelouse spacieuse, une éclaircie laissait voir la perspective du lac entre les arbres des allées

d'Albigny et les massifs du Jardin public. Errant comme un essaim d'âmes en peine, la bande du Cyclamen traversa cette pelouse et vint s'échouer sur un des bancs du Jardin, près d'une statue élevée à la mémoire de Claude-Louis BerthoUet, né à Talloires, a qui créa avec Lavoisier la nomenclature chimique )>. Devant les excursionnistes en désarroi, la nappe céruléenne du lac brasillait au soleil, au milieu des montagnes d'un lilas pailleté d'argent. A gauche, la Tournette découpait ses aériennes cimes dénudées et, plus près, un long mur rocheux s'enlevait comme un bastion inaccessible, sur l'azur immaculé.

— Voici, dit le docteur Lettraz en le désignant à ses amis, ce Parmelan vers lequel M. Philibert Prestoz s'en est allé hier soir... A cette heure, il est sans doute en train de visiter la mer de pierres qu'on appelle ce les Lapiaz :d.

— C'est bien haut, observa Colombier en relevant la tête, comment diable y grimpe-t-on ?

— Oh! plus facilement que ça n'en a l'air...

De Dingy, il y a une route carrossable qui conduit jusqu'à la base même de cette muraille qui vous paraît infranchissable... Là, par un escalier de géants qui se nomme le grand montoir, on atteint une plateforme située à i .8 j'o mètres, d'où

LE MANUSCRIT DU CHANOINE I^f

Ton voit le massif du Mont-Blanc, les trois lacs d'Annecy, du Bourget et de Genève, ainsi que les Alpes Valaisannes.

— Ce doit être très beau, s'écria Sylvie, si nous partions pour le ParmelanI

— Heu! soupira Marius, visiblement partagé entre la crainte d'une marche fatigante et le désir de retrouver l'homme au manuscrit; si nous étions seulement sûrs d'y mettre la main sur M, Prestoz?... Mais nous n'avons pas d'ailes comme les oiseaux, et quant à faire toute la route à pied par ce soleil d'août, il n'y faut pas songer...

— Ne soyez pas en souci, répliqua Lettraz en clignant de l'œil, il y a ici un petit tramway à vapeur, qui fait le service d'Annecy à Thônes en suivant la vallée du Fier; il passera près de la Préfecture dans une demi-heure et nous déposera à Dingy, d'où nous pourrons gagner le chalet du Parmelan avant la nuit.

Cette assurance ayant triomphé des dernières hésitations de Marius, les compagnons rétrogra. daient vivement vers la station du Pâquier et grimpaient peu après dans le tramway de Thônes...

Ce mignon tramway, qui gravit d'abord la

colline d*Annecy-le- Vieux, redescend ensuite très rapidement jusqu'au fond de la gorge boisée où bouillonne le Fier. En moins de trois quarts d'heure, la bande se trouva transportée à la naissance d'un profond couloir de rochers, à travers lesquels la rivière, devenue un torrent, se fraie laborieusement un chemin étroit et tortueux. Au bout du couloir, un pont d'une arche, jeté sur le courant limpide où des truites filent entre deux eaux, relie la route de. Thônes au chemin de Dingy.

— Avant d'aller plus loin, dit Lettraz à l'archiviste, il faut que je vous montre une inscription qui vous intéressera...

Ils traversent le pont, s'engagent à gauche dans un chemin montant, taillé dans le rocher, supporté en quelques endroits par des arcades en pierre équarrie et où il y a juste assez de place pour le passage d'une voiture...

— Ca ressemble à une route romaine, murmure Marius.

— C'en est une effectivement. Elle allait d'Albertville à Bonneville pour s'embrancher ensuite à la grande voie de Genève... Et voici le nom de l'entrepreneur...

Il montre sur la paroi du rocher ces mots

gravés dans rencadrement de grossières moulures :

Page 1