L. TINCIVS PACVVIVS PERVIVM FECIT
La vue de cette inscription ladne réjouit le cœur de Marius et lui semble de bon augure pour la future reconstitution du manuscrit du chanoine.
Pendant ce temps, Francine flâne au bord du Fier, et y suit l'agile manège des truites ; Sylvie et Lézian, assis sur le parapet du pont, laissent pendre leurs pieds au-dessus de Teau et devisent tranquillement. Le soleil a déjà abandonné le fond du couloir. Une ombre veloutée les enveloppe, tandis qu'une pénétrante odeur de reinedes-prés leur monte à la tête. Lézian redevient tendre, il soupire mélancoliquement, regarde à la dérobée la svelte personne de Sylvie dont la jupe légèrement rétroussée découvre de fines chevilles et des pieds mignons qu'elle balance insoucieusement au-dessus du courant. Il voudrait lui dire qu'il la trouve adorable, et il n'ose se hasarder à cette confidence, de peur d'être de nouveau rabroué, comme l'autre soir, dans la sapinière de La Planche. En phrases décousues, il s'extasie sur l'intimité de ce paysage solitaire,
sur la verte fraîcheur des hauteurs boisées qui surplombent au-dessus du pont :
— Savez-vous, murmure-t-il, qu'il y avait ici même un prieuré nommé, à cause de sa situation, Saint-Clair de la Cluse? Il était en grande réputation dans le pays... On y vient encore en pèlerinage prier saint Clair afin d'obtenir la guérison des maux d'yeux...
— Est-ce que vous y êtes allé? interroge malicieusement e l'Étoile » en se dérobant aux regards obstinément et tendrement fixés sur elle.
— Non... pourquoi?
— Parce que, depuis quelques jours, votre façon de voir les choses semble s'être modifiée... Vous ne jetez plus sur le passé des vues rétrospectives aussi désolées, et le présent vous paraît plus supportable...
— Saint Clair n'y est pour rien, réplique-t-il à mi-voix, et en cherchant bien vous n'auriez pas grand'peine à deviner l'auteur de ce miracle.
Elle surprend de nouveau une oeillade admirative, secoue la tête, pose un doigt sur ses lèvres et reprend avec un sourire énigmatique...
— Peuh ! la cure n'est pas complète... Croyezmoi, allez à la source de Saint-Clair... Vous avez encore besoin de vous dessiller les yeux.
tE MANUSCRIT DU CHANOINE I39
— En route! en route!.., crie la voix grondeuse de Marius, qui apparaît avec Lettraz à la tête du pont.,. Nous n'avons plus le temps de nous amuser!
On se remet en marche. Le chemin de Dingy s'élève peu à peu parmi les pâturages et les vergers où des métairies sont éparses, où des ruisseaux brillent et chantent dans l'herbe. Le village, abrité par le mur cyclopéen du Parmelan, s'éparpille en quatre ou cinq petits hameaux dont les toits de tuile brune fument sous des noyers. Lorsqu'on se retourne, on a devant soi un admirable paysage alpestre : à droite, dans l'ombre et la fraîcheur, la gorge de Saint-Clair, bleue et vaporeuse; à gauche, le cône verdoyant des prairies et des forêts d'Alex, surmonté par la couronne murale des Dents de Lanfont; puis, en face, au delà de l'échancrure du col qui mène à Menthon, les cimes azurées ou violettes des montagnes du lac d'Annecy. L'exubérante verdure des prés et des bois, le limpide bouillonnement de l'eau, le plantureux épanouissement des fleurs sauvages, l'élancement des hauts sommets ensoleillés, tout cela forme une lumineuse symphonie de formes et de couleurs inoubliables.
Au moment où on atteint les premières maisons du village, le docteur Lettraz aperçoit, au milieu de la chaussée, un petit homme en blouse courte, qui pousse devant lui deux mulets chargés de provisions.
— Eh ! se récrie-t-il, voici précisément le chalézan du club alpin... Nous allons avoir des nouvelles. — En même temps, il interpelle le conducteur des mulets :
— Ho! Cadoux, mon brave Cadoux, M. le président Prestoz n'est-il pas au Parmelan?
Le chalézan se retourne, arrête ses mulets, hoche la tête :
— Il n'y est plus, monsieur le docteur, je Tai conduit tantôt jusqu'à Alex, ou il a pris le tramway pour Thônes.
— Est-ce qu'il compte y coucher?
— Ça, je l'ignore... M. Prestoz avait en idée de monter au Charbon pour inspecter le nouveau sentier établi par ces messieurs du Club... Y serat-il allé par Faverges ou aura-t-il pris par le col du Nantet?... On ne pourra vous renseigner làdessus qu'à Thônes, hôtel du Commerce... Bonsoir, monsieur le docteur et la compagnie...
Les sonnailles des mulets recommencent à tinter, le petit homme recommence à cheminer
derrière eux, et le convoi disparaît au tournant de la rue.
— C'est le juif-errant, que votre M. Prestoz! s'exclame Colombier furibond.
— Oui, réplique plaisamment Lettraz, il ne tient pas en place, il a du sang de lézard dans les veines...
— Que faire? marmonne l'archiviste suffoqué.
— L'imiter et filer sur Thônes, comme lui...
Si ces dames ne sont pas trop lasses, nous pouvons être là-bas pour sauper...
— C'est amusant comme tout! déclare Sylvie enchantée, voilà des voyages en zigzag comme je les aime... Allons à Thônes!
On rebrousse chemin, on retraverse le pont et on marche avec entrain le long de la jolie route (Jui côtoie la rive gauche du Fier. Entre cette route, qui serpente au pied de la colline, et le torrent, pousse un épais taillis d'arbustes, amis de l'humidité : saules, coudriers, épines-vinettes, viornes obiers et troènes. Derrière ce fourré, la rivière demeure invisible, mais on l'entend bouillonner dans son lit caillouteux; ce lit, très large, est en ce moment peu rempli; on pourrait passer l'eau à pied sec, en sautant de pierre en pierre.
— C'est à peu près ici, dit Lettraz en s'arrê-
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tant près d'un sentier frayé dans le fourré, que Jean-Jacques rencontra M^^" Galley et de Graffenried, qui chevauchaient dans la direction de Thônes, et qui étaient fort empêchées de traverser le gué... Vous vous souvenez du passage des Confessions ?
— Oui, répond Lézian, je Tai si souvent lu et relu, au temps de ma jeunesse, et il m'a si fort enchanté que je le sais encore par cœur...
Et il se met à réciter le morceau bien connu qui se trouve au début du livre IV :
ce L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme; c'était la semaine après la Saint- Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un de ces beaux jours d'été qu'on ne voit plus à mon âge... »
— C'est cela, poursuit le docteur... Donc Jean- Jacques se promenait dès le matin le long du Fier qu'il s'obstine à appeler « un ruisseau »;
entendant derrière lui des pas de chevaux et des voix de jeunes filles, il se retourna et aperçut deux jeunes personnes de sa connaissance :
W^^ de GrafFenried et M^^^ Galley qui ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer la rivière. Elles se rendaient à Toune (c'est le nom patois de Thônes), et comptaient passer leur journée dans une maison de campagne appartenant à M°^® Galley mère. Rousseau entra dans Teau jusqu'à mi-jambes, tira l'un des chevaux par la bride, l'autre suivit et vous savez le reste... Cet incident nous a valu la plus délicieuse idylle bourgeoise qu'on ait écrite. La maison des champs de N[^^ Galley était un petit manoir qu'on nommait La Tour. Elle existe encore à une demi-lieue de Thônes, et on y va en pèlerinage, comme à Saint- Clair...
Cette route de Thônes, coupée d'ombre et de soleil, encadrée dans de belles montagnes boiséees, arrosées de cascades qui descendent des rochers en blanches et tumultueuses écumes, est accidentée, sauvage et riante à la fois. Les compagnons font le trajet sans presque s'apercevoir de la fatigue, et ils arrivent vers cinq heures sur la place ensoleillée, qui forme comme un spa. cieux vestibule à l'entrée de ce paisible petit
bourg, célèbre par son école d'horlogerie. L'église, dont le maître-autel rappelle rornementation des choeurs espagnols, y fait face à un grand mur jaune dans lequel se trouve encastré un cadran solaire, datant de 1670, et où Lézian déchiffre mélancoliquement cette devise : « Tu voys l'heure, tu ne sçays l'heure. » L'hôtel du Commerce, mentionné par le chalézan Cadoux, est à deux pas. Suivi de la bande, Marius Colombier s'y précipite et s'informe de Philibert Prestoz.
— M. Prestoz était encore ici, il y a une heure à peine, répond l'hôtesse, mais il n'a pas voulu rester à coucher... Il a loué notre chary et mon homme l'a conduit à Faverges.
— Coquin de sort! s'écrie Marius, une voiture!... tout de suite une voiture!
— Impossible, monsieur, elles sont toutes parties en excursion... Vous n'en trouveriez pas une seule dans Thônes... Notre homme rentrera cette nuit avec le char, et si vous voulez, demain dès le matin, on vous mènera à Faverges par la vallée de Serraval... Une route curieuse, monsieur... les étrangers ne manquent pas de la visiter. . .
— Ce que nous avons de mieux à faire, opine le docteur, est de gîter ici... Nous souperonsàsept
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heures et, auparavant, nous aurons le temps de pousser jusqu'au manoir de La Tour, où nous, verrons le cerisier de Jean-Jacques.
— Grand merci ! déclare Marius dont l'humeur est devenue détestable, j'en ai assez de Jean- Jacques... Cet homme était trop plein de luimême et ce pays est trop plein de son histoire!... Je reste à l'hôtel...
— Moi aussi, ajoute Francine, je surveillerai le souper... Je tiendrai compagnie à M. Colombier, et nous dirons du mal de Rousseau, en vous attendant...
ETTRAz, Sylvie et Lézian cheminaient sur la route du Grand-Bornand, à la recherche de la maison de campagne de M^^^ Galley. Bien qu'on touchât à la fin d'août, cette haute vallée qu'arrose un des affluents du Fier, avait encore une fraîche beauté quasi printanière, analogue à celle qui charma Jean- Jacques. Au-dessous des cimes rocheuses, le ciel était couleur de turquoise; les rossignols, il est vrai, ne chantaient plus, mais le clair susurrement de l'eau montait, mêlé aux tintements des ce clarines ». Une ombre violette descendait sur l'un des versants, tandis qu'une lumière rose caressait les montagnes opposées.
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— Mes collègues de l'académie Florimontane, fondée par saint François de Sales, die Lettraz à ses compagnons, se sont montrés de pieux exégèces pour tous les chapitres des Confessions qui ont trait au séjour de Rousseau à Annecy. Ils ont élucidé les moindres détails de l'idyllique a journée de Toune )>• Us sont arrivés ainsi à fixer la date précise de la rencontre de Jean- Jacques avec M^^^* Galley et de GrafFenried, au bord du Fier. C'était le 27 juin 1730. Ce jour-là, M°^* Galley mère passait un acte de vente, chez un notaire d'Annecy, ce qui explique pourquoi les deux jeunes filles chevauchaient seules; en outre, c'était l'anniversaire de M^® Galley, née le 27 j uin 1 7 1 G e t baptisée sous le nom de Claudine. Elle avait projeté vraisemblablement cette partie de campagne pour fêter ses vingt ans. W^^ de GrafFenried en comptait vingt et un. Originaire du canton de Berne et ce nouvelle convertie » comme M°^® de Warens, elle s'était attachée à la famille Galley, dont je vous ai montré la maison à tourelle, rue Perrière. La jeune Bernoise était avenante et fort aimable; quant à Claudine Galley, elle la surpassait, au goût de Rousseau, en grâce et en joliesse : a Elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; elle était tn
même temps très mignonne et très formée. »
Entre ces deux charmantes filles au babil espiègle et à la gaieté innocemment provocante, ce garçon de dix-neuf ans, à la fois passionné, sensuel et timide, dut passer des heures fort agréables...
— Oui, ajouta Lézian en coulant un regard vers Sylvie, il était tour à tour amoureux des deux compagnes, mais avec une inclination plus tendre et plus épurée pour Claudine Galley.
Après le dîner dans la cuisine de la Grangère, lorsqu'ils allèrent tous trois au verger manger des cerises, que Jean-Jacques, perché dans l'arbre, jetait à la volée, ce fut dans le corsage entr'ouvert de Claudine qu'il fit tomber un bouquet de fruits rouges, en formant tout bas ce souhait : oc Que mes lèvres ne sont-elles des cerises comme je les lui jetterais ainsi de bon cœur! d Et ce fut aussi la main de W^^ Galley qu'il baisa silencieusement, quand ils se trouvèrent un moment seuls dans l'obscure cuisine du granger...
Ils avaient quitté la grand' route et coupé à travers prés; maintenant ils gravissaient un chemin abrupt et pierreux.
— C'est le même, reprit le a Poète, » où jadis les chevaux des deux jeunes filles ont fait sonnei
leurs sabots sur la roche... On prétend ici que les amoureux laissent sur leur passage une odeur subtile qui persiste dans l'air et qui s'insinue au cœur des survenants... Cela ne vous dit-il rien, de longer les mêmes buissons effleurés par les vêtements de ces trois jeunes gens qu'une confuse ivresse commençait à troubler?... Moi, je ne puis m'empêcher d'être ému, en songeant à réclosion de ce premier amour indécis, contenu et brûlant pour deux charmantes filles...
Sylvie souriait et hâtait le pas sans répondre. Elle arriva la première à l'endroit où le chemin montant débouchait à l'entrée de la cour herbeuse, qui sépare la maison de maître de celle du granger. Au milieu, une fontaine jaillissait dans une auge de pierre, et une femme, demibourgeoise, demi-paysanne, y épluchait des légumes.
— Nous sommes bien à La Tour? demanda M^^* Alassio d'une voix un peu essoufflée.
— Oui, reparût la bonne dame, en continuant délaver ses carottes, c'est bien ici La Tour... la maison de Jean-Jatques Rousseau.
— Une légende s'est déjà formée autour de ce coin de terre, murmura le botaniste; les gens du pays sont persuadés que Rousseau y a
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demeuré. Quant au nom de Claudine Galley, il s'est noyé dans roubli. La maison elle-même a été incendiée et rebâtie. Il n'en reste que cette porte d'entrée 9 surmontée d'un écusson aux armes de la famille Galley, a d'azur au croissant d'or accompagné de trois étoiles d'argent, d Le logis du granger seul est intact.
Ils y entrèrent. La cuisine obscure et enfumée a conservé son pavé raboteux, ce ses deux bancs à côté de la longue table, i» où le jeune homme dîna joyeusement, assis entre les deux amies. Le cerisier, sur lequel il grimpa pour jeter des cerises dans le corsage de Claudine, a été abattu il y a cinquante ans; près de la vieille souche, un«nouveau plant a poussé et est devenu à son tour un grand arbre.
— Bien des étrangers viennent ici, dit en riant Téplucheuse de légumes; ils demandent à voir le cerisier... Alors je leur montre celui-ci, et ils s'en vont contents...
Le verger, dans son ensemble, a gardé la physionomie qu'il devait avoir au temps de Jean- Jacques. Il s'étend à mi-coteau et laisse aper* cevoir, entre ses arbres fruitiers, la montagne verdoyante où des chalets sont épars. Les trois compagnons le parcoururent mélancoliquement.
LE MANUSCRIT DU CHANOINE Ifl
en songeant aux lointaines années où les voix des jeunes filles l'emplissaient de leur espiègle gaieté; ils le quittèrent à regret comme Jean- Jacques et ses deux amies le quittèrent à la tombée du jour...
— Ils se promettaient de se revoir, soupira Lézian, et ils ne se revirent plus jamais... Rousseau ne s'est même pas inquiété de savoir ce qu'il advint des deux aimables personnes dont le souvenir, pourtant, « lui revenait plus au cœur que celui d'aucuns plaisirs qu'il eût goûtés dans sa vie... »
— Grâce aux investigations de mes collègues de la Florimontane, dit le docteur, tandis qu'on regagnait la route, nous sommes maintenant mieux renseignés...
En 1739, ^y^^^ ^^j^ coiffé sainte Catherine, Claudine Galley épousa le sénateur Sautet, avec trois mille livres de dot. Probablement, comme la plupart de nos Savoyardes, elle fut une épouse féconde, absorbée entièrement par l'éducation de ses enfants et la tenue de son ménage. Vécutelle assez pour entendre parler de La tNj>uvelle Héloïse, et le bruit de la gloire de Rousseau parvint-il jusqu'à elle?... Qui sait?... Peut-être avaitelle oublié jusqu'au nom de ce compagnon d'un
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jour? Peut-être même ignora-t-elle toute sa vie que le hardi novateur et l'éloquent écrivain, dont le roman passionnait tous les coeurs, était le même que ce timide garçon qui lui avait jeté si gentiment des cerises?...
— Et M^^® de Graffenried? demanda Sylvie.
— La jolie Bernoise, répliqua Lettraz, avait quitté son amie dès 1732. Elle se réfugia d'abord à la Visitation, puis au couvent des Bernardines d'Annecy, où elle mourut. Il ne reste plus d'elle que cette brève mention dans l'obituaire de l'Abbaye : a En 1748, est décédée mademoiselle de Graffenried, pensionnaire... »
En rentrant à l'hôtel, ils trouvèrent Marius Colombier et Francine en train de converser avec animation près de la table qu'on avait dressée dans la cour, en face d'un jardinet fleuri de clématites et de roses trémières. Bien que, selon son habitude, la rieuse fille ne ménageât point à son interlocuteur les taquineries malicieuses et les réparties mordantes, néanmoins l'humeur de l'archiviste semblait s'être sensiblement adoucie. Il regardait son adversaire avec de gros yeux bienveillants et paraissait prendre plaisir à ses espiègleries.
— A table ! s'écria-t-il en apercevant les re-
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tardataires... W^^ Francine meurt d'inanition et la faim la rend féroce... Sans compter que le rôti se dessèche dans la rôtissoire et ne vaudra plus rien!
On s'empressa de lui obéir et de s'attabler.
Le jour se mourait, un dernier rayon rose s'envolait au faîte des toitures. Les convives mangeaient de bon appétit, et l'heure d'entre chien et loup donnait à ce repas en plein air une cordiale intimité, une amicale douceur. En apportant le dessert, la servante annonça qu'un homme, accom* pagné de deux petites filles, demandait la permission de faire un peu de musique.
— Des confrères ! s'exclama Sylvie, comment donc ? Amenez-nous-les...
Les musiciens ambulants s'étaient rangés devant le jardinet. Leurs silhouettes s'enlevaient sur les couleurs tendres du jardinet : l'homme, vêtu d'un veston gris, coiffé d'un chapeau de paille, d'où s'échappaient des masses de cheveux noirs crépelés, jouait du violon ; les deux fillettes de onze à treize ans, très mignonnes, proprement et presque coquettement habillées, l'accompagnaient avec l'accordéon. Leur musique, assez pauvre, avait dans cette cour d'auberge je ne sais quoi de touchant et de romanesque. Après
un premier morceau, Taînëe des fillettes se mit à chanter, d'une jolie voix de contralto, que le père soutenait de son violon. Les grands yeux et la mine modeste de cette cigale des chemins s'harmonisaient avec la mélodie traînante de la romance. Au fond de ce bourg montagnard, sous le bleu assourdi d'un ciel semé de nuages vermeils, un ressouvenir de Mignon semblait planer avec le vol des papillons de nuit attirés par les fleurs des clématites.
— Messieurs! c'est moi qui quête! dit Sylvie en prenant le feutre de Lézian et en le tendant à la ronde.
Quand elle eut récolté les copieuses offrandes des trois compagnons, elle y ajouta la sienne et celle de Francine, et versa le tout dans les mains du violoniste, qui se confondait en remerciements. Puis elle dévalisa les assiettes de dessert et en bourra les poches des fillettes. Alors, toujours violonnant et chantant, le trio s'éloigna avec discrétion, franchit le porche de l'hôtel, et on entendit encore sur la route la fuyante mélodie italienne, qui donnait aux soupeurs une sensation tendrement pénétrante, comme l'odeur automnale des clématites du jardinet...
— Mes amis, déclara Marius en levant son
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verre, souvenons-nous que le char nous attendra demain, à la fine pointe du jour... Buvons au q: Manuscrit du Chanoine » et allons nous cou* cher...
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E char savoyard est un véhicule ingénieux et léger où huit personnes peuvent tenir à Taise ; le siège de devant est relié au siège de derrière par deux banquettes transversales, très basses, où les voyageurs sont assis dos à dos. Marius s'était placé à côté du conducteur; Lettraz et Sylvie occupaient la banquette postérieure; au milieu, se tournant le dos, Lézian et Francine regardaient chacun l'un des côtés de la route. On retraversa la place spacieuse, dont une statue en fonte orne le centre.
— Il paraît que Thônes a aussi son grand homme? murmura Sylvie.
— C'est un enfant du pays, répondit le doc-
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teur, un M. Avet, qui s'en alla pauvre et tout jeune à la Nouvelle-Orléans, en revint après fortune faite et dota son bourg natal d'un hospice... Dans ce canton et dans celui de Faverges on émigré volontiers, soit à Paris, soit dans rAtnérique du Sud. Les Savoyards, chez eux, ont les vertus et le caractère somnolent des marmottes; mais, dès qu'ils sont transplantés, ils deviennent industrieux, leur activité s'éveille, leur esprit s'affine, et comme ils restent économes, méthodiquement laborieux, ils amassent pour la plupart un capital rondelet dont ils reviennent manger les rentes dans leur village. Ces déracinés ont tous l'esprit de retour et gardent, à travers leurs pérégrinations, l'amour du clocher. Us ont également le besoin de se réunir, de se sentir les coudes pendant les années d'exil. Aussi, à Paris^ où l'immigration savoyarde est considérable, on voit se muldplier les associations secourables et amicales où les enfants de la Savoie se réunissent inter pocula pour parler du pays et évoquer les paysages alpestres : il y a /^ éMatafariy le Cyclamen, VUnion de la vallée du Giffre, etc. Us ont même fondé un journal, le Savoyard, dont les lecteurs sont nombreux et qui est en bonne voie de prospérité.
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Pendant ce temps, sur le siège de devant, Marius Colombier harcelait de questions le conducteur :
— Ainsi hier vous avez mené M. Prestoz à Faverges?
— Oui, monsieur, il doit y passer la journée d'aujourd'hui chez un de ses amis.
— Et après, où compte-t-il aller?
— Ah! dame, monsieur, répliqua le patron en examinant avec une certaine méfiance cet enragé questionneur, il ne me l'a point dit... Je crois cependant qu'il parlait de monter au Charbon...
— Et quel homme est-ce, ce M. Prestoz?
— Un brave homme, un parfait et excellent homme... Et, ajouta le cocher en appuyant sur chaque mot, poli, réservé, ne se mêlant point des affaires des autres... Enfin un ancien, comme on n'en voit plus guère; à soixante-dix ans, il est vert comme un fayard et leste comme un chamois...
On était arrivé aux Clefs, un curieux village dont l'église, perchée sur un tertre vert, domine deux gorges étroites. A partir de là, la route monte vers Serraval, puis redescend par de rapides lacets, en contournant le massif de la Tour-
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nette. Elle est suspendue comme un balcon audessus du tortueux couloir où bouillonne le torrent, et où, à chaque détour, on croit que la voiture va dévaler. Peu à peu, la double paroi de la gorge commence à adoucir sa sauvagerie; voici Saint-Ferréol, s^u bord de la Chaise; puis la vallée s'élargit et Faverges apparaît, avec ses maisons blanches, serrées autour d'un rocher boisé où se dresse l'ancien château fort, transformé en manufacture de soieries...
Devant le vestibule de l'hôtel, on tint conseil et l'on résolut de déjeuner, en attendant qu'on pût obtenir des indications précises sur la maison où était gîté le fugace Philibert Prestoz. Malgré l'appétit emmagasiné en route, ce repas, pris à l'heure de la table d'hôte, fut silencieux et maussade. Colombier mettait les bouchées doubles afin d'être plus tôt libre d'aller aux renseignements ; Francine et le oc Poète » , s'étant levés de trop bonne heure, demeuraient languissants; seuls, Lettraz et Sylvie gardaient encore un peu de bonne humeur. Dès le café avalé, l'archiviste s'esquiva afin de continuer son enquête. Le botaniste proposa alors de visiter la manufacture de soieries, ainsi que les restes du château, et nonchalamment, cherchant avec soin les étroites bandes
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d'ombre projetées par les toits en auvent, les quatre compagnons se dirigèrent vers la roche boisée où perche l'ancienne maison forte. Mais quand ils parvinrent au pied de la colline, et quand Sylvie aperçut la grimpette caillouteuse qui montait entre des broussailles ensoleillées, elle déclara qu'elle renonçait à l'ascension et qu'elle préférait attendre ses amis sous un arbre. Une fois seule, elle contourna la base du coteau et se trouva tout à coup sous un abri de tilleuls, dans une sorte de cirque formé par une dépression naturelle du terrain. Là, des bancs s'espaçaient autour d'une rustique fontaine jaillissant du rocher. L'eau vive, dégorgée par un tuyau d'écorce, tombait sur un lit de cressons, puis, s'écoulant à petit bruit, allait arroser des vergers, situés de l'autre côté du chemin. Sylvie s'était assise sur un banc; mais bientôt, sous le clair-obscur des tilleuls, où la berçait le glouglou chanteur de la fontaine, elle se sentit envahie par une progressive somnolence. Ne se souciant pas de s'endormir sur la voie publique, elle se leva et marcha pour secouer cet engourdissement. Distraitement, elle avait traversé la route et longeait un verger clos par un palis à clairevoie. Elle vit, de l'autre côté du treillage, parmi
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le fouillis des arbres, un azerolier chargé de fruits, dont les branches pliantes inclinaient à portée de la main leurs bouquets de baies roses et jaune pâle. La vue de ces fruits rafraîchissants la tenta, et comme elle ne savait pas résister à un caprice de gourmandise, elle insinua son bras entre les barreaux de bois. Elle grapilla quelques azeroles, y prit goût et se mit en devoir de dépouiller sans vergogne les branches les plus proches. Tout à coup, tandis qu'elle fourrageait dans la verdure, une main invisible lui saisit le poignet et elle entendit une voix ironique qui murmurait :
— Quand les nymphes s'égarent dans les fourrés, elles risquent d'être surprises par les faunes I
En même temps les branches s'écartèrent et le visage malicieux d'un vieux monsieur s'encadra dans les feuilles remuées. Le survenant avait les traits fins et fanés, les joues ridées et la barbe blanche; mais il semblait encore très vert et alerte, et ses yeux malins brillaient avec une vivacité toute juvénile. D'une main, il tenait un livre ouvert, et de l'autre il maintenait obstinément le bras de Sylvie prisonnier.
— Je ne suis pas une nymphe et vous n'avez
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pas l'air d'un faune, répliqua M^^® Alassio avec une moue rieuse; lâchez-moi, monsieur, j'avoue mes torts et je vous fais mes humbles excuses.
— Ha! ha! continua son interlocuteur en lui rendant la liberté, je vois que vous aimez le fruit défendu... Je ne suis pas chez moi ici, sans quoi je vous aurais invitée à entrer et à picorer des azeroles tout à votre aise... Vous ne paraissez pas non plus être une habitante de Faverges, madame ?
— Non... J'attends des amis qui sont allés visiter la manufacture.
— Moi, j'attends le passage du courrier qui va au Bout-du-Lac... et pour tromper les ennuis de l'attente, je feuillette un livre où il est question d'une belle personne, à laquelle vous ressemblez, sans vous en douter.
— Une nymphe? demanda plaisamment Sylvie.
— Non, mais une maîtresse de roi... Avezvous entendu parler d'Henriette de Balzac d'Entragues?
— Très vaguement.
— Eh bien ! elle succéda à Gabrielle d'Estrées dans le cœur d'Henri IV... Si par hasard vous tombez sur son portrait, regardez-le et vous re-
connaîtrez' des airs de famille... Cette belle Henriette est venue, comme vous, à Faverges, et comme vous, elle aimait le fruit défendu, car elle ne désirait rien moins qu'être reine de France... Elle en prenait, ma foi, le chemin, si Sully n'y avait mis ordre. Le roi vert-galant était si féru d'amour qu'il parlait de Tépouser et qu'il la traitait déjà en princesse du sang. Pendant la campagne de 1600, il l'amena à Annecy et ils logèrent chez le duc de Nemours^ Henri de Savoie, un prince qui, étant assez mal dans ses affaires, ménageait la chèvre française et le chou piémontais. Le duc, faisant bonne mine à mauvais jeu, fêta Henri IV du mieux qu'il put et lui donna au château un dîner de gala, où Henriette d'Entragues figura assise à la gauche du roi. Peu après, le couple vint coucher à. Faverges, puis le înonarque alla guerroyer à Beauforr, d'où il écrivit à sa maîtresse une fort jolie lettre, que j'étais en train de déguster tout à l'heure, et que voici... Elle est courte et elle vous amusera... Il rouvrit le volume qu'il tenait à la main et lut d'une voix très nette : « Mon menon, nous arrivasmes hyer en ce lieu de Beaufort, à nuit fermante, où nos bagages ne sont pas encore à cette heure que nous partons pour aller au col du
Cormet recognoistre le passage. Il nous fallut mettre hyer vingt fois pied à terre, et le chemin est cent fois pire aujourd'huy. La France m'est bien obligée, car je travaille bien pour elle. Je remets mille bons contes à vous faire, que j'ay appris de messieurs venant de Chambéry, à quand j'auray l'honneur de vous voir, qui ne sera, crois-je, que dimanche. Le temps me durera plus qu'à vous. Aymés-moy bien, les chères amours à moy, que je baise un million de fois. »
— La lettre est, en effet, gaillardement troussée, reprit Sylvie; tout de même ce roi vert-galant semble avoir gagné le cœur de ses sujets en leur prenant leurs femmes... Il faisait l'amour et la guerre fort gaiement.
— La chose ne paraissait pas si gaie à nos paysans et bourgeois savoyards, si j'en crois cet extrait du registre de la commune de Beaufort • « Le jour dixiesme, le Roy a été ici en grande compagnie de princes et autres gendarmeries.
Le jour onziesme, il est allé au Cormet et faisoit mauvais temps; le jour douziesme, il est parti conduisant 8,000 personnes ayant faict grandissimes folies... :ù
Ils furent interrompus par des éclats de voix qui résonnaient dans le sentier du château.
LE MANUSCRIT DU CHANOINE l6f
— Voici mes amis, dit Sylvie, mille grâces, monsieur, pour cet agréable intermède...
— Je regrette qu'il ait été si court, répliqua galamment le vieux monsieur, en refermant son livre; c'est moi, belle dame, qui suis votre obligé... A mon âge, on n'a plus que rarement d'aussi charmantes rencontres... Je ne verrai jamais d'azeroles sans penser à vous...
— A propos d'azeroles, s'écria la jeune femme en riant, n'oubliez pas de présenter au propriétaire mes excuses et mes compliments... Elles étaient exquises!...
Elle s'éloigna après une révérence et alla rejoindre ses compagnons, de l'autre côté du rocher.
— Vous n'avez pas trouvé le temps long? lui demanda Lézian.
— Pas du tout, répondit-elle, j'ai conversé à travers un treillage, avec un vieil original fort aimable et qui m'a beaucoup amusée...
Ils rentrèrent à l'hôtel où, en attendant Colombier, ils se firent servir du vin d'Asti et de l'eau fraîche. Au bout d'une demi-heure, l'archiviste arriva, essoufflé, rouge et le visage bouleversé :
— Eh bien I s'exclama Francine, avez-vous retrouvé M. Prestoz?
l66 LE MANUSCRIT DU CHANOINE
Marius Colombier se laissa tomber sur une chaise.
— La guigne! murmura-t-il d'une voix lamentable, en se versant une rasade de vin mousseux, la guigne noire!... Après avoir interrogé le tiers et le quart, j'ai fini par apprendre que mon homme avait déjeuné chez le juge de paix... Vite je prends mes jambes à mon cou, je tombe chez ce magistrat comme un aérolithe, je le questionne... il me répond que Philibert Prestoz vient de monter dans le courrier et qu'il roule en ce moment dans la direction du Bout-du-Lac!... Je l'ai manqué de dix minutes!...
— Le courrier!... Le Bout-du-Lac! s'écria Sylvie, frappée par cette coïncidence, et vous dites qu'il est parti, il y a dix miuutes seulement?
— Oui... après?
— Rien, poursuivit-elle, n'osant pas confier -ses pressentiments à Colombier, de peur d'envenimer sa blessure, rien... je pense seulement que, si M. Prestoz s'en est allé au Bout-du-Lac, c'est sans doute dans l'intention de monter au Charbon... Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de l'imiter et de décamper au plus vite... Une fois à Doussard, nous serons tout portés pour suivre votre homme dans la montagne...
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— On ne peut pas être tranquille un moment !
maugréa Francine... Soit, partons pour le Bout-du- Lac... Mais, Prestoz ou non Prestoz, monsieur Colombier, je vous déclare que je monterai au Charbon!... L'excursion est très recommandée, et je n'entends pas que nous la rations...
l68 LE MANUSCRIT DU CHANOINE
ETTE fois, nous le tenons, disait Marius Colombier à Francine, les gens de Doussard m'ont affirmé que M. Prestoz a pris hier soir le chemin du Charbon... A moins qu'il ne s'envole de là-haut, comme un épervier, nous ne pouvons manquer de le rencontrer.
— Savoir, répondit malignement la jeune fille, ce subtil personnage est capable de nous glisser encore une fois dans les mains.
La bande avait couché à Doussard et, dans la fraîcheur du peut matin se dirigeait vers la gorge de la Bournette. La route sinueuse, bordée d'énormes châtaigniers, remontait le cours du torrent dont le bouillonnement laiteux blanchissait entre deux versants de prairies presque à pic.
L'eau jetait sa voix sonore dans l'ombre de la gorge soUtaire; la route aux ressauts capricieux tantôt surplombait à mi-côte, tantôt dévalait brusquement jusqu'au lit pierreux de la Bournette qu'elle franchissait sur un pont à dos d'âne, puis, remontant une pente abrupte, se transformait brusqueiiient en un chemin caillouteux qui traversait le hameau de Saury et se ramifiait luimême en plusieurs senders divergents. Là, les compagnons s'arrêtèrent perplexes.
— On nous a recommandé d'incliner toujours à gauche, observa Sylvie.
— Oui, grommela Marius, mais il y a plusieurs sentiers à gauche... Lequel faut-il prendre pour atteindre le chemin du Club alpin?...
— Informons-nous près d'un indigène, conseilla Francine.
— Hum! objecta Lézian, méfiez-vous... Je suis venu ici il y a une dizaine d'années, et j'ai été arrêté à ce carrefour par les mêmes indécisions. Alors j'ai demandé à une vieille paysanne s'il fallait prendre à droite ou à gauche : oc Toujours à droite, » m'a-t-elle répondu, et j'en ai eu pour des heures à errer dans des fondrières... La bonne femme ne savait pas distinguer sa main droite de sa main gauche...
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Le hameau semblait désert et les portes étaient closes. A la fin, on aperçut, en face d'une maison assez proprette, un homme perché sur un noyer qu'il était en train de gauler, et le docteur Lettraz s'adressa à lui pour obtenir une indication sûre.
— Le sentier du Club alpin! dit le gauleur de noix, vous le trouverez à 300 mètres d'ici, mais il faut grimper à travers prés et vous risqueriez de vous fourvoyer... Attendez seulement, je vais vous y conduire.
Lestement il dégringolait de son noyer et marchait au-devant de la bande. C'était un garçon d'une trentaine d'années, bien découplé, à la physionomie ouverte, à la langue bien pendue. Il avait une mise plus soignée que celle des paysans en tenue de travail; il portait dès jambières de cuir verni et une cravate de soie. Chemin faisant, il raconta qu'il était né à Saury, et qu'il demeurait à Doussard avec sa femme et ses enfants. Il avait habité Paris pendant huit ans, puis était rentré en Savoie, à la mort de son père : m Je me suis fixé dans le pays de ma femme, mais j'ai tout de même gardé la maison paternelle et j'y reviens de temps en temps pour les récoltes. »
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— Et ainsi, continua-t-il en dévisageant curieusement ses auditeurs, vous montez au Charbon?... Ah! maintenant l'ascension est facile; le Ciub alpin a établi une bonne route en lacets, qui coupe là-haut le rocher et permet d'arriver jusque dans la Combe à dos de mulet... Quand j'y suis monté, tout gamin, pour la première fois, ça n'était pas si commode!... On était obligé de passer par cinq ou six échelles de bois jetées de biais au-dessus des précipices, et quand la nuit venait, il fallait ouvrir l'oeil pour ne pas s'exposer à une culbute... Je me souviens que défunt mon père m'avait prêté pour cette première ascension son bâton ferré, — une canne de houx à bec recourbé; j'étais chargé d'une commission pour les chalézans de la Combe et on m'avait bien recommandé de redescendre à Saury ^vant la nuit. J'arrive aux Échelles et comme ma canne me gênait, je la laisse insouciamment au pied du rocher. Après quoi, leste comme un chat, j'escalade les échelles et je gagne le chalet un peu avant midi. Je dîne longuement avec les chalézans, l'après-midi se passe en flâneries; à la nuit tombante, on me retient, on me dit qu'il est plus prudent de coucher là-haut, et j'accepte... Ça m'amusait, vous pensez! Pendant ce temps, à
Saury, on se rongeait le sang en ne me voyant pas revenir, on ne savait que croire. Très inquiets, mon père et mon oncle allument une lanterne et partent à ma recherche. Ils me bûchaient à travers les bois, mais personne ne répondait, comme de juste. Voilà qu'avant la première échelle, mon père aperçoit son bâton ferré, jeté au bas du rocher... « Ah! s'écrie-t-il, mon enfant est perdu!... Puisque voici sa canne, c'est qu'il aura chu dans un trou!... » Plus mort que vif, il traverse tout courant les échelles, arrive au chalet... et me trouve dormant à poings fermés sur le foin. Le pauvre homme en a quasi fait une maladie...
Tout ça pour vous dire, messieurs et dames, qu'il ne faut jamais agir à l'étourdie, et que les plus petites choses qu'on néglige peuvent avoir de grosses conséquences... Mais voici le sentier du Club, et vous n'avez maintenant qu'à le suivre tout tranquillement. Dans trois heures vous serez rendus... Bonne excursion je vous souhaite, allez plan!,,.
On s'était séparé avec force poignées de main, et le guide lesté d'une pièce blanche, redescendit allègrement vers Saury.
— Les gens de la montagne, dit Sylvie à Lézian, iont progressé depuis dix ans, et voilà un
gaillard qui me paraît autrement allure que votre bonne femme!
— Oui, ajouta le docteur avec son clignement d'oeil narquois, celui-ci sait distinguer sa main droite de sa main gauche et il connaît le prix du temps... Aussi a-t-il empoché dextrement et sans cérémonie l'argent qne vous lui avez offert...
Le chemin du Club courait d'abord à travers des prairies humides de rosée, puis il s'enfonçait peu à peu sous de magnifiques futaies de sapins où le soleil ne pénétrait pas encore. .
Sur la pente déclive et moussue, les sapins droits et robustes élançaient fièrement leur fût résineux et entre-croisaient leurs branches, aux nœuds desquelles des lichens pendaient comme de grises chevelures. Une lumière verte, assourdie, filtrait parmi l'épais couvert et, sur le sol, des champignons de toute nuance arrondissaient leur cercle fantastique. Dans leurs chapeaux concaves en formes de coupes, les blancs agarics poivrés retenaient Feau des dernières pluies; les fausses oronges d'un rouge sanglant étalaient leur parasol tacheté de lèpre; les gyroles frisées luisaient, pareilles à des louis d'or et, de loin en loin, un énorme bolet soulevait son dos brun au-dessus de la mousse. Un silence religieux, un
profond recueillement emplissait la futaie, où les voix des excursionnistes résonnaient comme dans la nef d'un temple.
Insensiblement, le soleil déjà plus haut traversait de ses rayons Tenchevêtrement des ramures; des gouttes de clarté blonde pleuvaienc sur les mousses, irisaient les fougères humides, allumaient les rouges corolles des digitales.
— C'est la forêt aux enchantements, s'écriait Sylvie; je m'attends à toute minute à entendre sonner le cor d'Oberon et à voir le peut nain vert apparaître au détour du sentier...
Mais le nain vert ne se montra pas. Ce fut le plein soleil qui soudain rayonna dans une clairière et cribla de ses flèches la nuque et le dos des compagnons. Les arbres devenaient plus clairsemés; un fouillis d'arbustes rabougris succédait au grand bois : — vernes, bouleaux, églantiers et sureaux à grappe ; — de temps en temps on longeait des champs de framboisiers sauvages, dont Francine et Sylvie s'attardaient à picorer les fruits roses à l'odeur savoureuse. Puis le fourré lui-même disparaissait, la végétation devenait déplus en plus rare; on gravissait péniblement une pente couverte de pierres roulantes au milieu desquelles, çà et là, un sapin, mort de
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vieillesse, dressait son squelette calciné. On atteignait enfin un mur de roches à pic, qui pasaissait inaccessible. Les compagnons, en se retournant, voyaient à leurs pieds fuir la pente vertigineuse des éboulis, moutonner les onduleuses futaies de sapins, et tout au fond de la gorge, — amenuisés par la distance, — les villages blanchir dans la verdure comme des œufs, au creux d'un nid...
Le Club alpin d'Annecy a bravement taillé dans le roc un sentier en lacet, bordé de rampes de fer et qui s'élève en surplomb au-dessus du vide. Toute la bande s'y engagea en file indienne et arriva essoufflée à la crête de la montagne, sous un couvert d'épicéas, où elle s'arrêta pour reprendre haleine.
Cette première cime du Charbon s'évase à l'intérieur comme le cratère d'un volcan, d'où son nom de a la Combe. i> Des prairies mamelonnées forment le fond de cette cuvette, dont les bords gazonneux ou rocheux se relèvent en talus crénelés qui masquent la vue. Dispersés sur ces crêtes, de vénérables sapins aux branches largement étalées servent de* dormoir aux nombreux troupeaux qui errent dans les pâturages. Au moment où les compagnons pénétrèrent dans
la Combe, les vaches, les moutons et les chèvres s'y égaillaient en plein soleil et la musique tintinnabulante des clarines jetait ses notes d'harmonica dans Tair vif des hauteurs. Le premier mouvement de Marius Colombier fut de piquer droit vers le chalet dont on apercevait les constructions basses, adossées à un talus, et toute la bande le suivit...
— M. Philibert Prestoz est-il venu ici? demanda l'archiviste au chalézan, occupé à laver sous le jaillissement d'une fontaine des seilles de sapin, encore imprégnées de lait.
— Oui, monsieur, répondit le bonhomme, M. Prestoz a soupe hier chez nous et il a déjeuné ce matin, avant de repartir.
— Repartir?... Et par où diantre a-t-il passé?
— Mais tout simplement par le Planay, monsieur, d'où il a dû redescendre sur Doussard.
-— C'est trop fort! murmura Marius, suffoqué.
Francine fut prise d'un fou rire
— Je vous l'avais bien prédit, s'écria-t-elle, ce M. Prestoz a des ailes aux talons... Quand on croit le saisir, frrr!... il s'envole comme une hirondelle... Bah! oublions-le pour le moment et allons contempler les Alpes!...
— Les Alpes! grogna Marius, autre mécompte I... Nous sommes ici au fond d'une cuvette d'où l'on ne peut rien voir...
— Que si fait, monsieur, répliqua le chaléiariy grimpez seulement sur ce talus et vous aurez un spectacle qui vous paiera de vos peines.
Et il avait raison, le chaléian l Qusind ils eurent escaladé la crête gazonneuse, Sylvie, arrivée la première, poussa un cri.
C'était un éblouissement. Juste en face, dominant montagnes et vallées, le massif du Mont- Blanc surgissait comme une immense et radieuse ville de neige. Ses escaliers géants, ses dômes, ses tours, ses aiguilles montaient étincelants dans 'azur. L'atmosphère était si transparente qu'on eût cru les glaciers tout proches. On se sentait rafraîchi par le voisinage illusoire de cette masse neigeuse, dont l'irradiation trop vive finissait par vous faire cligner les paupières. A droite, lés cimes des premiers plans : la Dent de Cous, r£toile, les mamelles de la Sambuy, les pointes de r Arcalod formaient une ceinture crénelée aux ombres d'un bleu foncé, dans l'intervalle de laquelle on distinguait les blancheurs fuyantes des montagnes du Dauphiné. A gauche, sous une poudroyante lumière argentée, se succédaient
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les bastions ruinés de k Tournette, la dentelle des Âravis, la longue muraille du Parmelan, puis tout au loin, dans une buée mauve, la crête horizontale du Jura. Pour reposer ses regards, on n'avait quià les abaisser vers les profondeurs qui se creusaient à la base du Charbon; là, s'ouvraient des abîmes de verdure, des moutonnements de forêts, des ondulations de prairies dorées. Le lac apparaissait comme une minuscule flaque bleue, aux bords semés de points blancs ou roses, selon que le soleil eflleu raie les maisons des villages ou les laissait dans l'ombre. Et tout ce paysage idéal, toutes ces splendeurs, toutes ces fraîcheurs s'offraient à l'émerveillement des compagnons, au milieu d'une religieuse paix, dans un solennel silence à peine troublé par l'aérienne musique des clarines suspendues au cou des vaches errantes.
Quand ils furent rassasiés d'admiration, ils songèrent enfin que leur estomac criait famine. Francine déballa les provisions réparties dans les sacs, Lézian et Sylvie allumèrent un feu de branches vertes pour préparer le café et Colombier alla tremper les bouteilles dans la frigide fontaine du chalet. Puis tous, assis en rond sur l'herbe drue, en face des neiges immaculées du
Mont-Blanc, ils firent honneur aux viandes froides emportées de Doussard. Après le café, chacun se dispersa selon son caprice et son humeur. L'archiviste ne pouvait se consoler d'avoir eiicore une fois manqué Philibert Prestoz; avec l'obstination de Géronte déplorant l'aventure de la (c Galère, » il répétait comme une obsession :
— Pourquoi diantre ce Prestoz est-il redescendu par le Planay ?
— Que voulez-vous? répliquait Francine, c'était son idée à cet homme... Il y a des gens qui n'aiment point repasser par le même chemin.
— Nous devrions, nous aussi, le suivre à la piste.
— Ça, non, par exemple... Nous risquerions de manquer à la fois le dernier bateau et votre monsieur Philibert... A votre place, moi, je lui écrirais tout bonnement à Annecy et je lui demanderais un rendez-vous.
— Au fait, ce serait plus pratique, murmura Colombier; décidément, mademoiselle la rieuse, vous avez parfois de bonnes inspirations.
— Je m'en flatte... Tenez, pour vous dérider, je vous propose de grimper sur ces rochers, à main droite... De là-haut, nous verrons le che-
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min qu'a pris l'homme au manuscrit, et ce sera toujours une consolation...
L'archiviste aimait médiocrement ces, escalades, surtout après déjeuner; néanmoins il emboîta le pas de Francine... Tout en le contredisant et en le taquinant, la jeune fille avait le don de mener à sa fantaisie ce célibataire bourru et hérissé comme une bogue de châtaigne.
Le docteur Lettraz s'en était allé herboriser à travers la combe. Bien que la saison fût déjà avancée, la flore montagnarde conservait encore quelques attraits pour les botanistes. Sur les talus gazonneux, la gentiane (n sans tige :ù ouvrait ses larges corolles bleues; les parnassies semaient leurs étoiles blanches parmi les prés tourbeux, et dans les fourrés il restait quelques beaux échantillons d'églantines à fleurs rouges. Repris par sa passion dominante, le docteur oubliait les heures à cette quête des plantes alpines.
Sylvie et Lézian demeurèrent seuls près du feu à demi éteint d'où montait en droit fil une mince spirale de fumée bleuâtre. Tous deux jouissaient silencieusement de la rare beauté du paysage. Lézian regardait alternativement la souple taille élancée de la chanteuse et le svelte fil de fumée
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qui se balançait dans l'air calme; il se rappelait ce passage du Cantique des Cantiques :
oc Qui est celle-ci qui monte du désert, comme le mince filet de fumée qui s'exhale d'un feu d'aromates et d'encens? »
Sylvie, mâchant un brin de sauge, contemplait le « Poète » à la dérobée, et tout à trac elle lui demanda :
— Vous êtes déjà venu au Charbon, monsieur Lézian?
— Oui, répondit-il après une seconde d'hésitation.
— Seul? continua-t-elle, avec un rien d'ironie au coin des lèvres.
— En quoi cela peut-il vous intéresser?
— Simple curiosité... Si ma question est indiscrète, mettons que je n'ai rien dit.
— Eh bien! non, repartit-il nerveusement, je n'étais pas seul... J'avais avec moi une femme que j'aimais passionnément...
— Une histoire d'amour?... contez-la moi!
— Une histoire cruelle et vulgaire... Cette femme, divorcée d'avec son mari, était magnifiquement belle et plus séduisante encore que belle : grande, brune, admirablement faite, elle avait un sourire et des yeux aux caresses irrésis-
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dbles. Nous nous étions rencontrés à Milan, je l'avais épousée, puis nous étions venus savourer notre lune de miel à Talloires, au bord de ce lac que vous voyez bleuir là-bas et dont elle admirait, comme moi, la parfaite beauté! Nous y avons passé trois mois délicieux, en pleine solitude; après, nous nous sommes fixés à Paris où, pendant cinq ans, j'ai pu croire qu'elle me rendait sincèrement tout l'amour que j'avais pour elle... Cinq ansl... L'illusion n'a pas duré davantage. Un jour, j'ai eu la preuve qu'elle me trompait avec un homme beaucoup plus jeune qu'elle et que moi... Le coup fut rudement asséné. Que vous dirai-je de plus?... Ce mariage qu'un divorce avait précédé a été rompu par un nouveau divorce, et nous avons repris chacun notre liberté!...
— Mais, du moins, murmura Sylvie, pendant ces cinq années vous avez été heureux?
— Aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde.
— En vérité?... Eh bien! alors, répliqua la chanteuse, devenue légèrement sarcastique, de quoi vous plaignez-vous?... Chacun de nous a dans son lot une certaine radon de bonheur.
Mon avis est qu'il faut en jouir pleinement sans
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s'occuper du passé ni de l'avenir, et surtout sans récriminer, sans se lamenter de ce que la fête a été trop courte... Nous devrions plutôt remercier l'hôte qui nous a donné place au festin. L'amour est une plante qui ne fleurit qu'à son gré; ni la raison, ni les convenances, ni la loi ne peuvent contraindre un cœur à aimer quand il n'aime plus...
— D'accord, mais le mensonge et la trahison n'en sont pas moins odieux.
— Naturellement, il serait plus honnête que celui qui a cessé d'aimer en averîtt sincèrement son partenaire; mais nous sommes tous, hommes ou femmes, si infatués de notre propre prestige, que nous ne pouvons pas admettre que nous ayons cessé de plaire; nous préférons régner despotiquement sur des cœurs qui ne sont plus à nous et nous les induisons ainsi à l'hypocrisie ou à la duplicité... C'est pourquoi, pour ma part, le mariage m'a toujours effrayée...
— N'importe, c'est horriblement triste... Ne serait-il pas plus doux de se dire qu'on marchera ensemble d'un pied sûr dans les sentiers où une mutuelle tendresse nous a enchantés?
— Mon cher poète, dans la vie, aucun sentier n'est absolument sûr, et l'on bronche partout.,.
Vous-même, est-ce qu'aujourd'hui vous aimez encore cette femme que vous avez chérie passionnément?... Elle a rompu, la première, les liens qui vous avaient unis... Mais pourriez-vous affirmer, la main sur la conscience, qu'un peu plus tard, à un certain détour du chemin, a: l'occasion, l'herbe tendre d ne vous auraient pas également poussé à lui fausser compagnie?
— Je... je ne sais, répliqua-t-il, un peu embarrassé. Il releva la tête et, ses yeux rencontrant ceux de Sylvie, il ajouta :
— Ce dont je suis absolument certain, c'est que je ne l'aime plus; c'est que je suis radicalement guéri, et que...
— Vous êtes tout prêt à recommencer, n'estce pas? acheva Sylvie avec un sourire moitié moqueur et moitié provoquant.
Us furent interrompus par le docteur Letcraz qui surgissait à la crête du talus, tenant en main un bouquet de fleurs de montagne.
— Madame, dit-il en les tendant à Sylvie, la flore du Charbon n'est plus très riche... j'ai cependant glané quelques échantillons assez rares, que je me permets de vous offrir...
— Merci, cher docteur, s'écria la chanteuse en respirant avec sensualité le parfum amer des
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gentianes et des parnassies, quelles nuances et quelles formes charmantes I... Elle piqua le bouquet dans son corsage. — Il me semble, poursuivit-elle, que j'emporte un peu du Charbon avec moi.
Lézian, vexé de s'être laissé couper l'herbe sous le pied par le botaniste, s'écria sarcastique* ment :
— Eh 1 mon cher Lettraz, vous manquez à tous vos principes. N'avez-vous pas honte de contribuer ainsi à la dévastation des plantes rares de vos montagnes?
— J'en ai laissé assez pour que la reproduction soit assurée, riposta Lettraz en clignant ses yeux malins; d'ailleurs madame mérite bien qu'on fasse une fois pour elle exception à la règle, et nos fleurs sont fières d'orner son corsage.
— Elles seront fanées avant que nous arrivions à Talloires! objecta le « Poète » d'un ton piqué.
— N'importe ! repartit Sylvie, elles me donneront pour quelques heures leur grâce et leur parfum... Cela suffit... Vous connaissez mes théories, mon cher Lézian, il faut jouir de l'heure, sans se tracasser du lendemain. C'est Sophie Arnould qui disait, je crois : oc II n'y a pas de
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jours heureux, il n'y a que des minutes heureuses... 9
— Très juste, reprit le docteur en tirant sa montre; nos regrets ni nos appréhensions n'empêchent le temps de couler... Et à ce propos, il nous faut trois heures pour gagner le Bout-du- Lac, sans nous presser... Il serait donc prudent de songer au départ.
On hucha longuement Colombier et Francine, qui arrivèrent enfin en se chamaillant comme d'habitude. Néanmoins la lueur attendrie des gros yeux de l'archiviste démentait l'âpreté de ses gronderies et il aida docilement la jeune fille à distribuer aux chalézans les reliefs du déjeuner.
Les hommes avaient mis sac au dos.
— Adieu, Charbon! soupira Sylvie en jetant un dernier regard admiratif sur le Mont-Blanc étincelant de lumière.
— A nous deux, maintenant, monsieur Philibert Prestoz ! s'exclama Colombier d'un air crâne.
Ils redescendirent lentement vers le couloir des sapins, et le choc de leurs bâtons ferrés résonna bientôt sur les gradins rocheux du sentier du Club alpin.
IN SI que vous me l'avez conseillé, je viens d'écrire à ce fuyard de Philibert Prestoz, dit Marius Colombier en apparaissant sur la terrasse où ses compagnons prennent le café.
La bande est rentrée à Talloires, mais au lieu de retourner à l'Abbaye, elle s'est installée à Beau-Site, qui est plus central et a une vue plus directe sur le lac. L'hôtel, gai, confortable, en soleillé, dresse ses pavillons et ses terrasses entre cour et jardin, au milieu de massifs de fleurs. De vieux corps de logis datant du xvi® siècle le séparent de l'unique rue du village. Cette ceinture d'antiques bâtisses aux murs couleur amadou,
aux toitures de tuiles brunes, forme un piquant contraste avec les blanches façades et les toits d'ardoise du bâtiment moderne. L'originalité de l'ensemble a déterminé le choix de Sylvie; la positive Francine a été surtout attirée par la mine hospitalière et le confort de Beau-Site. Quant à Colombier, il s'est rangé à l'opinion de la majorité, d'abord parce qu'il se soucie peu de remettre les pieds à l'Abbaye où il craint qu'on ne lui réclame les deux feuillets chipés dans la chambre du Prieur; puis, parce qu'il se propose de visiter les anciennes constructions servant d'annexé et qu'il nourrit l'espoir d'y faire quelque intéressante trouvaille.
— Voici ma lettre, continue-t-il en agitant une feuille de papier portant l'en-tête de l'hôtel, elle est topique! .. Voulez- vous que je vous la lise?
Et sans attendre une réponse affirmative, il commence en articulant nettement chaque mot :
« Monsieur,
a N'ayant pas eu l'honneur de vous rencontrer chez vous, ni l'heureuse chance de vous rejoindre pendant vos récentes pérégrinations, je me permets d'abord de me présenter moi-même.
Je me nomme Manu s Colombier; je suis docteur es lettres de la Faculté de Paris, archivistepaléographe et chef aux Archives nationales.
Ceci bien établi, j'entre en matière. — Un hasard m'a fait trouver, au fond d'un vieux meuble, deux feuillets d'un ouvrage manuscrit, composé en i7f 7 par un certain François Févez, chanoine de Genève, demeurant à Annecy. De la lecture de ces deux fragments, il est résulté pour moi la conviction que ce manuscrit doit contenir de précieux documents sur l'histoire de la société savoyarde au milieu du siècle dernier. On me dit que vous êtes le descendant par alliance du chanoine François Févez, dont vous habitez la maison. Je prends donc la liberté de vous poser quelques questions auxquelles je vous serai obligé de vouloir bien répondre le plus promptement possible :
« 1° Ce qu'on m'a rapporté est-il exact?
ce 2^ Êtes-vous en possession du manuscrit dont deux feuillets sont tombés entre mes mains ?
<K 3** Au cas de l'affirmative, seriez-vous disposé à me confier ce manuscrit en vue d'une publication prochaine ?
ce Vous n'ignorez pas quelle importance ont
aujourd'hui les documents originaux pouvant faire mieux connaître la vie sociale et familière de nos vieilles provinces françaises. Taine, qui habita longtemps les bords de votre lac, y attachait un grand prix et en tirait profit pour jeter une neuve clarté sur les moeurs et Tétat d'âme de nos ancêtres d'avant 1789. Si, comme j'en ai l'intuition, le manuscrit du chanoine Févez est un de ces rares documents inédits, et si vous en êtes le détenteur, je ne doute pas que vous ne partagiez l'opinion de l'illustre historien des Origines de la France contemporaine. Vous ne voudrez pas mettre la lumière sous le boisseau et priver la science historique d'une nouvelle source d'information; vous daignerez confier à un professionnel la publication du manuscrit du chanoine et vous saurez acquérir de la sorte de rares titres à la reconnaissance de vos concitoyens.
a Dans l'espoir d'une réponse favorable, je vous prie, monsieur, d'agréer, etc. »
— Voilà ! ajoute l'archiviste en insérant sa lettre dans une enveloppe et en écrivant l'adresse : il me semble que mes arguments toucheront au bon endroit le cœur et l'esprit de cet Alpiniste...
— Savoir? objecte le docteur Lettraz; nous
autres Savoyards nous avons nos idées à nous et nous ne nous laissons pas facilement imposer celles des autres... Philibert tient aux siennes... dur comme fer.
— Allons donc! le dernier bourgeois comprendrait mes raisons, réplique Marius avec emportement.
— Oui, accorde Sylvie, mais j'ai comme un pressentiment que M. Prestoz n'est pas un bourgeois du tout; il me fait l'efFet d'un original très indépendant, et les gens de cette espèce ne raisonnent pas toujours comme le commun des mortels.
— Alors c'est moi qui suis le commun des mortels! repart Colombier vexé, nous verrons bien... En attendant, je vais envoyer ma lettre à la poste.
Il sonne, et c'est la propriétaire de l'hôtel qui accourt elle-même au tintement du timbre. L'hôtesse de Beau-Site est avenante, mince et svelte. Elle a de clairs yeux bleus très intelligents, un sourire charmant laissant voir des dents éblouissantes; sa physionomie expressive rappelle une des figures féminines de la fresque de Botticelli qui est au Louvre. Elle explique à l'impétueux archiviste qu'il existe une boîte dans la maison
et que le facteur viendra en faire la levée dans une demi-heure. Rassuré sur ce point, Colombier interpelle de nouveau la jeune femme :
— L'hôtel, demande-til, est de construction récente; mais les bâtiments qui bordent la rue sont beaucoup plus anciens?
— Oui, monsieur, le grand-père de défunt mon mari y demeurait... Ils sont encore garnis du mobilier d'autrefois, et quand l'hôtel est plein, j'y loge parfois des voyageurs.
— Ha! ha! reprend Marius dont l'œil s'allume, et au fond de ces meubles du temps n'avez-vous point trouvé par hasard de vieux registres manuscrits, d'anciennes correspondances ?
— Pour sûr, réplique l'hôtesse d'une voix qui sonne clair comme l'eau des ruisseaux de la montagne, les paperasses n'y manquent pas... J'en ai ramassé des liasses que j'ai serrées là-haut dans un placard... Elles sont d'ailleurs sans intérêt.
— En ma qualité d'archiviste, tous les vieux papiers m'intéressent... Y aurait-il indiscrétion à vous demander communication des vôtres?
— Oh ! Dieu non, si vous ne craignez pas de respirer de la poussière, je m'en vais vous les quérir.
Elle sort, emportant la missive de Colombier
et revient un quart d'heure après avec un amas de cahiers de papier verdâtre et de lettres jaunies, qu'elle dépose sur la table.
— Voici, dit-elle, cherchez votre vie là dedans... Mais je doute que vous y découvriez grand'chose.
Puis, avec une vivacité d'hirondelle, elle traverse les salles et disparaît.
Marius, ayant assujetti son pince-nez, dénoue les ficelles qui attachent les liasses et d'une main experte déplie dextrement les feuillets couverts d'une grosse écriture bâtarde. Pendant ce minutieux examen, les autres contemplenf nonchalamment le lac qui brasilledans la lumière aveuglante du soleil d'après-midi. Lézian rêve, le docteur Lettraz fume un cigare, Francine étudie son guide et Sylvie cueille distraitement des fleurs à la clématite qui s'entortille autour des piliers de la véranda. Un grand silence enveloppe le village assoupi; par instants seulement on entend le ronflement d'une batteuse, là-bas, du côté des Granges.
Au bout d'une demi-heure, l'archiviste relève la tête et agitant deux ou trois feuillets qu'il a mis à part, murmure en s'essuyant le front :
— Quand je vous le disais!... il ne faut jamais
faire fi des vieilles paperasses domestiques; on y trouve toujours quelque os médullaire à ronger. Ainsi au milieu de ce fatras d'écritures insignifiantes, voici que je découvre deux ou trois documents qui jettent un jour amusant sur la vie des gens de ce pays-ci à l'époque de la Révolution. D'abord écoutez-moi ce compte d'apothicaire, daté d'août 1793 :
a État des médicaments, opérations faites et fournis à l'auguste maison de Duingt par le citoyen Bergeret, maître en chirurgie, depuis le 21 février 1792 jusqu'à ce jour;
a Du 21 février 1792, pour Mathieu, laquais de M™* la marquise de Duingt : 1° une saignée et trois dragmes de sel sédatif pour ses tisanes.
<K Plus une demi-bouteille ronde d'aposème laxatif, vermifuge et hydragogue, composé avec les follicules de séné, l'anis, le semen-contra, la casse, la rhubarbe, le polypode, l'agaric blanc, le sel d'Angleterre, la manne, le syrop de nerprun et le tartre stibié.
oc Du 21 avril 1792, pour la Françon, fille de cuisine, par ordonnance de M. le médecin d'Êpines : i^ douze sangsues qu'elle s'est fait appliquer... plus une médecine hydragogue et emménagogue, composée avec une décoction d'armoise
LE MANUSCRIT DU CHANOINE IÇf
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et de camomille, de séné et de rhubarbe, d'agaric blanc, de sel d'Angleterre, de manne et de syrop de fleurs de pêcher.
oc Du 13 may 1792, pour ladite Françon, fille de cuisine : 1° un bol fondant vermifuge et laxatif, composé avec le semen-contra, la coralline, l'aquila alba, le tartre stibié, la poudre de tribut et le syrop de chicorée; plus un minora tif vermifuge, laxatif et fébrifuge, composé avec une décoction de quina et de petite centaurée, le sel d'absinthe, la manne et le syrop de chicorée.
a Du 1 1 juin 1792, pour ladite Françon, fille de cuisine... »
— Comment! interrompt le docteur Lettraz, elle n'était pas morte encore... Elle avait la vie dure!
— On croirait, ajoute Francine, lire le mémoire de M. l'apothicaire Fleurant dans le Malade imaginaire.».
— Ce qui vous prouve, reprend Colombier, que Molière n'a rien exagéré... Le compte se poursuit ainsi jusqu'au 7 août 1793, et monte au joli total de 46^ livres 2 deniers. On était en pleine Terreur, et la marquise de Duingt avait jugé à propos d'émigrer... Force fut au maître chirurgien de prendre patience, et il patienta si
longtemps qu'il mourut... Mais lorsque le calme fut rétabli, lorsque les émigrés furent rentrés et qu'on recommença à respirer, le fils du défunt jugea le moment venu de se rappeler au souvenir de la marquise de Duingt, ainsi que le constate une lettre du 26 février 181 1, ainsi conçue :