‹ Le manuscrit du chanoineChapitre 5 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

nuel, car M^^® Ferney ne résista plus que pour la forme, et, peu après, elle donna son consentement, a mais, déclare François Févez, ce fut plus par raison que par sentiment » . N'importe, la belle s'était rendue et, les premiers accords étant conclus, l'abbé Fontaine, ami des deux familles, célébra cet heureux événement par l'épigramme suivante, adressée à la terrible Josette, et qui sent son théologien :

Vous reproche:^ à tort au malheureux Cîitandre

Qu'il n*a%t encor pour vous qiC «r un amour commencé; »

Ce reproche, en effet, peut-il être sensé.

S'il n'a tenu qu'à vous de le rendre plus tendre ?

DemandeTi'Vous comment il vous faut vous y prendre

Pour pousser sa tendresse au plus vif sentiment ?

Dès longtemps ma réponse est prête ; U en sera de lui comme d'un pénitent :

AjouteT^-y le sacrement Et la voilà parfaite,

« C'est, explique le chanoine, que pour rendre l'amour parfait, comme dans le cas des pénitents qui n'ont encore que l'attrition, il faut y ajouter le sacrement, d

ONC, poursuivit Colombier, voilà nos gens accordés. Dans la joie de son âme, le brave chanoine ne nous épargne aucun détail. Grâce à lui, nous possédons des documents précieux, très précis et neufs, sur la façon dont alors la bonne bourgeoisie d'Annecy se fiançait et festinait à cette occasion... D'abord le chapitre des cadeaux de noce :

« Mon neveu, qui aimoit passionnément Josette et qui se croyoit un petit seigneur parce qu'il étoit fils unique, ne pensoit pas qu'on pût rien faire qui fût digne de sa maîtresse. Ainsi, pour le contenter, il fallut se résoudre à tout et le faire de bon cœur; ce que j'écris ici pour me servir

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 26f

d'apologie à toutes les folies que nous fismes pour ce mariage, qui nous coûta bien près de 8,000 francs... Voulant donc tout bien faire, je proposay à mon neveu de mettre une somme de j , ^00 francs en diamants ; il me pria de pousser la chose plus haut. Je résolus alors de profiter d'une véritable trouvaille qu'un ami de Turin me pressa de ne pas laisser échapper. C'étoit une belle croix de diamans fins avec les pendans d'oreilles, ayant coûté autrefois 8,000 francs à la dame qui les revendoit, et qu'on me fesoit avoir à beaucoup meilleur marché. Il y avoit quarantesept diamans, quinze gros et trente-deux petits ; de sorte qu'en tirant le plus gros diamant pour la bague, il restoit des gros pour une belle croix, et les petits ont servi aux pendeloques et aux pendans d'oreilles. Cet assortiment étoit trop fort pour nous et nous convenoit d'autant moins qu'aucune de nos dames n'en avoit autant. J'y répugnois et il faut avouer que M. et M""® Ribitel voulurent absolument que je les refusasse; mais mon ami de Turin me les envoya malgré moy et je les reçus dans une simple lettre à enveloppe, dont je ne connus le prix qu'en la décachetant à la poste. Je partis aussitôt pour Genève avec le P. Ribitel pour les montrer aux joUailliers, qui les

trouvèrent d'une belle eau et les montèrent très proprement. Ayant mis ordre à ce point essentiel, je commanday une montre à un Ânglois fort habile que nous avions à Annecy, qui se chargea d'y faire mettre deux boîtes d'or. Tune tout unie et l'autre ciselée, des plus propres de Genève, avec le surtout de chagrin verd à bords et clous d'or, et la grande chaîne de vermeil, ce qui fît une pièce qui me coûta près de soixante patagons (i8o francs). Jachetay encore une assés belle tabatière. Pour le reste des emplettes, comme on avoit décidé de faire le voyage de Lyon, nous ne pensasmes à faire à Annecy qu'un très bel habit de cheval pour la Ferney. Il fut en rouge avec le collet et paremens de velours, de larges doubles trennons et almars d'or, et un castor avec son plumet blanc ainsi qu'un beau point d'Espagne en or... »

Après les fiançailles, qui ont lieu à Saint- Maurice, on soupe chez le beau-père Ribitel, ce qui provoque de la part du chanoine des réflexions déjà un peu désillusionnées :

a M. et M"* Ribitel ne se plaisent qu'au fracas, aux parties bruyantes, à la dépense, au jeu et à la bonne chère, ayant pour amis toute sorte de gens du même goût, qui remplissent leur mai-

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 26j

son de ville ou de campagne. Cela les amuse et leur plaît parce qu'on les tire, par ce moyen, dé la mélancolie où ils tombent d'abord qu'ils ne se trouvent qu'avec eux-mêmes. Nous, au contraire, nous ne nous plaisons qu'avec des amis d'esprit et de bon sens, qui aiment la vie tranquille, qui ne se donnent pas à tous venans, qui aiment les plaisirs modérés de la table, beaucoup plus ceux de la lecture, des promenades à la campagne, et n'ont pas besoin de cartes ny de tarots pour passer agréablement une après-dînée. Mon neveu ne peut souffrir la table ny le jeu, et moins encore la fade conversation de plusieurs convives de la maison Ribitel; la Ferney abhorre les conversations libres qui s'y font souvent et n'aime ny la table ny le jeu... De telle sorte qu'avec des esprits si opposés, je compris que ce seroit là le plus grand embarras de notre alliance... i>

Après la passation du contrat et la cérémonie des fiançailles, et « pour faire les choses avec distinction et éclat, D on part en carrosse pour Lyon, jen compagnie des époux Ribitel, du Barnabite Ribitel et d'un Cordelier nommé le Père Montant. Ici, les déboires du chanoine se multiplient et lui enfoncent au cœur autant de menues épines cuisantes :

a En route, je me mis en devoir de payer partout; mais M. Ribitel voulut absolument solder la moitié des frais et il fallut s'en tenir à cette décision. On se régala bien partout. Mais la Ferney commença à faire connaître qu'elle étoit très peu polie pour moy, et du tout point complaisante pour son futur époux... Le soir que nous couchasmes à Saint-Rambert, se trouvant un peu fatiguée, sans appétit et bâillant beaucoup, je crus bien faire de luy proposer gracieusement de se mettre au lit; elle me reçut si mal, qu'en ayant le cœur navré, je ne pus desserrer les dents à souper, ce qui fut fort remarqué... Ma petite bouderie ne servit qu'à me faire condamner dans l'esprit des Ribitel comme un homme bizarre.

On fit même entendre à la mère que j'étois jaloux de sa fille et que toutes mes attentions n'étoient que pour elle et point pour la mère, ce qui indisposa celle-ci contre moy, croyant bonnement toutes ces bêtises... Enfin nous arrivasmes à Lyon... La Josette n'ayant pas voulu se déshabiller, nous nous promenasmes un peu dans Taprès-dînée. Comme elle avoit son habit de cheval fort propre avec son chapeau à point d'Espagne, chacun couroit pour la voir... Les uns disoient : ce C'est une Anglaise! y> les autres :

a Elle est jolie, elle est bien blanche! » ce que nous entendions avec plaisir, en marchant huit ou dix pas après elle. Il est vray qu'elle étoit charmante sous cet habit et qu'elle Fauroit été bien davantage si elle eût porté ses diamans et donné fièrement le bras à son fiancé... Nous restasmes une semaine à Lyon à faire des emplettes. Chacun s'en donna pour une bonne somme, et moy, sans comparaison, plus que personne, parce que je ne cherchois qu'à contenter notre jeune épouse et à montrer que je n'étois pas tel qu'on m'avoît dépeint... Je luy offris mille bagatelles : étuy d'argent avec ses armes accolées aux nôtres, boîtes de senteurs, pendans d'oreilles, rubans et autres choses de cette espèce. J'achetay aussi un très beau Ut, un grand miroir, quelques légères tapisseries et enfin, soit pour elle, soit pour mon neveu, j'y laissay un gros argent et n'y gagnay qu'un commencement d'aigreur de la part des Ribitel et aucune marque de reconnaissance de la part de la fille... i>

Encore que le pauvre chanoine se soit mis en frais, il a oublié ou ignoré certains usages et négligé de faire des cadeaux de noce à l'avocat Ribitel et au Barnabite; de là la mauvaise humeur des parents de la fiancée :

c II est temps de dire ici que, comme j'ignorois une espèce d'usage (qui n'est cependant pas général) de se faire des présens aux nopces, ce dont personne n'eut la charité de m'avertir, je ne fis à Lyon aucune emplette pour cela. M. Ribitel y a voit d'autant mieux pensé qu^il comptoit bien que nous luy rendrions en ce genre quatre fois plus qu'il ne nous donneroit. Il achepta les siens à Lyon, prenant bien ses mesures pour que nous n'en sçussions rien. De telle sorte que, lorsqu'ils ouvrirent leurs coffres, le lundi matin, à Alby, ils sortirent une cape de velours pour ma belle-sœur et me présentèrent une écritoire de cabinet avec sa cuvette et sa clochette. Comme les trois pièces assises sur la cuvette étoient argentées, M. Ribitel me dit : oc C'est d'argent. » Le Père Ribitel ajouta a qu'on n'avoit rien trouvé de plus beau à Lyon. » Ce n'étoit pourtant que du cuivre argenté et une emplette tout au plus d'un louis neuf de vingt-quatre livres de France. Je fus à l'instant saisi du plus cuisant chagrin de ne pouvoir rien leur présenter. Après leur avoir donné le temps de bien apercevoir mon étonnement, je leur dis : a Quoy! nous nous connaissons depuis si longtemps, en sommesnous à nous faire des cadeaux ?... N'ay-je pas assez

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 2Jl

marqué combien j'étois enthousiasmé de posséder votre demoiselle pour qu'il fallût encore vous faire des présens? ]> Alors M. Ribitel me dit d'un ton aigre : (n C'est que nous ne voulons manquer à rien!... » Ils furent donc fort mortifiés de ne recevoir rien de moy, et le Barnabite, plus intéressé que tous les autres, n'y mit pas la paix; mais le mariage qui étoit fixé pressoit davantage... 9

Le 30 novembre, jour de Saint-André, le mariage est, en effet, célébré à Saint-Maurice d' Alby, non sans quelques nouvelles avanies à l'adresse de François Févez. Le chanoine dit la messe et bénit les nouveaux mariés, puis, après un dîner assez maussade pour un repas de noces, on part pour le Crévion (maison de campagne des Févez), où doit s'achever la fête.

« On ne laissa à Alby que M""* Ribitel, avec le P. Ribitel et Fabre le Jacobin, pour luy tenir compagnie. Ce fut une assez belle cavalcade.

L'épouse avoit son habit de cheval et son chapeau à plumet et point d'Espagne. La belle jument qu'elle montoit étoit toute trennéede rubans et proprement harnachée. Quand on eut fait les premières montées, elle luy lascha la bride et se mit à galoper, faisant bien voir combien elle re-

grettoit peu la maison de son beau-père. Cela fie plaisir à toute la compagnie, qui, hors les prudes dont je ne fus pas, la suivit avec plaisir. La bise fut très mauvaise ce jour-là, ce qui jetoit de tems en tems quelques chapeaux à terre; mais, à cela près, tout fut gay, sauf les chevaux qui gagnèrent leur avoine, car l'épouse qui montoit bien aimoit passionnément à galoper. Quand on fut au Crévion où ma belle-soeur et plusieurs amis nous attendoient, il sembla qu'on eût passé la ligne et qu'on fût arrivé dans un nouveau monde. Une symphonie nous y reçut. C'éioient M. Dépouilley, maistre de musique de Notre-Dame et bon violon, M. le professeur Fontaine, domDuval, Bénédictin, auxquels M. Bessonis s'étoit joint avec sa basse et moy avec mon violon. Nous chassasmes aisément toutes les ombres noires et les esprits de dissension et de ténèbres. Un grand feu ayant ranimé toute la compagnie, on ne pensa plus qu'à rire, chanter et danser. Dom Duval étala ensuite une pièce de musique des plus burlesques qu'il avoit composée; elle n'exprimoit que trop les phrases fescennines qu'il avoit pêchées çàet là pour en faire un épithalame; les paroles étoient par bonheur latines, car les femmes ne les auroient pas souffertes. On soupâ de bon appétit.. •

Je tremblois sur la fin du repas qu'on fie des folies pour emmener l'épouse ou qu'elle fît de sottes difficultés pour se retirer, mais heureusement tout se passa sans bruit et presque sans qu'on s'en aperçut. Quelques femmes firent signe à l'épouse de se lever doucement de table; une dame ou deux seulement la suivirent et le reste des convives demeura attablé. Mon neveu, assez longtemps après, se retira de même et personne ne bougea, de telle sorte qu'ils se fermèrent dans leur chambre sans bruit... J'avois prié de ne les point inquiéter, étant assez étourdis et étonnés de se voir ensemble autant que je le puis conjecturer, vu leur naturel effarouché à tous les deux. L'épouse n'aimoit pas encore mon neveu et, comme de son naturel, elle n'est ny gracieuse ny galante, je pense qu'elle ne donna pas beaucoup de liberté à son amant, qui la respectoit et craignoit trop pour oser l'approcher contre son gré... »

— Le chanoine, dit Colombier en s'interrompant, laisse discrètement entendre que la Josette fit subir à Emmanuel la dure épreuve de trois nuits et de trois jours, à laquelle fut soumis le jeune Tobie lorsqu'il s'unit à Sarah, fille de Raguel, et il ajoute : « C'est une dévotion que je n'approuve guère que dans les vrais Tobies. »

Selon lui, le mariage n'aurait été consommé qu'après ce délai et il raconte naïvement comment il devina la chose. -^ Un matin, les époux ne descendant pas de leur chambre, on envoie la domestique aux écoutes; elle rapporte qu'au dortoir le silence est complet. La matinée avance. On attend, mais personne ne remue. Midi sonne et l'on dîne sans les mariés. Le chanoine, qui riait sous cape, retarde la montre que la Josette avait laissée la veille au salon. Enfin, vers les deux heures, la jeune mariée descend, ses jarretières à la main, donne le bonjour et demande son café au lait. Le neveu à son tour descend; il a grand appétit et annonce qu'il prendra pour déjeuner autre chose que du café. C'était jour maigre. La servante vient à passer et le chanoine affecte de lui dire très haut : a A propos, Claudine, vous accommoderez le poisson pour le dîner, car M. Greyfié nous fera bien la grâce de manger la soupe ici. j> Les deux jeunes gens prennent la chose au sérieux et l'on s'assied près du feu, sans sortir, en attendant toujours midi et le couvert. A la fin, le chanoine, qui était obligé d'aller à Annecy, prend la Josette à part et lui demande ses commissions pour les Ribitel.

« Quoi, dit-elle, vous partez avant dîner? » Alors

le brave homme l'embrasse et, lui montrant la fenêtre : a Ne vois-tu pas, grosse bête, qu'il est nuit bientôt? Regarde où en est le soleil. » Tout le monde se met à rire, et l'épousée confuse prie le cher oncle de ne rien dire à Annecy a de cette jolie aventure... »

— Allons, s'écria le docteur Lettraz en se levant, tout est bien qui finit bien et nous pouvons chanter: a Hymen, hyménée!...» Vous aviez raison, monsieur Colombier, votre manuscrit est fort amusant et il a réjoui mon âme savoyarde I

— Mais, demanda Francine, et le chanoine?...

A-t-il été au moins récompensé de ses laborieux efforts? Les nouveaux mariés lui ont-ils prouvé leur reconnaissance?

— Mal, répliqua l'archiviste en réintégrant le manuscrit dans sa boîte, la Josette était trop orgueilleuse pour ne point devenir ingrate. Tant qu'elle avait eu besoin du chanoine, elle avait dissimulé son humeur altière et despotique, mais, quand elle fut assurée de posséder l'amour du neveu, elle ne marqua plus à l'oncle que de l'indifférence et une sourde aversion. Aussi le chanoine, devenu pessimiste, déclarait-il amèrement a qu'en filles comme en prêtraille, rien n'est si ingrat qu'un bénéficier ». Pendant la durée des

fèces nuptiales, elle eut de la gaîté et de la déférence ; mais, remarque François Févez, « les filles qui aiment la joie, le fracas, le luxe et la bombance sont toujours admirables dans le temps des. nopces; ce n'est que lorsqu'on reprend une vie unie qu'elles commencent à se montrer telles qu'elles sont ». La Ferney ne tarda pas à se montrer tyrannique et revêche. Ils habitaient tous ensemble la maison de la rue Notre-Dame, et, grâce à son caractère acariâtre, la jeune femme transforma le paisible logis en un petit purgatoire. Elle joua au pauvre chanoine toute sorte de vilains tours, prit contre lui le parti des Ribitel, bien qu'elle ne les aimât point ; elle le larda de coups d'épingle et l'obligea de renvoyer sa vieille domestique Claudine, qui le servait depuis douze ans. Le pis fut que le neveu Emmanuel, par timidité et faiblesse de cœur, se prêta à tous les caprices autoritaires de sa femme et se joignit à elle pour abreuver de dégoûts l'oncle auquel il devait son bonheur. Le malheureux François Févez eut besoin de toute sa philosophie et de ses vertus chrétiennes pour avaler silencieusement ce calice d'amertume. Il se consola en écrivant son mémorial où il a raconté avec sincérité ses courtes joies et ses nombreux déboires... Enfin,

ajouta Marius Colombier» à quelque chose malheur est bon. Si l'oncle avait été trop choyé, nous ne posséderions peut-être point ce manuscrit, et je n'aurais pas le plaisir de le publier... Car je compte imprimer le chanoine tout vif; je n'ai même plus de temps à perdre, il me faut tout copier moi-même, n^osant confier cette besogne à un étranger qui pourrait être indiscret.

— J'ai une écriture assez propre, dit Francine, et si vous avez confiance en moi, je vous servirai de secrétaire.

— Vous? s'exclama l'archiviste ravi, ça, c'est gentil, et je suis vraiment touché de ce témoignage d'affection!

— Un instant! protesta la rieuse, si je me montre serviable, ne vous imaginez pas que ce soit pour vos beaux yeux... Nenni, je me dévoue par égoïsme tout simplement, et parce que nous devons rentrer à Milan le j' septembre au plus tard... Or, Sylvie s'étant engagée à rendre ellemême le manuscrit à M. Prestoz, plus tôt votre copie sera terminée et plus vite nous pourrons partir.

— Partir! répliqua Marius, en roulant de gros yeux attendris, pourquoi prononcer ce vilain mot?

— Il a raison, déclara Sylvie, l'heure est infiniment douce, ne gâtons pas notre joie dans cet adorable pays en parlant des tristesses de demain...

Mais elle eut beau faire, l'idée de la séparation prochaine avait jeté un froid. Le visage de Lézian s'était rembruni, Marius était boudeur et le docteur Lettraz lui-même devenait mélancolique. Ils cheminèrent tout songeurs sous les feuillées déjà assombries et suivirent silencieusement le bord du lac, dont le couchant glaçait de bleu et d^or l'eau somnolente.

RACE à l'active collaboration de Francine, le manuscrit du chanoine a été recopié en trois jours, et, le 2 septembre dans la matinée, Sylvie est allée à Annecy le remettre aux mains du légitime propriétaire, Philibert Prestoz. Ce même matin, pour se délasser de leur travail, Francine et Marius Colombier grimpent à travers les taillis qui dominent le ravin d'Angon et débouchent sur le plateau en entablement qui s'étend au pied des Dents de Lanfont, entre Rovagny et Saint-Germain. Cette plaine onduleuse et verte forme le premier gradin des nombreux escarpements de la Tournette. On a parlé à Colombier d'un pont romain jeté

28o LE MANUSCRIT DU CHANOINB

sur le torrent d'Angon, et il n'est pas fâché de l'examiner avant son départ. Il a plu pendant la nuit, le ciel est encore nuageux; au long des pentes boisées, de blanches vapeurs rampent mollement; les ravins profonds fument et bouillonnent comme de mystérieuses chaudières ; mais, dans cette fraîcheur matinale, il fait bon marcher, et les prés où Ton fauche le regain répandent une salubre odeur tonifiante. Le pont d'une seule arche, jeté sur la paroi rocheuse où gronde le torrent, disparaît presque sous un fouillis d'arbustes et de clématites sauvages ; il n'est pas bien sûr qu'il soit romairiy mais il est curieux et pittoresque. Tout en grognant, Marius lui-même en convient. De là les deux compagnons remontent au hameau de la Pirraz et suivent le chemin caillouteux qui mène à la roche en encorbellement, où saint Germain, maître et ami de saint Bernard de Menthon, installa son ermitage. Au retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il avait d'abord pratiqué la vie cénobitique dans la cella de l'abbaye ; ne s'y trouvant pas encore assez seul, il fit élection de domicile dans un creux de rocher qui surplombe au-dessus de Talloires.

— Et, vous savez, ajoute Francine, qui a pioché son guide, c'était un vrai saint, il faisait des

miracles. Un jour, ayant planté en terre son bâton ferré, pendant qu'il se mettait en oraison, la canne a verdoyé et s'est couverte de fleurs. Elle s'était changée en un beau plant d'aubépine; l'arbuste existe encore, et chaque année il fleurit avant les autres, dès le mois de mars.

— La légende est jolie, dit le sceptique Colombier, mais je la connais... On la rencontre partout où il y a eu un ermitage et un saint ermite... Ce qui vaut mieux que la légende, c'est la vue que Ton a d'ici... Le cénobite avait bien choisi son logis et, rien qu'à regarder le lac et les montagnes, il pouvait passer de belles heures en contemplation.

En efFet, du haut de l'étroite terrasse, on aperçoit le lac d'un bleu vert, les feuillées déjà jaunies qui entourent le château de Duîngt, les châtaigneraies qui montent vers le Semnoz, et les énormes vagues figées de la gorge d'Entrevernes. Le paysage est d'une si intime et rare beauté qu'il avait séduit l'âme poétique de saint François de Sales. Il rêvait de s'y retirer après avoir abandonné les tâches de l'épiscopatà soncoadjuteur. Un jour qu'il était monté à Saint-Germain en compagnie du prieur de l'abbaye, il se pencha à la fenêtre qui ouvrait « du côté du septentrion »

38i LB MANUSCRIT DU CHANOINE

et, enthousiasmé par le spectacle enchanteur de l'eau, de la terre et du ciel, il s'écria : a O Dieu, que c'est une bonne et agréable chose que nous soyons icy ! Résolument, il faut laisser à nostre coadjuteur le poids du jour et de la chaleur, cependant qu'avec nostre chapelet et nostre plume, nous y servirons Dieu et son église. Et savez-vous, père Prieur? les conceptions nous y viendront en teste aussi dru et menu que les neiges qui y tombent en hyver. »

— On dit ces choses-là dans un moment d'emballement, réplique Marius à Francine, qui vient de lui citer les paroles de l'évêque, mais on ne les met pas à exécution... La. preuve, c'est que François de Sales est retourné tout bonnement à Annecy et qu'il ne s'est jamais fait ermite...

L'église se dresse solitaire, un peu au-dessus de l'ermitage, à côté de la cure, et deux vieux tilleuls en abritent le porche. Francine y entraîne Colombier, et tous deux s'arrêtent devant l'autel décoré d'une statue de saint Germain. Sur la table même de l'autel, s'étale un gros registre où de nombreux pèlerins ont minuté par écrit les vœux qu'ils adressent au pieux ermite. Il y a là des requêtes naïves et des prières parfois étranges.

Les deux compagnons tournent curieusement les feuillets du registre, puis Frâncine dit en riant à l'archiviste :

— N'avez-vous pas aussi quelque demande à adresser au saint patron ?

Marius arrondit ses gros yeux et regarde tendrement son interlocutrice.

— Si fait, murmure-t-il d'une voix mal assurée, j'en ai une sur le bout de la langue, mais j'aime autant vous l'adresser, car vous êtes, vous, la divinité qui tient mon sort entre ses mains mignonnes, et mieux vaut avoir affaire à Dieu qu'à ses saints... Mademoiselle Frâncine, que répondriez-vous si je vous priais de devenir ma femme ?

Frâncine se contente d'abord de rire, puis elle ébauche une moue malicieuse et riposte railleusement :

— On dit ces choses-là dans un moment d'emballement, mais on ne les met pas à exécudon... Y pensez- vous? Nous avons tous deux mauvais caractère et nous nous disputerions vingt fois par jour.

— Oui, mais nous aurions des raccommodements délicieux... Je parle très sérieusement, vous êtes la seule femme avec laquelle je serais heu-

reux de vivre, et si, de mon côté, je ne vous déplaisais pas trop...

— Non, répond-elle, après une brève songerie, je ne vous trouve pas déplaisant... Vous êtes un de ces bourrus aimables qui gagnent à être connus...

— Alors, s'écrie- t-U en lui saisissant la main, vous ne dites pas non, vous voulez bien de moi?...

— Un instant... Je ne dis pas oui non plus; il faut auparavant que je consulte Sylvie... Nous sommes si habituées à vivre l'une près de l'autre !.. . Si je m'aperçois que je vais trop lui manquer, vous savez, il n'y aura rien de fait I

— Enfin, insiste-t-il en retenant sa main prisonnière, si M^^® Sylvie y consent, vous acceptez ?

— Soit! j'accepte sans cérémonie! déclaret-elle avec un joli rire.

— Ah! loué soit saint Germain! s'exclame Marius épanoui.

— Louez-le un peu moins haut! chuchote derrière eux une voix discrète.

Ils se retournent et reconnaissent la bonne figure joviale du curé d'Entrevemes.

— Monsieur le curé, dit Francine en déga-

géant vivement sa main, je suis contente de vous revoir !

— Moi de même, mademoiselle, et je me félicite de la bonne idée que j'ai eue d'accepter à dîner chez M. le curé de Saint-Germain, puisque je vous retrouve dans son église,

— Monsieur le curé, repart l'archiviste gaiement, vous arrivez à point... Je vous prends à témoin que Mademoiselle ici présente vient de s'engager à m'épouser.

Le curé les regarde d'abord avec un peu d'étonnement, puis, les voyant attendris et sérieux :

— En vérité?... Recevez mes compliments, monsieur et mademoiselle, je vais prier notre grand saint Germain de bénir vos fiançailles...

Il s'agenouille devant l'autel. Derrière lui, Francine a ressaisi la main de Marius et le contraint à fléchir les genoux avec elle, sur le prie- Dieu du premier banc. Au bout d'un instant, le curé, après s'être signé, se relève et les reconduit jusqu'au porche de l'église :

-— Je suis heureux, dit-il d'avoir été le premier témoin de vos accords... Allons, faites bonne route et que la paix soit avec vousl...

Tandis ' qu'on redescend vers les Granges,

Francine regarde en dessous l'archiviste et part soudain d'un éclat de rire :

— Ce brave curé de campagne a le nez fin, remarque-t-elle. Il a flairé notre humeur querelleuse et deviné que, si nous nous épousions, c'était la paix qu'il fallait nous souhaiter pardessus tout...

Deux heures plus tard, Francine entre en coup de vent dans la chambre de Sylvie, qui arrive d'Annecy, après avoir déjeuné sur le bateau :

— Santa ff^farial que se passe-t-il? interroge la chanteuse en sursautant, tu as la mine de quelqu'un qui a reçu une mauvaise nouvelle.

— Nenni, répond avec embarras la jeune fille, j'ai reçu seulement une demande en mariage...

— Par exemple, et de la part de qui ?

— De M. Marius Colombier.

— L'archiviste!... Ah! ma pauvre enfant I...

Et qu'as-tu répondu ?

— Que je te consulterais, naturellement.

— Cara mia, Colombier est bourru et hérissé comme une écorce de châtaigne; toi, tu er moqueuse et volontaire... Je ne vous vois pas bien appariés... A ta place, moi, je réfléchirais.

— C'est que, réplique Francine en se mordant un doigt, je suis déjà à moitié engagée...

— Ha! ha! petite soeur, tu es de ces gens qui sollicitent un conseil, tout en étant résolus à ne faire qu'à leur tête... Tu Taimes donc vraiment, ce rat de bibliothèque?

— Oui, ses qualités m*enchantent et ses défauts m'amusent... Je crois que nous ferons tout de même bon ménage ensemble.

— Alors, observe railleusement Sylvie, tout est pour le mieux, et je me demande pourquoi tu as besoin de me consulter?

— C'est que, repart Francine avec attendrissement, je t'aime bien, toi aussi, et si ça te faisait trop de peine de ne plus m'avoîr... je me résignerais à reprendre ma parole.

Sylvie saisit sa soeur par les épaules et l'embrasse avec effusion :

— Non, cher petit cœur, ne reprends rien...

Assurément, tu me manqueras très fort, car nous faisions, de notre côté, un parfait ménage... Mais, si j'ai des tas de défauts, je n'ai pas celui d'être égoïste, et, puisque tu as la bosse du mariage, je m'en voudrais de contrarier ta vocation... Pour mon compte, je ne me vois pas dans l'emploi des femmes mariées, mais je serai une tante exquise...

— Alors tu consens et tu permets que j'aille

le lui annoncer? Il se dessèche là-bas au fond du couloir...

— Dis-lui que je lui en veux de me prendre ma sœur Sagesse, mais que je le lui pardonnerai s'il te rend très heureuse... Ce soir, à dîner, nous célébrerons vos fiançailles...

Francine s'esquive sur la pointe des pieds. A peine est-elle sortie que la femme de chambre vient s'enquérir si M^^® Alassio peut recevoir M. Claude Lézian.

— Parfaitement, répond la chanteuse en s'empressant de mettre un peu d'ordre dans sa chambre, dites à M. Lézian que je suis à lui dans un instant...

Cinq minutes après, le visiteur est introduit.

Le ce poète » entre d'un air craintif; il est fore pâle et balbutie d'abord quelques mots d'excuse à propos de l'incorrection de sa visite :

— Mon cher Lézian, interrompt Sylvie, je ne suis point façonnière, vous le savez, et je vous reçois ici comme je vous recevrais dans ma loge... Asseyez-vous.

Elle le regarde, remarque son agitation, sa pâleur, son œil fiévreux, et commence à s'inquiéter :

— Voyons, qu'avez-vous ?

— Mademoiselle, murmure-t-il; c'est demain que nous allons nous séparer et vous devez bien pressentir, à mon trouble, quel déchirement sera pour moi la séparation... Grâce à vous, cette excursion de dix jours dans un pays où je croyais ne récolter que d'amers souvenirs, a été un délice et un rajeunissement... Vous m'avez redonné le goût de la vie et je me suis repris à espérer... Je vous ai déjà fait entendre à demi-mots combien votre présence m'était chère; mais, aujourd'hui, votre départ imminent m'enhardit et je vais m'expliquer plus nettement... Je vous aime..» Voulez-vous me faire le grand honneur et la grande joie de devenir ma femme?

Un sourire retrousse les coins des lèvres de Sylvie :

-^ Et de deux! s'écrie-t-elle étoùrdiment.

— Deux? répète Lézian stupéfait et choqué...

Que signifie?...

— Cela signifie que votre demande est la deuxième de la journée... La première m'a été adressée ce matin par M. Philibert... L'homme au manuscrit m'a offert très aimablement son nom et sa fortune assez rondelette. Je n'ai pas eu de peine à lui persuader que, vu la différence d'âge, son originalité, cette fois, dépassait la me-

sure. Comme il est plein de bon sens, il a compris et est redevenu raisonnable. J'espère bien que vous allez imiter son exemple... Voyons, mon cher ami, terminer notre joli roman d'aventures par un mariage, comme dans les vaudevilles de Scribe, ce serait par trop banal et indigne de nous...

— Ce n'est pas la vraie raison de votre refus, insiste Lézian énervé, vous en avez d'autres plus sérieuses, je suppose?

— Elibien! oui... D'abord, si je vous épousais, vous ne vous résigneriez pas, tel que je vous connais, à me voir remonter sur les planches, et, comme j'aime passionnément le théâtre, je sens que je serais incapable de vouç le sacrifier... ne me répondez pas... Je lis suffisamment dans vos yeux combien cette perspective vous serait désagréable... Quevoulez-vous? je suis une bohème...

— C'est que vous ne m'aimez pas, soupire Lézian.

— Si fait, je vous aime à ma façon; je me sens pour vous une très tendre sympathie, mais je tiens à ce qu'elle ne se refroidisse pas, ce qui arriverait immanquablement si nous commettions la sottise de nous marier... Et c'est là ma plus grave raison... Vous avez eu un grand amour

(. dans votre vie, et, en dépit de vous, le regret de ff cette passion mal éteinte perce à chaque instant. I Or, je suis très exclusive; l'apparition inopportune de ce fantôme de la tendresse d'autrefois me serait infiniment insupportable; j'aurais peur à chaque instant de comparaisons... pénibles. Cela me rendrait irritable et mauvaise; nous finirions par nous dire des choses blessantes et peut-être même par renouveler votre scène du Père-Lachaise... Non, mon ami, à quoi bon gâter l'impression heureuse de notre voyage autour du lac? Gardons-en au contraire le souvenir intact et ne nous exposons pas à de mutuelles déceptions.

Lézian se lève et avec agitation fait deux ou trois tours dans la chambre, puis amèrement :

— Ainsi, c'est fini!... Nous ne nous reverrons plus?

— Au contraire, nous nous reverrons et peutêtre bientôt, car je ne vous ai pas encore annoncé une nouvelle... absurde... Francine se marie, elle épouse votre ami Marius Colombier... Il était écrit que nous n'échapperions pas au ridicule d'un dénouement vaudevillesque... Comme ma sœur habitera Paris, j'irai l'y visiter de temps à autre, peut-être même y prendrai-je un engage-

ment?... Et alors, ajoute la chanteuse en tendant la main au <r Poète, » nous nous retrouverons en boni camarades.., sans regrets et sans rancune, n'est-ce pas?

Lézian baise tristement cette main tendue et, très troublé, sort précipitamment pour ne pas montrer une larme qui roule jusqu'au bord de sa moustache grisonnante...

Ce matin, les compagnons du Cyclamen déjeunent, pour la dernière fois, sous la vérandah de Beau-Site. Devant le perron de l'hôtel, les garçons équilibrent déjà les malles sur Tarrièrebanquette du char qui doit conduire Sylvie et Francine jusqu'à Albertville, où elles s'en iront dans la direction de Modane et Turin. Marius Colombier s'est ofFert pour les accompagner jusqu'à Chambéry. Immédiatement après, Lettraz et Lézian prendront le bateau pour Annecy.

Comme au premier jour de l'arrivée, le ciel est clair, le soleil illumine glorieusement les monts d'Entrevernes et la crête allongée du Semnoz. Le lac a des tons verts et roses, et, çà et là, des buées légères traînent sur la nappe unie. Dans la madnale fraîcheur de septembre, le paysage est plus attrayant encore. Mais les compagnons

5 demeurent songeurs et le déjeuner s'achève g presque silencieusement. Le sentiment pénible ( de la séparation prochaine centriste les yeux et paralyse les langues. Cependant, pour secouer , cette persistante mélancolie» Marius Colombier a demandé une bouteille de vieux vin de Tal- ^ loires. C'est l'hôtesse aux yeux bleus qui l'apporte elle-même. Avec sa bonne grâce souriante, elle verse à la ronde la liqueur pétillante récoltée au Clos des éMoines^ et Marius, qui est l'homme I des toasts, lève bien haut son verre où un rais de I soleil fait scintiller le vin couleur d'ambre :

— Mes amis, dit- il, ne nous laissons pas envahir par la brume et soyons joyeux comme au premier jour!... Je bois à notre bonne camaraderie, qui s'est fortifiée dans nos promenades autour du lac... je bois à ce beau pays, où j'ai trouvé deux trésors : M^^* Francine et le manuscrit du chanoine; je bois enfin à notre aimable hôtesse de Beau-Site et à sa confortable hospitalité !

On trinque bruyamment. Mais déjà les deux chevaux attelés au char savoyard piaffent d'impatience devant la porte. Francine se lève, et envoie de la main un adieu rieur au paysage ; Sylvie détache de son corsage un bouquet de cyclamens

et le fixe avec un geste espiègle à la boutonnière de Lézian :

— Allons, dit-elle, déridez-vous, beau ténébreux I La vie est trop courte pour qu'on la gâte avec d'inutiles regrets...

On embrasse l'hôtesse au clair sourire, puis les voyageuses s'installent sur les banquettes; Colombier se hisse près du cocher.

— Adieu I... au revoir!

Et, avec des tintements de sonnailles, le char disparaît au détour de la rue. Les bagages de Lettraz et de Lézian ont été brouettés au ponton, le bateau siffle en vue de Talloires, et, dix minutes après, il emporte à son bord le docteur et le a Poète. »

Lettraz essaie d'abord d'égayer son compagnon en lui faisant admirer les montagnes merveilleusement colorées par l'automne et le lac noyé dans une vapeur d'or, mais il s'aperçoit bientôt que Lézian ne veut pas être diverti, et, s'éloignant discrètement, il le laisse ruminer sa tristesse. Resté seul à l'arrière, Claude regarde fuir au fond de l'eau bleue le vert paysage de Talloires. Il songe que, deux fois dans sa vie, il y a été leurré par l'illusion de l'amour; il se dit que le dernier mirage va s'évanouir et qu'il a passé

LE MANUSCRIT DU CHANOINE IÇf

le temps d'aimer. A sa boutonnière, les cyclamens qui se sont fanés sur la poitrine de Sylvie lui envoient leur mourante odeur, — décevante ,1, comme un bonheur envolé qu'on a cm saisir et qu'on ne retrouvera plus.

la!

Page 1