‹ Le manuscrit du chanoineChapitre 4 sur 6 · Madame · texte numérisé non relu

Madame

0: J'ai l'honneur de vous envoyer une liste des traitements de maladie, faits chez feu M. le marquis votre mari, par mon feu père Joseph-Antoine Bergeret, de son vivant chirurgien à Talloires. Je sais que ladite parcelle vous a déjà été présentée par mon feu père. Maintenant, madame, je prends la liberté de vous l'envoyer; j'y joins même la quittance montant à 46^ livres 2 sous. J'abandonne le tout à ce que votre générosité pourra vous suggérer... Quelques louis pour vous ne sont rien, et sont beaucoup pour nous à qui notre père a laissé beaucoup de dettes... J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, madame, votre très humble serviteur.

(L Simon Bergeret. »

— Pauvre garçon ! s'écrie Sylvie, la marquise a-t-elle répondu, au moins?

— Parfaitement, voici sa lettre annexée au mémoire :

oc Je suis fâchée, monsieur, que vous ayez pris si souvent la peine de m^écrire. Vos papiers que je joins ici, font foi que vous avez fait toutes les démarches pour être liquidé. J'ai grand regret que vous n'ayez pu réussir, car la situation de l'hoirie de feu le marquis, mon mari, ne permet guère d'espérer le paiement des créanciers. Je suis moi-même, comme vous, créancière dans la succession, et comme vous partie lésée par la vente des biens de cette succession. Je voudrais que mes ressources personnelles me permissent de venir au secours des créanciers de la maison de Duingt qui, comme vous, monsieur, inspirent autant d'intérêt. Je l'ai fait par le passé aussi longtemps que mes espérances n'ont pas été détruites; mais, pour le présent, monsieur, je ne puis que faire des vœux pour que les circonstances me mettent à même de vous prouver ma bonne volonté.

« Je suis, monsieur, avec ma parfaite considération,

« Marquise de Duingt. v

— C'est, remarque Lettraz, répondre en grande dame par une aimable fin de non-recevoir.

— La créance du défunt chirurgien a été passée aux profits et pertes.

— Si les autres clients de Joseph Bergeret Font payé en même monnaie de singe, dit Francine, je me demande comment il a pu vivre pendant ces terribles années de la Révolution.

— Cependant il a vécu, réplique Colombier, et même il a trouvé le moyen de secourir des parents restés en détresse. J'en vois la preuve dans une lettre touchante d'un frère du chirurgien. Elle est datée de Mouzon (Ardennes), 22 messidor an III, et porte sur la suscription ce pressée ». Laissez-moi vous en lire quelques fragments :

oc Mon frère, vous aurez sans doute vu Fillion, et ma lettre, ainsi que la conversation que vous aurez eue avec lui, vous auront fait connaître le désir empressé que j'ai de vous revoir, de me rapprocher de vous et du tombeau de nos pères, et de vous rendre votre Fanny. Aujourd'hui mon désir est plus vif que jamais. Il est devenu enfin instant et nécessaire. En conséquence, malgré votre âge et vos occupations, je vous prie dans toute

la tendresse qui nous a toujours unis, mon frère, de faire tous vos efforts pour venir vous-même, le plus tôt possible avec une petite hirrona * à deux ou quatre roues, couverte seulement d'une toile, et un cheval, où nous puissions nous mettre tous les trois ou au moins deux, avec quelques petits effets tant pour moi que pour votre Fanny, pendant qu'un de nous deux conduirait à pied le tout. Nous marcherons peut-être tous les trois, quand il fera beau; mais, quand il pleuvra, nous ferons comme nous pourrons, et comme vous l'aurez arrangé. Je vous demande en grâce, mon frère, de me donner la consolation de venir vousmême. Nous sommes dans la belle saison ; faites cet effort pour un frère que vous avez toujours aimé, et qui a toujours eu une tendresse infinie pour vous. Je ne vous dissimule pas qu'il n'y a point de temps à perdre, car ma santé dépérit affreusement et elle ne se soutient un peu que dans l'espérance de vous voir bientôt vous-même. Sans doute je périrai si ce n'est pas vous qui venez et vous me ferez renaître dès le moment que je vous reverrai. Écrivez-moi aussitôt parla poste pour me prévenir : « Au citoyen Bergeret, ancien militaire. » Songez encore une fois qu'il faut que

* Birrotla, carriole en patois savoyard.

ce soit vous qui veniez, parce que c'est avec vous et non avec personne autre que j*ai besoin de concerter mes derniers arrangements dans ce pays-ci, avant de le quitter, et que je périrai sans doute de chagrin sans vous revoir, si vous ne me donnez pas la consolation de venir vous-même. Je vous le demande encore une fois de toutes mes forces. Mes arrangements ici, faits par vous, nous vaudront quelque chose, au lieu que nous perdrons tout, si vous ne venez pas. Venez donc vous-même... Apportez beaucoup d'argent pour votre voyage, car je n'ai pas le sol. On me marque de Paris que j'aurai bientôt mon brevet de pension, qu'elle est liquidée; on m'a marqué qu'elle serait de 2, j'oo livres. Je vous embrasse. »

— Cette lettre fend le cœur, dit Sylvie, elle est d'un dépaysé qui est venu s'échouer au fond des Ardennes, d'un malade dont la situation est obérée et qui, dans sa détresse, n'a plus qu'un désir, une hantise, finir sa vie dans le pays où il est né, comme le lièvre revient mourir au gîte... Mais quelle est cette Fanny dont il parle et qui paraît être la parente du destinataire ?

— C'est la propre fille du chirurgien, reprend Colombier; on l'avait sans doute d'abord envoyée

là-bas pour soigner et aider cet oncle en détresse, car voici, à la suite de cette lettre, quelques b'gnes par lesquelles elle fait à son tour un appel à la compassion paternelle :

« Mon cher papa, je vous en prie, venez vousmême le plus tôt possible, sans quoi vous ne reverrez plus mon oncle. Quand vous serez arrivé ici, ne dites à personne que je vous ai écrit. Venez donc tout de suite, mon papa ; je serai bien aise de vous embrasser, et maman aussi... Venez donc, mon bon papa, vite, je vous en prie. »

Puis l'ancien militaire reprend la plume pour ajouter une dernière recommandation :

« Êcrivez-moi coup sur coup par la poste. Prenez le chemin de la poste : Genève, Copper, Nyon, Champagnolles, Poligny, Dole, Gray, Langres,Neufchâteau,Vaucouleurs,Saint-Mihiel, Verdun, Stenay et Mouzon. Ne quittez pas cette route, pour en cas que vous me trouveriez à pied en chemin, et gîtez toujours dans les plus grandes auberges. »

— Un long ruban de chemin à suivre en carriole! s'écrie Francine, le chirurgien Bergeret s'est-il exécuté?

— Oui... Il a fait ce long voyage à travers la Suisse, la Franche-Comté et la Lorraine, dans un temps troublé où l'argent était rare, les routes peu sûres» et il a ramené son frère et sa fille à Talloires... Son livre de comptes en fait foi.

— Un brave cœur tout de même, ce médecin de village I déclare Sylvie ; il cotait un peu cher ses médecines vermifuges et hydragogues, mais on ne les lui payait pas et, bien que la marquise de Duingt le frustrât de ses 46f livres 2 sous, il trouvait tout de même le moyen de secourir son frère et de le rapatrier... Cela me raccommode avec l'humanité.

— Ces lettres, ajoute le botaniste, vous donnent une idée de Tâme savoyarde, rude, énergique, volontaire, avec des dessous d'une sensibilité exquise et d'un dévouement à toute épreuve pour les gens de la famille... Nous autres montagnards, nous ressemblons à ces poires d*hiver, dont la peau est dure et noueuse, mais dont la chair est tendre et fondante.

— Amen! conclut Marius Colombier en reficelant ses paperasses, souhaitons que M. Philibert Prestoz soit aussi disposé à fondre et à s'attendrir que vos poires d'hiver!

E soir approchant double les ombres violettes des montagnes d'Entrevernes.

Tête à tête, dans un des canots de l'hôtel, Sylvie et Lézian glissent sur le lac très calme, aux nuances assoupies. Le ce Poète d tient les rames et fait vis-à-vis à la cantatrice assise au gouvernail. Il a plu pendant la journée et le ciel est encore à demi couvert, sauf dans la direction d'Annecy, où une large éclaircie d'or mat s'étale entre le Semnoz et le mont de Veyrier. A Topposé, au fond du lac, des vapeurs gris argent veloutent les contours du Charbon, de TArcalod et de la Sambuy. Une blanche coulée de brume roule jusqu'au bas du ravin d'Angon, où elle

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s'échevèle en flocons d'une légèreté diaphane. Les pentes du Semnoz s'ombrent d'un bleu foncé, tandis qu'en face, les dents et les pâturages du Lanfont se teignent d'une chaude couleur orange. L'eau d'un vert clair clapote doucement au long de la berge, où les peupliers dressent leurs fuseaux immobiles et où les aulnes inclinent leur verdure plus sombre. Le paysage, mouillé par la récente ondée, a je ne sais quoi de reposé et d'attendri; le lointain ronflement d'une batteuse semble le bercer dans son demi-sommeil.

Presque sans bruit, la barque suit les courbes de la rive, coupe en droit fil l'anse de Talloires où le petit ponton mire sa frêle estacade, puis longe le mur à pic du Roc de Chère. La roche sourcilleuse et crevassée, surplombe au-dessus de l'eau bleue; dans une anfractuosité un héron guette mélancoliquement le passage de quelque couleuvre. Les promeneurs arrivent lentement en vue des prairies où les toits de Menthon fument parmi les noyers. Une filtrée de soleil efileure un moment la crête boisée du Roc et met en relief l'architecture d'une tombe solitaire, dont la blancheur tranche sur la verdure des pentes escarpées.

— C'est le tombeau de Taine , dit Lézian répondant au coup d'œil interrogateur de Sylvie;

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le maître a voulu reposer dans ce pays de Savoie qu'il aimait, non loin de la maison où il a passe de longues heures studieuses et dont vous voyez là-bas la toiture brune émerger d'un massif d'arbres... Mieux que ses anciens voisins, les moines de Talloires, il méritait le nom de a bénédictin ». Infatigable chercheur, grand collectionneur de faits, hardi remueur d'idées, observateur à l'œil aigu, écrivain puissant et coloré, il a eu l'ambition d'appliquer à la morale et à l'esthétique les méthodes employées par les physiciens et les naturalistes. Il a inventé des procédés d'analyse ingénieux et neufs qu'il a voulu adapter bon gré mal gré à l'étude de l'histoire, à la psychologie et à la critique littéraire, et il a exercé sur les idées de son temps une action quasi-révolutionnaire. En philosophie, il a commencé par démolir les statues des dieux de l'éclectisme, il a défini ironiquement la philosophie de Cousin : ce une baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède où les pères, pour cause de santé, mettent leurs enfants. » A une époque où il y avait du courage à l'avouer, il a proclamé la faillite du spiritualisme et s'est déclaré sensualiste à la façon de Condillac. En littérature, il a été l'initiateur

de l'école naturaliste. Le malheur eit'qup ses

admirateurs ec ses disciples ont tiré de ses formules dogmatiques les conséquences les plus fâcheuses et les moins prévues. Par une suite d'évolutions et de dégénérescences fatales, le roman et le drame naturalistes sont arrivés à s'envaser dans la pornographie. Dans le domaine de la morale et de la politique, la théorie du déterminisme, du vice et de la vertu considérés comme des produits analogues au vitriol ec au sucre, nous ont fait choir en un matérialisme brutal. Certaines théories purement spéculatives, mises impitoyablement en pratique par des fanatiques et des déséquilibrés, ont abouti aux folies sanglantes de la Commune. Le maître avait reconnu lui-même que parfois (c les axiomes du naturaliste aboutissent à des vérités redoutables... » Il n'en fut pas moins épouvanté de cette application forcenée de son système philosophique. Ce noble esprit si artiste et si profond, si épris de liberté, si amoureux du self-government à la mode anglaise, constata à son tour avec horreur la faillite de la méthode scientifique portée dans le monde de l'art et de la morale. Il recula devant ce déchaînement sauvage de l'animal humain, qui nous conduisait au pire des despotisi&e?. rAprès 1871, pendant ses années de

villégiature en Savoie, une réaction s'était opérée en lui, il devenait conservateur et inclinait vers le christianisme. Le livre des Origines de la France contemporaine est le résultat de cette dernière évolution de sa pensée. Lors de mon premier séjour à Talloires, je le rencontrais parfois dans les sentiers du Roc de Chère qui descendent vers Menthon. Son corps svelte et mince détachait sa noire et frêle silhouette sur la verdure des prairies en pente. Il marchait d'un pas rapide, inclinant sur ses épaules légèrement voûtées sa tête intelligente et fine. Il ne ressemblait en rien à l'iconoclaste audacieux qui, jadis, avait lancé tant de pierres irrévérencieuses au nez des philosophes éclectiques de la première moitié du XIX® siècle. Il avait plutôt l'air correct, réservé, un peu timide d*un fellow d'Oxford, cheminant sous les vieux arbres de Magdalen-College ou sur les pelouses du quadrangle de Christ-Church...

A cet endroit de son discours, Lézian remarque l'inattention de Sylvie. Elle l'écoute mal et ses regards distraits s'amusent à suivre les jeux de la lumière décroissante sur la nappe mordorée du lac.

— Je vous ennuie avec mes dissertations, ditil en s'arrêtant brusquement.

— Excusez-moi, répond la chanteuse, je n'entends rien à la philosophie et rien aux mathématiques... Je n'aime pas qu'on me prouve, je veux qu'on me charme ou qu'on me touche... De toute cette histoire je n'ai retenu qu'une chose, c'est que, lorsque vous rencontriez votre philosophe, cheminant mélancoliquement sur les pentes du Roc de Chère, vous n'étiez alors ni seul, ni désillusionné comme lui... Et je ne pouvais m'empêcher de penser que plus d'une fois vous avez dû, ainsi que ce soir, vous promener en barque avec la femme que vous aimiez.

— Naturellement, murmure le « poète y> en se rembrunissant, mais en quoi cette vieille histoire peut-elle vous intéresser?

— Oh! en rien, réplique-t-elle ironiquement... seulement je songeais que le spectacle enchanté du lac illuminé par un dernier rayon de soleil, et des montagnes demi-voilées par de traînantes vapeurs, n'avait rien de nouveau pour vous... Tandis que pour moi ce paysage de féerie a un charme tout neuf, il n'évoque pour vous que les regrets de l'ancien tête-à-tête. Cette réflexion me gâtait un peu mon plaisir... Que voulez-vous? je suis horriblement exclusive.

— Pourquoi vous obstinez-vous à réveiller un

passé absolument endormi? riposte Lézian d'un ton de reproche.

— Dort-il tant que cela? objecte Sylvie avec une moue coquettement malicieuse.

— Il dort dans une tombe aussi solidement murée que celle que nous venons d'apercevoir tout à l'heure... La femme dont vous parlez et moi, nous l'avons enseveli de nos propres mains, non pas métaphoriquement, mais au fond d'un réel cimetière... Nous habitions alors Paris et déjà de pénibles malentendus avaient gâté l'intimité de notre intérieur. D'un commun accord, nous fuyions le logis conjugal, nous dépensions nos soirées dans le monde ou au théâtre, et souvent nous gaspillions nos journées en courses inquiètes à travers la ville... Un jour, le hasard d'une promenade désœuvrée nous conduisit au Père-Lachaise. C'était en mai, par un clair après-midi de printemps. Nous errions tristement parmi les funèbres allées verdoyantes. Même dans cette cité de la mort, le renouveau avait fait son œuvre. Des fourrés de saules, d'arbres de Judée et de cytises étaient pleins de rossignols. Les massifs des tombes étaient tout fleuris de roses et de lilas; le vent tiède nous en apportait les capiteux parfums mêlés à d'écœurantes senteurs cadavé-

reuses. Les rossîgnolades d'oiseaux, l'exubérance des végétations printanières et des corolles épanouies contrastaient amèreinent avec les files de tombes éparses dans la verdure, et la terre imprégnée d'équivoques détritus ; notre trouble et notre mutuel malaise en étaient accrus. A ce moment j'avais déjà le pressentiment du désastre de notre amour. Dans les gestes, dans la physionomie, dans les réticences de cette femme, je démêlais déjà des indices de trahison. Toute sa personne exquisement belle et perfidement câline exhalait une odeur de mensonge aussi insupportable que les émanations de la terre saturée de corps décomposés. Je la devinais infidèle, et tout à coup, las de traîner silencieusement le doute qui me torturait, je lui dis mes soupçons et la pressai de s'expliquer une bonne fois avec sincérité. Elle joua d'abord merveilleusement la surprise, essaya de se moquer de ma folie, puis, comme irrité par ses réponses ironiques, je la harcelais de questions embarrassantes et la flagellais de reproches acerbes, elle jeta brusquement le masque, avoua ses tromperies et railla avec effronterie mon aveuglement présomptueux; après de sarcastisques adieux, elle tourna les talons et nous nous séparâmes pour jamais.

Je restai seul dans le grand cimetière verdoyant où les rossignols chantaient à perte d'haleine. Ah! l'atroce après-midi où je bus jusqu'à la lie le calice des désillusions et des renoncements!... Le vent s'était levé; les hauts peupliers qui bordaient les allées laissaient s'envoler par milliers de légères graines cotonneuses, dont le blanc duvet tourbillonnait dans l'air attiédi et semblait l'image des débris de mon bonheur, se dissolvant autour de moi en une neige fondante. Et toujours au parfum exaspéré des roses et des lilas se mêlait cette fade odeur cadavéreuse, emblème de mon amour mort et déjà décomposé...

— Brr!... s'exclame Sylvie, vous me donnez le frisson... Depuis le commencement de la pro~ menade, notre conversation a pris vraiment un tour trop funèbre.

— C'est que, sans vous en douter, vous voguez au-dessus d'une ville de morts...

Tandis que la chanteuse vire de bord et gouverne dans la direction de Duingt, Lézian lui montre du doigt une balise plantée sur un petit îlot rocheux à fleur d'eau :

— Tenez, poursuit-il, à cet endroit qu'on nomme le 7{pselet, on a découvert, il y a quelque trente ans, les vestiges d'un village lacustre main-

tenant enseveli sous l'eau verte du lac, mais d'où ron a exhumé des débris de poteries, des armes, des colliers, des faucilles et des ustensiles de ménage. Là vivaient, il y a des milliers d'années, les ancêtres des gens de Duingt et de Talloires. La légende veutmême qu'ils y vivent encore et qu'ils habitent juste au-dessous de nous, une ville submergée, pareille à la ville d'Is des contes cornouaillais. Lorsque, pendant certaines journées d'été, l'eau est exceptionnellement transparente, de vieux pêcheurs prétendent avoir aperçu à travers les abîmes du lac des flèches d'églises et les pignons aigus d'étranges maisons à tourelles... D'après les traditions locales, cette ville aurait été engloutie parce que les habitants avaient refusé de donner l'hospitalité à une vieille mendiante qui était fée. Durant les nuits de pleine lune, les coqs de la ville submergée chantent au fond de l'eau et les cloches tintent pour la messe. Légende à part, le lit lointain du lac est peuplé de morts. Les rives sont presque partout à pic; chaque année des imprudents, des enfants surtout, s'y noient, et leurs cadavres ne reparaissent jamais à la surface; le lac ne rend pas les corps qu'il engloutit. L'ondine les garde jalousement, car nous avons ici une ondine. Elle se montre dans

les parages de la presqu'île d'Angon, les soirs où elle espère une proie. Dès qu'un malheureux perd pied et disparaît sous l'eau bleue, elle jette un long cri de triomphe et s'élance pour recueillir le noyé. Comme la naïade antique qui entraîna le jeune Hylas, elle le prend amoureusement dans ses bras et l'emporte au fond de son palais, dans la ville enchantée qui dort au fond du lac... Vous le voyez, notre barque glisse en ce moment audessus d'un peuple de morts. Ne vous étonnez donc pas si toutes ces âmes défuntes exercent à travers les profondeurs liquides une mystérieuse influence sur nos pensées, et donnent un tour funèbre à notre conversation...

— Je vous en prie, interrompit de nouveau Sylvie, assez de morts comme celai... Je suis de l'avis de Gœthedans Wilhelm éMeister : « Fuyons la nuit, fuyons la mort ! Les vivants appartiennent au jour^ au bonheur, au temps... »

— Vous avez donc lu Wilhelm iSMeister ? demande Lézian étonné.

— N'est-ce pas le devoir d'une artiste exposée à chanter la SMignon d'Ambroise Thomas?... Un de mes amis me l'a fait lire autrefois, prétendant que je ressemblais à Philine, que j'étais une païenne et une étourdie comme elle.

— En effet, déclare Lézian, vousavez le charme, l'enjouement et la spontanéité de l'espiègle comédienne qui jette sa gaieté à travers cet ennuyeux et confus roman de Wilhelm zMeister.,. Vous êtes jolie et réveillante comme elle.

En même temps il contemple longuement, tendrement sa compagne, aux dernières rougeurs du couchant. Le crépuscule tombe comme une gaze brune sur le paysage assoupi, sur les villages où de tranquilles lumières s'allument çà et là. Le lac garde encore par endroits une fine couleur lilas; au-dessus des crête^de la montagne d'Entrevernes, une étoile brille solitaire, et l'eau somnolente reflète son éclat brisé. Peu à peu, parmi les vignes d'Angon et de Duingt un concert de grêles notes cristallines monte à mesure que la nuit descend sur la campagne. Cela ressemble à une lointaine et frêle musique d'harmonica. Ce sont les rainettes perchées parmi les pampres humides, qui saluent l'éclosion des constellations dans le ciel éclairci. Sylvie a jeté sur le banc son chapeau de paille qui la gêne. Elle passe sa main dans les crêpelures de ses abondants cheveux noirs, et ce geste la fait ressembler mieux encore à la Philine de Gœthe. Une lumière malicieuse luit dans ses yeux noirs; s'a-

LE MANUSCRIT DU CHANOINE 2 1 f

percevant de Tadmirative contemplation de son visà-vts, et pour rompre un silence embarrassant, elle l'interpelle brusquement :

— Convenez que cette poésie de la tonabée du soir est autrement vibrante et réconfortante que vos histoires de noyés et de villes ensevelies!... Les fenêtres des maisons qui s'éclairent, les cheminées qui fument pour le souper, le pas allègre des vignerons qui reviennent vers le village, le rythme lourd des chariots qui s'acheminent vers Tauberge, et jusqu'à cette musique des rainettes réjouies par la rosée nocturne, tout ça c*est de la vie et, pour mon compte, rien ne m'enchante et ne m'inspire comme le spectacle des vivants... Allons, poète, secouez votre mélancolie, et dites-moi des choses qui soient en harmonie avec la grâce du paysage, avec l'éternelle beauté du lac et des montagnes.

— Vrai, cela vous ferait plaisir ? murmure Lézian remué par une sourde émotion.

— Grand plaisir.

— Eh bien! je vais vous dire des vers que j'ai rimes la nuit dernière en écoutant précisément la chanson des rainettes.

Avec un peu de l'hésitation d'un débutant, pendant que la barque glisse, enveloppée de

2l6 LE MANUSCRIT DU CHANOINE

silence, Lézian dit à mi-voix les strophes suivantes :

Cristallines, grêles et nettes, Parmi les pampres lourds de fruit, Voici que les voix des rainettes Montent tremblantes dans la nuit.

En repensant à vous, f écoute Ce chant qui fuit vers la hauteur Et qui s* infiltre goutte à goutte Comme une rosée en mon cœur.

Cette musique frêle évoque

Votre grâce de fleur de mai,

Et votre louche qui se moque.

Et vos yeux bruns qui m'ont charmé.

Comme une féerique fenêtre

L* espoir devant moi s'ouvre encor ;

Votre magie a fait renaître

L* amour que je croyais bien mort.

Contenant ses ardeurs secrètes, Timide, profond et brûlant.

Pareil au concert des rainettes, n ne vient a vous qu'en tremblant.

Mais quand de vos lèvres mi-closes Le sourire descend vers moi.

Je sens tout un jardin de roses Refleurir mon cceur en émoi.

Comme certains soleils d'automne.

Ont l'air d'un retour de printemps, L'amour que j'ai pour vous me donne L'illusion de mes vingt ans;

Et comme les fraîches musiques Des rainettes semblent monter Vers les étoiles pacifiques, Qu*on voit tout là-haut palpiter,

Ainsi le désir qui me brûle Et mes rêves ambitieux S'en vont avec le crépuscule Vers les lumières de vos yeux.

chère étoile charmeresse.

Qui luise:( aux deux infinis, Vous qui me rende^ ma Jeunesse, Je vous adore et vous bénis!,,.

Tandis que le ce poète i> récitait ses vers, la barque s'était insensiblement rapprochée du rivage et l'on apercevait déjà à travers les peupliers les fenêtres éclairées de l'hôtel Beau-Site. Quand il eut fini, Sylvie resta un moment pensive, puis murmura :

— A la bonne heure!... Voilà qui rachète vos mélancoliques histoires de cimetière...

Le canot atterrissait. Lézian l'attacha à un tronc d'arbre et aida M^^® Alassio à sauter sur la berge :

— Vous ne me demandez pas seulement, ditil un peu dépité, pour qui ces vers ont été faits ?

— A quoi bon? répondit-elle avec un rien d'ironie, je ne suis pas curieuse... Peu importe la dédicace, pourvu que la romance soit jolie...

2l8 Lk MANUSCRIT DU CHANOINE

Le a Poète i> se mordit les lèvres, et silencieusement ils traversèrent les jardins de Thôtel. En rentrant, ils trouvèrent leurs amis réunis dans la petite salle à manger qui leur était réservée et où Ton avait dressé le couvert sur une nappe fleurie de roses. Au même instant, on apporta le courrier; chacun s'empressa de s'emparer de sa correspondance et soudain Marius Colombier s'exclama en dépliant nerveusement une lettre :

— Voici la réponse de Philibert Prestoz !

— Ha! ha! remarqua Lettraz, légèrement gouailleur, c'est ici que l'intérêt se corse!

— Lisez-nous ça, ajouta Francine, je ne suis pas fâchée de connaître la prose de cet avaleur de montagnes.

L'écriture de l'alpiniste était fort embrouillée, et Colombier semblait avoir du mal à la déchiit frer. Enfin, il se décida à satisfaire la curiosité de ses compagnons et, s'interrompant parfois pour pousser de sourds grognements, il lut à haute voix ce qui suit :

a Monsieur,

oc Je regrette infiniment d'avoir été absent quand vous m'avez fait Thonneur de vous présenter chez moi. Je vous aurais donné immédia-

tement les explications que vous désiriez, et cela nous eût épargné la peine, à vous, de demeurer plusieurs jours dans l'incertitude, et à moi, de vous envoyer une réponse qui vous désappointera... Oui, monsieur, je suis le détenteur du manuscrit dont vous me parlez, et le chanoine Févez était mon grand-oncle par alliance; mais je ne partage pas votre avis en ce qui touche la divulgation de nos archives domestiques. Je crois obéir aux intentions véritables de mon vénéré parent en conservant pour l'intimité familiale une histoire qui n'a rien à gagner à être racontée urbi et orbL Mieux vaut tenir la lumière sous le boisseau que de s'en servir pour s'exposer, soi et les siens, à la curiosité des badauds... L'illustre Taine lui-même m'aurait adressé pareille requête, que j'aurais eu la douleur de lui refuser communication du manuscrit du chanoine. Ne m'en veuillez donc pas si je vous traite comme le grand écrivain que vous admirez. Nous autres, Savoyards, nous avons un peu l'humeur des ours de notre montagne et nous préférons laver notre linge en famille.

ce Agréez monsieur, avec tous mes regrets, l'assurance de ma considération très distinguée.

«Philibert Prestoz. »

— La peste soie de sa considération ! grommela l'archiviste en jetant la lettre sur la table.

— Sa réponse est plutôt goguenarde, observa railleusement le docteur.

— Je vous avais bien dit que l'alpiniste était un original, proclama à son tour Sylvie.

— C'est un malotru! répliqua Marius; qu'il aille au diable, lui et son manuscrit I

Il aflTectait des airs résignés, mais oii voyait bien que le coup avait été aussi rude qu'inattendu. Lorsque le dîner fut servi, il demeura accablé devant son potage, oubliant d'y toucher, les sourcils froncés et la bouche chagrine. Il faisait si triste mine que Sylvie se sentit touchée de compassion :

— Allons, reprit-elle, monsieur Colombier, rassérénez-vous et ne jetez pas le manche après la cognée... Il y a encore un moyen de vous mettre en possession du manuscrit.

— Le vol avec effraction, déclara rageusement Marius, je n'en vois pas d'autres.

— Je parle d'un moyen honnête et sensé, poursuivit la chanteuse en haussant les épaules. Il suffirait qu'une personne dévouée s'employât à fléchir M. Prestoz et l'amenât à de meilleurs sentiments.

— Je vous donnerai un merle blanc si vous me dénichez cette âme charitable, marmonna sceptiquement l'archiviste.

— Ce sera moi, ne vous déplaise... J'irai trouver Fours savoyard dans sa tanière et j'ai en idée que je l'apprivoiserai.

— Vous ! s'écria-t-il sarcastiquement, en vérité, les femmes ne doutent de rien.

— Ne faites point le dédaigneux... Souvenez-vous que c'est une femme qui a aidé les Argonautes à conquérir la Toison d'or!... Que diriez- vous si je vous rapportais le manuscrit ?

— Je dirais que vous êtes la reine des fées et je vous embrasserais de bon cœur.

— Grand merci!... Alors vous me donnez carte blanche, c'est convenu?... J'irai donc voir M. Philibert Prestoz.

— Je vous accompagnerai, insinua Lézian, vous ne pouvez vous risquer toute seule chez ce bizarre personnage.

— Non pas, vous me gêneriez... Je désire agir seule et sous ma seule responsabilité.

— Et quand comptez-vous tenter l'aventure?

interrogea impatiemment Marius dont le visage s'était éclairci.

— Tria che spunti Faurora^ chanta plaisamment Sylvie, demain malin, je prendrai le premier bateau partant pour Annecy... Et maintenant, mes amis, dînons en paix.

^^^^-■M*^^^H^^^^^^Vi^M^ia^«^^H^iVH

neuf heures du matin, Sylvie Âlassio débarquait du éMont "Blancy traversait d'un pied léger la place de l'Hôtelde- Ville, inondée de lumière et s'engageait dans les étroites rues du vieil Annecy. Le soleil n'y avait point encore pénétré et une ombre bleue les emplissait de sa fraîcheur. Sous les arcades trapues, l'animation d'un jour de marché tirait les boutiques de leur assoupissement ordinaire.

A l'angle de la rue Filaterie, le magasin du marchand de fruits du Midi étalait ses amoncellements de melons jaunes, ses panerées d'oranges et de citrons, ses tas de tomates et d'aubergines ; les notes d'or, d'écarlate et de violet foncé chan-

raient joyeusement dans la pénombre. Sur la chaussée, il y avait un va-et-vient de chariots chargés de bois, de charrettes à bras remplies de légumes. Au bord du trottoir, des paysannes offraient aux passants des jonchées de cyclamens roses. Sylvie acheta un bouquet qu'elle fixa à son corsage, puis elle déboucha sur la place Notre- Dame où les quatre tortues, soutenant leur obélisque de pierre, sommeillaient au bruit berceur du jaillissement de la fontaine. L'instant d'après, elle franchissait le seuil de la maison de Philibert Prestoz et gravissait le ténébreux escalier de la tourelle d'angle.

Arrivée sur Je deuxième palier, devant l'huis de noyer aux moulures luisantes, elle sonna vivement, et selon son habitude, la servante mit un bon moment avant de se décider à ouvrir la porte.

— M. Philibert Prestoz? demanda la chanteuse, lorsque la vieille bonne se fut enfin exécutée.

Celle-ci, de son regard soupçonneux et peu accueillant, toisa l'élégante visiteuse au corsage fleuri de cyclamens, eut un moment d'hésitanon et finalement répondit d'une voix molle :

— C'est bien ici, mais M. Prestoz est absent. L'embarras hésitant et le ton peu assuré de

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son interlocutrice n'avaient point échappé à la perspicace Sylvie. Elle devina que ce dragon en cornette obéissait à une consigne, et elle répliqua hardiment :

— En êtes-vous bien sûre?... J'ai quelques raisons de croire que vous vous trompez... Ayez Fobligeance de retourner près de votre maître et de lui remettre ceci...

En même temps elle prenait une carte dans son carnet, y crayonnait en travers : a La cueilleuse d'azeroles de Faverges, y> et la tendait à la servante ébaubie, qui tourna le dos en maugréant et se renfonça dans l'intérieur de l'appartement.

Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles M^^^ Alassio piétinait nerveusement dans le couloir obscur, la vieille reparut et murmura d'un air moins revêche :

— M. Prestoz prie madame de l'attendre au salon où il va venir la rejoindre.

En même temps elle ouvrait une porte et Sylvie passait brusquement de l'obscurité en pleine lumière.

La pièce où on l'avait introduite était orientée au midi, éclairée par deux larges fenêtres et très gaie. Elle n'avait rien de banal ni de bourgeois. Sylvie, agréablement surprise, examinait curieu-

sèment les vieux meubles de noyer qui la décoraient : les bahuts finement sculptés, la table à pieds tors surchargée de livres, le piano à queue, les encoignures Louis XV, surmontées de vases pleins de fleurs fraîches. Aux murs tendus de verdures, quelques bonnes toiles du siècle précédent étaient accrochées. Sylvie s'arrêta devant un portrait représentant un jeune garçon de dixhuit à vingt ans, vêtu d'un habit bleu, portant ses cheveux sans poudre. La physionomie était remarquablement intelligente, avec des traits de vulgarité. Le fi*ont puissant, les yeux câlins et brillants attiraient et séduisaient, tandis que le bas du visage, la bouche sensuelle, le menton massif, donnaient une impression presque désagréable...

— Madame, excusez-moi de vous avoir fait attendre, dit derrière elle une voix aiguë.

Elle se retourna et se trouva face à face avec le vieillard très vert et très original qu'elle avait rencontré à Faverges, et qui, ainsi qu'elle l'avait toujours soupçonné, n'était autre que M. Philibert Prestoz. Ils se saluèrent, s'examinèrent un moment en silence, puis, sous les sourcils bourrus, un sourire pétilla dans les yeux de l'alpiniste, tandis que Sylvie se mit franchement à rire.

— Enchanté de vous revoir, belle dame, déclara galamment M. Prestoz, mais comment ave»-vous su qui j'étais et où je demeurais?

— Ma démarche n'est pas très correcte, cher monsieur... Je vais en deux mots vous expliquer le pourquoi de ma visite, qui est, je dois Tavouer, un peu intéressée.

L'alpiniste souriait encore, mais avec une légère nuance d'étonnement. De son côté, Sylvie éprouvait un certain embarras à formuler derechef la requête, si mal accueillie, de Marius Colombier. Ils redevinrent un instant silencieux et la jeune femme, pour se donner une contenance, se remit à examiner le portrait d'homme qui avait déjà attiré son attention.

— Ha! ha! reprit M. Prestoz, vous regardez cette figure? Quelle impression vous produitelle?

— Je la trouve à la fois séduisante et inquiétante... Le front et les yeux sont ceux d'un homme supérieur, tandis que la bouche et le menton ont quelque chose de grossier et de répulsif.

— Pas mal diagnostiqué!... Le personnage avait en effet le charme et la puissance de l'esprit joints à la bassesse d'un laquais... On assure que

ce portrait est celui de Jean-Jacques Rousseau... Il est dans ma famille depuis le milieu du XVIII® siècle et il a été peint à l'époque où Jean- Jacques logeait à Annecy chez M"*^ de Warens... Mais, je vous en prie, ne restez pas debout; asseyez-vous dans ce fauteuil et dites-moi à quelle bonne fortune je dois votre visite.

— Eh bien! voici! commença bravement Sylvie. Peu après avoir eu le plaisir de vous rencontrer près des azeroliers de Fa verges, j'ai appris que vous étiez M. Philibert Prestoz et que vous possédiez un manuscrit rédigé par le chanoine Févez...

— Encore! s'écria M. Philibert en fronçant les sourcils, c'est donc une gageure? Ne peut-on pas laisser cet infortuné chanoine dormir en paix dans son tombeau? Vous êtes une artiste, votre carte me l'a appris, mais vous n'avez pas, je suppose, la passion des vieilles paperasses, et je me demande en quoi les élucubrations de François Févez peuvent intéresser un charmante personne telle que vous?

— Je me soucie de votre chanoine comme d'une guigne ! répliqua irrévérencieusement M^^® Alassio; aussi n'est-ce pas de moi qu'il s'agit, mais d'un certain archiviste de ma connaissance...

— M. Colombier, n'est-ce pas?... Vous connaissez là un personnage bien outrecuidant!... Parce qu'il est chef aux Archives, ce monsieur s'imagine que nous allons le laisser fouiller dans nos papiers de famille...

— C'est un excellent homme, et votre refus l'a désolé.

— Je m'en moque... Comment voulez-vous que je laisse publier un écrit contenant les aventures intimes de gens qui sont morts, à la vérité, mais dont les héritiers vivent encore?

— Ainsi il existe réellement, ce manuscrit du chanoine?

— Oui, un hasard l'a mis entre mes mains...

Oh! c'est une histoire assez curieuse... En 1861, je faisais réparer un des gros murs de ma maison, et voilà qu'en donnant un coup de pioche, les maçons découvrirent dans un trou une boîte de fer-blanc hermétiquement soudée. On crut d'abord à la trouvaille d'un trésor; vérification faite et le couvercle enlevé, il ne s'agissait que d'un manuscrit de 5*17 pages, rédigé par un arrière- grand -oncle, qui fut d'abord envoyé comme postulateur à Rome et qui, à son retour, vers 1740, fut chanoine au chapitre d'Annecy... Tenez, je vais vous montrer le corps du délit.

Il alla ouvrir un bahut placé dans une encoignure, et revint avec une boîte de fer-blanc, toute gondolée, de laquelle il tira un volumineux paquet de feuillets enveloppés dans une bande de papier verdâtre.

— Le manuscrit, continua-t-il, est resté tel qu'il était au jour où il fut déterré.

Sylvie frôla du bout de ses doigts gantés les feuillets in-octavo, puis, plaçant sa main sur la boîte au métal grenu :

— Allons, insinua-t-elle câlinement, soyez tout à fait gracieux et laissez-moi emporter pour quelques jours la boîte et son contenu.

— Vraiment, n'insistez pas, répliqua l'inflexible M. Prestoz, encore que vous ressembliez à Henriette d'Entragues et que vous soyez, comme elle, une charmeresse, ne me réduisez pas à la dure extrémité de vous répondre négativement.

Il regarda un moment son interlocutrice, observa une moue boudeuse sur ses lèvres et ajouta avec un malin sourire :

— Ce M. Marius Colombier est donc bien de vos amis?

— Nous nous connaissons depuis dix jours à peine... Il fait partie tout simplement d'une cara-

vane que nous avons formée pour excursionner autour du lac; mais, quand je l'ai vu désespéré par votre refus, je lui ai promis de plaider sa cause auprès de vous.

— Hé! hé! vous êtes une présomptueuse...

Qui a pu vous faire supposer que vous triompheriez, là où ce M. Colombier avait piteusement échoué?

— Mon Dieu, tout bonnement, le souvenir très agréable que j'avais emporté de notre première rencontre.

— Ouais!... Vous avez pensé : Voilà un vieux barbon qui ne doit pas être gâté par les cajoleries féminines; j'en viendrai facilement à bout avec un sourire et une tendre œillade...

— Nenni, je me suis dit : M. Prestoz est un original très spirituel et qui a encore avec les dames la délicate galanterie d'autrefois... Il tiendra à me montrer qu'il est au-dessus des préjugés bourgeois, et il ne voudra pas me renvoyer bredouille.

— Embobelineuse ! murmura Philibert, visiblement amadoué, et vous croyez que je vais me laisser gagner par vos flatteries?... Si j'avais vingt ans de moins, peut-être donnerais-je encore dans le panneau, mais j'ai gravi les cimes nei-

geuses où l'on n'a plus rien à craindre des tentations.

— Quel âge avez-vous donc? demanda gaiment Sylvie.

— Je viens d'atteindre la soixante-dizaine... A cette alcîtude-Ià, il ne pousse plus de fleurettes sur la montagne.

— Vous faites sonner terriblement votre âge!... C'est encore de la coquetterie, ça... Pas fâché, n'est-ce pas, de montrer qu'à soixantedix ans, vous êtes plus vert et plus alerte que bien des quadragénaires?... Et, ajouta M^* Alassio en jetant un coup d'œil circulaire sur le salon, la preuve que la vieillesse n'a pas tellement mordu sur vous, c'est que vous aimez ce qui rappelle la jeunesse... L'arrangement de cette pièce le dit suffisamment : ces vases pleins de fleurs fraîches sur les consoles, ces fenêtres large ouvertes pour laisser entrer le soleil, ces faïences aux couleurs vives, tout cela est l'indice d'un caractère resté jeune... jusqu'à ce piano, qui certainement n'est pas là uniquement pour le décor... Vous êtes musicien?

— J'aime la musique, avoua le vieil alpiniste; lorsque, jadis, j'étudiais le droit à l'Université de Turin, je fréquentais l'opéra italien et je

jouais passablement du violoncelle. Aujourd'hui encore, des amis se réunissent ici deux fois la semaine, et nous exécutons tant bien que mal des quatuors de Haydn et de Mozart... Mais vousmême, madame, vous êtes une professionnelle, et si ce n'était pas abuser de votre bonne grâce, je vous demanderais de vous mettre au piano et de me chanter quelques vieux airs italiens... Cela, plus que tout, me rendra l'illusion de la jeunesse.

— Volontiers, répondit Sylvie en se dirigeant vers le piano.

Elle se déganta, s'assit devant le clavier, promena un moment ses doigts sur les touches sonores.

— Je vais vous chanter, poursuivit-elle, une barcaroUe vénitienne.

— D'une voix souple, éclatante et limpide, elle commença :

La baichetta zé a la riva, Via, destrighi te Gitina, Che la luna zé vicina A dar volta e tramontar...

O Venezia benedetta, No te voglio più lassar...

— Aimez-vous mieux du Mozart? interrogeat-elle, quand elle eut fini, en jetant à la dérobée

un regard sur Prestoz qui, assis dans un fauteuil, récoutait béatement, les yeux à demi fermés.

Elle joua une ritournelle et attaqua Tair de

Zerline :

Batti, battî, bel Mazetto...

Elle le dit jusqu'au bout avec une grâce caressante, une câlinerie très tendre.

— "Bravai bravai s'écriait M. Philibert enthousiasmé.

Elle se leva et, revenant vers son hôte :

— Maintenant, murmura-t-elle, donnant, donnant... Vous allez me permettre d'emporter le manuscrit?

— Eh bien! soit! acquiesça-t-il, les yeux pédllants et la mine transfigurée, mais à deux conditions : la première, c'est que, si votre M. Colombier croit devoir le publier, il changera les noms des principaux personnages.

— Entendu ! . . . s'exclama impatiemment Sylvie, et la seconde?

— La seconde... C'est que vous m'octroîerez deux baisers.

— Quatre si vous voulez !

— Ne vous montrez pas si libérale, ce serait une façon trop claire de me témoigner que je ne

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tire plus à conséquence... Je le sais suffisamment, soupira M. Philibert.

— Non, de vrai, je vous embrasserai de grand cœur.

Elle joignit le geste à la parole, et sautant au cou de Falpiniste, elle lui donna deux gentils baisers que le bonhomme lui rendit, en appuyant longuement ses lèvres sur les joues d'un blanc satiné.

— Voilà, dit Sylvie en s'empressant d'envelopper dans un vieux journal la précieuse boîte de fer-blanc, mille gra\ie, caro mio signore, permettez-moi de prendre congé.

— Déjà!... Ah! pourquoi partir si vite?...

Pourquoi ne pas me faire le plaisir de partager mon déjeuner?

— Impossible... J'ai promis à mes amis de rentrer par le bateau de midi... Mais nous nous reverrons, je viendrai vous faire mes adieux en vous rapportant le manuscrit du chanoine... A bientôt, cher monsieur, et merci encore!...

Il l'accompagna jusque sur le palier. Ils échangèrent une cordiale poignée de main, puis Sylvie descendit quatre à quatre l'escalier tournant. Elle arriva au chenal de Thiou, juste au moment où le bateau sifflait pour le départ, et elle n'eut que le temps de sauter sur le pont.

Une heure après> elle descendait au ponton de Talloires et traversait triomphalement le jardin de l'hôtel.

Elle trouva ses compagnons qui musaient languissamment dans la petite salle à manger. Ils ne l'attendaient pas sitôt et avaient déjeuné sans elle. Francine compulsait son guide, Lézian rêvassait accoudé à la fenêtre, le docteur somnolait sur son journal, Marius allait et venait fébrilement comme un tigre en cage.

— Ha! vous voici... interrogea-t-il d'une voix angoissée, en voyant Sylvie apparaître dans l'embrasure de la porte-fenêtre, eh bien?

— Eh bien!... répondit-elle en posant la boîte de fer-blanc sur la table, voici la Toison d'or!

— Vous avez le manuscrit?

— Il est là, dans cet étui primitif.

— Vrai, s'exclama Colombier ragaillardi et marchant à bras ouverts dans la direction de la jeune femme, vous êtes une miagidenne et je vais vous embrasser.

— Non, merci, les baisers de M. Philibert me suffisent.

— Comment! marmonna Lézian vexé, le bonhomme s'est permis...

— Dame, pour emporter la prose du chanoine, il m'a bien fallu donner des arrhes.

— Ce Prestoz est un vieux roquentin! déclara le poète avec mépris.

— Non pas, c'est simplement un original.

Colombier ne les écoutait plus, il s'était emparé de la boîte, la soupesait, en extrayait délicatement le manuscrit et flairait comme baume les feuillets qui sentaient le moisi.

— Je vous tire ma révérence, fit-il précipitamment, je vais là-haut m'enfermer avec mon manuscrit.

— Âh çàl et nous? réclama Sylvie, vous nous laissez la bouche enfarinée, après que nous avons tiré les marrons du feu?

— Patience I Je vais d'abord procéder à l'autopsie du chanoine et, demain, je vous dirai ce qu'il a dans le ventre...

ou TE la bande du Cyclamen était assise en rond à l'ombre d'un châtaifgnier, au sommet d'un des plateaux du Roc de Chère. Ce verdoyant promontoire a tout l'air d'un énorme morceau de montagne tombé en plein lac à l'époque préhistorique. On y grimpe par d'abrupts sentiers de chèvre et on pénètre peu à peu dans une région d'enchantement. Il y a de tout au Roc de Chère : des falaises éboulées où pousse le rhododendron, et des taillis peuplés de muguets au printemps, d'airelles myrtilles à l'automne; des bruyères semées de bouleaux échevelés et des entassements de rochers pareils à ceux de Fontainebleau; des

sources cachées au cœur des hêtraies profondes ou à Torée des claires futaies de châtaigniers; et partout de splendides échappées sur le lac et sur les montagnes environnantes. De l'emplacement qu'ils avaient choisi, les compagnons pouvaient contempler les hardis escarpements de la Tournette, le faite ardoisé du château de Menthon, et voir un coin du lac bleuir entre les feuillées. Autour d'eux, des bruyères étendaient leurs tapis roses; à leurs pieds, moutonnaient des verdures mouvantes. Un vent léger murmurait dans la châtaigneraie et des gouttes de lumière pleuvaient sur leurs corps paresseusement étendus.

— Voici, dit Sylvie, un endroit à souhait pour écouter les mémoires du chanoine, et nous voilà groupés comme les héros du Décaméron... Maintenant, monsieur Colombier, à vous la parole... La lecture du manuscrit a-t-elle répondu à vos espérances?

— Amplement, répondit Marius en développant avec précaution les feuillets extraits de la boite de fer-blanc... Seulement, si le chanoine Févez a cru que le public trouverait de Fagrément aux amours de son maussade neveu pour cette enfant mal élevée qu'il appelle « l'adorable Josette }!), il s'est singulièrement abusé. L'intérêt

n'est point là. Il gît tout entier dans les détails intimes et curieux que François Févez nous donne sur les mœurs de la bourgeoisie d'Annecy en 175^0. Grâce à lui, nous connaissons par le menu les goûts, les habitudes, les manies et les travers de cette société savoyarde où les moines, les avocats, les membres du clergé séculier, les jeunes filles et les jeunes femmes des notables se mêlaient dans les salons de la rue Sainte-Claire ou de la rue du Pâquier; nous avons une idée exacte de leur façon de penser, de s'amuser, de galantiser et de se vêtir. Néanmoins, et avant de vous introduire dans ce milieu très vivant et original, il est bon que vous soyez au courant des péripéties peu compliquées de cette histoire qui, au dire du chanoine, c a tout l'attrait d'un roman t>.

Donc le chanoine Févez avait un neveu nommé Emmanuel, qui entrait dans sa vingtième année (1747), et qu'il désirait marier le plus tôt et le plus avantageusement possible. Il avait déjà jeté ses vues sur une jeune héritière de seize ans, Josette Ferney, belle-fille du « spectable avocat de la ville, )) Joseph Ribitel. Cette Josette Ferney était jolie et avait de l'esprit, a même du mâle et du malin d assure le chanoine; en outre, elle

possédait de grands biens du chef de feu son père, à Alby et à Sillingy, et il était urgent de la marier, car, en cas de célibat de la demoiselle, le domaine de Sillingy tu devait faire échute aux Bénédictins de Talloires ». François Févez avait touché quelques mots de ce projet au beau-père, Tavocat Ribitel, ainsi qu'à la mère de la jeune fille, et la proposition leur avait paru agréable. Josette elle-même semblait avoir du goût pour le neveu du chanoine, et dans Annecy il n'était bruit que de ce futur mariage, très convenable sous tous les rapports. Mais on avait compté sans Emmanuel Févez, sorte de farouche Hippolytc, se faisant gloire de fuir le commerce des dames, a Son caractère, de l'aveu même de l'oncle, était abstrait, peu affable, du tout point prévenant, il était incapable de faire le personnage d'amant badin et frétillant. Sa petite figure n'était pas indifférente; mais son naturel avait toujours été peu poli. D Quand le révérend chanoine Dumas, ami de l'oncle, se chargea de s'enquérir des sentiments du neveu, il en obtint cette sèche réponse : « J'ai pensé à ce que vous m'avez dit, mais je pense que je n'y pense point du tout. » Cette étrange froideur dont la Josette s'aperçut promptement la blessa au vif et dessécha net la

petite herbe d'amour qui commençait à germer dans son jeune cœur. A la fin de 1748, Emmanuel partit pour l'Université de Turin où il devait étudier le droit, et le projet de mariage resta en Pair.

Toutefois, lorsque le jeune homme revint aux vacances, son année de séjour dans une grande ville l'avait rendu moins sauvage. A Annecy, il fréquenta souvent chez M™® Thérèse Magnin, une jeune femme unie à un mari qu'elle n'aimait point. Les douces confidences de l'incomprise amollirent apparemment le farouche Hippolyte; la dame était coquette, sémillante. Le chanoine ne nous dit pas jusqu'où alla cette intimité, mais il paraît certain qu'au moment où il retourna à Turin, Emmanuel était sensiblement déniaisé. Il entra au collège des Provinces et s'y trouva avec un compatriote de son âge^ Charles Crochon, cousin de Josette Ferney et qui entretenait une correspondance amicale avec elle. Etant très amoureux d'une parente de Josette, Crochon confiait à sa cousine ses peines de cœur et celle-ci lui donnait des nouvelles de sa bonne amie. Emmanuel fut admis à lire les lettres de Josette, qui écrivait fort spirituellement; et l'espiègle correspondance de M}^^ Ferney opéra le charme que la joliesse de

cette jeune personne n'avait pas réussi à produire. Encore émoustillé sans doute par le souvenir de la belle M™* Magnin, Emmanuel flamba tout à coup comme feu de paille; il proposa à son ami de lui servir de secrétaire et de répondre en son lieu et place à la cousine Ferney. Ce dernier y consentit; le faux Crochon écrivait donc les lettres et recevait les réponses; dès la quatrième, il fut ravi. Josette, qui était fine, s'aperçut bien vite de la différence des styles; l'amoureux subterfuge d'Emmanuel lui plut et la correspondance n'en devint que plus piquante. L'échange des lettres continua activement; pour écrire tranquillement les siennes, Josette s'enfermait dans une maison inhabitée appartenant à sa mère, dans le faubourg de Bœuf, et se servait d'une vieille malle en guise de pupitre. « Mais, remarque judicieusement le chanoine, tout est commode à une fille qui écrit à son amant. » Au bout de deux mois, Emmanuel jugea à propos de se démasquer et de signer de son propre nom. Il reçut une réponse aimable; on lui permettait d'espérer. Pour le coup, sérieusement féru, il chargea son oncle de reprendre avec les grandsparents les pourparlers restés suspendus.

Le chanoine sursauta de joie en apprenant

cette évolution sentimentale et entra immédiatement en campagne. Josette, confessée par lui, ne dit ni oui ni non, laissant toute liberté à son beau-père pour répondre ce qu'il jugerait à propos, et celui-ci, qui avait hâte de marier sa bellefille, accueillit favorablement la nouvelle démarche de Toncle. Il fut convenu que le neveu quitterait Turin vers la mi-juin et qu'on attendrait son retour pour conclure.

Emmanuel part le i6 juin, mais il s'arrête d'abord à Chambéry. A mesure qu'il se rapproche d'Annecy, sa sauvagerie le reprend.

C'est, assure le chanoine, ce un garçon qui se noierait dans son crachat; » ombrageux et timide, il s'efFare et écrit à son oncle : « Peste soit de la première entrevue; j'en sue d'avance... Il faut être plus leste que je ne suis pour laisser son monde édifié. Comment tenir bon devant dix ou douze yeux qui semblent s'être malicieusement donné le mot pour ne rien laisser échapper de mon premier début?... » Il arrive enfin avec son ami Crochon et on va au-devant de lui, en famille, le long de la rue Saint-François. Voici comment le chanoine raconte les incidents de cette première entrevue tant redoutée :

« Étant tous sortis, M. l'avocat Crochon et

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moy, les deux premiers, et tous les autres nous suivant, comme nous eûmes passé la chapelle du Pont-Morens, nous rencontrâmes la Josette qui se faisoit conduire sous le bras par sa cousine Crochon l'aînée... Quoiqu'il fût déjà tard, je reconnus néanmoins la Ferney et dis aussitôt à M. l'avocat Crochon : « Ho! voici la Ferney, voyons un peu comment cela se passera. » L^avocat, qui étoit au fait, prend sa lorgnette et nous voilà tous deux à regarder de toute notre attention. L'aînée des Crochon embrasse son frère, puis mon neveu ; Josette embrasse son cousin, et le fait parler en attendant qu'on vienne à elle. Je vis alors mon neveu se tourner galamment du côté de M. le professeur Fontaine, le saluer, Fembrasser et ne plus parler qu'avec luy, sans jamais aborder la Ferney, qui, lassée enfin de cette conduite insultante, reprit sa compagne et se retira sans qu'on fît mine de l'accompagner. Je dis alors à l'avocat : ce Comment, diable, est-ce ainsi que les Piémontais font l'amour?.,. » L'avocat ne savoit qu'en penser et, nos jeunes gens nous ayant rejoints, je dis à mon neveu : ce Eh quoi! vous n'avez pas reconnu la Josette? — Oui, sans doute, me répondit-il, mais aussitôt je me suis tourné du côcé'de M. Fontaine... Et voilà. y>

Après ce joli début, on va le lendemain chez Tavocac Ribitel, beau-père de Josette, et là, le malheureux Emmanuel entasse sotdses sur sot- , tises :

<K On s'assied, on parle un peu du voyage : le détail en étant fini, M. Ribitel parle de l'Université, on répond à tout,.. Cela ennuyoit M. Ribitel, il prit le temps qu'on entendoit rire la Josette, réfugiée dans la chambre voisine avec son cousin, et l'appela à deux reprises... Cette fille vint donc de très mauvaise humeur, traversa la chambre froidement et s'alla placer tant loin qu'elle put. M. Ribitel crut que la présence de la demoiselle opéreroit quelque chose; mais on continua de parler de Turin, et tous les assistants, qui étoient sur les épines, s'ennuyoient infiniment. Mon neveu, qui ne savoit ce qu'il fesoit, n'osa jamais lever les yeux et ne put jamais dire un mot, ny de M™« Ribitel absente, ny de sa fille présente, ny de rien qui eût rapport à son affaire. L'amy Dumas, qui l'avoit conduit, piqué d'une si sotte visite, se leva pour la finir. Mon neveu l'imita, et, fesant force révérences à M. Ribitel, sans oser même regarder la demoiselle, il se retira. )»

La Josette fut outrée des manières de son ga-

lant, et il y avait de quoi; elle crut à un parti pris de l'offenser. De là, une nouvelle rupture, fort sérieuse, cette fois, car la majeure partie du manuscrit est consacrée aux dérails des manœuvres diplomatiques, pratiquées par le désolé chanoine pour réparer les bévues de son neveu et remettre l'affaire en train. Il y a beaucoup de fatras dans le récit de ces marches et contremarches, multipliées en vue d'apaiser M^^® Ferney et de chauffer le courage de cet amoureux transi d'Emmanuel. C'est là, néanmoins, que nous faisons connaissance avec la bourgeoisie d'Annecy et que nous trouvons, croquée sur nature, la portraiture intime des principaux personnages :

D'abord le beau-père de Josette, le « spectable y> avocat Ribitel, homme de plaisir, grand chasseur et beau parleur; c'est lui qui, le i^^ mai de chaque année, avant l'élection des syndics et en sa qualité d'avocat de la ville, adresse au populaire le discours d'usage; puis son frère, le Révérend Père Ribitel, de l'ordre des Barnabites, un moine avantageux, vantard, et de commerce peu sûr. Il prétendait avoir été autrefois grand vicaire à Bazas, mais le bon chanoine n'en croyait pas un mot, c n'ayant pas vu le diplôme; j> il se défiait de ce Barnabite, € qui d'ailleurs étoit

détesté de tous ses confrères ». A côté du révérend Ribitel, apparaît son neveu, le Père Favre, de Tordre des Jacobins, un petit-maître coureur de ruelles et conteur de fleurettes, c qui assiste régulièrement à la toilette des trois élégantes d'Annecy : M™*^' Magnin, du Tour et de Seyssel » . Mais le personnage le plus intéressant et le plus curieux, c'est Thomme du manuscrit, le chanoine François Févez. Il a cinquante ans, il est grand, fort, robuste, jovial et cependant fort sensible, pleurant comme un enfant, quand il voit ses projets matrimoniaux menacés par la méchante humeur et les rancunes de Josette. Avec cela, éloquent et très lettré. C'est lui qui écrit pour le compte de son neveu les épîtres destinées à toucher le cœur de Firascible fille. Il tourne même gentiment les vers, et voici le début d'un sonnet qu'il envoyait à Josette sous la signature du timide Emmanuel :

Écoute, si tu peux, inflexible Josette î Par l'absence et le temps mon mal ne fait qu'aigrir: Tout mon cœur n'est qu'amour, j'en vais bientôt mourir, Si toujours cet amour pour toi n'est que sornette.,.

(c Je faisois presque seul tout cela, avoue le chanoine, pour mettre notre affaire en bon train; mais mon neveu, toujours incapable de parler

OU d'agir, détruisoit dans une seule visite tout ce que j'avois pu faire dans une semaine. »

Il met tant d'ardeur et tant de zèle à vouloir convertir M^^® Ferney que, si Ton ne connaissait ses principes religieux et la dignité de son caractère, on s'imaginerait volontiers que c'est lui le véritable amoureux de la Josette. L'exercice de la confession l'a rendu expert dans là connaissance des passions humaines, et il fait à ce propos des réflexions d'une psychologie très subtile : ce Quand on aime, dit-il, on craint trop de manquer l'objet de son amour pour qu'on puisse s'apercevoir de ce qui peut être favorable, on perd la mémoire du passé et l'on ne voit que la crainte au présent... Le passionné ne voit partout que des monstres. y> Et ailleurs : oc On est d'une condescendance admirable quand on nous conduit où la passion nous porte. » Avec une perspicacité très aiguë, il se rendait parfaitement compte du travail qui se faisait dans le petit cœur de Josette : « Une fille piquée par amour, remarque-t-îl, ne fait autre chose pendant longtemps que de s'aigrir toujours plus; ce fut le cas de la demoiselle à qui plusieurs personnes, par intérêt, ne manquoient pas de faire tous les jours de nouveaux contes... Si son aversion eût été

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tranquille et médiocre, j'en aurois désespéré; mais, cette aversion étant extrême et formant un vrai dépit dont l'amour étoit le vrai fondement, je ne jugeai plus la maladie mortelle et ne m'appliquai plus qu'à redoubler toutes mes attentions pour guérir les deux malades... j> Il avait touché j uste, car, dans un moment d'abandon, M}^^ Ferney lui confessa elle-même ses doutes et ses dépits : <r J'avoue que j'ai aimé votre neveu sur sa manière d'écrire; mais, à son premier retour de Turin, j'étois déjà dégoûtée de lui parce qu'en effet, il se comporta, vous le savez, très mal à mon égard. Tout ce que vous avez fait ensuite, vos discours et vos écrits m'avoient calmée, et, depuis quelque temps, j'étois résolue de l'épouser; mais en le revoyant ici ces jours passés, mes premières aversions sont revenues. Je ne sçais ce que c'est que tout cela. Je cherche à l'aimer, à me vaincre sur ce point, mais je ne puis; je crois que c'est un prestige, un sortilège... Enfin, je suis bien malheureuse! j> Là-dessus le bon chanoine fond en larmes. « Jamais, s'écrie-t-il, mes pleurs ne coulèrent d'aussi bonne grâce! »

— Il me plaît, ce brave chanoine, s'exclama Francine, a>t-il enfin réussi à attendrir la Josette et à marier son neveu?

— Je vous le dirai tout à l'heure, répliqua Marius Colombier, flatté du succès de sa lecture et éprouvant une secrète satisfaction à tenir l'intérêt en suspens.

Il s'arrêta pour souffler, déposa avec précaution son manuscrit sur l'herbe et aspira longuement l'air parfumé par la savoureuse odeur des fougères roussies au soleiL Aux alentours, le silence était profond, pas une feuille ne remuait; l'ombre allongée de la châtaigneraie descendait vers le fond du ravin, enveloppant les cinq compagnons d'une verte lumière assourdie. Entre les frondaisons des châtaigniers étalés, on voyait au loin se découper sur le ciel bleu le Fauteuil et les épaulements de la Tournette, encore tachée de neige. Etendue dans l'herbe à plat ventre et appuyée sur son coude, Sylvie fourrageait parmi les tiges des myrtilles et y grappillait quelquesunes de ces baies bleuâtres qu'on nomme en Savoie des a embrunes ». Placé un peu en arrière, Lézian se délectait à contempler les formes graciles de ce svelte corps féminin : la tête légèrement redressée, les fines attaches du cou, la ligne onduleuse et souple allant de la nuque mince à l'ourlet de la jupe soulevée par l'agitation de deux pieds nerveux. Dans le silence.

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on perçut de l'autre côté du Roc le halètement, puis le coup de sifflet du bateau de trois heures, qui traversait le lac et gagnait le ponton de Talloires. Devinant le regard voluptueusement fixé sur elle et voulant se dérober à l'admiradon un peu gênante du c Poète jd, la chanteuse se retourna nonchalamment et soupira en étendant les bras :

— Qu'on est bien ici, et comme on y goûte la douceur de vivre!... Tout ce que vient de nous dire M. Colombier me fait pénétrer encore plus avant dans l'intimité de ce déUcieux pays savoyard, où s'agitaient le chanoine et ses amis!

— Oui, reprit le docteur Lettraz, François Févez est un des meilleurs échantillons du caractère de mes compatriotes, tels que les ont façonnés le terroir et le climat. Le chanoine a la bénignité un peu âpre de l'air de nos montagnes; il a aussi la robustesse, la fraîcheur et la tendresse de nos paysages alpestres. Les mœurs qu'il nous dépeint dans son manuscrit sont restées les nôtres... Pourtant elles deviennent déjà moins patriarcales, plus compliquées de questions d'argent, parce que nous nous sommes créé plus de besoins factices, et c'est tant pis !

— Très juste! approuva Marius... D'abord,

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remarquez qu'au xviii® siècle, les mariages étaient presque toujours déterminés par une mutuelle inclination et non par des raisons intéressées. On s'épousait par amour et les considérations pécuniaires n'étaient que l'accessoire. On n'a pour s'en convaincre qu'à parcourir ce manuscrit. La fortune de Josette n'exerce aucune influence sur le cœur d'Emmanuel. Son ami Chariot Crochon ne songe au mariage que parce qu'il est épris d'Henriette Brunier, et le chanoine, dès le début, se défend honnêtement de tout calcul intéressé : oc Un sordide intérêt n'a jamais fait assurément en ce mariage l'objet de nos vues, quelque besoin que nous ayons d'argent et de biens... Dieu m'est témoin du contraire! Le bon génie que je supposois à la demoiselle et le grand et légitime premier amour de mon neveu m'occupoient uniquement. i> Notez aussi que chez cette bourgeoisie annecienne de i7fo, les goûts étaient simples et l'existence matérielle peu coûteuse. La servante de François Févez, « la Claudine de Talloires » laborieuse et dévouée, qui le servait depuis douze ans, recevait comme gages annuels « six patagons (environ i8 francs) et quelques tabliers de lustrine 3». Chaque famille vivait du produit de ses domaines,

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du gibier de ses forêts, du poisson de ses étangs et du vin de ses vignes. On n'en vivait pas moins joyeusement ; on festinait grassement en famille ; Tété, on organisait des parties de goûters sur rherbe dans les bois de Trézon, où jeunes gens et jeunes filles dansaient aux accords d'un violon et d'une flûte. Les plus riches héritières, comme Josette, s'occupaient activement du ménage et ne rougissaient pas de s'astreindre aux besognes les plus vulgaires, ainsi que l'indique ce passage où le chanoine nous montre M^^^ Ferney montant à cheval pour accompagner six tonneaux de vin qu'on charroyait de la campagne de Sillingy à Annecy. Du reste, elle aimait à diriger les travaux des champs et avait demandé à sa mère de passer seule une partie de l'été dans leur terre. Elle avait pris en dégoût la ville où de charitables amies l'entretenaient malignement de l'étrange froideur de son triste amoureux. On lui accorda la liberté de se réfugier à Sillingy, d'autant plus facilement, dit le chanoine, oc que dans cette campagne un maître a assez de quoy s'occuper. »

Toujours hanté par ses projets matrimoniaux et décidé à tout tenter pour réconcilier les deux jeunes gens, François Févez médite de profiter

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de cette villégiature pour converser seul à seule et plus à loisir avec elle :

« L'occasion, raconte-t-il, se présenta d'aller à la Balme pour une afFaire capitulaire; je m'en chargeai volontiers, sachant la Ferney seule à Sillingy. Je prends donc une paire de poulets dans mes sacoches, en vue d'aller souper et coucher à Sillingy et de rentrer le lendemain matin à la Balme. Étant arrivé, je trouvay porte close, la Ferney étant allée se promener avec sa servante. Je mis mon cheval à l'écurie, et, ayant trouvé la clef de la maison, je retiray sur moy la porte, afin que quelque paysan ne s'aperçût pas de ma présence. Ne sachant que faire, je plumay mes poulets, les nettoyay, brûlant d'envie de les mettre rôtir et de les tourner moi-même, accroupi au foyer. Il eût été plaisant que la Ferney en rentrant me surprit dans cette posture... Mais la broche se trouvoit dans une chambre fermée dont elle avoit la clef Tout ce que je pus faire fut de me cacher derrière la porte, pour, quand elle entra une bonne heure après, lui dire ce que je voulois faire, dont elle rit beaucoup. Ayant donc préparé le souper, nous mangeâmes gayement nos poulets et, lui ayant bien fait des amitiés, sans lui parler de rien en détail, je me

laissai conduire dans ma chambre, où ayant reposé tranquillement, je fus lui demander encore à déjeuner le lendemain et partis satisfait pour la Balme, d'où, ayant fait les affaires de notre cathédrale, je me rendis à Annecy. 9

Cette première fois, par discrétion, il s'abstient d'aborder directement la question matrimoniale, mais il ne se tient point pour battu et se rattrape quelques jours après, en faisant sournoisement intervenir son neveu dans le débat :

oc II arriva par le plus grand des bonheurs qu'un peu avant midi nous nous trouvâmes absolument seuls, la Ferney et moy. Je n'eus garde de manquer une si belle occasion. Je l'entrepris donc de nouveau et lui dis tout ce que j'avois sur le coeur, reprenant tous les prétendus griefs contre mon neveu et moy... Je dis tout ce que je pus m'imaginer pour justifier mon neveu dans son esprit et je parlois d'un ton affectueux et persuasif. Comme j'étois contredit vivement et que la demoiselle ne me paraissoit que trop enfoncée dans ses préventions qu'elle soutenoit avec grande fermeté, mon neveu entra sur ces entrefaites. La Josette fut infiniment surprise et moy, je m'écriai pour la leurrer davantage :

c: Ehl mon neveu, où allés-vous? 9 me tournant

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de côté, comme indigné de sa venue. II fit à merveille son personnage en entrant : a Mademoiselle, dit-il d'un ton languissant pardonnés-moy ma hardiesse. » Il débita fort bien ce que je lui avois inspiré de dire, puis alla s'asseoir comme un homme harassé et accablé de chagrin. Voyant qu'il ne souffloit plus mot, je pris la parole et dis tout ce qui pouvoit se dire de plus fort et de plus touchant. Pénétré de mon sujet et voyant le pitoyable état de mon neveu auquel sa douleur ne permettoit plus de parler (ce qui fut encore interprété tout de travers par la demoiselle), je dis des choses si émouvantes que je m'attendris jusqu'aux larmes, malgré moy :

« Mademoiselle, m'écriay-je, j'ay toujours eu une passion infinie de vous posséder. J'ay été longtemps flatté de ce bonheur; ce qui me navre est de m'en voir privé pour un prétendu défaut d'amour. Je suis si persuadé du contraire, que je sçay certainement que, si je vous perds, je perds sans ressource mon neveu, l'unique rejeton de ma famille... y> (Emmanuel, à ce moment, parloit d'entrer à la Chartreuse si Josette restoit insensible.) Je voulois continuer de parler, mais parlant et pleurant, il me fallut forcer ma voix qui devint alors méconnaissable. Cela émut pour le

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coup la Ferney, qui, craignant de nous montrer ses émotions que nous aurions sans doute interprétées favorablement, se leva en s'écriant : <K Ah! Messieurs... d puis passa dans l'autre chambre où elle resta quelque temps, apparemment pour se remettre dans sa primitive assiette. Elle revint peu après avec l'air le plus tranquille et le plus serein, qui auroic décontenancé tout autre que moy. La voyant en cet état, je me servis avantageusement de mes larmes pour luy prouver démonstrativement que ce que jeluy disois ^toit la vérité pure: a Mademoiselle, repris-je, vous venés de me voir pleurer. Je ne suis pas un enfant : le faire à mon âge, c'est être bien persuadé de ce que je dis. Mon caractère d'ancien ami, de prêtre et d'honnête homme, vous doit convaincre que je suis incapable de vous tromper. Vous me croirés trompé peut-être, mais sachez que j'ay plus épluché de près cette affaire que vous-même... Vous pouvés vous fier à moy. Je sçay qu'on peut me regarder comme suspect sur ce point, car vous vous imaginés sans doute que je cherche vos biens.,.. Non, Mademoiselle, vous nous êtes précieuse par tout autre endroit, et à l'un et à l'autre. Apprenés que je n'ay jamais pleuré pour de l'argent. Que ris-

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qués-vous donc de vous donner à des gens qui sont, j'ose le dire, par des sentimens si épurés, dignes de vous? » Alors la Ferney, soit pour se défaire de nous, soit qu'elle fût un peu revenue sur notre compte, me répondit ; a: que mon neveu n'avoit pas encore fini son cours et qu'ainsi il y avoit du temps à y penser. t> Ce fut la seule parole un peu favorable qui lui sortit de la bouche dans cet assaut amoureux, qui dura près de deux heures. Je lui dis tant et tant de choses que je pense que j'aurois amolli un caillou, et je ne doute pas que je n'eusse fait une conversion pleine et entière, si j'avois été secondé; mais, dès que mon neveu se fut assis, après ses deux premières phrases, il ne sçut ou ne put jamais ouvrir la bouche, ce qui fit le plus mauvais effet. Il auroit dû parler en vingt occasions qui l'exigeoient, mais l'enchantement dura jusqu'à la fin, et ce qui me piqua le plus fut qu'il n'ouvrit même pas la bouche pour me remercier, pendant les deux heures que nous mismes à cheval pour nous rendre à Annecy... t>

— Décidément, interrompit Francine, ce neveu est le plus sot dadais qui se soit rencontré, et je comprends qu'il ait exaspéré la Josette.

— Que voulez-vous? murmura Lézian, les

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grandes passions comme les grandes douleurs sont muettes... L'amour lui paralysait la langue... Cela arrive plus souvent que vous ne pensez... Peut-être s*est-il dégelé à la fin?... Voyons, Colombier, comment cet imbroglio s'est-il dénoué?

— Vous le saurez tout à l'heure, répondit Marius ; mais permettez-moi auparavant de vous lire encore un extrait du manuscrit où les mœurs locales sont naïvement peintes; c'est une sorte de tableau d'intérieur à la hollandaise. Il s'agit d'un dîner chez l'avocat Ribitel où le chanoine avait été convié avec plusieurs amis de la famille.

« Sur la fin du dîner, MM. Ribitel m'obligèrent à chanter. J'obéis en disant une chanson à boire. Tous m'écoutoient attentivement, excepté la Josette, qui, ne croyant pas me devoir cette politesse, ne fit que se pencher du côté de Crochon et babiller à voix basse, sans jamais se tourner de mon côt(^. Comme elle ne chante point et n'aime point la musique (ce qui auroit dû me désabuser sur le bon esprit de cette demoiselle, car c'est là une marque presque infaillible d'un médiocre naturel), elle ne se gesna du tout point... Sa mère en fut si outrée qu'ayant mis cette impolitesse sur le tapis au retour de la promenade.

elle protesta d'en vouloir punir sa fille et avoua qu'elle avoit failli se lever à diverses reprises pour la souffleter tandis que je chantois. Crochon vint donc en courant au-devant de nous pour nous avertir de cette malencontre et me persuader de ne point laisser entrer la Ferney. Celle-ci se mit alors à pleurer et je me trouvay dans un embarras infini et un chagrin mortel de voir que j'étois la cause innocente de cet accident. Je témoignay tout mon chagrin à Josette d'une manière d'autant plus affectueuse que j'étois au désespoir de tout cela, car c'étoit forcer la demoiselle à se décider pour nous, et c'étoit précisément cette violence qui nous rendoit toujours plus odieux dans son esprit. Je luy conseillay donc de ne point rentrer d'abord à la maison et d'aller dans le jardin avec Crochon, tandis que j'essayerois d'appaiser la tempeste. Je courus apprendre à la mère la consternation de sa fille. J'eus bien de la peine à calmer la dame, car ses accès de colère sont violens. Enfin, après bien des prières, j'obtins qu'on ne parleroit plus de rien. Je portay donc aussitôt cette bonne nouvelle à la Ferney, qui me parut d'un côté fort aise d'être hors de danger, mais, de l'autre, fort morrifiée de me devoir cette grâce. Si elle avoit eu réellement envie d'al-

1er dans un couvent, c'étoit justement le moyen de Ty déterminer, car elle se trouvoit souvent exposée aux vivacités de sa mère... Mais, n'ayant aucun penchant pour le cloître, elle se laissa presque persuader par son cousin de finir son pénible état de fille en se donnant à nous. Il luy représenta qu'elle vivroit toujours malheureuse tant qu'elle habiteroit avec sa mère, qu'il étoit temps de jouir de sa liberté; qu'elle seroit heureuse chez nous où elle étoit souhaitée ardemment, et où elle entreroit maîtresse... Bref, il luy en dit tant et tant dans cette favorable circonstance, qu'il luy sembla de l'ébranler. J'entendis une partie de tout cela, car, étant tous deux assis sur l'herbe, elle ne me vit pas venir, et, quand je fus à portée, je me dissimulay derrière certains pois rames, qui se trouvèrent là fort à propos pour me donner tout le temps d'approfondir la chose qui me sembloit en bon train entre les mains de Crochon, son unique confident... »

— Le tableau n'est-il pas joli? ajouta Marius, et vous représentez-vous ce brave chanoine tapi de tout son long, derrière un carré de pois rames, pour surprendre les confidences de Josette à Charles Crochon ?... Il est probable que le cousin plaida avec succès la cause de son ami Emma-

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