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Le manuscrit vert

Il y a trois ans que je conçus l'idée de ce livre qui ouvrait la série des ouvrages que je médite; le succès eu parut d'abord fort incertain : mais il ne tarda pas à se déclarer d'une façon encourageante. Alors on se plaisait à soutenir l'auteur, à entourer d'éloges son caractère et son courage; alors on sentait que cette conviction qui parlait haut et ferme méritait d'être appuyée. Aujourd'hui c'est autre chose : les feuilles périodiques qui l'accueillaient si bien se sont retournées contre lui ; impassible , il continue sa marche au bruit de ces attaques. La foi ne s'effraie pas de si peu.

J'ai été conduit par des mouvemens spontanés et successifs à concevoir, à formuler un système philosophique et religieux dont le cycle embrasse le roman , la poésie , l'bistoire , le drame , la théorie soit théologique , soit psycologique ,

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soit sociale ; mais il ne peut pas être accordé à un jeune homme sans appui d'espérer la réalisation de ses idées ; elles iront se fondre dans la vaste élaboration intellectuelle qui assure à notre époque une si haute place dans les annales de l'humanité. Quand un homme s'est fait une conviction, un système dans lequel il croit, sa destinée est de porter celte conception tant qu'il a de force et d'haleine.

La première partie de cette œuvre est un appel à l'attention , la fiction dans ce qu'elle a de moins élevé, le roman, qui doit alors peindre à la fois le réel et l'idéal, le })résent et l'avenir. Faire d'une action romanesque la solution presque syllogistique d'une question religieuse , morale , philosophique ; dire par des faits ce qu'on expliquait par des raisonnemens; mettre des vérités comme en relief; intéresser le cœur, élever l'ame ; ennoblir la fiction sans rien lui ôter de son charme varié , renaissant, inépuisable; ranimer des croyances qui s'éteignent, parmi lesquelles il faut ranger les affections domestiques , voilà le but du roman religieux tel que je le conçois , tel que j"ai tâché de le réaliser, mélange de réel et d'idéal. Par la peinture de l'idéal on doit toujours chercher à perfectionner le réel. C'est ainsi qu'on établira une perfectibilité morale comme il en existe une sociale ; elles

se soutiendront l'une l'autre. Je sais que des esprits chagrins ne croient pas à ces améliorations graduelles de l'humanité, qu'ils peignent tristement lancée dans un cercle d'erreurs : mais jusqu'à ce qu'ils aient réfuté l'admirable ouvrage de Condorcet , leurs assertions seront de nul effet, comme non-avenues; et la paresse de leur égoïsme n'aura aucune influence. L'essence et la vie de l'humanité sont le travail ; or pour travailler il faut avoir une espérance , un but. Ils ne peuvent consister que dans le perfectionnement intellectuel et moral. En désespérer c'est dire à l'humanité de s'arrêter, de se reposer, de s'endormir ; c'est, dans la crainte d'une fébrile agitation, s'abstenir de tout mouvement; c'est décréter la léthargie et la mort.

En méditant des systèmes on prépare des alimens aux faits dont l'éclectisme naturel est admirable quand il n'est pas contrarié par les intérêts égoïstes , habitués à ne pas croire aux sacrifices et aux dévouemens. Mais ces obstacles mêmes qu'on jette en avant du progrès font les révolutions qui l'accélèrent.

Les idées et les projets qu'on m'a prêtés sont trop absurdes pour que je m'en justifie. Aujourd'hui le machiavélisme n'est pas toujours un instrument dédaigné; et quand l'honnêteté d'un homme est incommode on peut chercher à le

rendre ridicule : mais c'est dans le public qui a fait mes succès que je trouverai un appui qui m'honore et qui est toute mon ambition.

FontcDay-aux-Roscs, 16 octobre 1833.

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